I . GharroUer
répondras devant Dieu du sang que je vais verser! Et, prenant en main son couteau , il s'embusqua au tournant d'un chemin creux qui descend derrière le couvent de la Recoleta.
Fernando était là depuis une demi-heure quand les pas d'un cheval le firent tressaillir. La rapidité de la pente forçait Tanimal à marcher lentement et avec précaution; le cavalier sifflait tranquillement. « Bon, pensa le muletier, ce doit être un earcaman ' ; un fils du pays se tiendrait mieux sur ses gardes en pareil lieu et à pareille heure. Tant pis pour lui! son consul le réclamera s'il veut, c'est son affaire... » Et,, se précipitant sur son cavalier, il l'attira violemment par le bras, lui plongea son couteau dans le flanc gauche, et le jeta sans vie sur le bord de la route. Deux ou trois onces d'or que l'étranger pensait dans sa ceinture passèrent dans celle de Fernando, qui ne put s'empêcher de les faire sonner en poussant un cri de triomphe. Après %e sanglant exploit, l'assassin s'élança sur le cheval de sa victime, et prit droit devant lui à travers la pampa. Le sort en était jeté : l'honnête muletier avait franchi la distance qui le séparait du bandit; ce premier crime avait fait de lui tfn gaucho tnalo.
— Êtes-vous bien sûr, demandai-je à Mateo, que cet homme fût auparavant un honnête muletier, comme vous le dites? \ous vous rappelez Teffiroi qu'il nous causa à la maison de poste, quand il porta la main à son couteau, en éteignant la lampe allumée devant la madone !
— Les paroles de Gil Ferez l'avaient mis en colère, reprit Mateo; je crois même qu'il tourna au mal dès ce jour-là, mais en pensée seulement. Quand il eut dans sa poche les onces d'or gagnées au prix d'un meurtre et qu'il se lança dans la plaine sur le cheval de l'homme qu'il venait de 'poignarder, ii ne chercha plus qu'à se rallier à
1 . Expreuion injurieuse par laqueUe les gauchos désigoent les Européens.
une bande de malfaiteurs. Les circonstances étaient favorables au nouveau genre de vio qu'il allait embrasser; la guerre civile se rallumait dans les provinces, et déjà Ton voyait paraître sur divers points, au nord et à Fouest, des troupes armées. Ces bandes se composaient de péons qui avaient déserté les estancias*f de bouviers qui abandonnaient leurs convois, de gens sans aveu déjà brouillés avec la justice , de vagabonds en quête de pillage. Avant de rien entreprendre Cc^pendant, Fernando fit un voyage jusqu'à la esquitia; le petit Juancito lui sauta au cou comme à l'ordinaire. Le vieux Torribio, Tintendant de dona Ventura, le voyant arriver seul, monté sur un cheval de prix, sans son cortège habituel de mules et de muletiers, courut au-devant de lui : — Amigo^ lui cria-t-il, d'où vienstu en si bel équipage? H paratt que l'eau-de-vie de San- Juan se vend bien là-bas !
Sans rien répondre, Fernando ouvrit vivement la porte, et s'adressant aux deux dames surprises de sa brusque apparition :
— Écoutez, dit-il, la gauchada va se mettre en campagne, et je crains bien que vous ne receviez Tune de ses premières visites. J'ai des amis de ce côté-là ; donnezmoi votre fille, dona Ventura, et je saurai vous mettre, elle et vous, en lieu de sûreté.
— Depuis quand prend&-tu parti pour les brigands, Fernando? demanda dona Ventura avec indignation.
— Pépita, reprit le muletier évitant de répondre, veuxtu de moi?... Tu trembles, tu tournes la tète!... Répondsmoi, Pépita; est-ce que je te fais peur, est-ce que tu me prends pour un bandit?
La jeune fille essayait en vain de parler; Fernando avait un son de voix terrible , que ne pouvait adoucir Tamour sincère et passionné qu'il portait encore à Pepa.