‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 32 sur 57 · AU · texte numérisé non relu

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camp de bandits ^ elle était tombée au milieu d'une poignée de soldats vaincus, de citoyens proscrits. Elle semblait n'y pas prendre garde > et nous suivait à cheval. Ce n'était plus Tindolente Pépita ^ au regard doux et voilé, qui semblait sommeiller sous Taile de sa mère; elle se montrait vive, alerte, courageuse, et s'efforçait surtout de ne m'étre à charge en aucune façon. Loin de là; durant les baltes, elle m'accablait de prévenances, de mille petits soins qui me touchaient profondément. Elle m'ap> pelait son libérateur^ son sauveur, et je me disais : Mateo, tu ne l'abandonneras pas , ce serait une lâcheté!

Cependant nous sortîmes de la province de Gèrdeva, et, arrivés sur la frontière de celle de San-Luis, nous dûmes nous séparer. Entrer en corps sur le territoire d'une province voisjne, c'eût été courir le double risque de nous voir traités comme des i*ebelles ou poursuivis comme des brigands. Non» nous dtmes adieu , en nous souhaitant mutuellement bonne chance; mes compagnons s'éloignèrent , et je restai seul avec Pepa. Ma première idée fut de la laisser à San-Luis , sous la garde de qdelqae respectable duègne; mais, dès que je lui en fis la proposition , elle versa tant de larmes que je fus attendri , et je cédai . Ce jour-là , je compris qu'elle n'avait jamais aimé ni Fernando ni Gil Perez. Peut-être avait^lte pris au sérieux les compliments que je lui prodiguais autrefois sur la grâce de son chant; peut-être aussi, après avoir été si longtemps opprimée et ibrcée de ne ressentir que de la haine pour ceux dont elle partageait forcément l'existence, éprouvait-elle le besoin d'aimer quelqu'un. Il ne lui restait plus de famille, le hasard m'avait jeté sur sa route dans une circonstance où je devenais son unique et dernier appui : elle se prit d'affection pour moi. Les attentions dont elle m'entourait redoublaient chaque jour; elle veillait sur moi pendant mon sommeil, moins comme une compagne affectueuse que comme une esclave ft-

dèle; en un mot, elle continuait , sanssVn apercevoir, la vie vagabonde à laquelle la brutalité de Fernando Pavait condamnée, avec cette différence qu'elle s'y abandonnait UlH*enient.

Une fois les frontières de ma province franchies , je pouvais, sans trop de périls, nne diriger à petites journées sur Mendoza, afin de traverser les Andes. J'avais du temps devant moi; la révolution qui me chassait de Gôrdova n'avait pas éclaté encore dans les pays situés au pied de la Cordillère. Nous faisions halte dans les maisons de poste; on nous y accueillait souvent avec assez de sympathie. Pépita passait pour ma sœur, et c'est en vérité le nom que je hii donnais an fond de mon cœur, à la pauvre enfant, car enfin je pouvais, par charité, Tassocier à mon existence errante et me dévouer pour elle ; mais l'aimer... je vous jure que cela n'était pas. A Mendoza, je renouvelai Toffre que je lui avais déjà faite à San-Luis de la confier à une famille aisée qui aurait soin d'elle comme d'un enfant adoptif ; elle éclata en sanglots , puis se coucha à mes pieds en disant: «Mateo, si tu me ({uittes, je mourrai là, sur l'empreinte de tes pas! » Je sais bien que ce ne sont pas là des choses qu'il faut prendre au sérieux ; mais encore n'ose-t-on pas pousser à bout une pauvre créature qui se fait si petite et si dévouée.

A Mendoza, je fus rejoint par quelques-uns de mes camarades qui se disposaient, comme moi, à gagner le Chili. En temps de guerre civile, quand on appartient au parti vaincu, le pins sûr, c'est encore de s'expatrier. La saison était assez avancée; les neiges rendaient le passage dangereux et surtout pénible. Mes compagnons exhortèrent Pépita à rester à Mendoza jusqu'au printemps : n'était-elle pas certaine de nous retrouver à Santiago? «Non, non, réponditrclle; qui soignerait Mateo dans la montagne? » Elle s'occupa elle-même avec activité des préparatifs du départ. Le Chili et sa vallée du paradis, —

Valparaiso^ — nous apparaissaient, à Pépita surtout, comme une terre de salut qu'il fallait gagner au plus vite pour y oublier nos misères et nous reposer de nos fatigues. Nous partîmes enfin , pourvus de couvertures et de peaux de moutons pour nous abriter contre le froid; quant à nos armes , nous les abandonnâmes conune un poids inutile : nous n'avions désormais à nous défendre que contre les rigueurs de l'hiver. Tout alla bien jusqu'à ce que nous eussions atteint la région des neiges; mais là de nouvelles épreuves nous attendaient. Il s'agissait d'abandonner nos montures et de gravir à pied^ en portant des sacs de provisions et de combustible sur nos épaules, ces montagnes gigantesques coupées de précipices et de torrents 9 et glacées presque jusqu'à la base. Chacun de nous s'enveloppa les jambes de fourrures et nouaun mouchoir autour de ses oreilles. Outre les provisions, qui pesaient bien une vingtaine de livres, nous traînions avec nous nos brides et nos selles; on nous eût pris pour des cavaliers démontés que le gros de l'armée a laissés en arrière , et qui suivent de loin , pliant sous le poids du butin. Pépita , le visage et le cou enveloppés d'un grand châle f marchait bravement à mes côtés sans se plaindre de la fatigue. Quand nous avions à gravir un roc escarpé, tapissé d'une neige épaisse, elle s'élançait en riant à la tête de la colonne , puis , arrivée au sommet , elle redescendait à pas précipités, sautant d'une pierre sur l'autre comme une chèvre. Nous avions beau lui dire de ménagea ses forces, rien ne l'arrêtait : elle avait juré de découvrir la première les vallées du Chili.

Pendant trois jours, nous avançâmes ainsi. Vingt fois nous tombâmes sur la neige durcie par la gelée , vingt fois nous faillîmes rouler dans les précipices entr'ouverts sous nos pas et au fond desquels nous entendions mugir sous des ponts de glace des torrents furieux. Les seuls êtres vivants qui se montrassent à nos regards étaient de

grands condors qui planaient tristement sur ces mornes solitudes et se posaient , pour nous voir passer, sur des pics couverts de glaces éternelles. Nous touchions enfin le pied de la Cumbre , dernière cime qui nous restât à gravir avant de redescendre vers des climats plus doux et de toucher cette terre chilienne si ardemment désirée. II soufflait un vent glacial, des tourbillons de neige commençaient à tomber; il devenait douteux que nous pussions accomplir le lendemain l'ascension à la Cumbre. Nous campâmes de bonne heure dans la petite hutte qui porte le triste nom de casucha de calavera, — la cabane de la tête de mort. Afin de ranimer nos membres en-, gourdis, nous fimes chauffer le peu de vin que contenaient encore nos cornes de bœuf, et, après l'avoir bu , nous nous couchâmes sur nos couvertures. Pepa était si lasse qu'elle s'endormit en posant sa tête sur son sac de voyage. Craignant que le froid trop vif de la nuit ne Tincommodât pendant son sommeil , je jetai doucement mon poncho sur ses pieds; que de fois elle m'avait rendu pareil service !

Vers minuit , un de mes compagnons sortit pour examiner le temps. Le vent n'avait rien perdu de sa violence, mais il ne neigeait pas; on apercevait les étoiles qui brillaient dune vive clarté. Nous nous consultâmes pour savoir si nous devions partira l'instant même ou attendre le jour. La réverbération du soleil sur la neige avait tellement fatigué nos yeux , que nous avions pris le parti de marcher dans l'obscurité toutes les fois que la route n'offrait pas de danger réel. Il nous sembla que nous pourrions sans trop de difficulté aborder au milieu des ténèbres cette rampe, presque perpendiculaire à la vérité, mais qui ne cachait aucun précipice. Le désir que nous ressentions de franchir la frontière et de poser le pied sur la Cumbre , — qui marque la limite entre les provinces Argentines et le Chili , — l'emporta sur la prudence. On

donna le signal du départ. En quelques minutes nous fùnies debout ; Pepa s'éveilla , roula ses couvertures , et les jeta sur son dos paivdessus son petit havresac. Je remarquai que ses pieds étaient enflés et qu'elle marchait avec un peu de peine. -- Ce n'est rien, répondit-elle avec un sourire. Le voyage tire à sa fin; je me reposerai bientôt ! — Et elle se mit à courir lestement comme pour me prouver qu'elle était de force à me suivre.

Nous commençâmes à monter; un épais brouillard chassé par le vent nous enveloppa bientôt. Nous ne voyions plus les étoiles; tout était blanc comme un linceul autour de nous : le ciel, la terre et les montagnes. Cette brume compacte^ qui tombait sur nous par rafales, oppressait nos poitrines ; peu à peu elle se changea en une pluie glacée qui nous fouettait la face en nous piquant la peau comme des pointes d'aiguilles. Nous chenninions dans un morne silence , courbés sur nos bâtons ^ nous aidant parfois du coude et du genou. Je me trouvais si las, que je croyais rêver; je ne sentais plus mon corps , la tète me faisait grand mal. A quelques pas de moi , j'entendais la neige glacée craquer doucement sous les pieds de Pepa, et je la voyais marcher auprès de moi , comme mon ombre. La pluie fine qui nous toiu*mentait ne tarda pas à se condenser en neige; à mesure que nous nous élevions, elle tombait plus serrée , nous enveloppait de ses flocons et tourbillonnait avec une violence croissante : elle s'amoncelait si vite autour de nous , qu'elle menaçait d'ensevelir celui que la lassitude eût contraint de s'arrêter dans sa course. Cependant il n'y avait plus moyen de reconnaître la route : malgré tous les efforts que je faisais pour suivre la ligne droite , je me sentais dévier d'un côté sur Tautre; un vague instinct me disait que j'errais au gré de la tempête comme un navire sans gouvernail. La pensée me vint aussitôt d'appeler Pepa; mais je n'enten^ dis ni sa voix ni celle de mes compagnons : nous étions

dispersés. Il est bien rare qu'un voyageur égaré ne soit pas poussé par sa mauvaise étoile dans une voie tout opposée à celle qu'il doit prendre. Chassé par la bourrasque, engourdi par le froid pénétrant qui régnait dans ces ré« gions si élevées, je marchai au hasard; pendant combien d'heures) je ne sais. Quand le jour parut, la tempête cessa, le ciel s*éclaircit. Je me trouvai au milieu d'une gorge profonde , encombrée de neige , au delà de laquelle je ne pouvais rien découvrir que des glaciers entassés les uns au-dessus des autres. A droite et à gauche s'ouvraient d'autres vallées à perte de vue, qui se ressemblaient toutes. Qu'étaient devenus mes compagnons? où était Pepa? Les forces allaient me manquer ; j'eus beaucoup de peine à me tratner dans une grotte formée par la saillie d*un rocher, et je m'y assoupis, vaincu paria fatigue.

Cependant, comme je l'appris plus tajrd , mes compagnons, plus heureux que moi, avaient pu se maintenir sur la pente de la Cumbre. Quand la tourmente apaisée leur avait permis de se reconnaître , ils s'étaient fait des signes et s'étaient rassemblés sur le sommet de la montagne. Pepa les y avait rejoints bientôt; elle avait les mains et la bouche fendues par le froid , ses jambes ne pouvaient plus la porter. En arrivant auprès de mes compagnons , elle avait denuindé : a Où est Mateo ? » Personne n'avait répondu, a Où est Uateo? où est-il?... Perdu, n'est-ce pas? égaré dans ces neiges?... Vous ne l'y laisserez pas périr, ^ous , ses- amis , ses compagnons ! Courons le chercher 1... » Et elle s'était précipitée en avant d'nn pas si délibéré , que le reste de la troupe , honteux de voir tant de courage chez une jeune femme , s'était joint à elle.

Mes compagnons m'avaient cherché longtemps sans aucun espoir de me trouver. Après avoir parcouru en tous sens les gorges profondes qui s'ouvraient devant eux , ils avaient acquis ht certitude que tours eiiorts n'amèneraient

aucun résultat ; il était évident pour eux que j'avais péri sous une avalanche.- Seule , Pepa ne voulait pas renoncer à Tespérance de me découvrir : — esperaba desperadaf — - A force de promener ses regards sur l'immensité glacée , elle distingue l'espèce de caverne où j'avais cherché un refuge; il lui semble qu'une forme humaine se dessine sous ce roc creusé par la nature pour oflrir uu abri au voyageur égaré. Sans dire un seul mot , elle se précipite en droite ligne vers le point qui Taltire. Elle court; la neige s'affaisse sous ses pas , mais elle se dégage et avance de nouveau , malgré les avertissements de mes amis , qui la rappellent en arrière. Pour toute réponse, elle leur fait signe de tourner la vallée, et leur montre du doigt le rocher qu'elle veut atteindre à tout prix. Les hommes qui la suivent m'ont bientôt rejoint : ils me réchauffent les mains, me frottent le visage avec quelques gouttes d'eau-de-vie, me remettent debout. Mes yeux s'ouvrent y puis se referment ; la lumière du soleil levant m'avait ébloui. J'entends alors un cri de détresse qai m'arrache à ma stupeur ; je me relève, c'était la voix de Pepa. Elle s'était imprudemment avancée au-dessus d'un précipice que la neige tombée pendant la nuit dérobait à nos regards. Près de sombrer dans l'abime , elle sentait sous le poids de son corps fléchir et céder cette nappe épaisse , mais trop peu solide. Je me précipite pour la secourir... la neige fraîche qui comblait l'étroite vallée se refusait à soutenir la jeune fille ; pouvait-elle me porter?.. Aux premiers pas que je fis en avant , j'enfonçai jusqu'au cou. — Mateo, mateo, ne viens pas! — criait Pepa. E\ je reculai... Un condor, descendu perpendiculairement du haut des airs , effleura de ses ailes gigantesques le visage de Pepa : elle eut peur; cherchant à se dérober aux serres du grand oiseau, elle rentra sa tète dans ses épaules , fit un mouvement pour, se cacher sous la neige, et ne reparut plus! Nous restâmes quelque temps iauno«

bUes d*eflfroî et de douleur, les yeux fixés sur la place où s'était engloutie la jeune fille : nous ne vîmes plus rien que le soleil qui étincelait sur cette solitude glacée. J'étais sauvé , mais ma délivrance avait causé la mort de Pepa...

En achevant son récit , Mateo poussa un soupir et leva les yeux vers les cimes neigeuses des Andes. — Soyez franc^ lui demandai-je ^ avouez, la main sur la conscience^ que vous finissiez par aimer Pepa, et que vous Tavez pleurée.

— Je ne m'en défends pas, répondit le Cordovès; quand se déroulèrent à mes regards les verdoyantes vallées de la province d'Aconcagua , je regrettai vivement de iï'avoir plus à mes côtés la pauvre, fille... J'éprouvai un serrement de cœur. Elle eût si vite repris sa fraîcheur à Tair vivifiant de ces douces régions ! Au fond , cependant , je n'ai rien à me reprocher, si ce n'est d'avoir fait semblant de Taimer autrefois , quand je m'arrêtais chez sa nnère, à la esquina; mais, mon ami, chacun a ses défauts. Pour mon malheur, j'ai celui de chercher à plaire à foutes les dames que je rencontre , et c'est un défaut capital dans un pays comme le nôtre , où se vérifie trop souvent le vieux proverbe : a II ne faut pas jouer avec l'amour, d

PADMAVATI

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