VOYAGE AU PAIAIS-ROYAL
I^s nomenclatures , les catégories, les divisions méthodiques n'ont jamais été dans mes goûts^ et, fort heureusement pour moi, le salon de cette année est distribue de manière à favoriser mes répugnances de classificateur; on coudoie une statue, en regardant un tableau ; Apelles et Phidias sont logés à la même enseigne^ un peuple de marbre respire au milieu d'un peuple de couleurs^ et le pinceau et le ciseau sont posés en sautoir sur le nouveau blason du Palais- Royal.
Ainsiy chemin faisant, si je rencontre^ entre deux murs de
toiles peintes, lebîislc d*iin de mes amis, je saluerai ce visage
de marbre, qui a un air si froid en janvier, et tout de suite après je parlerai d'un tableau : ce procédé d'aiUeurs est d'une grande ressource pour le style descriptif^ et coupe l'uniformité des roots techniques y en permettant d'alterner le marbre et la couleur; les redites sont moins sensibles à l'oreille et aux yeux; la langue que nous parlons avec Mulier n'est pas la langue de Pradier.
Puisque le nom de Mullcr est arrivé le premier sous ma plume, parlons de Mulier.
11 y a cinq ou six ans, une douzaine d'artistes, de poètes et d'écrivains étaient invités à dîner dans une maison de campagne, à Saint-Germain, riUustre amphitryon, en se comptant avec ses célèbres convives, prononça le nombre fatal treize. Le hasard me fit passer devant la terrasse de ce domaine, et on m'invita comme quatorzième : il y avait là un jeune homme, qui, en attendant" le dinar, s'amusait à peindre sur un pan de kiosque les plus charmantes choses de ce monde, des visages de femmes, des boutons de fleurs, des grappes de fraits; on ne pouvait rien voir d'aussi gra* cieux : je m'adressai à un penseur, et je lui demandai le nom de ce peintre qui semait des trésors, comme on joue au volant, pour attendre le potage.
— C'est Mulier, me dit le penseur, un talent délicieux, un pinceau léger comme une plume ; n'allez pas lui demander du sérieux, du profond, du sévère ; il n'est pas né pour les conceptions vigom'euses, pour les œuvres grandioses ; c'ett le Raphaël des vierges folles, mais il ne peindra jamais 17ncendie du bourg,
— Monsieur, dis-jc au penseur, j'ai peu de foi aux hoi-os-
opes et je crois que c'est un défaut de Fesprit critique français de vouloir toujours emprisonner dans un genre les jeunes et grandes vocations. Après le Barbier de Séville^ un aristarque fort célèbre écrivit^ dans un recueil alors en vogue, cette phrase que je n'oublicrai,jamais : Monsieur Roseini ne sera jamais qu*un élégant discoureur en musique. Le lendemain, tout Paris répétait en chœur cet horoscope émané d'une bouche infaillible. Quel malheur si Rossinl eût tocliné son front devant cet arrêt ! VéUgant discoureur n'aurait jamais créé Mdî^e, Sémiramis et Guillaume Tell. J'ai cent exemples d'horoscopes à vous citer après celui de l'élégant discoureuf .
Le penseur allait me répondre^ parce que les penseurs répondent toujours, lorsqu'on annonça le dincr.
Oui, c'est bien ce jeune peintre que j'ai vu jouer avec des roses, des lilas et des fraises ; ce gracieux tresseur de guirlandes, ce poète desrondes printanières ; c'est bien lui qui a pris dans ses mains parfumées l'hécatombe du 7 thermidor, et Ta exposée toute sanglante sur un mur bâti exprès pour la recevoir. Ici, nous le reconnaissons, Téloquence de la pein> ture l'emporte sur l'éloquence de l'bistoii*e ; on ne lit point le passé, on le voit ; ce ne sont pas des letti*es froides et muettes, c'est le cri formidable de cette grande immolation :
en que âiicordia eivêê
PerduxU miieroê !
Comment ! esl-ce bien vrai ? dit la foule devant ce tableau immense ; comijupt Paris a vu tout cela en action I Paris; cette ville charmante, quia toujours sur les lèvres des chansons, du Champagne et des baisers ; Paris a mené ce
deaiL, a vu ces funérailles, a bu, en un jour, lout ce sang hpmain ! impossible ! calomnie atroce ! mensonge de peintre ! Muller, amoureux du contraste, conmie un vrai artiste, a imaginé cette ronde d'enfer, pour servir de pendant à sa gracieuse ronde de mai. Paris n*a jamais vu de pareilles horreurs î Cependant le livre de l'indication ne peut être accusé d'imposture ; ce livre cite le Moniteur du 7 thermidor 1794. Qui peut accuser de faux le Moniteur? quis dicere fol-- 8um ? Oui, il n'est que trop vrai ; cette horrible journée s'est vue. Trois guillotines fonctionnaient : à la place Louis Xy,à la Grève, à la barrière du Trône ; tr#is ouvrières laborieuses, qui ne prenaient du repos qu'à la nuit. Il y avait trois mares de sang ; trois gerbes de têtes coupées ; c'était au mois de la moisson. Le soleil seul riait à ces fêtes de mort. On ouvrait la grille d'une vaste prison, comme celle-ci ; on prenait des vieillards, des vieilles femmes, des jeunes filles ; on les brouettait aux trois charniers de Fouquier-Tinville et d'Hébert ; on leségoi'geait en masse au nom de la Loi et de la Liberté, deux saints noms profanés toujours, et Pai*is regardait faire ; et tout tremblait devant Hébert et Tinville ; et ces hommes avaient pour complices tout le monde, parce que tout le monde ne s'insurgeait pas contre ces deux victimaires de la Terreur, et laissait debout leurs autels et leui*s bourreaux ! L'histoire, cette vieille fontaine de phrases, qui verse une eau tiède par un tuyau de plomb glacé, nous a conté à sa mode ces éphémérides infernales, et nous y a, pour ainsi dire, habitués ; que ne rend-on pas tolérable avec des cHKres, des dates, et des procès-verbaux ! Ce sont des faits accomplis. On les apprend au collège avec les antres 7 thermidor de Marins ol de
Sylla ; oh les coiifoncl dans la môme origine ; ils appartiennent tous au monde antique. Quelle indignation, quell^ colère pourrions-nous avoir contre Manus-Tinville, et Sylla-Hëbert ? c'étaient de grands proscripteurs, de grandes figures historiques ; voilà tout. Apprenons leurs faits et gestes avec une impassible gravité. Glio est une femme d'un tempérament froid ; elle ne s'indigne points elle raconte, c'est son métier. Ciio est la véritable mère du Moniteur. Telle mère^ tel fils. Heureusement Glio n'est pas peintre ; ce' n'est pas elle qui aurait écrit le tableau de MuUer^ cette page de désolation 9ublime ; voilà une éloquence coloriée qui réduit au silence les orateurs! Tous ces personnages se taisent et crtent^ comme dit Cicéron^ sHent clamant; c'est Josaphat en miniature ; c'est THerculanum du volcan de la terreur; c'est la suprême lamentation d'un peuple qu'on décapite ! C'est un monde qui s'écroule dans un abîme de sang î Toutes ces têtes que vous voyez là devant vous ; ces têtes charmantes^ ces têtes vénérables, ces têtes augustes^ elles vont toutes tomber sous la hache de l'abattoir ! Ces jeunes femmes^ qui ont la chair -si blanche, seront épousées par le bourreau, et dans un hymenée épouvantable qui réjouira les deux proconsuls^ tous deux sortis de la ville maudite^ et incendiée par le feu du ciel ! chose que l'ingénue histoire n'a jamais dite, et qui pourtant peut seule expliquer les abominables organisations de ces deux hommes hideux, qui^ dans notre pays de galanterie, ont envoyé tant de femmes à l'échafaudl L'amitié même était aussi poiu: eux une cause de proscription : ils auraient fait décapiter Harmodius et Aristogiton, en haine des afleciions pures. Voyez comme ils brisent d'un coup de hache ce noble
faisceau des amitiés poëtiq^ues, dignes des temps anciens * Us ëgorgent le même joiir^ par un raffinement inouï de volupté criminelle^ ils égorgent André Ghénler, Roucher, les dem Trudaine, cette pléiade qui éclairait la terre, comme la constellation des frères d'Hélène éclaire le ciel! Au centre de ce carrefour de la guillotine, et dans un relief efirayaat, riiiustre poète grec résume à lui seul toute la désolation de ce jour ; et c'est toujours sur lui <{cie les yeuT retombent, quand ils ont fouillé tous les recoins de ces corridors sombres, dont il parle dans ses derniers vers.
Pourquoi cet immense intérêt attaché à ce jeune homme ? ' Pourquoi forme-t-il comme un épisode au milieu de tant de scènes lugubres? Po^ux^uoi absorbe-t-ille sujet principal? C'est qu'André Chénier est le héros de ce jour; c'est qu'il en est le martyr opime, la victime par excellence ; c'est que la royauté du génie va laisser aussi une tête à Tabattoir; c'est qu'une époque de terreur a dit son dernier mot et fait son dernier signe au victimaire, lorsqu'elle prend un de ces chantres de poésie et d[amour, un de ces glorieux maîtres de la lyre ionienne^ et qu'elle l*égorge stupidement pour le punir de ses vers, de ses mélodies, de ses amours. Quand le délire de l'assassinat arrive à cette immolation sacrilège, onpeut entendre, comme snrleGolgotha, le cri suprême, tout est consommé; la rédemption est accomplie , la dernière victime a expié les fautes de tous ; le sang du juste a coulé; le voile du temple se déchire ; le centurion frappe sa poitrine; les femmes du gibet pleurent; les juges du prétoire lavent leurs mains ; les vexillaires inclinent leurs aigles; le peuple crie : Assez de sang! et ferme lui-même l'écluse, avec les mêmes mains qui creusèrent le lit de la
cataracte. Consummatum est î Encore trois jours, et le bourreau restera seul en tête à tète avec son ëcbafaud.
Quand une victime auguste, comme André Chénier, est cuupëe en deux tronçons par un coateau vil, tous ceux qui passent sur le triste chemin, sur la via dolorosa^ s^indigncnt *
et se lamentent, les tricoteuses abandonnent leurs tréteaux ; \
les fenêtres se ferment; les chants cessent, un silence lugu- '
bre flétrit l'holocauste^ et tonte une capitale, révoltée le lendemain, s*écrie que les pleurs des femmes et le sang des hommes ont coulé trop longtemps, et que Tbeure est venue d'arracher le coupei-et aux mains lassées des boun-eanx!
Après avoir donné, sous cette forme indépendante de la question d'ait, tous les éloges possibles à la loile historique de Muller, nous sommes obligés de dire que ce peintre a trouvé nnv ainqueur, dans cette nouvelle école de peintura appliquée aux leçons populaires.
L'art ne connaît pas la grandeur des proportions, et ne se mesure pas à la toile ; l'art exclut les mathématiques. VEzéchiel de Raphaël n'a que six pouces can*é$, au palais Pitti de Florence, et il est plus vaste qu'une fresque colosî?ale duLuca Giordano; le Panthéon d'Agrippa est plus grand que la basilique de Saint-Pierre, dans laquelle il se perdrait comme un atome ; \eiBarricade de Meissonnier est plus large que la toile de Muller; c'est l'immensité réduite à sa plus simple expression.
La foudroyante miniature de Meissonnier peut s'encadrer entre dix doigts, comme une forte pensée à remuer le monde peut s'exprimer en dix mots. Avec le quart d'un mouchoir de poche, Meissonnier a peint toute une histoire qui a déjà vingt in-folios. 11 y a si peu de chose sur le morceau de toile
qu'on dirait qu'il n'y a rien. En regardant avec fette attention que le nom de Meissonnier commande, on voit luire une petite tache de sang sur des pavés; on examine mieux cette grande chose invisible^ et le frisson vous saisit au cœur et brûle la racine de vos cheveux ; c'est comme ce sounie qui épouvantait Job^ un souffle plus formidable que la. grande voiXy vox ingens, dont parle Virgile.
Le peintre a rais là une rue étroite de Paris > une véritable rue d'insurrection. Fenêtres et boutiques sont fermées; pas un seul être vivant : on n'y voit pas même le chien du convoi de Vigneron. Les cadavres abondent au contraire ; c'est un hachis de chair humaine ; les balles et la mitraille ont passé par là ; rien n'est resté debout ; la moisson est bien faite ; impossible de mieux faucher une révolte ; c'est un chef-d'œuvre de destruction civile; il n'y a qtie Paris au monde qui sache si bien travailler^ quand il ne fait rien !
Quelle concision dans l'horrible ! quelle sobriété dans ce deuil I et comme l'âme pleure devant ce raccourci de gaerre civile ! comme elle est poignante la douleur qui s'exhale de cet atome de désolation ! Voilà ce que nous faisons tons à époques périodiques ; c'est notre jeu habituel ; et que gagnonsnous à ce jeu déplorable? Nous gagnons les mêmes ministres que nous avons chassés^ les mêmes hommes que nous avons maudits^ les mêmes lois que nous avons déchirées, les mêmes crises que nous avons vues; nous remettons toujoui*s le passé au présent. 11 n'y a de plus qu'un chapitre à ajouter au martyrologe des barricades de Paris.
11 y a dans le salon un coin fort dangereux ; je frémis encore
en songeant au péril que j'y ai couru; la protection y manque; la garde qui veiUe aux barrières du Louvre^ ne veille pas au Palais-Royal; je me suis réfugié sous le buste de M. Baroche^ pour préserver mes jours menacés violemment. Par bonheur^ M. Baroche était encore un peu ministre ce jour-là ; il m'a sauvé.
Dans un pays où le mot de liberté est écrit sur tous les corps de garde^ sur toutes les prisons^ et même sur le fh>nton de la Morgue, je croyais pouvoir exprimer librement mon opinion devant un tableau . Folle erreur, on m'a prouvé le contraire. Une exaspération terrible s'est manifestée autour de moi ; des regards féroces ont étincelé; des menaces de proscription se sont fait entendre ; des dents hydrophobes ont grincé sourdement > la menace gronda de toutes parts ; c'est alors que j'ai cru devoir chercher un asile devant un dieu pénale^ ministre de Tintérieur.
A l'exemple du navigateur qui marque d'un point noirl'écueil sur lequel il a faUli échouer^ je vais signaler le panneau du salon, où les visiteurs courent un danger sérieux ; c'est dans le voisinage du portrait de M. Dupin. Il y a là une grande toile qui représente un enterrement^ et qui est peinte par M. Courbet.
La critique d'art est une chose bien stérile et bien ennuyeuse pour l'écrivain, et le lecteur, lorsqu'il s'agit seulement de louer une de ces œuvres honorables qui fournissent un prétexte à l'analyse froide, et aux agglomérations obligées des mots techniques. Je ne vois pas trop ce que le lecteur peut gagner de plaisir à ce procédé. Quant à moi, je choisirai toujours de préférence les toiles qui peuvent être racontées
comme des histoire! plaisaotesou séfieoset; on cause aîo» avec son Lecteur, oa ne professe pas. I>ans œtte eatégorie de tableaux, je me hâte de placer l'enterre raent de M. Courbet.
Gomme je manifestais cette opinion h haute voix, eotue deux amis, je fus saisi violemment par le haut des bras^ et plusieurs figures^ rouges de fureur, me demandèrent si je parlais sérieusement.
«—Messieurs, dis-jeauxagresseurs^ il me serait aisé de ne jpas vous répondre, mais j'ai le courage de mes opiaioas ; oui» ce tableau révèle un peintre d'un très-haut talent, et on artiste original. »
Ces mois, prononcés avec calme^ excitèrent mie véritable émeute autour de nous : mes amis me firent un rempart de leurs corps et m'entraînèrent jusqu'au buste de M. Baroche^ qui fut ébranlé sur son piédestal, comme l'original à la tribune.
— Oui, Monsieur, s'écria le plus fougueux *et le chef de l'insurrection, oui, vous avez tort de dcmner en public des éloges à un pai«il tableau ; cela peut avoir une fâcheuse kiflueuee sur vos auditeurs, et c'est ainsi qu'on perdra le goût en France et qu*on hâtera la décadence de l'art I
— Monsieur, dis^je à mon adversaire^ ne faisons point de scandale ; respectons tous ces bustes qui nous entoitrent et parlons froidement.
— Ëb bien ! oui, paiions fVoidement^dit mon advenake d'mi tonfurieiax.
-< Exposez vos griefs contre ce tableau, lui dîs*je avee modération*
. — D'abordi reprit mon adversaire, pourquoi M. Goocbel a-t-U choisi ce sujet pour faire un tableau?
*-r Paive qu\in honama ^'wi goût émlneat, un gimid poète, Herace, adit que le peintre et le poète airatenl le droit de peindre le sojêt qui leur convenait^ qvei que fût ce sujet :
Quidlièet amdendi tempêf/uiiCBquapoieëtat,
Or il a plu à M. Courbet de peindre un enterreiaent, et il a peint un enterrement. M. Courbet était dane son droit.
-*- Mais, Monsieur, ne valait-il pas mieux qu'il peignât l'enterrement de Pbocion, d'Bpaminondas ou de CecilhiMeteUaf
— Si M. Courbet avait ru enterrer ces trois iUnstres personnages^ peut-être aurail-ll peint leurs fùnëraille»; mais U a TU enterrer un mort de sa connaissance, dans le yillage d'Omans, et il a donné la préférence à ce mort sur EpamI- Dondas.
— ; Et pourquoi a-t-41 peint tant de figures laides?
— Parce qu'en général les convois funèbres ne sont pas tous composés d'Adonis à la ffle, et qu'il y a toujours beaucoup de gens laids aux enterrements des villages, et même des villes. Prenez au hasard une légion d'une garde nationale quelconque, et vous verrez.
— Et pourquoi leur a-t4l donné des costumes si al&ieui ?
— Parce qu'il ne pouvait pas leur donner le costume du convoi d'Epannnondas. Nous portous tous des chapeaux atroces, des redingotes abominables, des pantalons ridicules, des gSets odieux, des cravates absurdes, et nous sommes bien (Ml* gés de nous affiiMer ainsi pour escorter k sa derAièi^e demeure un mort qui, de son vivant, n'était pas mieux habiHë que nous.
— «di —
Mes réponses faites avec calme me concilièrent quelques sympathies paitni les émeutiers. Je profitai de cette heureuse révolution dans les esprits pour délivrer le buste de M. Barochedu cordon vivant qui le ceruait, et prenant mollement mon adversaire par le bras, je rentraînai lui et les siens , dans le grand salon, devant le tableau mis en accusation.
Toutes les figures se tournèrent vers la toile de M. CkNirbet.
— Monsieur, dis>je à mon adversaire; je vais tous faire une concession... Oui, j'aurais voulu que M. Courbet peignît autre chose. La grande peinture bourgeoise ne sera jamais de bon goût; personne n'achètera ce tableau, surtout à Oroans; il rentrera probablement dans l'atelier du peintre» et s'y enterrera; mais enfin, puisque M. Courbet n'a reculé lui-même devant aucune de ces considérati0n5, ne reculons pas devant son tableau, et jugeons-le tel qu'il nous Ta donné. .
— Oui, maintenant, médit mon auditeur radouci, avec ce point de départ, on peut vous suivre.
— Suivez moi...examinon8l'ensemble,d*abord, et dites-moi s'il y a quelque chose de plus vrai, bourgeoisement parlant, que cette collection de pei*sonnages. Voiià un prêtre qui est dans tous les hameaux; voilà un porte-croix qui précède tous les enterrements; voilà un fossoyeur qui ouvre toutes les fosses; voilà deux enfants de chœur qui chantent tous les Libéra. Les porteurs de bière sont aussi laids que nature, et ne lais* sent rien à désirer : vous n'en trouveriez pas d'autres à Omans et ailleurs. Regardez ce conseiller municipal qui a im nez si amusant et garde un air si digne, en soutenant un parent trop éploré. Que dites-vous de celte manière de m^ gister en habit gris, en toilette dominicale, soigneusement
conserTée dans une armoire^ depuis quarante ans, pour briller dans les grandes occasions? De quel beau geste philosophique 1 accompagne cette pensée neuve. — ^Voilà où nous arriverons tous ! — Que dites-vous de ces tètes d'esprits forts, ëtagëes sur le fond, et qui n'ont pas Tair de croire à Timniortalité de Tâme? Puis à droite, et comme pour faire contraste, examinez ce groupe de femmes en robes de deuil; ce coin est-il assez lugubre, assez désolé? On y yerse de véritables larmes; toute Ja douleur du tableau est là; c'est effrayant de vérité lamentable; on s'attristerait si on regardait trop longtemps ce côté du tableau. 11 y a des mouchoirs imbibés de pleurs; il y a des visages cachés et qui pourtant laissent voir une affliction déchirante; on n'y découvre qu^un seul front serehi et insouciant, c'est celui d'une petite allé qui ne comprend nen encore aux Lirmes et aux inhumations.
*- Oui, me dit mon adversaire^ il y a en effet dans ce côté de cet étrange tableau des pleureuses superbes, je suis de
votre avis Mais que diable! pourquoi M. Courbet a-t-il
choisi ce sujet?
— Enfin, il l'a choisi, qu'y faire? Le voilà...
-* Mais pourquoi, continua mon adversaire, n'a-t-il pas traité les mêmes choses sur une toile de chevalet, comme les Saltimbanques de Biard?
— Je n'en sais rien. Monsieur; il n'y a que M. Courbet qui puisse répondre à tant de pourquoi... Adressez-vous à lui.
Cependant Tagitation était calmée ; on regardait beaucoup Tenterrement, et une réaction évidente se manifestait. Un grand nomdre de nouveaux venus qui n*8vaient pas assisté au débat de cette scène^ se déclaraient admirateurs du peintre,
— ÎM —
et me |irètaîe«i,à teiir ion^ hb ^pmaA «Moan* .Mob a4^ii^ mvèf à peii f rès ooD^erti, se conleoia de dii^e |)#yr tepiûnar la ëMCttseidD :
-^ Au reste, Ifonstear, je conviens qu^Uy a des qualités sdides dans ce tableau, mais eotiveiiçs ayssi qu*R a^pfeitiaot trop ay genre beuDgBoi».
— 0«i, Monsieur, repris-je, et û bouq^eois qu^on dûaît que M. Drtpin eort de l'esten^ment de M« Courbet, où il ne défnrait peint la société d'Onians... Tenez, Monsieur, pl»ces-vous sur ce point d'optique, et regurdez cette grande toile bourgeoise qui expire au portrut de M. Dupin. Ne dîries-voiis pas que M. Dupin est de la raènEie famille, et qu^il va prononcer Toraison funèbre du défunt, avec ce stjle vMbh geeis et parlementaii^e que vous connaissez.
Mon contradicteur me donna raison cette fois« Il j eut mtaie des gens qui soutinretit que le portrait ^> M. Dupin appartenait en principe au convoi de M. Oourbet, ok il cou- Rolait k groupe des pleureuses, mais qu'i la demiuide du conseil municipal de Nevers, le peintre avait consenti ^ le séparer de renterreraent.
On me tsonduisit ensi^te vers tes Ccusenrê de pierres de M. Courbet»
«- Comment trouvez-vous que la perspective eatdkservée dans ce tableau ? me dit mon adversaire eu riant.
-r Yoflà bien ooimue vous êtes tous! lui dis^> sHl y a ua défaut OUI lUie apparence de défaut dans une tieuvve dVt, c'est bien ce qui vous frappe d'abord, et ce que vonp «igoalet du premier coup. Un de vos «uoiens» à qui on prasentait la Vénasde Médicis» s'écria douloureusement, après avoîrluiv-
MB — temps regardé : pourquoi Taut-il que les femmes aient des oiiglee aui pieds ? Ce mlique ne vit dans le cheC-d'œuvre que les ongles des orteils do Vénus, et ces ongles absorbèrent toute MD attention. Si la pcr^pecliie manque à ce tableau de H. Courbet, je ne veux pas lesaToir; ce qui me Trappe, c'ert le caractère, la pose, la Téritë de ces deux homme?, de oec deux travailleurg %i bien résignés. (Jn pareil tableau n'appartient pas aussi, lui. au genre noUe.j'eo conviens; H. Courbet aurait encore peut-être mieux fait de peindre deux ouvriers romains pavant la vuieAppieime; mais, enfin, il a voulu peindre des cantonnier? Trancais, ceux que nous avons tous vus, quand nous travenoos les grandes routes, en chaise de po«te. Au moment où les chemins de Ter vont rajoimer partout, it était bon de laisser, comme monument, le supplice de ces deux ouvriei-s. Le vieillard a cassé des pierres pendant cinquante ans ; regarde! sa figure et sas mains brûlées par le s<^il et la poussière ; son Qls commence l'ëlat. Biais, au prenier jour, il quittera ses haillons etsa chemise dévastée ; il endossera un bel habit vert, omé d'inttiales d'or, et se pavanera sur les stations du nord et du midi. En ce moment, ce pauvre jeime homme fait sa dernière corvée, et il se réjouit sans doute, au fond du cœur; il a entendu hennir les chevaux de feu d'une locomotive libérali'ice. Voilà les deux derniers casseurs de pierres. Pei^ •onne ne regrettera la profession.
— Je n'avais pas envisagé ce tableau sous le point de vue philosophique, me dit mon adversaire, maislapei-spective..,
— Avez-vons encore un autre tableau de U . Courbet à ma montrer? lui dis-je en l'interrompint.
— Oui.
Et tout de suite^ il me conduisit sans hésiter devant le Retour de la Foire.
— Mais d'oii vieut^ lui demandai-je, que vous connaissez si bieu le gisement de tous les tableaux de M. Courbet, vous qui détestez si cordialement ce peintre?
— - Oui, j'avoue^ me dit-il> que je les regarde beaucoup^ et que je renens toujours à eux, avec'un sentiment voluptueux de douleur.
— Je ne connais pas le salon^ ajoutai-je, mais j'affirme qu'il y a ici mille tableaux exécrables que vous n'avez jamais regardés, et poiurtant, vous ètes^ je le vois, un habitué du lieu ; vous vous y êtes exposé, dès l'ouverture^ comme un tableau vivant, et la critique vous classera.
— Que voulez- vous? c'est ainsi, me répondit-il ; les (a* Ueaux de M. Courbet ont un caractère révoltant qui m'attache; au reste, je ne nie pas le talent de ce peintre.
— ? Prenez garde, lui dis-je ; vous avez déjà fait Inen du chemin.
Nous étions arrivés devant le Retour de la Foire.
— Comment trouvez-vous cela? me demanda mon futur ami, en souriant.
— J'ai le front de trouver cela beau^ lui répondis-je : beau et amusant, deux qualités qui s'excluent l'une l'autre, trop de fois. C'est encore de la peinture bourgeoise, et pourtant rien ne rappelle ici ï'mterremenL II y > un paysage bien composé, bien senti ; un parfum agreste, un charmant hori* zon, des terrains de route bien travaillés, une connaissance profonde des phénomènes de Tair et de la lumière. Les per-
sonoages qui animeot cette scène sont naturels comme des passants de grande route. Les deux cavaliers et leurs cbevaui marclient et vivent; les bœufs sortent du marché; celui qui nous regarde a un véritable œil de bœuf. Le monsieur qui tient un cochon à la lisière est comique comme un acteur du Palais-Royal, avec son parapluie à fourreau^ et sa cas* quette doublée d'un bonnet de nuit. Il y a dans cet homme une grande expérience pour les précautions contre les accidents des routes et les rhumes de cerveau. Tout cela réjouit comme une comédie pastorale, et si les éa'ivains achetaient des tableaux, j'achèterais celui-ci demain.
— Oui, me dit mon nouvel ami, j'aime aussi beaucoup ce
tableau Maintenant, je veux vous montrer le portrait de
M. Ck>urbet, fait par lui.
-* Quelle érudition vous avez à l'endroit de ce peintre ! di»-je à mon nouvel ami.
— Oh ! c'est qu'il est fort beau son portrait, ajouta-t-il, TOUS allez le voir.
En effet ce portrait est fort beau ; je n*ai pas l'honneur de connaître M. Courbet, mais j'afârme quMl s'est fait ressem* blant. Il y a sur cette figure somnolente, une quiétude philosophique, un kieff oriental ou lazzaronesque^ un dédain de la critique et de la foule qui révèlent le peintre de Tenterre* ment d'Omans.
Nous nous séparâmes, mon ami et moi, en nous serrant affectueusement les mains, après im échange de cartes. Le lendemain je lai retrouvé au salon, et je me suis vu dans la nécessité de calmer son admiration pour le peintre de Ten* terrement.
En éovme de éiÊgnslàm, il est ot^Biii, je ooi^^tt m «vis ara gaMms 4o salon. Une slatiK «si n^Mcée ë'iMi^ ointe terrible, et ca aelrtit m grand BUiUKiic» ear co'fliarèie «t an dieMi'aeavre io aùitoaira Fellol.
On sait am qieUe foreur tes spectacles gratuite sont fré> 4«entéB^ dans cette grande Tdie; nn plaisir fui te se lpaj« pas trouve un million de consommateurs; tout l^arte Ta if^ir, a»x fêtes puMI^aes, tes feux d'artiâoe, et les psntomtenas des théâtres ëlysëens^ oà les Grecs se battent enoere^ et se battront éteroellcfment a^c les Turcs. An Salon, te btfftMi pêr» çoit un franc par personne, te jendi» et asoltié poifr tes enfèntê au-d9mtu$ de trois ans^ ce qnf devrait dispenser tous tes bomffles du péanè. Or, te jewtt, on se psomèoe à r^ûae dans les saUes d'exhibition ; les amateurs sont rare^; H ïbnt ^itt àveiigte pour y être coudoyé. On peut compter fbdtement les pièces d'un franc qui se promènent devant ka Itbteaait. Quant anx autres jours de la semaine, c'est autre cboee. Le spectacle est gratuit. Tout citoyen a te droit dVitftlier ; la fouie est compacte ; k$ fi^$ »«ai lUs daco f jmI», comme dit Ouinte- Gnnre, en parlant de la bataille d^Arbeltes, fi«ie$ hmèM padibun ; on est privé de TuM&ge de ses bras ; on ne mavdie plus, on roule ; veut-on voir te poi^trait de IMIe Oiy, on est emporté vers te portrait de M. Mptn ; veuft^ob raïQiirer A l'ombre d'un paysage de Corot, une vague "vans précipUs vera mie batailte de cavaltere. Le public peni son Hbie attitré, et gagne un franc. Puis, le torrent animé qm tombe da gtand saten dans la galerie voisme vtent se briser contre la piédestal de te^tatoe noosÉnée Um Hmm éà la nmiU Pan» sonne n'est iconoclaste dans cette foule^ mais contre te ^o*
lontë de tous, cette délicieuse image, su8t)endue par un fit, peut se briser, et joncher le sol de ses débris. Un miracle continuel la soutient, mais arrivera un moment, et un coup de Tague, où la providence des statues oubliera de faire un miracle, et cette charmante Heure de la nuit verra son dernier jour.
L'autre jour, qui n'était pas un jeudi, je voulais voir pour la vingtième fois un tableau de Decamps : Eliezer et Bébecca, J'ai lutté deux heures contre le torrent populaire, et je voyais frémir THeure de la nuit sur son piédestal. Une vague constante, et dont le sillon était tout fait, me faisait toujours échouer sur un grand écuell noir, où un peintre a emassë une immense quantité de choses peu amusantes. Je restai cloué contre cette toile, et je feiTnai les yeuï pour les économiser. Le reflux me renvoyait toujours vers M. Dupin, où j'usai du même sti'atagème ophthalmique, et ballotté ainsi, je donnais tontes mes économies oculaires à l'Heure de la nuit, qui est beaucoup plus belle que la statue de M. Dupin. H semble impossible que la nature puisse mettre au monde deux antithèses de formes comme celles-là ; M. Dupin, et la fiUe de M. Pollet! Quel marbre adorable! quelle suavité, qijelle harmonie ! quelle nudité chaste ! nuda* decens^ comme dit le poëte : j'ai vu des Pygmalions qui profitaient de la pression de la foule pour effleurer de leurs lèvres ses pieds divins, pure chair de marbre qui n'a jamais connu le soulier verni, et le brodequin lacé.
Enfin, après avoir échappé au tableau où il y a tant de choses noires, tableau que je suis heureux de ne pas vour dans mon salon^ je fus lancé, par un mouvement de dérive,
vers Biezer et R(3)e6ca« et je m'y crampoonai comme un naufragé au premier roc qui lui tombe sous la maîn. En généndj quand un tableau me plaît, je le traite comme un opéra de Rossini, je l'apprends par cœur. De cette manière, j'emporte toujours ave^; moi le tableau et l'opéra. J'avais encore quelque chose à apprendre dans le paysage oriental de Decamps, et je l'appris. Maintenant, je le sais comme GuillaufM'Tellf Sémiramideou Othello, Je m'y promène en imagination; je me chauffe à son ciel, je m'abreuve à sa fontaine, je cause avec Eliezer. C'est une admirable page biblique, sablée avec la poussière du désert, ou les grains de lumière du soleil. U faut avoir été patriarche, une fois dans sa vie, comme Decamps^ pour nous faire de la Mésopotamie à ce degré. 11 y a dans cette églogiie une onction sainte, une sérénité angélique, un calme céleste qu'on ne peut tit>n\ier ni dans Tbéocrite, ni dans Virgile. On sait que Dieu prend soin de ces tribus errantes de pasteurs^ qu'il les conduit par la main à travers les solitudes, et change pour eux la pierre en étang, et la roche en fontaine éTeaux vives, comme dit le roi David (I). C'est surtout le coin humide de ce tableau qui frappe ; il rafraîchit les ardeurs de ce ciel et de cette cam* pagne ; le terrain est superbement travaillé: La végétation y éclate au milieu d'une aridité merveilleuse et atteste le frais voisinage de Feau. Ce n'est pas le puits traditionnel des an* ciens et classiques paysages de Rebecca ; un puits moderne avec sa margelle et sa poulie ; c'est le vrai réservoir du dé* sert; c'est le ber hébraïque qui reçut son nom du cri des
(1) Convertît petnun ia stâfoa aquamin, et rapem io foatet aqiift* nin. {P$alm,)
cbèyres altërëes et qui l'a transmis à tant de Juifs, jusqu'à l'illustre musicien des uguenotê. Le roc taillé suinte ; l'herbe sue; la fraîcheur monte; c'est le trésoi du désert, c'est la richesse de la soif; c'est la fortune du pâtre. Une jeune femme s'agenouiJb, se penche, étend son bras et puise dans sa cruche l'eau qu'elle va offrir à Eliezer et è sa caravane, en échange des bracelets offerts. C'est Thyménée primitif accompli aux rayons du soleil, entre deux palmiers, et sous le regard de Dieu.
J'éprouve tant de plaisir à voir les chauds paysages de ce genre, au mois de janvier, dans une serre froide de Paris, qu'un ami officieux, livret vivant, m'a conduit devant une autre toile ardente, peinte par M. Hugues Martin. Celle-ci représente une caravane dans l'Inde. Il y a des peintres qui ont la fureur de peindre de beaux effets de neige, ou de 6eiles gelées; le jury devrait s'opposer aux exhibitions de ces beautés désolantes. Quoi 1 il ne tous suffit point de subir toutes les horreurs des hivers, a^ec leur cortège de rhumes, de toux, de fluxions, de pleurésies, il faut encore nous faire revoir en peinture cette abominable mlité, mettre un suaire blanc entre deux cadres, et nous enrhumer avec des couleurs ! Parlez-moi du paysage de M. Martin I c'est l'antithèse d'un bel effet de neige ; c'est un poêle, un cratère, une bouche de chaleur. L'artiste qui a peint ce paysage l'a vu de près, et a mis sa sueur sur la palette. Il n'y a pas un arbre sur cette immense plaine, car» ainsi que Ta dit un poêle,
Ltê arbres ont le tort de toiler le soleil.
L'horizon s'y déroule à l'infini, et se confond avec une ligne
4e «tètes grises et ftpdremeB; M tumière ptoot i lomms; ratfnosfibère est ineendiée^ le sd brûlé; les rwliers se roogissent comme des lisons; il n'j a pas un soufOe d'air : c'est tm échaotiilon de la planète de Mérctirei toujours perdue dans la ehefdure du soleU, coaamc un rubis dans les tresses blondes d'une raine. Un Claude Lorrain se fondrait osnme glace à cdté de ee lâbleaa kidou : je me suis guéri de l'fa^rer, eo le regardiant.
M. Martin a intitulé sa toile une Caravane é0m fÉnde, Comme tout ehaaige de proportions^ en passsut do septen* triott au mkK, mais au midi précis; car il y a beaucoup de ftuiK mldlSy des midis moins le quart. Ils ont tà^^bas des doès, nous avons des articbauts; il? ont des éléphants, nous avons des «Mes; ils ont des tigties, nous «vons des chats. Là- bas, le soleil grandit tout. CSomparez même nos caravanes de diomadaiiVB bosiMs avec les caravanes indiennes. Voyes s'avaiw cer'eeUe-cl. ¥ a-t4l nn^ spectacle plas solennel? QoeHe Majesté dtttis ce premier éléphant qutouwe UmascbefcanuM il s^àgite av«c réixAstôcm, dans et tourbyion d'ëtincelh» qni emâffâsest l'air! oeomei foule gaiement ou pieds riooe»» die et les tisons ! Qudintérèt s'attache à cette vie puissasrte, à celte énoEtt» cféatate^ qui s'épaaouit avec tant de joie sor cette terre de feu, et vi^pire seule dans cette campagne de mort!
M. Martm a conquis, par cet ouvrage, «ne place à part dans la grande école de nos paysagistas ; il possède une qualité inappréciable, celle d'émouvoir avec les procédés les plus simples; il n'y a rien dans ce tableau, il y a tout un mimde ; jamais on ne fit moins de dépense, pour produire plus d'ef-
- 3iDQ —
fet^ le eôtë poétique 4e m toile est Bnpevbe ; c'eKt hcrmonieiiK et splendide cetmne mi chant en ^amayana^ llUade da G»romandel, c'est chaud comniè le poème de PofiopHr qui a chante les ardeurs du del indien. Par mafheiir, ce tableau ti'a pas obtenu la fkveor d\ine bomfe place, 1 eM à roiiA>re, mais il éclaire cette ontlure, et se sert à kti-tntoie de soleil. Muses de Sicile^ Siceliéks mutm, vous qui «rez hitentë te frais paysage, les doux abrls^ les grottes butnides^ 1e^ ruinseaux causeurs^ les toutes sombres^ les -vallées ottiYirttfws et les amours qui soupirent tu pied du teorple de ïnpiterOlympien, muses èe Théocrîte^ tons avet encore de robnMetamemts chez nos artÂTtes modernes^ et tos traditions ne périront pas 1 . . . Après le sdlefl, rien ifest ploB doux que l'ottAve ; M sortant du tableau de M. Martin, je me sui^ rafraîchi éevant im granfl paysage aitadîen de M. feitaudrc'est un lieu deveAige, aprèto un coup de soleil, œuvre faite avec amour et recueiBenient, églogue de Gallus, rêve d'Arcadie, frigida Tempe^ molUsquê sub arbore somni. M. Teitaud a traduit la poésie antique avec un ebarme délicieux : il y a^ sur les premiers plans^ im adnrirable travail de végétation luiurianle^ et surtout une si»peihe ^ude de figuier sauvage, dont les reuillea ont Vàcm parfum de leur sève. De Jeunes filles blondes et brunes jouent» comme Eurydice, dans les hautes herbes ; une d'elles ofifre me fiein* de néBuphar à la divinité du lieu ; dans un sodibua mafisif, deux nympbes, couchées sur le velours des gaiona» caisent de leurs amoura. Une de ces rivières calmes dont on adil, n«MKin( MndêfkUt^ coupe le paysage et l'emplit défraie cheur ; Tair circule^ le ciel rit, les arbres vivent, et les babî* lants de cet Gden ont Tair de dire, comme Tapôtre du Tbaber :
Il r&it boQ ici... Vraiment, il y a de quoi gémir, lorsqu'on songe que les originaux de tant de beaux paysages existent, sans habitants, et qu'il y a de nombreux habitants dans les rues Guërin-Boisseau et Saint-Pierre-auFBœufs. Nous avons eu à notre disposition, sous les dernières années de Louis- Philippe, seize cents lieues carrées de paysages, à la Plata ; on nous les ofifi-ait, nous n'avions qu'à les prendre ; mais les habiles hommes d'État de ce malheureux règne, toujours absorbés par les élections et les avis des préfectures, ont laissé tomber dans Teau de la Plata la question de Montevideo. 11 faut aujourd'hui nous consoler avec des paysages sur toile, et, grâce à Dieu , nous n'en manquons pas. Nos peintres en ce genre abondent, et beaucoup d'entr'eux sont maîtres, et ont donné à leur art une impulsion inouïe. C'est dire que nous avons seulement effleuré aujourd'hui le côté le plus illustre du salon.
Nous aimons presque tous en France la réalité bourgeoise et le nature) ; nous voulons voir reproduire sur toile ou au théâtre, les choses que nous avons vues chez nous ; le mer* veilleux et la fantaisie nous répugnent; lorsque nous ne faisons pas des révolutions et des barricades, nous avons un boa sens Inexorable et notre logique est sans pitié. Ce n'est pas pour nous que Shakespeare aurait écrit son Midsummer nighfs dream^ que Orcagna aurait peint son enfer et Michel- Ange son jugement chréQen avec la barque de Caron. Nous adorons la logique et la vérité dans l'art.
Dernièrement, sur un de nos théâtres, ime phrase, pleine
d^un naturel exquis^ a soulevé une tempête d'admiration ; ii y avait un financier qui disait à sa femme :
— Ma petite chatte, c'est aujourd'hui le 31, jour déchéance; ne nous endormons point sur le rdii\ alUms voir ii les fonds sont faits et évitons Us protêts et les huissiers.
Les spectateurs bondissaient de joie sur leurs stalles, et les uns disaient aux autres :
— Gomme c'est ça! comme c'est nature! mais où ces diables d'auteurs ont-ils donc tant obsenë?
Le i^us grand reproche que nous puissions adresse)' à une phrase ou à une scène est celui-ci :
— Ce n'est pas naturel.
Il n'y a que la périodicité des barricades et des coups de fusil dans les rues, qui soît admise comme naturelle dans nos fantaisies de public français. Hors de là, nous avons le fanatisme de la saine raison.
La peinture française est donc tenue à beaucoup de réserve, en présence de notre bon sens public^ et ne peut se permettre des écarts de fantaisie qu'avec une extrême sobriété. Il y a des artistes qui ont l'horreur de la chose vulgaire, comme Horace^ et qui seraient les geus les plus malheureux du monde^ si un ministre les condamnait à peindre des uniformes de garde nationale, un vote d'Assemblée législative, une réception de représentants chez M. Dupin, une revue au Champ de Mars avec beaucoup de shakos hérissés de fusils! Ceux-là n'entreront jamais dans le musée de Versailles. Il en est d*autres qui n'entreront jamais dans un salon bourgeois; ce sont les peintres qui ne savent pas reproduire un propriétaire donnant congé à un locataire insolvable, ou on
ooQflflrit fftMMt ff^ÊtVm^aaétif on on père d6 fanftîUe apprenant à lire à ses enitnts, ou une jeane demmelle tourmentant un piano dans tm salon orné de portraits d'anoètres. Cependant ces peintres délicats éprouvât le besoin de produire, et semblables a«z oiseaux qm chantent dans les solitudes, Us peignent pour eux, sans se souder du musée de Versailles et du lambris bourgeois.
Respect à ces chastes amants de l'art !
Oui, respect à eux, car il est beau de voir un artiste, comme M* Laenlein par exemple, se recueillir dans une pensée mystérieuse au milieu de notne stupîde tracas de forum boui^ geois, et consacrer une année de sa vie à reproduire sur toile one ^vîsionde lines saints. D'où tient ce peintre, et 4]ue nous Teut-il? disent 4fudk|iies-uns, car la foule ne pteùd pas la peine 4e regarder rincroyable tableau de II. Laemlein. La foule regarde de préférence les portraits et se délecte à y trouver des resaottUanoes avea des parents, des amis, ou desfoisîas.
^ Tu ne troijves pas, 4ît un mari, que ce fieHrait res* sendile un peu à...
-* Oui, il y a quelcjue chose dans le koni et dans le nés, reprend la feonne.
Tel est le métier de la foule au salon. OomoMut vouk»- TOUS qu'elle s'inquièite du tableau de M. Laemleiu? id nous sommes en pleine apocalypse; c'est comme une page de l'apMre de Pathmos; c'est comme Tavant-garde des vingt mitte chariols de guerre de Sabaolh et d'Eloa; la scène se passe auHlessus de la tene de toute la hauteur ^e rinfisi. il y a un paysage de monde inconnu; il y a des pics volcani-
(fM en iMittèstion* fûêtê conne testernesiniUlaires d'une roule sada tome; Iibl clarlé ne <vient ni du soleil^ ni des ét^ikt»; c'est le laéléore des rêves etdeft viems; c'est k ioeiir qui édaire h» hnifaeB, quand farcbange de l'espoir y descend. Quatre chars, laacës par la main de Dieu, les ciiaiB des Tente du ciel, se précipiteat sur la terre ; leurs pbaékms btUiques oe> tomberont point dans l'Eridan; ils eut des poses audacieuses et supeibes que leur a donné le senCBe divia ; fils cnt de» essieux de brame etdescheTsuqni se sont rues dans les Doèldes de Jf idiel et de Lucifer. Le regard surtout est bé par le cbariot qui sendile franefair le cadte; Ici, n'allez cbercber la tradition des quadriges du €uide, et le foc «finfls des dassSques coursiers de l'Aurons; il y a dans ces deux tfaeYaux apocalyptiques une fougue ilésordomiée incêmne des steepU-chase d'Epsom et de laCroix^de^Bemy ; rarehange échevelé qui se penche sur les rftnea» emporté chars et cb^ nux dans l'hippodrome de rinfiiû, et on sent que, penr ae^ coroplir cette course, i'iuideiae ne manquera ni wk hlp^ griffes de Sabaoth, ni à rAutomeden dvnn.
Michel-Ange a eu le bonheur de trouver les pendentifs dn dôme de Saint-Pierre, pour y Incruster ses quatre évangélistes, M. Laemkin ne trouvera pas la baaiUque de M. Eugène Nepvoi, pour y peindre quatre visions de Pathmos. Où trott* veroos-nons le Rnnistre des travaux publics qui diea à M. Nepveu, comme Jules II à Bramante : artiste, fais tan QBovre, et cis^ une montagne de marbre sur le Vatican'? On construit une ëgiise gothique, rue AeUe^hasse, une église gothique en 4854! Veut-pn ddipseir Kodie-XIaiiie, Sainte finstacbe od Saint-Germain lAuxenw? Udlasl non. Eh
bien ! pourquoi ne pas confier une œuvre originale à quelques-uns de ces jeimes architectes qui créeront et n'imiteront pas. Montes dans cette galerie de fleurs, où Clesinger a expose, sous les traits ctiarmants et terribles de mademoiselle Racbel, Thalie et Melpomène, et tous verrez le plan de Té* glise rêvée par M. Eugène Nepveu. Rêve magnifique destine à s'évanouir sur un carré de vélin I Chose déplorable I aujourd'hui, Arnolphe et Brunelleschi n'auraient pu bâtir leur merveille florentine de Sainte-Marie-des-Fleurs; Médicis est représenté chez nous par M. Bineau. Michel-Ange^ partant pour Rome, disait à Téglise métropolitaine de Florence : je vais te bâtir une sœur, qui sera plus grande^ mais qui ne sera pas plus beUe^ sara fnùgranday ma non più bella ! en examinant dans tous ses détails le plan de M. Nepveu, on est autorisé à dire que son église serait plus grande et plus belle que le Dôme de Florence. Faisons-en notre deuil^ nous ne la verrons pas, à moins que M. Nepveu ne consente à faire de son égH!fe la gare du chemin de fer du Midi.
M. Lehmann a payé aussi son tribut au merveiUeux, dans son tableau des Océaoides. Le vulgaire et le profane n'ont rien encore à voir ici.
M. Lehmann a commencé sa vie d'artiste en plein xv* siècle. En ce temps-là, Gimaboë arriva de Constantinople ; il créa la peinture à Pise; il traça la première fresque du Campo-Sanlo^ et écrivit le frontispice de ce livre immense dont chaque page est un rayon de la Bible. Puis vint un pâtre, en sayon de poils de brebis ; un enfant de TAmo, le Me^e de Tart italien, Giolto, dont ia main était sihtbUêet U visage si beau, reeta manus tam fuU si fades. Il jeta la furie de ses
pretniëres inspiralions sur les pans gigantesques du dottre satDt; il ramassa le pinceau de Cimabué sou maître, et le légua, comme le sceptre d'une glorieuse dynastie, aux frères Gaddl, à Orcagna, à Simone Memmi, à Spinello d'Areizo, à Benozzo GoezoM, à BuRamalco, qiii vinrent tous, l'Evangile à la main, matérialiser sur lus murs toutes les divines paraboles, tous les mystères de la foi, toutes les confidences que Dieu a faites à l'horome parla bouche de ceui qui parlaient en son nom. Ces premières et naïves inspirations de l'art; cette aurore sereine de la peinture; ce dédain de la forme, cet amour de l'esprit, ont survécu plusieurs siècles encore aux luttes des écoles vénitiennes et florentines. Il m'a été donné de voir à Rome, dans l'atelier d'Overbeck et de Cornélius, deux hommes qui se croyaient les contemporains de Perugino et de Ghiilandajo, et qui prenant en léger souci les progrès de la forme, ne cherchaient dans l'art que la pensée et l'esprit, et auraient repeint, dans leur naïveté sereine, la vie de Jésus-Christ d'André del Sarlo, et la chapelle des Ruccellai, à Sania-MaTia-Nmella, de Florence. Aux yeux de ces continuateurs du xv* siècle, Raphaël n'est seulement Raphaël que lorsqu'il pemt les fresques de la vie de Pie II, dans la sacristie du DAme de Kenne ; mais il perd son auréole dès qu'il descend h l'înceudie du bourg et à la trausfigutatioa du Tbabor.
H. Lehmann appartenait donc à l'école de l'esprit, et ses belles et naïves peintures de Saint-Héry en font fol ; mais peu à peu il a vieilli de trois siËcles et l'école de la forme va le compter parmi ses adeptes. H. Lehmann peint aujourd'hui le portrait bourgeois avec un succès très-grand, et son tableau ■
des Ûoéttoidefl ftiMioooe le complet «tbaudon de» iùcMam de GeiBdiuf . Le chréiû» a'est fait peie«, U flem {raiçaîa au pnmîer saloa*
Avec uD peintre d'ao méiite u émkimU b critiqtte D*etf pt» à fraise* ei quant 4 moi je professe un respect si profond pour les^ grands értisto, que ma pliune tremkle lorsqu'elle w traoer 6«r leurs ouvragée une pinase qui n'est pas un ébge. Ceux qui ont pensé longtemps avant d'exécuter» eu savent to^fours beaucoup plus qu'un arislarque léger qin improvise une critique. Aussi, n'est-ce qu'avec la plus grande rësenre que je pariemi des Ooéanides de M. LehOMU» car 'j'en suis sûr» ce peiotrex s'il était en ce moment à c^ de mei» me doonerait d'exeeUenles raisons pour me démontrer mes torts.
La fable de PrométMe est la plus merveilleuse iaventien du génie auftique. Ge Titan est l'expression gigantesque de l'orgueil humain ; son ch&timent est déjà une révétatiou de la pensée chréUenne. U n'y a rien de plus beau dans les tragiques grecs» et on comprend Tenthousiasme de c& peuple poétique, lorsqu'il voyait représenter la tragédie de Proni6<* tbée sur le thé&tre immeose» taiUé en aseisesi sur la mentigne de Tacu'miaum, éclaifée par l'Stna. Nos tregédiee fran* çiiseï et nos coulisses de carton s'eCEscenI devant le draina de la Grande-Grèce^ ce drame qui avait la Sicile pour décomtions, et pour lustre un volcan. Un pemtre de haule renommée peut-*!! maintenant réduiie en miniature des ckaaea de si vastes proportions? Quoi! cette idée puissante qui & remué le plus grand peuple du monde ; ce Titan qui a voola ravir au ciel la flamme de la vie; ce géant du roc qui sou-
lèye par ses crâ les o7«phc6 de la mer; ce vautour qui roDge un fou immortel, et dtê erUrailkê fépimée$ en tmmr^ mente : imfMrtûie jecuty feonndaque pmnie viaeera; cette fable énorme, qui est rbisftotre humaioe, doit-elle être tuitée oomine un tableau de gynécée ou de houdeir ? ^'ose répondre non. Et pourtant^ il y a dans cette même fable un ebannet un attraft, une poésie, un prestige si oterveilleia, qu'ami réduite à des proportions mesquines, elle aMacbe encore, elle arrête, elle (kit penser. Les petites Océanides de M. L^mann sont charmantes^ le paysage maritime a une coquetteri&de désolation fort agréable ; le petit rocher taîUé au marteau est un joli piédestal de g^^nt i^tmerais beaucoup ce tableau s'y n'avait pes de titre, et si tf • Lebmana ne Tavail paa signé. Quel chefnl^œuvre pour un lauréat romain ! M Lehmann, n'abandonnei pas votre idée : si, un jour, Meu en» Yoie à la France un ministre artisèe, miracle que Dieu seul peut faire, demandea^lui de vous céder un pan du Louvre, palais où' il y a tant de murs blancs ; et là vous dresserei récbafaudage de Léon X et de la chapelle Sixtine ; vous tremperea un pinceau colossal dans des cuves de couleurs, et nous traduirex digneoient, sur une fresque démesurée, eetk antique fable dent vous aves tracé Fesquisaa avec trop de sagesse, de bon sens et de bon goût, trois aoUes vertus, qui souvent, dans les arts, ont le tort d être Allés de k timidité.
Un jonr, à Rome, je me donnai la satxafaclion de suivra un Anglais dans une visite qu'il rendait aux monuments et aux ruioes; quand on suit un Anglais en itaiie, on suit toua
les Anglais, et on étudie leur espèce voyageuse ; Vab tmo diseê omnes o*a jamais en plus complëtcnient raison. Donc, cet Insulaire touriste, que je 8Ut?ais comme une omlire le soleil, arrivait toujours devant un monument, avec une physionomie somnolente et des yeux éteints ; il regardait les glorieux débris antiques, dans une attitude pleine de nonchalance septentrionale ; puis il ouvrait son Guide, chefchait la page et le miméro, et lisait :
« Basilique d'Antonin le Pieux. Aujourd'hui douane de i terre {Dogana di terra)^ péristyle à onse colonnes parfaite^ » tnent conseroées,,.»
L'Anglais comptait les colonnes et faisait un signe de tôle qui voulait dire : — Oui, il y en a onie, le compte est juste. -^ Ensuite, il rouvrait son Guide, et lisait :
a ^empereur Antonin, dit le Pieux, a élevé cet admirable » chef'd^o^vre d^architeelure.,»^
A cette dernière ligne, l'Anglais semblait se réveiller en sursaut, il reculait de deux pas , ouvrait d'énormes yeux bleus, et preuait la pose de l'extase et de Tadmiration. Lorsque le Guide s'exprimait avec froideur sur un monument, ou se bornait à citer le nom, TAnglais ne daignait pas sortir de sa sonwolence, et allait chercher plus loin un autre chefd'œuvre clairement désigné comme tel.
Au Salon, il y a beaucoup d'Anglais chez le public pari* sien; malhem'eusement le livret ne désigne pas le chefd'œuvre par un signe particulier, conmie cela se pratique pour les passe-ports. Un tableau de Decamps, et uue toile peinte de Jessy, sont enregistrés dans le livret avec la même iudiflérence; la lettre alphabétique et le numéro, tout se
borne là pour tous. C'est Tégalilé de?ant le livret. Aussi voit-on beaucoup d'âmes en peinc^ qui, en passant sous les tableaux ou devant les statues, ressemblent à des Anglais privés du Guide-Romain.
Cela me ? ert de transition pour raconter un incident de l'autre jour, qui n*élait pas un jeudi.
A défaut d'écbelle, j'étais monté sur la pointe de mes pieds pour découvrir un seipent cfcbé sous des fleurs, dans un paysage à l'oseille. En reprenant la position borizontale, j'entendis un cri sourd derrière moi ; je me retournai vivement, et je vis un Monsieur qui se tordait comme un Laocoon» sans fils. Mon talon avait blessé le pied de ce malheureux amateur! Je me confondis en excu.-ies, et n'ayant rien à lui offrir, je lui offris mon bras. H accepta, et je recommençai la série de ces excuses banales, qu'on prodigue à ceux dont on a écra^^^é les orteilb involontairement.
— Ces accidents, me dit-il, n'arriveraient pas, si tous les tableaux étaient posés au niveau de l'œil du spectateur, mais vraiment il y a des toiles qu'on ne peut voir qu'à Taide d'une échelle.... en voici une, par exemple, qui s'élève aux frises, et dont les détails sont, m'a-t-on dit, infiniment curieux. Je décomTC bien l'ensemble de cette composition, mais les détails m'échappent toujours. Il me faudrait une lunette d'approche, mais on me la ferait déposer au bureau des cannes et des parapluies, bui*eau tenu par d'inexorables fermiers.
Mon inconnu me montrait du doigt la bataille de Roulikovo par M. Adolphe Yvon.
— D'où vient qu'il y a si peu de batailles, cette année, au
srio»? Bae deraanda*t-il ; sommes-nous moins beUiqueui, en 486{^ qu'en tous les autres 4860?
— ? En efiet» lui dis-je, il y a deux absences que j'ai remar^ quëes, l'absence des batailles, et l'absence des Judith portant la tèle d^Holopherne. Pour ia première fois, on ne trouve pas une seule Judith ; on en comptait encore cinq au salon de 1 846. Nous avons compté cinquante-neuf tableaux de bataiUeSt en 1835; à la vérité, elles se ressemblaient toutes; il n'y avait que le iv>pi de changé. On lidait sur le livret, bataille d'iëoa
— de Friedlan — de Dresde — de RatisBonne — de Wagram
— de Chatnpaubert^ etc., etc. Sur le tableau, la bataille allait commencer, ou était finie. Dans le premier cas, le peintre mettait sur le devant le général en chef^ à cheval^ et regardant un horizon gris , avec une lorgnette; l'état-major équestre se pa,Tanait autour de lui avec beaucoup de passementeries d*or, et un aide de camp s'élançait au galop. Dans le second cas, ce même aide de camp, toujours blessé au braS; et sans chapeau, venait annoncer la victoire, sur une hauteur, au même général en chef. On voyait sur le premier plan, le cadavre d'un soldat, et un boulet au repos; dans le lointain des poipts rouges et beaucoup de gris, signifiant des feux de pelotons. L'état-major avait l'air très-conient, mais
le général en chef restait impassible pour montrer sa supériorité.
— Et que prouve cela ? me demanda mon inconnu blessé à l'orteU.
— Cela prouve, lui répondis-je, qu'il est presque impossible de peindre véritablement une bataille. U faut avoir* cMnraeSalvatorRosa, évoqué la pythonisse d'Endor, et tenir
le piDceau d'ua dénaon^ peur reproduire eefi fbnnîdables tueries, où la mort même est vivante^ mors viva^ con»e le dit le lif re saint. Ensuite nos bataUles t^ont trop stratégiques, et nos uniromies modernes swiX ttop bourgeois. Il 7 a toujours ces atroces gibemes^ees guêtre^ absurëes^ces buffletëries en sautoir, ces odieux cbapeaux à claques ou à eomet, et toute k Titeille défroque ^es costumiers de TEnipire et de la République, qui font la désolation des liétt»iqués pinceaux, et des épiques alexandrins. La bravoure est admimble, «otu ie savons; mais hélas ! tofït le naoride a été brave depuis Judas Miachabée jusqu-am génénd Pélissîer, et on ne fait pas de ta peinture épique avec dé la bravoure seulement. 11 faut autre ebose; fl faut, par exemple, le spectade guerrier qtei entourait Annibal, loi'Squ'ilfitson entrée à Oapoue; les cavaliers gaulois, nus jusqu'à la ceinture, ou couverts de sayons aux lames dV;lés cavaliers d'Ugeraum et de Massilie> dont les cheveux noirs et bouclés s'échappaient du bonnet écarlatë, et qui portaient sur leurs boucliers la proue d'une trirènne et le hibou de PaJlàs ; les cavaliers de Numance et de la Hétique, vôtus d'une veste blanche, bordée de pourpre, et armés de répée espagnole à dduUe tranchant ; les sphinx vivants du désert de Barca, qui tenaient aux dénis les rênes de leurs chevaux , et balançaioit un javelot de chaque main. Prenez toutes ces nuances mortes et vives, fondes-les dans la bruine lumineuse du Vniturne , faites éclater autour les vexillaîres et les hoÉtoH de Paul Emile et de Varron, et vous aurez la balaiUe de Cannes, qui fit trembler la terre sous une mêlée de deux cent mtUe soldats, tous si bien costumés pour la vis ou la mort, comme pour le poétûe ou le pinceau.
— Ce tableau de bataille existe-tnl? me demanda l'iiiconnu.
— Oo a oublié de le peindre jusqu'à ce moment, lui rëpondis-je» mais on le peindra.... Tenez , voici un artiste, M. Yvon, qui a fait une bataille dans ce système. 11 aurait pu tout comme un autre, peindre trois longues lignes d'uniformes bleus, et un aide de camp qui tient son chapeau à la main, puis intituler cela. Bataille de,.,, ce que tous voudrez; point du tout, M. Yron a fouillé les annales moscovites, et il a trouvé en 1378 une bataille, où la fumée du canon n'est pas encore arrivée à jQots giîs, et où s'entassent sans confusion, mais sans symétrie, toutes les horreurs que l'art de la boucherie humaine inventa pour le plaisir du monde blasé. A la bonne heure! parlez-moi d'une bataille comme celle-là! personne n'y va de main morte. Pas l'ombre d'un aide de camp ! chacun se sert d'aide de camp à soi-même et se donne Tordra d'assommer son voisin. Vous chercheriez là vainement une de ces figures rondes, une de ces Ûgures fraîches d'état-major, un de ces dandys militaires, qui vont se battre pour tuer le temps et gagner un grade; le grandduc Dimitry Donskoï aurait mis à la demi-solde tous les héros d'Horace Vemet; il lui fallait des diables incarnés, des titans Caucasiens , des archanges déserteurs , des patagons anthropophages, les spectres des enfants de Goliath.
Voilà les vrais héros d'une bataille ! demandez à quelque brave voisin, si la fantaisie lui prend d'entrer dans cette mêlée et d'y passer un quart d'heure, et vous verrez avec quel enthousiasme il refusera de gagner la croix d'honneur sous les ordres de Dimitry Donskoï 1 U y a de quoi mourir de peur
si on rencontrait^ la nuit, au coin d'un bois, le profil seulement du plus beau de ces moscovites ou de ces tartares. C'est la plus riche collection de laideurs superbes qu'on puisse voir; c'est un accouchement de monstres antédiluviens vomis parla nature pour décorer un champ de bataille avec tout le luxe possible 1 et il faut voir comme tous ces Jcthiosauri gigantei, ex-fossiles, s'évcntrent, se mordent, se mangent^ s'exterminent I Gomme toutes ces têtes menacent ! Comme tous ces yeux étincellent ! Comme toutes ces gueules rugissent ! Comme toutes ces griffes s'acharnent sur les proies ! Du train dont ils y vont tous, on peut affirmor que pas un n'échappera de celte bataille, et qu'aucim aide de camp ne viendra annoncer la victoire au généiul en chef, perché sur une colline, avec sa lorgnette et son état-major.
-^ Monsieur, me dit mon ami inconnu, je vous remercie de m'avoir ainsi expliqué le tableau de M. Yvon. Je reviendrai le voir souvent pour me dégoûter des batailles.
— Si j'avais le malheur d'être ministre de Tintérieur, malheur, hélas ! qui menace tout le monde au siècle où nous vivons ; car quel est celui qui peut dire, je ne serai pas ministre demain.... je ferais graver le tableau de M. Yvon, et j^en enverrais une épreuve à chaque commune de France avec cette épigraphe : Il faut se battre ainsi ou ne pas s'en mêler. Cela inspirerait peut-être de sérieuses réflexions aux amis de la garde nationale et aux ennemis de la paix.
— Monsieur, me dit mon compagnon, cette bataille de
Dimitry m'a fait beaucoup de mal, et je voudrais bien me
reposer à l'ombre de quelques arbres verts, dans un site, où
le cri de la guerre n'arrive pas.
— J'ai trouvé ce qu'il vous faut, et ce qu'tï nous faudrait ' à tous, lui dis*je; heiu^asefaeiit, viendra k jour où nous
chanterons :
Virre pour la paine C*tBi le sort le plas doux ..
Les batailles disparaissent déjà, et les paysages abondent. Pour le moment, je vous offre Fombrage et le gnon de ce Corot. Reposons-nous et respirons.
— H me semble toujours, me dit Tinconnn, que Je suis poursuivi par les tartares de Tamerian, et les spectres de M. Yvon.
— Yoid, lui dls^je, une ronde de nymphes, au carrefour ' d*un bois ; c*est tout simplement tm chef-d'œuvre. Si Part du
paysi^fiste alla'rt plus loin, il aurait tort. La nature ne permet pas qu'on la dépasse; Corot la prend sur le fait^ et nous la donne comme elle est, soyons contents. Ces gazons se rebutent aiùc yeuY, ces fienrs agi*estes embaument, ces arbres s'épanouissent, les rameaux ont leur sève, les feuilles tremblent, la vie est partout ; ime suavité divine s'exhale de ce bois thessalien ; les yeux se 6xeDt avec langueur sur ces nymphes charmantes, dont les faunes n*ont pas osé dénouer la ceinture, et qui chantent le lever du jour, «n effleurant les hautes herbes, sans les courber sous leurs pieds divins.
— Oui, Monsieur, me dit mon compagnon, j'arnie mieux ce paysage que la bataille de RouUkovo.
— Il faut des contrastes dansTart, lui dis-je, parce que la nature met des contrastes partout ; elle a peint la nuit et le jour, la montagne et la plaine, le fleuve et le hc, l'agneau
et le tigre, la pkiie et le soleil, les 0601*8 et la nt^e :iiiiHaiB la nature dans nos goûts et passons de M. Yvon à M. €ordt.
— Et de M. Corot à...? me demanda llnconnn.
— A M. Hébert, si vous voulez?
— Je venx bien; parlez de M. Hébert comme contraste.
— Voici son tableau, sous le numéro i486.... C'est une des plus belles choses du salon. Ici, plus de nymphes joyeuses, plus de gazon de velours^ plus d'arbres épanouis comme des fleurs; c'est une famille pauvre, triste^ malade, qui fuit sur une barque le fléau des marais Pontins, la redoutable Mala^ fia. Voilà le Tibre sauvage, et sa berge haute^ comme on le trouve, quand on descend à Fiumicino ; rien de désolé comme ce fleuve, qui emprunte sa mélancolie incurable à la campagne romaine qu'il traverse : une jeune fille toute frissonnante de fièvre est assise, et pleure. La mère et le père pa* raissent aussi accablés par la fièvre des Maremmes; une femme jeune et vigoureuse, qui ne montre qu'une chevelure rousse et de larges épaules de paysanne, n'est pas atteinte du fléau^ et sa présence rassure, car elle donnera des soins à ces pauvres malades abandonnés au courant de l'eau : cette œuvre est mieux qu'un début, c'est un grand avenir.
L^ami inconnu que j'avais blessé an pied, par mégarde, et qui marchait appuyé sur mon bras, me conduisit vers ce tableau, dont j'ai parié déjà , et où le peintre a Jugé à propos de mettre tant de petites choses noires , peu reconnalSHabies à l'ceil nu.
— 11 y a des tableaux, lui dis-je, et c^ui-ci est du nombre.
qu'un ministre de l'intérieur commande à un artiste de finstitut, ayec une secrète idée de vengeance.
— Cette explication, me dit l'inconnu, est encore moins claire que cette toile.
— Au moins, repris-je, on peut éclaircir mon explication, mais la toile restera dans son obscurité originelle. Lorsqu'un ministre est trop tourmenté par un représentant d'une opposition quelconque, il commande un tableau.comme celui-ci, et en fait un présent grec au cbef-lieu de ce député. Le naïf chef-lieu ne se doute pas de la perûdie de ce don, et doue le tableau dans la salie du conseil municipal, qu'il doit décorer à perpétuité. Vous flgurez-Tous le malbeur des conseillers municipaux présents et futurs, destinés à passer tous les jours, quatre beures, devant un tableau comme celui que nous avons là, sous nos yeux I c'est une source de nostalgies que rien ne peut tarir. Le conseiller municipal le plus doux sort de la séance avec un principe d'hydropbobie, et porte la désolation au sein de sa famille. Les parents, les voisins, les amis, éprouvent le contre-coup de ce cataclysme domestique, la contagion se propage, de rue en rue; un spleen général couvre la cité; personne ne va au bal de M. le maire, qui est obligé de danser avec sa femme par égard pour les quatre musiciens commandés. Féoélon ( excusez-moi si je cite ce grand nom à pt^opos de cette petite chose), Fénélon a inventé le modèle des villes, l'heureuse Salente, ville qui a Tinapprëciable bonheur de ne pas exister ; eh bien I envoyez un tableau comme celui-ci au conseil municipal de Salente, et tous les beaux rêves de Fénélon seront détruits. Estimons-nous heureux. Monsieur» de passer devant ce tableau, sans courir
la chance de le retrouver demain dans notre salon. J'aimerais mieux Ja gravure sur bois des quatre fils Aymon qui s'im* prime éternellement à Ëpinal.
Nous secouânies la poussière de nos bottes^ et nous passâmes avec des fronts pins sereins.
, L'ami inconnu regardait un portrait de femme^ sous le n» «75, et son silence expressif ressemblait à un point d'interrogation.
— C'est un portrait admirable, lui dis-je, il est de Court. — • Court, peintre d*histoire? me demanda mon ami inconnu.
— Lui-même. Court est entré au monde des arts en exhibant pour passeport une grande page historique qui est un chef-d'œuvre. On se souvient encore de Témotion produite par le tableau de la mort de César. C'était une splendide évocation des grandes et sombres figures du passé, dans i'au* réole romaine. Ce premier coup de pinceau annonçait chez le jeune peintre le plus rare de tous les dons, celui de créer des types d'après l'histoire, ou d'après des fictions ingénieuses qui ne la démentent pas:
Âat famam seqoere, aot sibi cooTenientia finge.
Ensuite, M. Court a fait ce que tant d'autres, et des plus grands, ont fait avant lui, il a quitté l'histoire ingrate pour le portrait reconnaissant. Vivre honorablement de son pinceau est la première condition d'un artiste, et lorsque la grande toile se vend peu, il faut se résoudre à peindre la petite qui se vend beaucoup. Aujourd'hui, il est mille fois plus lucratif de peindre les portraits de la famille de M. Rotschild
que la famille de LucuUus. Les vieux Grecs et les vieux Romains ont le tort de ne pas tenir caisse ouverte, et de faire élection de domicile sous un pignon de k Chaussée-d'Autin. Avant M. Court, Van Djck, Rembrandt, Philippe de Champagne ont portraituré bon nombre de leurs contemporains des deux sexes ; et Van Dyck a gagné (^us de ducats en illustrant les carnations aristocratiques des belles comtesses Génoises, que Lucca Giordano en peignant trois mâle piods de fresques sur les héros, les déesses et les dieux, gens trèsingrats en général. Bien plus 1 Antonio Van Dyck doit à un porti-ait l'honneur insigne d'avoir épousé, à Londres , la fille de lord Rutbwen, avec une dot que les dieux et les héros' n'auraient jamais pu lui donner en se cotisant. La gloire du , portraitis^te n*est pas non pl^is à dédaigner ; un peintre de génie écrit souvent toute une histoire avec un seul personnage. La grave et mélancolique figure de Charles I*% par Antonio Van Dyck, est un poêniie complet; et qui ne donnerait pas une foule de toiles grecques et romaines pour le portrait de la comtesse Brignole, qui, depuis deux siècles, illumine la grande salle du palais Durazzo, et la remplit de grâce et d'amour ! Malheureusement^ il n'est pas permis au peintre de choisir son modèle, et il n'est pas donné à tous de dresser un chevalet devant Charles I*' et la Vénus génoise de la Strads Balbi. 11 y a des modèles officiels qui sont riches, et ont Tamour de leurs visages, et disent à un artiste : faites mon portrait, voilà six miUe francs. Que voules-vous qu'il réponde, cet artiste? Il s'incline, peint et place six raille francs sur le trésor pour ses vieux jours. Sans doute un homme de génie, oomme Court, aimerait mieux peindre saint Louis à la ba-
— ;tâ3 —
taiile de Massooraby que M. Bu pin à la bataîHe de son assemblée législative ; mais quel financier^ aujourd'hui, payerait le premier tableau, taudis que le second a dû être payé par la questure de la chambr^^ ou par les Tonds du ministère de rintérieur, on de toute autre monnaie, excepté de celle de M. Dupin. Au reste^ c'est justice; M. Dupin est le premier pouvoir de TEtat^ ex-œquo avec le magistrat de l'Elysée ; il a un ti'Àne^ un palais à colonnades^ un jardin royal, uu pouvoir discrétionnaire^ on lui doit bien un portrait pédestre, comme à tout chef d'occasion. M. Court a fait là le phis malin des chefs-d'œuvre; savez-vous comment il a peint M. Dupin?... Eh bien! il a peint M. Dupin; rien de plus, rien de moins, à l'exclusion des plus subtiles nuances de l'idéal. Impossible d'être M. Dupin comme ce portiait : il y a même des gens qui soutiennent que le portrait est plus ressemblant que l'original. Van Dyck avait écrit une époque fatale $ivec un portrait; Court a écrit notre époque platement bourgeoise et tout le règne de Louis-Philippe, avec la face d'un procureur de bazoche basalpine, élevé, par les efforts de la bourgeoisie contemporaine, aux suprêmes échelons de tous les pouvoirs judiciaires et législatifs. Aux yeux des hommes qui n'ont point d'esprit, M. Dupin est un homme d'esprit; aux yeux des hommes qui vivent loin des codes, M. Dupin est un jiuîsconsulte; aux yeux des hommes qui bégayent, M. Dupin est un orateur. Pour soutenir toutes ses renommées, M. Dupin, du haut de son trône présidentiel, dépose chaque jour, à deux heures, un calembourg fossile dans l'oreille d'un secrétaire ; le seci^étaire rit aux éclats; M. Dupin prend un air solennel et rappelle quelqu'un à l'ordre. Cependant une certaine émotiou
se manifeste sur les bancs qui ont vu l'éclat de rire du secrétaire; on se dit — M. Dupin vient de faire un calembour ! — Le secrétaire^ consulté par signes^ répond, par dépêche télégraphique, que la nouvelle est officielle, et qu'au premier entr'acte le calembour sera communiqué aux représentants, s'ils votent bien. Voilà les enfantillages nauséabonds qui émail- Jent les ennuis des graves hommes d'État, et donnent à M. Dupin cette auréole de coqs-à-l'àne que 1848 avait enlevée aii front de M. Sauzet; car une des lois du régime représentatif veut, que tout président de chambre soit une mine de calembours. Quel bonheur pour M. Dupin que M. de Bièvre soit mort à Versailles sans postérité ! Oui, il est bon que cette figure d'époque soit clouée sous quelque lambris officiel, comme on dépose une médaille sous une pierre angulaire ou uti livre d'histoire sur le rayon d'une bibliothèque. La France chevaleresque, la France aventureuse, la France héroïque, la France élégante, voilà ce qu'elle est devenue! Regardez ce portrait de M. Dupin ! La France de cette époque d'instincts matériels et bourgeois, c'est ce procureur vêtu de noir qui fait sonner sa sonnette, clarum iintinnabulumy comme le héros du grand fabuliste latin 1
— Voilà encore un portrait de M. Court, me dit mon ami; veuillez bien me communiquer votre opinion sur M. Désobry; fait-il des calembours comme M. Dupin, ce roi absolu de la France républicaine?
~ Monsieur, dis je à mon ami, ce portrait de M. Désobry est une chose vivante sur une toile morte ; Court ne peint pas la chair, il la fait ; puis il souffle là-dessus, et la matière respire. Quant à M. Désobry, il n'a jamais conuuis le moindre
calembour; c'est un sayaut qui sait, exception rare« Aussi il ne sera jamais président d^une chose quelconque. M. Désobry a écrit quatre volumes sur le siècle d'Auguste, et moi qui les ai lus à Rome et relus à Paris, je vous affirme qu'il n'existe aucun travail de recherches et d'érudition comparable à celui-là. Peu de personnes connaissent M. Désobry, et tout le monde connaît M. Dupin. M. Désobry est pauvre» M. i>upin est millionnaire; voilà comment nous récompen* sons en France le génie et le calembour.
En causant amsi, le hasard et les ondulations de la foule (c'était un jour de salon gratuit) nous amenèrent devant un tableau, toi^ours beaucoup regardé, ce qui est presque uu symptôme de mérite. C'est le Génie éUint par la Volupté de M. Lazerges. Ce titre annonce une allégorie, et je n'aime les allégories que peintes aux plafonds des grands escaliers, parce qu'on a, en regardant chaque marche, un prétexte honorable pour ne pas regarder les plafonds.
^ Monsieur, dis-je à mon ami, qui se courbait toujours en point d'interrogation; ce tableau a le défaut d'avoir un titre, il ne devrait avoir qu'un simple numéro. Le Génie est un monsieur vêtu de noir en costume du quinzième siècle, et la Volupté est une femme qui tient une coupe à la main, et avec cette coupe elle étehit le Génie. Au fond du tableau, dans une perspective vaporeuse, on aperçoit une foule d'autres VoUp" tés qui éteignent une foule d'autres Génies, C'est une extinction généi*ale, dont TéchahUllon est au premier plan. C'est M. Lazerges qui a fait ainsi, avec son titre étrange, la critique de sa composition. Quel plus saisissant intérêt il eût
donné à son œuvre, s*îl eût mis la vérité à la place de Tallé-
gorât iw nan^ à lu ]^c« d\tiie fénéraUké 1 Lim hownet d» génie qui o'eai pas eu la saslé de leurs passioos et qui toul morts avaui oeeupenl, bélaa! une place aases krge dans la martyrologe de la volupté. Ou peut eu citer cent qui, daaa une earesse auj^iéme, ont laissé tomber de leiurs mains la lyre^ la i^ume, la palette ou le ciseau. Ce beau jesne bonme, que M. LaaergeaapeintavectantdecoMcîeBoectde taleat» porte, à eoupi tAt, ua nom dans les martyrs de la fsmme; tK>urquoi ne lui avoir pas donné ce nom? S'il sj^gfcwalt ^hm génie contemporain, eomme Oérioaiilt, Robert o» BeMini» an tNMrrait arafaidre wi pvwks en catomnte intenlë par la fkntille , mais en prenant le BMrt^ dans le fainàèrne ou )• mî* iième siècle, il n'y a plus à redouter de pknite en difikma* tion, et oq donne à une oeuvre cette vérilé saisissante qni fait le complément des grands et légitimes succès. Ces réfleiioBs^ toutes étrangères d'ailleurs à la valeur mtrinsèqne dn tableau de M. Lazerges, n'ôteront rien au beau talent d*caiécutian déployé dans le Génia éteint far la Volume,
Mon ami inconnu m'avait accompagné sous les arctdea du JPalais-Royal, parce que Tbeure nous avait chassés dit Salon 1 je le quittai dans le jaidin, près de la gerbe d'eau. Au même moment^ un de nos plus éminents artistes m'aborda et me dit;
-— ConnaiS9e»-vou8 ce monsieur qid vient de vous fuHlerf
— Non, lui répondis-je.
— Mais il me semble qu^ V0u» a tondié teès-alfeolueuie* ment la main*
— C'est sans doute, lui dts-Je , parce que je lui avais écrasé très-brutalement le pied.
— Allons donc! me dil Faiiisto en riant aux éelats; t< êtes la quatrième dope de ee loonsteiir. Poor moi^ j'en coih nais quatre dëjà, moi coroprii . Yous ne lui &^z rien ëerasë du tout. Cest un escroc d^anatyses artistiques. Dès quil nh* eonnait un écrivain on on peintre, il leur joue ce tour arec son orteil; et profite ensoite de Toceasion pom* les ftàn été' serter sur les oeuvres expesées au Sak». yom aves émmé dans le pannean comme un étourdi*
— Ceci; di»-je à Tai-tiste, me rappeitte m Anglais que ftà suivi à travers les ruines de Rome.
Et je racontai à Partie Phtstoire aaglabe, qn'oii a kl» mon dernier Salon.
11 y a encore une absence qui se lait remarquer au Salon> c'est Vatonce des Anglais. J'aime à résonàreles iwofaièmes. Pourquoi ne voit-on pas an Salon les insulaires nos voisins T me snis-je demandé. J'ai pensé longtempa, et je ne ma suitf rien répondu.
Heureusement, le hasard vient toujours en aide aux dwr^ cheurs de solutions. Christopbe Colomb a pensé à fAmériqne, en découvrant à table des asperges cachées par une grande jiUte de lait. Si; ce jour-là; ^amphitryon génois avait oublié de servir du lait et des asperges au grand Christophe; Washington, Fenimore Cooper, Franklin, le paratonnerre; Lafayette et la garde nationale ne seraient pas eonnns. A quoi tiennent les choses 1
Hier; j'étais au Saiou; à midi; siotU mm» mt mot; eonme dit HoracO; et j'entendis à mes oreilles un shocking l concentré
qui me prouva qu'il y avait un Anglais^ au moins, dans la société des visiteurs. Je fis même une réflexion asscE juste; un Anglais^ pensai-je^ ne dit jamais skocking ! lorsqu'il est seul ; il doit y avoir deux Anglais. Je ne me trompais pas. C'était un duo de $h(tcking! qui retentissait devant moi. Alors ce fut un autre problème à résoudre. Qui donc, me dis*je> a pu scandaliser ainsi la pudeur des deux insulain» au Salon ? Est-ce un Hercule trop nu qui tue Géryon P Est-ce une gase oubliée sur une nympbe endormie ? Est-ce le portrait de M. Dupin? Je regardais tous les tableaux du grand Salon, et partout la pudeur régnait bourgeoisement^ et rien ne provoquait le moindre shocking. Un Anglais pourtant ne se livra pas à une pareille exclamation sans molif^ me dis-je encore» et je me plaçai dans le vobûnage des deux scandalisés pour entendre leur convei*sation.
— Ils sont vraiment abominables dans leurs mœurs, ces diables de Français ! disait l'un. Pourquoi le président de k République n'einpèche-t-il pas cela?
Et il montrait du doigt un tableau de très-petite dimension^ enseveli sous l'immense toile de M. Vinchon.
Je crus d abord qu'il s'agissait de Narat, lequel est^ en eifet^ d'une laideur idéale ; mais en m'approcbant, je vis un paysage de Biard, avec des personnages assez indécents, et bien dignes d'être foudroyés par un fhi king. Cette fantaisie» étalée gravement an grand Salon, représente les bords fleuris qu^arrose la Ssine, mais les chères brelns de madame Deshoulières ne s'y montrent pas. 11 y a une barque, et deux baigneuses qui sortent de l'eau, en costume de Vénus aphrodite; tout près, un vieux monsieur, en costume de Triton» et à
cheveux gris, s'est masque de flears et de feuilles, et regarde, d'un œil narquois, les attraits des jeunes baigneuses, pendant que la mère, effarouchée, se hâte de jeter un voile tardif sur ses filles, pour les dérober au Triton d'eau douce. M. Biard est un peintre d'un beau talent, qui parfois s'amuse à peindre des gaudrioles : celle-ci est la plus forte et la plus hardie. Elle a été peinte pour la gravure et la vente : tous les vieillards l'achèteront. En attendant, ce tableau met en fuite les Anglais pudiques, et nous fait à Londres une trè»mauvaise réputation. M. Biard aiurait bien dû garder ses baigneuses dans son salon particulier.
La peinture comique n'existe pas, le crayon provoque le rire, le pinceau jamais ; la palette est grave. Un tableau ne produira pas Teffet d'une caricature, et Daumier, avec quatre lignes noires, sera toujours plus comiqueroent ingénieux que Biard avec ses plus habiles couleurs. Il est impossible de peindre la stupéfaction des naïves familles bourgeoises qui passent devant ces étranges baigneuses de Biard. Les femmes regardent leurs maris; les jeunes filles regardent Gouvion Saint-Gyr, et les maris murmurent ces mots :
— On ne devrait pas permettre d'exposer ces choses-là !
Les arcades de la rue Rivoli fourmillent d'Anglais qui se recommandent de ne pas aller au Salon, à cause du tableau de M. Biard.
11 y a au Salon, et dans les galeries peu visitées surtout, il y a mille tableaux véritablement comiques, parce qu'ils ont été peints, avec un front sérieux. Ceux-là suppriment la comédie aquatique de M. Biard et provoquent un rire franc et de bon aloi. Les Anglais seuls les regarderaient sans
rjre, s'ikles toyaieot. Quels sont les auteurs de c«s taUeauxt G45k impolie peu, 1601*$ noms vagisseut encore au berceau de la gloira^ et aUendeot le premier rayoo.
Uode cet artistes se lève uo jour avec uae idée, et dit: Je vais petDdre uu tableau de famille, uu intérieur, une scène touchante, une mansarde avec une tieille femme couchée dans un mauvais lit, et attendant quelqu'un qui ne vient pas, la fitoatÂoo est simple et path^ique. Le peiati^e pleure en peignant ses ouvres, comme Pradon en composant ses tragédies, et la chose faite, il renvoie au Salon, avec la paternelle idée que rien de mieux u'y sera exposé. J'ai vu oe Ur MeaQ, et je le piéCère aux baigneuses de M. Biard> comme je jpréièire Amai k M. Dupin. Il y a surtout, au pied du lit, deuxmalheufeuses jarretières, qui ont Tair de regretter les bas, et d*exécuteâ* un duo lamentable en faisant toute sorte de contorsions. Sans doute, le peintre, très-soigneux des menus détails, a attaché une grande importance à ces deux jai^ntières, et las a peiutes d'après nature, comme Ttiierbung peignait une chandelle de suif. U a même voulu attendrir sur ce détail: voilà des jarretières, a-t-il dit, qui ne demanderaient pas mieux de faire leur service, et qui restent les bras croisés, en attendant le rétablissement de la malade, et si cette malade meurt, car elle est très-vieille, que deviendront ces jarretières? En quelles mains tomberont- elles ? Qui daignera même les ramasser ? Un pied méprisant les repoussera peut-être dans les immondices de la mansarde, et eUes ne remonteront plus désormais à la hauteur d'un genou humain I
Essayons de peindre k notre toui* ces deux jarretières dé-
•olëes : l^uiie a un peu Tieilli, et un léger flocon â'ëehappe de sa laine; le Ter rongeur a passé par là. Réflexion philoso* pbique. L'autre a mieux résisté, soit que le fil fût de qualité meiUeiire, soit que son service ait été moins fréquent. Par^ fois, le matin, dans un moment de précipitation distraite, on ne met qu'une jarretière ; cela se volt, ou pour mieux dire, cela ne se voit pas. Toutes les deux ont une attitude mélancolique et garnissent d'ondulations le premier plan du tableau . On ne regarde pas la femme couchée, le lit, les meubles, la mansarde; tout Tintérêt se concentre sur les jarretières. Elles jouent le premier rôle, et si le peintre eût été mieux inspiré, il aurait fait une grande économie d'accessoires; il aurait supprimé la malade, le grabat, la cbambre, le tableau, tout enfin» et il aurait peint ces deux inconsolables jarretières dans un désert sablonneux.
Pour donner encore une idée de ces tableaux comiques, préférables aux baigneuses de Biard et au portrait de M. Dupin, je TOUS montrerai, à côté du portrait des deux jarretières^ un paysage incroyable. Ce paysage heureusement existe, puisque je l'ai vu au Salon, mais s'il n'existait pas, personne ne pourrait l'inventer. Le peintre a voulu peindre une Forêt Sùmbrêy à minuit ; devinez de quel procédé il s*est servi pour peindre cette forêt sombre ? Il n'a rien peint du tout. On voit un cadre superbe, un cadre de vingt louis au moins , un chef-d'œuvre de ciselure dorée. On regarde le cadre et tout le monde dit eu le regardant :
— ^Voilà un bien beau cadre ! C'est sans doute un marchand de cadres qui a exposé celui-là comme réclame.
Quant à la toile, il est impossible d'en dire quelque chose;
c'est une forêt sombre, voilà toat. Est-ce bien une forêt ? c'est possible ; mais à coup sûr elle est sombre ; malheur à qui s'égarerait dans ces ténèbres! C'est un vernis d^encre cristallisée qui couvre deux pieds carrés de to'de noire, et qui ne permet à aucune feuille d'arfore de se montrer en public. Jamais Wsombre n'a été mieux réussi. Fermes les yeux devant ce tableau, et vous le voyez aussi bien que s'ils étaient our verts. Le gouvernement devrait l'acbeter pour la galerie de l'hospice des Quinxe- Vingts ou des Aveugles-Nés, il obtiendrait là un succès énorme.
Maintenant, passons aux choses sérieuses, comme dit le sage : — ad crastinum séria remilio.
Un de nos artistes les plus éminents et qu'U m'est impossible de désigner mêaie par une initiale, car tout le monde le reconnaîtrait, est entré mardi dernier, au Salon, avec une figure rayonnante de joie, chose mre chez les grands artistes, car ils affectent, en général, de paraître en public avec des faces taciturnes qui sont les reflets de la pensée grave et des profondes méditations.
J'abordai cette célébrité imposante, en osant lui demander le motif d'une jubilation ainsi étalée contre les lois de i'u« sage :
— Oh ! me dit-il, les grandes joies sont indiscrètes en public comme les grandes douleurs ;la figure trahit le cœur. Vous ne savez donc pas la nouvelle ?
— Oui, oui, lui dis-je, en lui serrant la main, je sais, je
sais I
— Eh bien I poursuivit Carliste, de quoi vous étonnez-