I. l/bonorable eompagnie des Indes
quivait modestement au milieu de «on triomphe. Replaçant sur son épaule son paquet de voyage, il sortît de la bourgade^ accompagné de Padmavati qui ie suivait tristement, en proie à un serrement de cœur inexprimable. A peine débarrassé du seul homme qui osAt lui tenir tête, le chef du village recouvra tout son sang*froid. D'une main ferme , il saisit par sa longue boucle d'oreilles le premier mécontent qui se trouva à sa portée : c'était un marchand de fruits petit et grêle, à la voix flûtée, assez madré pour voler ses voisins, mais trop fin pour se laisser dévaliser, même par un Kouravar.
— Voyons, lui dit le patêlj tu oses dire qu*on t'a pillé t
— U ne m'a rien été pris , à moi , répondit THindou en balbutiant; ce changeur que voilà réclame une poignée de paiças qui lui ont été enlevés comme il dormait à c6t4 de sa cassette
— Je ne réclame rien , s'écria vivement le ehangeur, qui devait lui-'-méme quelque argent au patel^ et je n*ai chargé personne de porter plainte, en mon nom. C'est cette fenune de laboureur qui est U , devant vous, qui fait tout ce bruit pour trois œufs qui auraient disparu de son panier.
— Non, non, interrompit la marchande; j'avais mon panier à mon bras : c'est dans celui de ma sosur que le vol a été commis*
—Vous êtes tous des menteurs I dît le patei; vous êtes tous des pillards t et , quand ces pauvres diables de Kou-ravars paraissent dans le pays, vous leur mettez sur le dos tous les larcins que vous avez commis vous-mêmes dans le courant de Tannée. Si je faisais pendre comaie lelielies une demi-douzaine d'entre vous au choix , je n'aurais pas à me reprocher la mort d'un seul honime honnête. Retirez-vous, ou je fais un exemple I
11 n'eut pas la peine de le dire deux fois; la foule se dispersait d'elle-même. On eût dit d'une de ces ouéea de
corbeau qtt*oil vdi s^tbaltre autour d'un oiseao de proie , le barcelant de leurd cris et l'étourdissant de leurs clameurs ^ mais qui prennent leur irol dès que Toiseau aux serres erochues hérisse seulement ses plumes. Le pntel n'avait pas tout à fait renoncé à sévir contre ses administrés; pour imposer silence aux mauvaises langues , il fit mettre en prison le petit marchand de fruits , et ne Ten laissa sortir que moyennant finance. Cette émeute , si vite calmée, ne fut donc pas pour lui sans profit, et il s*en consola en répétant le proverbe indien qui dit : «D'une bonne vache à lait, on peut Men soui&ir quelques coups depied«»
La vieille mère du cipaye habitait un village éloigné de quelques lieues de la route qui conduit de Pondichér y à Madras. Les deux voyageurs devaient y arriver à rentrée de la nuit ; ils marchaient aussi vite, mais moins gaiement que le matin. Padmavati trouvait un peu pesant à son bras Tenfant malade qui ne cessait de pleurer et de pousser des cris,
— Pauvre petit ! disait le cipaye, il dépérit à vue d'œil. — «Et la jeune mère résignée jetait sur le marmot des regards inquiets. Tout en cheminant , elle le berçait et roulait entre ses doigts le collier de graines rouges suspendu à son cou* C'était de sa part un mouvement habituel et machinal. Tout à coup elle s'arrêta avec effiroi et soutint l'enfant en Talr pour le mieux considérer. Un affreux soupçon venait de traverser son esprit... Le collier n'avait pas le nombre de graines accoutumé; cet enfant n'était pas le sien ! Ce terrible secret qui se dévoilait subitement à ses yeux » elle eut la force de le faire rentrer dans son cœur. Elle se prit h haïr eet enfant incoBDtt de toute la violence des regrets que lui causait la
perte de Tautre; mais comment eùi-elle osé déclarera son mari la vérité tout entière ? Elle seule pouvait se reprocher un instant de fatigue et de négligence , puisque c*était son rôle de mère de veiller sur son enfant endormi. Ce mystérieux secret, elle sut le contenir, mais il la déchirait comme un remords. Le cipaye , qui surprenait sur le visage de sa femme les marques d*un profond chagrin , Tattribuait à sa tendresse alarmée. Il cherchait à son tour à lui donner du courage, et ses consolations ne servaient qu'à redoubler les tourments de Padmavati.
L'entrée dans la cabane de leur mère ne fut ni joyeuse ni triomphale, comme les deux époux Pavaient espéré. Accablée de tristesse , Padmavati gardait une morne silence; dans toutes ses allures se trahissait un air de con* trainte qui choquait son mari , et dont la mère du cipaye se montrait froissée. Durant la nuit, Penfant malade poussait des cris qui troublaient le sommeil de toute la maison. Au matin , l'aïeule prenait le marmot sur ses genoux et essayait de rendormir à son tour, puis elle le rendait à Padmavati en disant : — Garde-le , ton petit , je n*en veux plus; il est né sous une mauvaise étoile , et tu auras bien de la peine à l'élever. Il ne ressemble pas à son père. C'était, lui, un beau et vigoureux enfant, toujours riant, toujours de bonne humeur ! — Alors, sous prétexte d'aller chercher de l'eau à la fontaine ou des fruits au jardin , Padmavati sortait pour pleurer. Son orgueil de mère était ' humilié. Pareille à la fleur qu'un insecte a flétrie de sa piqûre et qui s'incline sur sa tige , elle baissait la tête et semblait craindre de rencontrer les regards de son mari. Elle avait toujours devant les yeux la méchante femme qui lui avait adressé la parole sur le bord du chemin. A force d'y penser, elle évoquait une vision qui la suivait partout. En proie à cette obsession , elle tombait dans une langueur maladive, et le cipaye , voyant se ternir chez sa fenune cet éclat de l'adolescence et cet épanouis-
sèment de la vie qui le charmaient, commençait à ne plus ressentir pour elle la même affection.
Une vingtaine de jours se passèrent ainsi pendant lesquels il n'y eut, pour ces trois êtres unis entre eux par les liens les plus chers , ni bonheur ni consolation. La vieille marchande de paniers avait laissé parmi eux ie germe de cette douloureuse tristesse et emporté dans sa course le seul objet sur qui reposaient leur joie et leur espérance. Un soir, le cipaye Pérumal, armé de la bêche, cherchait à se distraire en plantant des fleurs dans le petit jardin de sa mère ; celle-ci déroulait des fils de coton sur un dévidoir fait de quelques planchettes de bambou mal ajustées , et Padmavati pilait du riz dans un mortier de bois. La porte de la chaumière étant ouverte, les rayons obliques du soleil y pénétraient, pareils aux barres de fer rougi que le forgeron tire de sa fournaise. Cette lumineuse clarté s'éclipsa tout à coup, et les deux femmes tournèrent la tête. Un grand homme à la figure effrontée se tenait debout dans l'étroite ouverture en faisant entendre un son strident qui ressemblait moins à la voix huftiaine qu'au sifflement d'un oiseau. .
— Salut à vous , dit l'étranger ; voulez-vous voir des tours de passe-passe, des jeux d'adresse? Je suis le dom' ben (i ) f j'avale des sabres , j'escamote des boules grosses comme la tête , je fais danser des serpents et parler des poupées magiques; je marche pieds nus sur des lames de couteau... Je suis le domben, le domben , le dombenf — £t il accompagnait cette rapide énumération du sifflement accoutumé , qu'un Européen eût pu prendre pour la pratique de Polichinelle.
— Nous sommes de pauvres gens , répondit la mère du.cipaye; passez votre chemin, domben/
— Pauvres gens ont bon cœur, répliqua le jongleur
f. Jongleur.
en franchissant le seuil. Je n'ai rien fait d'aujoord'bai; donnez-moi un peu de riz , et je vous le paierai en tours d'adresse.
Il déposa aussitôt à ses pieds les sabres, les couteaux , les gobelets qu1l portait dans un grand sac suspendu à aes épaules, et, après avoir fait claquer ses doigts, il se mit à lance^ autour de sa tête une demi-douzaine de boules de cuivre qui étincelaient au soleil et ceignaient son front d'une aurole lumineuse. Tout en se livrant à ses exercices, il prononçait à voix basse des formules d'incantation. Son regard était fixe; on eût dit que par le prestige de sa prunelle ardente il dirigeait les boules dans leurs évolutions successives et les empêchait de tomber; puis il les reprit Tune après l'autre et les fit jaillir de ses deux mains comme une double cascade. Le cipaye , qui venait de rentrer dans la chaumière, le regardait avec une satisfaction naïve; de son côté, Padmavati s'approchait d'un pas timide, et épiait l'occasion de lui adresser la parole en particulier.
— Domben , lui dit-elle avec hésitation , connaissezvous Tart de guérir?
— L'art de guérir? répliqua le charlatan , c'est mon affaire; je connais aussi celui de conjurer les maladies à venir, de se venger d'un ennemi, d'éloigner les maléfices; je sais les incantations, les évocations, les secrets de la magie ,... et pour un peu d'argent je suis au service de tout le monde.
— Tenez , ajouta la jeune femme en lui présentant une pièce d'argent , dites-moi s'il y a moyen de guérir ce petit être? — Elle lui montrait l'enfant malade. Le cipaye et sa femme s'avancèrent en même temps vers le domben , qui répondit avec le plus grand sang - froid fTAorn, A'rAfim, sKhrum^ sho*hrimy ramaya^ itamaAa*; puis^