‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 33 sur 57 · I. — LES KOUIUVARS · texte numérisé non relu

I. — LES KOUIUVARS

Les poètes de TOccident sont tous d'accord pour célé^ brer la mélancolique beauté des soirs d'automne sous nos latitudes tempérées. La douce lumière du crépuscule éclairant la cime des arbres rougis par les premières gelées^ leur inspire ces chants plaintifs qui nous émeuvent, parce qu'ils répondent aux intimes douleurs de chacun de nous. Le spectacle de la nature silencieuse et calme , qui s'assoupit après avoir livré à l'homme le trésor de ses moissons , n'est-il pas en effet le symbole de la vie humaine, si pleine de labeurs et si vite arrivée à son déclin? En Orient ; sous le climat brûlant de Tlnde , loin de se tourner avec attendrissement vers les dernières lueurs du jour, loin d'adresser un adieu mêlé de soupirs à Tannée qui fmit , c'est le soleil levant , c'est leur été sans fin que les poètes et les brahmanes saluent avec espérance. Là point de ces heures incertaines où les ténèbres reculent lentement devant le jour. Les étoiles pâlissent tout à coup

comme des feux qui s'éteignent ^ et Fastre enflanxmé b' élance à Thorizon ; la nature surprise s'éveille instantanément à cette immense clarté. A peine le chacal a-t-il cessé de faire entendre ses aboiements lugubres , que le coucou noir ( kokila ) lance dans les airs son cri sonore pareil à la voix humaine. A travers l'espace ^ des myriades d'insectes aux antennes diaprées , des volées de petits oiseaux nuancés des plus vives couleurs, brillent comme des étincelles : la nuit est vaincue , le jour triomphe. Le brahmane, qui se regarda comme le. premier-né de la création , se rend aux étàbgs consacrés pour y faire ses ablutions. Plongé jusqu'^à la ceinture au mifieu des eaux , il en prend quelques 'gouttes d%ns le creux de sa main et les jette dans l'espace, en adi*essant à ses dieux des hymnes de louange et de reconnaissance. Il ne s'hu* milie point devant la divinité. Placé au-dessus des autres hommes par la dignité de sa caste, il aspire à franchit* l'espace qui le sépare des immortels, pour s'absorber enfm dans le «ein du grand être en qui tout vit et se résume.

Par une de ces matinées si belles pour Thomme contemplatif, mais assurément trè^fatigantes pour qui se meut et travail!^ deux voyageurs, un Hindou et sa femme, marchaient d*un p|is rapide dans la plaine sablonneuse qai s'étend au boïd de la mer^ <)epuis Pondichéry jusqu'à Maoris. La femme pouvait avoir dix-huit ans; une pièce d'étoffe à raies roses et blanches , souple et transparente , entourait la partie inférieure de son corps et retombait en écharpe sur sa poitrine. De la main droite , elle soutenait sur sa hanche nue un tout petit, enfant, dont un collier de graines aussi brillantes que fe 'oorail com|;K)sait à la fois ta païaire et le vêtement. Quant à l'HindcA , il avait les jamhi9 entièrement découvertes', ce qui ne l'empêchait pié déporter ayec j^^rlé un habit militaire rehaussé d'épaulettes de laine rouge» Ses cheveux nattés flottaient

sur soD dos ; un mouchoir de Madras roulé en tyrban protégeait le sommet de sa tête» Le shako de carton verni et le pantalon de drap bleu liés ensemble formaient un paquet qu'il avait suspendu sur son épaule en le fixant au bout de son sabre. Certes un soldat de nos armées aurait eu peine à reconnaître , dans cet indigène de la côte de Coromandel , un camarade , un flrère d'armes : c'était pourtant un grenadier des bataillons de cipayes de Pondichéry eii tenue de route.

Les deux voyageurs se trouvaient à une dizaine de lieues de la ville de Madras. Le jour.ies avait surpris au monieâ(,oii ils débouchaient sur^une grève au milieu de iaqueUe s'avance^un bras de mer peu profond : des dunes élevées empêchent de voir le point par où cette nappe d'eau :Communiquc avec TOçéan ; on la pren^aitpour un lac. Bien loin devant eux , au delà de la baie dont ils suivaient les boi^s, s'étendait, comme une zone verdQyaate, comme. une oasis en plein désert, une m#«se compacte de plantations sous lesquelles se ca^chait im village. Autour d!eux , le paysage ^ait inosiptone et triste : des sables eC de l'eau. Leurs pieds s'enfonçaient dans un sol l^er et brûlant, et le solei) leur lançait à la face ses rayons acérés , — ses flèches aiguës, comme dis|nt les poètes de l'Orient. De loin en loin^ ils passaient près d'un arbre aux rameaux dépouillés ,. au gi^ feuillage ; de gros vautours chauves, couverts de plumes liérissées, sales <^lâai« grès, comme s'ils se fussent échappés la veille des cages d'une ménagerie , s^éveillaieot à leur approche et s'edvo* laient avec un piaulement plaintif.

— Padmavati , dit le cipaye à sa femme, tu te fatigues à porter Tenfant; donne*le-mok-

— Oh ! non, répliqua Padmavati , qui commençait à rester en arrière, et dont la )assitude se trahissait ^ar le mouvement de sa gorge haletante; il ne pèse gjfl^c^ le pauvre petit ! Est-ce qu'une mère est jamais lasse de por*

1er son enfant? Regarde, je ne fais que le soutenir avec ma main.

— Donne*Ie-moi , reprit le cipaye ; nous avons de la route à faire avant d'arriver au prochain village. J'ai hâte de me reposer sous les grands arbres qui nous attendent là- bas.

— Eh bien! prends-le, dit Padmavati, mais à la condition que tu me le rendras quand nous atteindrons les premières maisons. Que diraient les femmes du hameau, si elles me voyaient marcher à tes côtés les bras pendants et les mains vides ?

La jeune mère embrassa son enfant et le présenta au cipaye. — Il ne pèse pas autant qu'un mousquet, le bambin, ajouta celui-ci en Tenlevant à hauteur de bras; allons, petit, n'aie pas peur : une, deux, trois, à califourchon sur mon épaule.

Effrayé d'abord de se sentir élevé dans les airs par un mouvement si rapide , Tenfant s'accrocha de ses mains débiles aux cheveux de son père ; il lui tirait la moustache et lui pinçait les oreilles. Patient et débonnaire, le soldat ne laissait échapper aucune plainte.

— Il te fait du mal? disait Padmavati.

— Non, non, au contraire, répondait le cipaye ; il a la poignée forte, ce petit homme-là. Il fera un fameux militaire, quand il sera grand !

Et Padmavati souriait. Ils cheminèrent ainsi pendant plus de deux heures sous un soleil de feu. Pour ne pas rester en arrière, Padmavati était obligée de courir ou plutôt de trotter à la manière des porteurs de palanquin , en sautant alternativement sur un pied et sur l'antre, car son mari faisait de grandes enjambées et soutenait héroïquement son pas accéléré. Si quelque brahmane avait aperçu ce père complaisant qui voyageait son enfant sur l'épaule, il Veut comparé au saint personnage Vasoudéva emportant dans son ermitage le petit dieu Krichna. Nous pour-

rions dire ^ dans un langage chrétien , qu'il rappelait le saint Christophe des légendes du moyen âge chargeant sur son dos Tenfaiit Jésus pour lui faire passer un ruisseau. Dès que les deux voyageurs furent près du village, la jeune mère réclama son fardeau. Ils ne purent résister au désir de s'asseoir au bord du chemin sous les premiers arbres qui s'offrirent à eux-, accablés de lassitude, Hs avaient besoin Tun et l'autre de prendre haleine. Autour d'eux régnait le silence le plus absolu ; qui eût osé travailler aux champs par une chaleur aussi suffocante? Le seul bruit qui frappât leurs oreilles était celui d'une grande roue d'irrigation cachée au milieu d'une touffe de bambous. De petits bœufs bossus, aux cornes effilées, imprimaient un mouvement continu à cette roue qui répandait à travers les rizières une eau vivifiante. Incessamment humectée par ces arroscments et fécondée par l'ardeur du soleil, la terre faisait germer les moissons que le laboureur lui avait confiées ; mais, hors des espaces cultivés, le jungle reparaissait bientôt, montrant dans toute sa force cette végétation sauvage et luxuriante dont un sol généreux se revêt et s'enveloppe comme de sa parure naturelle. Il y avait donc là , entre les rizières et la route , un bois de palmiers de la plus belle venue , hérissé de haut en bas de feuilles larges comme des parasols, les tmes séchécs par le vent d'été et découpées en lanières, les autres vertes encore, et jetant sur la tête du passant une ombre abondante. Le cîpaye et sa femme se reposaient sous ces pa!^ miers. A quelques centaines de pas derrière eux , cinq on six cabanes étaient dressées, pauvres huttes, formées de nattes en lambeaux, autour desquelles gambadaient et se roulaient dans la poussière des bambins n^alpropres qui n'avaient pour tout vêtement que la couleur sombre de leur peau. Des chiens maigres au pelage gris moucheté de noir rôdaient aux abords de ce camp. Dans les huttrs, si basses qu'il eût été diflicile de s'y tenir debout, des

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hommes et des femmes presque nus, aceroupis sur les talons, s'occupaient à tresser des paniers. On voyait, suspendus au soleil, à l'entrée des cabanes, des restes d'animaux fraîchement dépouillés , que Toeil le moins exercé eût reconnu pour des carcasses de chats, de chiens et de rats musqués. A peine les deux voyageurs avaieht-ils pris place sous les palmiers, qu'une vieille mégère, se glissant parmi les buissons, s'approcha d'etix, et s'inchnà devant Padmavati : — Vous êtes une heureuse mère, lui dit-elle; les dieux voas ont donné un bel enfant. Faites-moi l'aumône d'un pafça^ et que la route vous soit douce !

— Viens, dit tout bas le cipaye à sa femme, marchons !

— Il a bien deux ans, votre petit? reprit la vieille d'une voix (ïoucereuse.

— Il n'a pas encore dix-huit mois, répliqua la mère avec orgueil ; n'est-ce pas qu'il a profité pour son âge?

— Marchons, interrompit le cipaye avec impatience en poussant sa femme devant lui. Tu ne vois donc pas que cette femme est de la tribu des Kouravars? Ce sont des vagabonds qui n'appartiennent à aucune caste , des gens sans aveu , sans asile , qui vivent de rapines et se nourrissent de viandes immondes. Fî des Kouravars ! leur contact souille même les parias.

— Elle ne m'a. pas touchée, reprit vivement Padmavati, ni le petit non plus.

-— C'est égal; qui sait si elle n'a pas cherché à jeter un sort sur notre enfant? dit le cipaye avec inquiétude. Ces gens-là ont tant de manières de faire le mal !

En parlant ainsi , ils avançaient toujours , suivis de loin par la vieille femme, qui semblait les menacer de ses deux bras décharnés. Ses cheveux gris flottaient en désordre sur ses épaules ridées; l'Age et la misère donnaient un aspect hideux à son torse amaigri. Elle représentait dignement la race maudite à laquelle elle appartenait, celle des bohémiens de l'Inde, que la police du pays condamne à

camper toujours en ruse campagne, à distance respectueuse des villages. Les Rouravars mènent une vie indépendante, mais ils végètent toujours dans.Ja plus pro* fonde misère. Bateleurs, saltimbanques, maithands de paniers, mendiants, charlatans et vendeurs de drogues, ils se font admirer et craindre des autres castes ; on les redoute partout, nulle part on ne les aime : peu leur importe, ils se vengent du mépris et du dégoût quMls inspirent en faisant autour d'eux le plus de mal possible. Errants sur la terre,, ils fixent leurs demeures temporaires aux abords des lieux habités, afin d*étre à portée de piller quand ils le veulent, et se tiennent toujours prôts à disparaître dès qu'ils le jugent convenable.

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