Grandes fermes où Ton élève du bétail
— Fernando, s'écria dona Ventura, la dernière fois que tu étais ici, tu as quitté ma maison comme un furieux, la main sur la poignéenle ton couteau; tu y rentres aujourd'hui comme un bandit, la menace à la bouche. Va, pars et ne reviens phis ! Je n'ai pas besoin de ta protection.
— Ah ! vous voulez dire que Gil Ferez vous protégera; comptez-y... Il y a des temps où les beaux châles et les chaînes d'or ne valent pas un sabre et une carabine. Après tout, j'ai de Tor, moi aussi!... Voyez plutôt. Encore une fois, Pépita, veux-tu me suivre? Je ne suis plus muletier; c'était un métier trop vil, n'est-ce pas? Veux-tu que je t'emporte en croupe dans la sierra de Côrdova, au Chili?
A mesure que son exaltation croissait , les paroles du gaucho arrivaient à l'accent de la colère. Il pâlissait ; les mauvaises passions qui bouillonnaient dans son cœur donnaient ^ sa physionomie un aspect féroce. Pepa le regarda d'abord avec douleur, puis avec effroi ; les larmes qui commençaient à couler de ses yeux s'arrêtèrent au bord de ses paupières; elle poussa un cri en courant vers sa mère, et tomba évanouie dans ses bras. Fernando sortit précipitamment; son amour pour Pépita, le dernier bon sentiment qui lui restait dans l'âme, venait de faire place à la haine.
Quoique Fernando se fût exprimé à mots couverts, sans rien articuler de précis , les propos du jeune muletier avaient laissé les deux femmes en proie à une vague terreur. Le bruit s'était déjà répandu dans le pays que la gauchada se réunissait sur les frontières de la province de Santa-Fé ; plusieurs d'entre les postillons que dona Ventura entretenait pour le service de la poste avaient disparu la nuit précédente, emmenant avec eux les meilleurs chevaux. Le vieux Torribio, dévoué à la famille qu'il servait avec fidélité depuis trente années, se tenait nuit et jour aux aguets ; il poussait des reconnaissances jusqu'à l'entrée de la plaine , et là, penché sur le cou de son cheval,
la main posée sur son front pour abriter ses yeux contre les rayons du soleil couchant, il promenait ses regaixis sur rhorizon. Tantôt il prenait avec lui le petit Juancito, à qui il avait donné les premières leçons d'équitation , et s'enfonçait dans la forêt à travers les buissons et les halliers ; mais les oiseaux chantaient gaiement à l'ombre des grands arbres, le coucou noir jetait paisiblement son cri sur la plus haute branche des caroubiers. Du côté de Touest s'étend une vaste lagune, au bord de laquelle les mules de Fernando avaient souvent fait halte; on y voyait encore des traces de campement, mais aucune fumée ne s'élevait alentour. Les flamants qui se tenaient au bord des eaux, debout sur une patte et la tête cachée sous Taiie, prouvaient par leur in)mobilité même qu'aucun ennemi ne s'avançait dans cette direction. Pendant plusieurs jours, on n'entendit donc point parler des brigands ni de Fernando. Celui-ci, en quittant la esquina, s'était porté sur la route de Buenos-Ayres au-devant de Gil Ferez, qui retournait à Salta avec ses chariots. Quelques vagabonds n'avaient pas tardé à se joindre à lui ; ils le regardaient comme leur chef, parce que, dans ses péréginations' multipliées à travers les provinces de l'intérieur, il avait acquis ce qui manquait à la plupart d'entre eux, la connaissance exacte d'une grande étendue de pays. Leur quartier-général était une pulperia * isolée, bâtie sur la frontière du territoire des Indiens. Ils y menaient joyeuse vie : tandis que leurs chevaux, attachés k des poteaux autour de la taverne, dormaient sur leurs quatre jambes, sellés et bridés, les yauchos^ le sabre au côté, savouraient Tcau-de-vie anisée , et se livraient, la guitare en main, à de gaies improvisations.
Un matin cependant, Gil Ferez venait de donner à ses chariots, Tordre du départ. Le convoi, qui avait campé
4. Taverne que l'on rencontre au milieu des Pampas, el où Ton vend tout ce qui est néceiHiaire à Ja vie.
sur les bords du Rio^Salado, se déroulait lentement en rase cam(>agne. Il faisait froid; on était en hiver, un vent glacé balayait ces mornes solitudes, où rien ne inet obstacle à sa violence. Gomme il galopait en avant de sa caravane pour reconnaître le gué d'un petit ruisseau, Ferez découvre à Thorizon une douzaine de points noirs qui se dirigeaient vers lui avec une extrême vitesse. H distingue bientôt des cavaliers aux ponchos flottants, les uns armés de lance, les autres tenant à la main de courtes carabines. Une pareille rencontre lui paratt suspecte ; il revient sur ses pas et range sa troupe en ordre de bataille. Les chariots sont disposés en cercle, le timon en dedans; les bœufs, placés au centre, obéissent à la voix des bouviers et se serrent les uns contre les autres^ Des armes sont distribuées au reste de la troupe ; entre tous les chariots des pistolets et des tromblons menacent Fennemi qui tenterait de pénétrer au milieu du convoi changé en forteresse. Ces dispositions étaient à peine prises, que le groupe de cavaliers ralentit sa marche ; un seul d*eutre eax pousse en avant. Arrivé â vingt pas des chariots, il s'arrête, et, déliant le mouchoir qui cachait une partie de son visage :
— Don Gil , s'écria-t-il , avouez que le petit muletier Fernando vous a fait grand'peur.
-^ C'est toi ! répliqua Ferez. Que fais-tu ici? que nous veax-tuî
— J'ai changé de métier, amigo; ne vous avais-je pas dit que, quand je serais dégoûté de celui de muletier, j'en prendrais un autre? Maintenant, je suis chasseur d'autruches ; mes amis et moi , nous en avons poursuivi ce matin une belle bande qui nous a échappé. Ne Pavezvous pas rencontrée?
— C'est encore un triste métier que tu fais là , mon garçon , dit Gi| Ferez. Si tu n'avais que cela à me dire, il ne fallait pas fondre sur nous avec tes compagnons
comme des voleurs. Au moment où vous avez paru à rhorizon, il y avait, à un mille devant moi, quelques autruches que j'ai fait fuir; si ce sont là celles que vous cherchez , continuez votre chasse , et laissez-nous suivre notre route. ^
Pendant ce pourparlers les bouviers rassurés avaient cessé de se tenir sur la défensive; les compagnons de Fernando s'approchaient d'eux lentement , avec une indifférence marquée , en roulant leurs cigarettes. La conversation s'engageait entre les prétendus chasseurs et les conducteurs de chariots. Bien qu'il ne soupçonnât aucune trahison , Ferez hésitait à se remettre en marche tant que Fernando et sa bande ne se seraient pas éloignés. La halte se prolongeait donc , et les autruches , que n'effrayait plus le bruit des roues tournant sur les essieux de bois, reparaissaient au-dessus de la colline derrière laquelle elles s'étaient réfugiées.
— Tenez , don Gil , reprit Fernando , je parie que mon cheval , qui a déjà fait dix lieues ce matin d'une seule traite, atteint Tune de ces bôtes-là avant le vôtre, tout reposé qu'il est.
— Je n'ai pas le temps d'accepter ton défi , répondit Ferez ennuyé de ce retard; la plaine n'est pas sûre, et j'ai hâte de voir les premières maisons de Côrdova.
— Bah! cette petite course sera l'affaire de cinq minutes , dit le muletier; voyons, un temps de galop, et je vous débarrasse de ma présence et de celle de mes amis , qui parait ne pas vous charmer beaucoup , foi d'honnête homme!...
— Eh bien! soit, pourvu que je reparte, répondit Ferez. Et il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval. Fernando le suivait de î^i près, que leurs genoux se touchaient. Les gauchos et les bouviers poussaient des cris de joie pour exciter davantage les deux chevaux qui semblaient voler sur la plaint. Déjà uusm les autri.chcs,
qui se sentaient poursuivies , fuyaient au plus vite ; le cou tendu , elles fouettaient Pair de leurs courtes ailes, et sillonnaient cet océan de hautes herbes en faisant à droite et à gauche de rapides et brusques crochets. Les deux cavaliers les harcelaient avec vigueur et se rapprochaient d'elles. Celte course effrénée durait depuis dix minutes au moins , lorsque Fernando commença à rester en arrière. Gil Ferez, qui se retournait pour calculer du regard la distance qui le séparait de lui, Taperçut qui brandissait à la main une paire de boules * grosses comme le poing. uA/nigoy lui cria-t-:ii sans s'arrêter, ces boules-là sont bonnes pour abattre un cheval sauvage; » mais, comme ii cherchait à sa ceinture les petites boules de plomb qu'il se préparait à lancer lui-môme au cou de Tautruche , son cheval 4omba, les pieds de devant enlacés dans les cordes qui venaient de partir des mains du muletier. La violence do la chute fut en proportion de la vitesse de la course. Fernando poussa un cri de triomphe en voyant son rival rouler dans la poussière. Ferez, tombé sur le côté gauche , cherchait à dégager son sabre pour couper la terrible corde dont les replis emprisonnaient les jambes de son cheval. La pauvre bête haletante , couverte d'écume, se débattait avec force. Avant que Gil Ferez eût pu mettre la main sur son arme, le muletier sauta à terre et le prit à la gorge.
— Tu es un traître et un lâche ! criait le malheureux Ferez étourdi par sa chute , en essayant de se délivrer des étreintes de son ennemi. Tu m'as attiré dans un piège pour m'assassiner !
— Ce n'est pas tout , répondit froidement le muletier. Regarde par là... Tu vois cette fumée, ce sont les chariots qui brûlent. La plaine est en feu... C'était toi que
4. CoUe arme, que les gauchos lancent à vingt pas devant eux» se compose de trois t)ouiefl atlnchées h autant de cordes: celle que l'on tient à la main est plus longue que les deux autres.
je chassais , carretero; j'ai suivi ton conseil : de muletier que j'étais , que je serais encore sans toi , je me suis fait brigand. J'ai rcTu Pepa; elle ne veut phis de moi... Le trattre, enten^i^-tn , c'est toi qui as ruiné toutes mes espérances.
Perez était alerte, vjgoureox; son ennemi n'eût osé lutter contre lui à armes égales ; mais la surprise et l'effroi paralysaient ses forces. Après l'avoir égorgé de sangfroid, Fernando passa une corde autour de son cou , et, comme son rival respirait encore , il le traîna jusqu'^au bord d'un ruisseau, où il le jeta tout sanglant. Des nuages de fumée s'élevaient à rhorieon; les flammes dévoraient les herbes de la plaine avec un sourd murmure. Avant que rincendie eût atteint les chariots, les gauchos s'étaient empressés de les mettre an pillage; leurs hurlements de triomphe se mêlaient aux crépitements de la flamme, aux mugissements des bœufs épouvantés que les conducteurs à cheval chassaient devant eux. Armés comme ils Tétaient, les bouviers auraient pu résister aux bandits et les mettre en fuite. Il leur avait paru plus simple de se joindre à eux, plus prudent de ne pas exposer leur existence pour sauver la fortune d'autrui , et plus lucratif de partager les dépouilles après une victoire à laquelle ils s'associaient. Une fois arrivés hors de la portée de la flamme qui venait expirer sur les bords du ruisseau dont Perez , le matin même , avait cherché à reconnaître le passage , ils rassemblèrent le butin pour se le partager. Quant aux bœufs, ils les abattirent à coups de carabine; ces malheureux animaux respiraient encore que ces vauriens affamés taillaient dans leurs chairs pantelantes des morceaux à leur goût. Chacun d'eux se régala selon la puissance de son appétit , et abandonna aux oiseaux de proie les restes de ces patientes bêtes qui, quelques heures auparavant, traînaient courageusement, à travers l'interminable plaine, les quinze chariots de Gil Perez.
Fernando reparut bientôt au milieu des charretiers réunis Qux gauchos; aucune voix ne s'éleva, même parmi les bouviers, pour lui demander ce qu'il avait fait de leur chef. Les gens engagés au semce de Gil Ferez n'avalent pas tous consenti à sa mort , ils se fussent même défendus, s'il eût été là pour les commander; mais, en Tabsence de leur patron , la contagion du mauvais exemple les gagna : ils se mirent à hurler avec tes loups. — Mes amis , leur dit Fernando , qui m'aime me suive ! qui veut s'éloigner en est libre. Ceux qui n'ont pas de chevaux peuvent monter en croupe derrière les cavaliers. Je pro* mets de les conduire à une poste où ils trouveront des montures de premier choix.
En proie à de continuelles alarmes , l'intendant de la maison de poste, le vieux Torribio , se portait dans toutes les directions, épiant l'ennemi. Il espérait le voir venir d'assez loin pour que les deux dames et le petit Jiiancito eussent le temps de fuir. Un soir, il crut entendre des voix d'hommes dans la forêt. Les chiens n'aboyaient pas ; mais l'habitude qu'ils ont de se nourrir de viande crue dans ces contrées leur a fait perdre la finesse de Todorat : Torribio s'en rapportait donc moins à l'instinct de ces animaux qu'à sa propre vigilance. Sans plus tarder, il bride les chevaux qu'il tenait toujours sellés daQs le corral *, et supplie les deux dames de s'esquiver par la route de Côrdova. Dona Ventura aide sa fille tremblante à se placer en croupe derrière elle ; Pepa jette ses deux bras ^autour du corps de sa mère , et se recommande au vieil intendant , qui , armé d'un sabre et d'une carabine , se