‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 55 sur 57 · CS · texte numérisé non relu

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mais, en France, nous avons trop de lois nouvelles à créer pour songer à la révision des anciennes. La moitié de notre vie se passe à faire des lois et l'autre moitié à leur désobéir. Si cela dure encore un siècle^ nos enfants seront étouffés par les innombrables produits de la législation. Mieux vaudrait réviser les vieux codes qu'en promulguer de nouveaux. Que de bix)ussailles nous semons dans le champ de la postérité !

Vous connaissez, cher lecteur, ce golfe charmant qui trace un arc si délié au sud de Marseille. Il n'est pas de coin du monde où la mer soit plus tranquille et plus gracieuse ; elle glisse sur un sable de satin avec une mélodie monotone qui ravit Toreille ; elle caresse une flottille de petits canots pécheurs et amphibies qui viennent se sécher au soleil en sortant de Teau; elle a tout le calme recueilli d'un beau lac, et rédat vif et embaumé d'une anse du Zanguebar ou du Cororoandel.

Vous savez quelle magnifique promenade arrive au sable de ce golfe, eï quelle douce rivière vient s'y noyer avec amour. Les Parisiens voyageurs, qui demandent toujours à la mer la représentation d'une tempête, sont fufieux contre ce golfe, et ne lui pardonnent pas son immobilité radieuse et étemelle : ils passent de longs jours d'été à attendre le tableau des vagues écumantes que Joseph Vemet leur a promis au musée du Louvre ; mais le golfe persiste dans sa virginale sagesse, et répond par de joyeux éclats de rire à Tindifcràte curiosité des voyageui's.

Hélas I dans ce monde, la vertu la plus pure a sa nuit de distraction. Ce golfe si doux a subitement dépouillé son bon naturel, un soir de la semaine dernière , et, comme dans un

, carnaval maritime, il s'est déguise en Van-Diémen, et a f exécuté à la pointe de ses vagues de formidables évolutions ^ digne du théâtre de l'Océan. C'était une rosière d'opéra-cof mique jouant Othello par fantaisie d'artiste^ avec un plein succès. Si je vous parie de ce ton leste à propos de tempête et de naufrage, c'est quil n'y a pas mort d'homme à déplorer dans mon récit.

Heureux les physiciens ! ils mettent sur le compte du vent ces violents accès de folie qui bouleversent la mer^ et ils s'endorment tranquillement après s'être donné cette explication. Voici une occasion pour moi de faire un système, et j'en fais un. 11 m*est impossible^ dussé-je être excommunié par le pape de l'académie des sciences^ d'admetti*e le vent seul comme l'auleurresponsable de la révolution méditerranéenne de ces derniers jours. 11 s'est passée là-bas, dans les gouffres infernaux de la mer, dans les abîmes mystérieux qui lui servent de lit, quelque monstrueuse éruption^ pareille à celle qui secouerait les deux Amériques comme un roseau flottant si toute \^ chaîne des Cordillères s'embrasait aux étinceUes du volcan de Quito, et jetait à la face du soleil des arsenaux d'or et de pierreries^ depuis la Terre de Feu jusqu'à Tisthme de Panama.

Ma supposition s'accorderait assez avec le réveil de l'Etna^ qui vient de rentrer en scène, comme un vieux acteur ennuyé de l'oubli auquel il s'est condamné lui-même^ et rejouant ses anciens rôles devant de nouveaux spectateurs. Il est hors de doute, m'ont affirmé nos marins, que ce paroxysme de la Méditerranée a fait éclater ses premiers symptômes dans les €a»ix de la Sici e au moment où l'Elna se remettait à scan-

der la tirade virgilienne qui le concerné et qall aTait à peu près oubliée d^uis dix-sept cents ans. Dans cette h|pothèse| la traînée volcanique et sous-marine se serait éteqdue de Par lerme à notre golfe avec la rapidité d'un chemin de soufre^ en prolongeant^ bien au delà de la durée ordinaire des tempêtes, cette formidable convulsion qui depuis vingt jorn^ arrête les voiles dans tous les ports^ et brise même les ailes de la vapeur.

Permettes-moi maintenant de voua ran^ner dans ce petit golfe que vous aimez ; vous ne le reconnaîtriez plus : l'Etna le laboure avec son orteil^ et le vent qui est toujours prêt 4 entrer en collaboration avec le premier phénomène de destruction venu^ le vent mugit comme une hécatombe de taureaux à Tagouie^ et inonde d'une poussière d'écume les tamarins du rivage, les pourpiers de mer^ les lilas précoces qui se sont trompés de date, et les amandiers étourdis qui, pour se couvrir de fleurs^ avaient consulté notre soleil^ en oubliant notre calendrier. Un pauvre brick venait de Fiume à Marseille^ il avait bien choisi son jour, le malheureux ! Ce brick se nommait la Rose; on le voyait faisant des efforts iocroyables pour gagner le port qu'il touchait presque du bout de ses antennes. Autour de nous on racontait ce qui s'était passé la veiUe dans les mêmes eaux ; encore une histoire bien triste : le trois-mâts les Quatre^Sœurs, capitaine Enrico, d^une famille de braves marins, avait été entraîné par la furie du courant vers l'énorme-rocher de granit rose, si bien posé pour les peintres et si mal pour les navigateurs, ce rocher que les anciens Grecs, en haine de la vérité^ ont nommé le Rocher-Blanc^ parce qu'il est rouge. Ce vaisseau a lutté

trente-sU heures contre le naufrage devant ce terrible ëcuei1« falaise de marbre à pic, avec une charmante aigrette de pins. Le père du capitaine Eniico allait partout demandant du secours; il n*y avait pas d'ordre ; il faut un ordre du ministre de la marine pour donner de Taide aux naufragés du Rocher-Blanc. Dix paquebots à vapeur stationnés dans le port, les mÂts croisés, n'auraient pas mieux demandé que d'essayer une sortie et de secourir les Quatre-Sceurs ; mais ils n'avaient pas d'autorisation. Heureusement^ le généreux passant qui sauve un noyé n'a pas eu besoin de la permission du préfet ; en administration, c'est différent. Le père du capitaine Enrico demanda une chaloupe à une corvette grecque, et l'obtint, sans Tordre d'Athènes. Puis la Providence se mêla de l'affaire^ et sauva par un miracle les Quatre'^œurs.

Pendant que ce récit nous était fait, nous suivions de l'œil, avec un intérêt fiévreux, le brick la Rose tombé dans le sillage mortel des QtMXtre^Sœurs, C'était pitié de voir cette coquille de noix que la mer honorait de ses plus violentes colères. Le poète Lucrèce a bien tort de dire qu'il est doux d'assister du rivage à l'agonie des mariniers : c'est un vers de pa!en. Il n'est pas de spectacle plus poignant. Le brick s'abimait à chaque minute dans une profonde vallée, entre deux montagnes de vagues» et reparaissait, bondissant de cime en cime, avec des poses désolées, étendant ses antennes^^ comme deux bras suppliants, pour implorer du secours.

Mais la mer semblait vouloir rendre toute assistance impossible,' on aurait cru voir des milliers de cataractes du Niagara horizontales, roulant les unes sur les autres, et se défiant au vol, dans un cirque de montagnes. Sur le rivage, ces masses

furieuses déracinaient des bancs énormes de sable et d'algues, comme pour bâtir un rempart qui tombait et se relevait avec un fracas de tonnerre. Tous les vents sifflaient à la fois et se battaient autour du malheureux brick, comme pour le précipiter sur quatre routes opposées ; mais la violence da courant^ plus forte que la i*age des aii*s, l'emportait insensiblement vei-s le promontoire de rocs qui se voilait d'un rideau -d'écume, avec toute la perfidie d'un éeueil.

Cependant les douaniers airivèrenlet se rangèrent en bataille sur le rivage.

La douane a une idée fixe : la contrebande. C'est d'ailleurs son devoir; elle voit la contrebande partout. De notre temps, on est si ingénieux pour tiH)mper la surveillance des côtes, qu'il serait bien possible qu^on eût inventé la contrebande au moyen du naufrage. Les hommes sont capables de tout. Les ruses ordinaires étant épuisées, quelque Génois créateur aurait pu se dire : Embarquons des marchandises prohibées, attendons une bonne tempête, et lorsque nous aurons la certitude de nous briser sur un rocher de Marseille, nous mettrons à la Toile, et nous jetterons une masse de prohibé sur la côte, franc de droit.

Cette fraude ne s'est pas encore présentée, mais elle est dans les probabilités de l'avenir, comme tout ce qui n'est pas arrivé. La douane a l'œil ouvert sur l'avenir.

De son côté, la santé publique ne permet pas aux vaisseawx de naufrager. L'intendance sanitaii'e de Marseille est intraitable sur cet article. 11 est juste de dire que notre ville, ayant subi vingt pestes dans sa vie, a lé droit de se défendre contre ce fléau, même par Texagération des moyens préser-

valifs. Eu attendant que le système des non-contagionistes triomphe et supprime les lazarets, tout bâtiment chassé par une tempête ^st obligé, en vertu de la loi du 3 mars 1822^ de tenir la mer, et d'attendre le retour du calme pour se présenter au port, sa patente nette à la main. Dura lex, sed lex.

Un coup de vent du nord-ouest arracha violemment le brick la Rose du pied de la falaise de marbre et le précipita sur un banc de sable, à cent mètres de la rive. La barre du gouvernail n'ayant pas été soulevée à propos, le gouvernail, beaucoup plus bas que la quille, s'incrusta dans le sable et cloua le brick par Tarrière en le laissant flotter dans toute .^a ^ longueur au gi*é des vagues et du vent. Cette position était fatale : des cris de détresse retentirent sur le pont du bâtiment, et les matelots tendirent les mains vers le rivage pour demander une corde, une barque, un dévouement, un secours.

De généreux jeunes hommes, comme il s'en trouve toujours dans ces terribles moments, avaient déjà saisi des liasses de cordes, dont les bouts étaient retenus à la rive, et ils aiiaienl s'élancer sur des bai^ques, loi'sque des douaniers, toujours préoccupés de la contrebande, intervinrent par une énergique et menaçante opposition. Le use public fit alliance avec les vagues et la tempête pour enlever tout espoir de salut au malheureux brick; et les lois sanitaires, toujours préoccupées de la peste, réprimèrent tout dévouement phi- \

lanthropique ou chrétien sous peine de mort.

Heureux ceux qui naufragent dans une lie déserte comme Roblnson I Le capitaine Van Cosseik, qui sombra sur les îles Marquises» en 4803, fut sauvé par les sauvages; si pareil

malheur arrive à son fils en 1844, il est perdu : doos allûoi envoyer aux îles Marquises une Douane et une Santé.

Un matelot du brick la Rose, regardant notre rivage inhospitalier du même œil qu'Oreste regardait la Chersonèse Taurique^ résolut de ne confier qu'à lui seul le soin de sauver ses frères ; il prit dans ses dents le bout d'une corde^ et se jett dans ce tourbillon de cataractes qui avait pris la place de la mer. L'héroïque nageur ricûcba de cime en cime^ laboura les abîmes de sable^ déchira le flanc des trombes d'eau, et fut enfin lancé par une vague obligeante sur un lit d'aJgues noires^ devant le portail de la charmante maison de M. Martin, notre^céièbre pêcheur.

La foule courut à lui, mais la Douane et la Santé counireut aussi, et élevèrent une banière insurmontable entre le malheiur et la compassion, la loi à la main, les uns s'obstinaient à voir, dans ce Moïse du brick, un contrebandier, les autres un pestiféré. Le matelot, isolé comme un fléau vivant et tenu à distance par le sabre des douaniers, établit sa corde de sauvetage, et arracha tous ses camarades à une mort certaine. Les hommes étaient hors de péril j il fallait maintenant délivier le brick.

Les chefs de la marine du port, arrivés en toute h&te, of* frirent de sauver le bâtiment à l'aide d'un i^morqueur. On s'était intéressé à ce brick comme à un être vivant j on le voyait soufiîir et s'agiter comme un fiévreux sur son lit d'agonie ; on se réjouissait donc à l'idée de le voir sauver par un procédé expéditif. Cependant l'équipage, toujours en suspicion de peste et de contrebande, trempé jusqu'aux os, dans le mois de janvier, se disposait à recevoir la faveur de se

mettre en règle avec la Douane et la Santé, pour jouir du droit commun de se cbaufier quand on a froid^ et de manger quand on a faim.

Au moment où le sauvetage du brick allait être opéré par les soins intelligents de M.d'Heureu]i et de M. Jacques, commissaire de la marine, le consul de S. M. le roi de Sardaigne arriva sui* la plage et ût opposition au sauvetage du brick. Le consul exhiba un traité entre la France et la Sardaigne, lequel traité défend à la France de sauver les bâtiments sardes naufragés.

M. le commissaire de la naarioe (Nît le traké ée la bmmi dtt coBSul, et la lut; il était daJr comme le jour» qiidqtie écrit en aardei langue qui eûrte peu«

^fih bieal moQBîeurle consul M keommissaire, je van faire àoBoer ooii(i«H)rdre«ittrenoii^pie«r; vo4re trailé me Ma les ëra6 : sattvefe votre brick, piéBqas vousaves seul ledreU de le sauver.

Le i^oDSttl sarde ternit le traité ^ns son portefeuille, et prit la position d'un sauveur de brick.

Pendant l'échange de ces notes diplomatiques, le brick se désespérait, gémissait, se tordait convulsivement, en allongeant ses m&ts par-dessus les vagues, connue l'adepte en péril de morC qui appelle à lui les enfants de la veuve ^ par un geste de déchirante expression. La mer, furieuse d'avoir perdu sa proie de matelots, malgré la Douane, s'acharnait contre le brick de toute la fureur de ses vagues insurgées : puis, quand l'obscurité retomba sur ce tableau de désolation, il semblait que le brick résistait à un assaut fgnaidahle livré

par une meule de luoDstres marius^ aboyaot comme les chiens de Charybde etScyUa.

Messieurs les commissaires de la marine s'étaient retirés ; la Douane avait élevé sur le rivage une tente d'observation. La Santé venait de reconnaître Texcellent état sanitaire de l'équipage de la Rose, parti de Fiume, ville inconnue à la peste. Le consul sarde méditait toujours sur les moyens de sauver le brick, conformément au traité.

On promit le sauvetage pour le lendemain.

La nuit redoubla la férocité de la mer ; on aurait dit que It tempête avait juré de démolir le brick avant le retour dn consul : elle laboura si bien Tomière de sable où gisait le bâtiment, qu'elle parvint à Tenlever et à le jeter^ bien loin de là même, en face de la magnifique promenade du Prado. Le brick, dans cette succession de violentes secousses, eut ses mâts brisés^ sa quille enfoncée^ son pont démoli. Le capitaine lançait à l'avenue de Marseille un regard sardonique, adressé au consul absent.

Le consul relisait le traité devant son feu et combinait un plan de sauvetage.

I^ lendemain, le brick la Rose fut renversé sur le flanc par un assaut général des vagues toujours en délire. Les douaniers suivaient de l'œil toutes les phases de cette destruc tion , pièce à pièce , d'un joli navire âgé de quatre ans, gracieux comme un oiseau de mer.

l^ consul sarde continuait à ne pas arriver, malgré le traité.

Quinze jours de tempête ont ainsi pt^issé sur le cadavre de ce brick, et Tout réduit à Télat informe où nous le voyons,

et dans lequel l'œil mêrne d'un consul ne pourrait reconnaître son origine. Tant qu'il en restera un soliveau^ la mer ne se calmera pas. C'est un bul charmant de promenade. Les dames en calèche et les jeunes gens à cheval vont jeter quelques gouttes d'eau salée, en guise d'absoute , sur le cadavre de la Rose, pendant que la mer lui chante un Requiem auprès duquel celui de Mozart est une romance de Loîsa Puget.

On va demander au gouverneur de Gênes un bateau re^ roorqueur pour sauver le brick sarde en vertu du traité.

Les choses étant ainsi, à Tendroit des naufrages^ on ne saurait donner trop d'éloges à la marine hollandaise qui^ seule^ a persisté^ depuis Calus Duilius , dans un système de cons < traction navale qui défie les ouragans. Les observateurs^ superficiels rient en mer^ souscape^ lorsqu'ils voient passer lourdement ces vaisseaux de HoUande, copiés sur l'arche de Noé. Que leur Importe une tempête à ces lies de bronze flottantes! Quand un vaisseau hollandais étouffe la mer sous son poids , malheur aux écueils I La Méditerranée et l'Océan sont pleins d'écueils qui se sont brisés contre les navires d'Amsterdam.

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