‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 20 sur 57 · I. — LE BAGGBROW · texte numérisé non relu

I. — LE BAGGBROW

Quand on aborde la c6te de Malabar par le grand Océan indien , on aperçoit d'abord une chaîne de montagnes dentelées dont tes sommets bleuâtres se détachent à peine sur Tazur du ciel. A mesure qu'on s'en approche^ les cimes secondaires, qui empruntent une teinte plus sombre aux forêts dont elles sont revêtues , se montrent plus distinctement; elles s'allongent en lignes régulières, comme les degrés d'une gigantesque terrasse. Enfin semble surgir du sein des flots, derrière l'écume ai'gentée qui la bat sans cesse , la rive sablonneuse partout couverte de cocotiers* Ces beaux arbres, symbole d'un climat tropical, poussent en bosquets serrés tout le long de la côte , depuis l'Ile de Salsette jusqu'à Ceylan , où ils atteingnent une hauteur cxtaordinaire. A teur pied et sous l'ombre plus dense des bananiers s'abritent d'inr nombrables villages habités par de pauvres pêcheurs; leurs cabanes sont si basses et si bien cachées sous l'épaisseur du feuillage , que le navigateur côtoyant le rivage à

la distance d'une demMieue n'en soupçonne pas même la présence. Partout où la nature a creusé un port ^ au fond des golfes et à Tembouchure des rivières, se sont élevées des villes plus ou moins célèbres dans Thistoire : Bombay^ Goa, Cananore, Cochin, Caiicut, Quilon. Une foule de petits souverains se partagent cette région fertile où abondent les plus riches productions de la terre. Us y vivent tranquilles dans le luxe et la paresse asiatiques ^ sous le bon plaisir et la coûteuse protection de l'honorable compagnie des Indes orientales. Celui qui peut se vanter à juste titre de posséder la plus belle part , c'est le radja de Travancore, dont les États n'ont pas plus de cent quarante milles de longueur sur une largeur de quarante à cinquante environ. Ce gracieux pays présente une succession de hautes collines et de vallées profondes où des niisseaux se promènent en tous sens, de manière à entretenir dans ce petit coin de terre , situé en pleine zone torride, une perpétuelle fraîcheur. Au versant des montagnes, dans la partie la plus élevée du royaume de Travancore , on rencontre des forêts solitaires et mystérieuses qui recèlent les plus précieux végétaux aromatiques, l'encens, le sanclal. Là, parmi les fleurs odorantes, à l'ombre des rameaux touffus, nichent et pullulent les plus charmants oiseaux, colibris et perruches. De grands singes hideux et rapaces s'y ébattent en troupes nombreuses, toujours prêts k descendre dans la plaine pour y piller les vergers et les jardins. Au plus fourré des balliers , au fond des jungles errent en paix Téléphant , le tigre, le buffle, redoutables bêtes devant lesquelles tremble THindou nu et désarmé. La culture dans les vallées et dans la plaine est plus florissante qu'en aucune autre province de la presqu'île indienne. Par sa position à Textrémité même de cette péninsule, le Travancore jouit du bienfait d'une double mousson. Grâce aux pluies qui le baignent deux fois par an, le riz réussit à merveille

Bans le secours des arrosements artificiels. La récolte ne manque jamais; le paysan , qui voit sa nourriture assurée, a du temps de reste pour cultiver la noix de bétel ^ la noix de coco , le poivre , ainsi que les fruits savoureux dont la Providence a doué ces régions privilégiées. Tout serait donc au mieux dans ce paradis terrestre , si le fisc n'enlevait au laboureur la meilleure partie du produit de son travail. Sur un soi si riche y Phomme des champs végète pauvre et misérable.

Les habitants du royaume de Travancore , comme ceux des États voisins , jouissent d'une réputation de probité assez médiocre. On les accuse d'être fripons, menteurs, habiles à frauder en matière de commerce , en un mot peu scrupuleux dans les moyens dont ils se servent pour lutter contre la misère. Quand un navire européen jette Tancre sur cette côte , il est aussitôt entouré de canots et de pirogues d'où s'élancent comme à l'abordage des pécheurs , de petits marchands, des débashis ( interprètes ) ; ils entourent le capitaine et les passagers en criant tous à la fois. Il semble qu'un bazar soit sorti par enchantement du sein des eaux. Gelui-ci tient à la main une corbeille de fruits y celui-là porte sous le bras un caïman empaillé , un troisième montre le poisson irais qui saute au fend de sa barque ; mais que dans le tumulte de la manœuvre l'équipage distrait se garde bien d'oublier sur le tillac un plomb de sonde ^ un maillet, un sac de clous : ces hommes à peau noire , qui n'ont ni poches, ni gibecière , escamotent avec une incroyable dextérité tout ce qui leur tombe sous la main. Habitués à laisser les corneilles et les milans ramasser jusque dans leurs cabanes les grains de riz et les débris de poisson qui s'échappent de leur bouche pendant le repas , ils se croient peut-être le droit de glaner sur le pont des grands navires ce que le hasard place à leur portée*

Deux de ces honnêtes habitants de la côte , deux frères

qui exerçaient la profession de pécheurs , «^étaient établis dans un petit village sans nom y situé près d'AIepe , à Textrémité septentrionale du royaume de Travancore. Un soir, selon leur coutume ^ ils s'étaient couchés sous les palmiers , après avoir suspendu aux branches leurs filets humides et halé leur pirogue sur la plage. Le bruit monotone de ta vague qui déferlait sur la grève les avait bieiltôt endormis. Vers minuit , la brise de terre s'étant élevée , les larges feuilles en parasol qui les abritaient contre la rosée commencèrent à frémir. Tiruvalia , Y aîné des deux frères , se dressa de toute sa hauteur, regarda le ciel et la mer, allongea ses membres engourdis par le sommeil, et se disposa à partir pour la pêche; son jeune frère Tirupatty en avait fait autant. Sans se dire un seul mot , obéissant à rinstinct de Thabitude , ils avaient replacé dans la pirogue filets, rames et voile. Au moment de s'embarquer, Tiruvalia arrêta son frère :

— Si tu veux , lui dit-il , nous irons au large, à la ren* contre des navires européens; nous sommes dans la saison où les Firenguis naviguent sur la côte.

— - Bien , répliqua Tirupatty. Que prendrons-nous à bord qui puisse tenter ces étrangers ?

— Des cocos , — à nioitié secs , bien entendu ; — ce serait dommage de vendre à des buveurs de vin ceux qui sont remplis de lait frais.

— Attends ; je veux emporter aussi ce vilain oiseau à tète jaune que j'ai décroché hier avec sa cage à rarrière du brick portugais qui venait de la grande Chine.

— C'est cela, reprit Tiruvalia; une cinquantaine de bananes vertes compléteront le chargement; si la journée est bonne, je fais vœu d'aller deniain à la pagode suspendre au cou du dieu Pouliar une belle guirlande de lotus bleus.

Ces préparatifs achevés , les deux frères répandirent dans la mer une poignée de riz pour se rendre propice le

dieu des eaux. D'un bras vigoureux, ils poussèrent la pirogue à travers la vague menaçante, qui forme sur la côte une barre assez difficile à franchir, sautèrent dans le fréle esquif, et commencèrent à voguer. Quand la petite voile fut hissée au mât de bambou , ils retombèrent dans leur silence accoutumé. Le plus jeune des deux pécheurs, étendu sur le devant de la pirogue , dont la forme rappelait celle d'un hamac , se laissait bercer par le mouvement du flot et regardait les étoiles; assise Farrière, Tainé serrait sous son bras la pagaie qui tient lieu de gouvernail. Ils cinglaient lestement vers le large , laissant derrière eux un sillon d'écume où brillaient dans l'obscurité de la nuit mille étincelles phosphorescentes. De temps à autre y pour conjurer le sommeil auquel les conviaient la fraîcheur et le silence des eaux , ils entonnaient à demivoix un de ces refrains monotones et mélancoliques particuliers aux peuples primitifs , et qui ressemblent presque au roucoulement du ramier. Une heure avant le jour, la brise de terre tomba ; la brume transparente qui descendait lentement du sommet des montagnes s'étendit comme un voile de gaze sur les flots assoupis. La voile et le mAt, devenus inutiles, furent replacés au fond de la pirogue, et les deux frères se décidèrent à jeter leurs filets , car un léger frisson parcourait leurs membres nus; ils grelottaient presque à cette température si douce, que nos lourds vêtements nous font trouver trop chaude. Tout à coup le soleil s'alluma comme un phare sur un pic lointain; une lumière rose glissa sur le penchant des monts et courut sur la mer en chassant devant elle la brume du matin. Enfin la dernière étoile venait de s'éteindre, quand une voile se montra aux regards des pécheurs; elle se gonflait légèrement ali premier souffle de la brise du large. — Une voile 1 cria Timipatty, désignant du doigt le point blanc que son frère considérait lui -mémo avec attention.

— Tirons nos filets , reprit celui-ci en haussant les épaules ; j'y vois sauter une demi-douzaine de jolis poissons qui feront notre affaire mieux que ce navire musulman. As-tu donc les yeux troublés par le sommeil, que tu n^aies pas reconnu la voile pointue d'un baggerow arabe? Ceux qui le montent ne donneraient pas un paiça * de ton oiseau de la Chine !

— Et tous les fruits du Travancore, ajouta Tirupatty, ne valent pas pour eux un pftté de dattes confites avec des mouches au lieu de girofle !

U jeta dans le fond de la pirogue les poissons qui se débattaient accrochés aux mailles du filet. Tandis qu'ils coDtîrioaient de pêcher, le btiggerow , dont l'immense voile frémissait sous la brise fraîchissante , marchait vers eux. C'était le Fatah-er-rohaman de Mascate, monté par vingt-cinq matelots de la côte orientale de l'Arabie. Nus jusqu'à la ceinture, la tète entourée de l'écharpe aux vives couleurs dont les franges flottaient sur leurs épaules, ces enfants* d'Ismaêl regardaient d'un œil distrait la terre encore éloignée et la petite pirogue qui so balançait sur les flots. A l'arrière, le nakodah (patron) Yousouf Ali fumait gravement sa longue pipe. Le cafetan brun qui Tenveloppaît tout entier ne laissait voir que ses doigts effilés et son profil sévère eucadré dans une barbe d'un noir de jais. La forme du navire, dont la poupe rehaussée s'élevait cooime le dos d'un chameau au-dessus de la mer, tandis qae sa proue allongée plongeait dans la vague comme le bec d'un oiseau; son gréement simple et primitif, qui coosistait en un seul mât et une seule voile, comme celui des barques conduites par les Grecs au siège de Troie, tout rappelait, dans l'aspect du baggerow, l'un de ces bâtiments primitifs qui fréquentaient, au temps d'Alexandre, Tembouchure de l'Indus, et naviguent sur l'Océan

Page 1