TOUS
•— Mais la nouvelle est-elle bien certaine ? demandai-je, . >r- Tout ce qu'il y a de plus certain.
— 11 a donc donné sa démission !
— Qui a donné sa démission ? me demanda l'artiste à son tour.
— Mais, lui dis-je^ vous n'avez pas voulu parler delà démission de M. Dupin^ dont la santé est gravement altérée par la sonnette?
— Bah ! s'écria-t-il au milieu du bruit du Salon^ il s'agit bien d'autre chose 1
—Une chose plus grave que la démission de M. Dupin.
— Sans doute ! que nous importe cela à nous artistes ! connaissez-vous Tiisage établi à la Haye^ chez les riches financiers?
— Non.
— Chaque année, ils donnent généreusement^ selon leur fortune, une somma assez forte, qui est employée à des achats de tableaux et d'objets d'art.
«- Je ne connaissais pas cet usage.
— Eh bien ! ajouta le gran J artiste, Paris vient de faire un pas : sept banquiers ont compris le siècle ; ils ont en6n reconnu que l'esprit seul pouvait agiter la matière, mens agitât molem, c'est à-dire que les intérêts matériels ne fleurissent qu'en s*associant à l'intelligence et aux arts, et ils ont fait une sainte alliance de billets de banque pour venir en aide à Tespril. qui est la vie des nations.
— Voilà effectivement, lui dis-je, une grande nouvelle.
•«« Vous savei, poursuivit i'artisle, que ies grands saloos financiers of&ent quelques rares tableaux de peintres morts et une quantité Infinie de bois dorés» de Îaux vasos de Japon, de pendules menteuses, debronies creux, de fauteuils habilkb de guipures^ de lithographies de VÀhdietêiim de Fùntaine» bkaUf et de portraits d'ancôtres qui n'ont pu existé?
— Je sais cela, dis-je d'un air morne.
•— Eh bien I Toici une réTolutioii complète* La haute finance a compris que les peintres morts n'aTaient plus besoin de vivre, et qu'il fallait ne pas laisser mourir les vivants. Tous ces hôtels, si richement enlaidis par les tapissiers et les décorateurs vulgaires^ vont se garnir, comme les palais génois^ de toutes les toiles contemporaines qui auront une valeur. Les sept banquiers coalisés tiennent dans leurs mains la fortune du monde, et, au coup de deux heures, sur la place de la Bourse, ils remuent des millions à la pointe de leurs petits doigts; que leur importe, je vous le demande, de consacrer, cette année, quelques atomes de leurs caisses à des achats d'œuvres d'art I
— Au fait, dis-je, ils n'en seront pas plus pauvres demain,
— Au contraire, poursuivit l'ai'Uste , ils seront plus nches et leurs salons pliis gais. Gomme ces millionnaires se sont mis en train de comprendre , ils ont encore compris que rien ne décore un salon comme un tableau j vous avez beau mettre sur votre cheminée une pendule repi'éseniant Marius assis sur les ruines de Minturnes, ou Anqibal passant les Alpes, au bout d'un quart d'heure, les yeux seront ennuyés de voir ces deux éternels héros de bronze florentin , mais jamais on ne se lasse de voir un paysage de Corot, de Diax, de Rousseau
et de tant d'aatres qui sont la gloire de la poëBie cotitempo* raine. Nos banquiers ont fait ainsi, à la fois^ un acte de haute intelligence et de vërliable patriotisme ; ils ont acheté pour eux hier tout ce que le Salon renferme de beau^ de Joli, dé spirituel et de charmant. La joie est au camp des artistesi
AlorSj mon célèbre Interlocuteur me récllAi comme un M^ talogue, la première lisle des objets d'art> aehelës h de« prit fabuleux ; presque toutes ces œuvres appartiennent aux lé^ ries que j*ai déjà étudiées dan^ lef précédents rodages. Le frand artiste continua ensuite son procè««verbal deirente, un peu moins irulgaire pourtant qne celui d'un holasier»
-^ Comment iroutei^vous^ me dit-il, ces deux statues d'Itl^ dlens^ par Toussaint ?
«-Je les trouve fort belles, et lebronse dont elles sont faites leur donne un caractère de majesté sombre et mouvante que le marbre ne peut avoir. Ck>mme elles seraient bien placées aux premières marches d'un bel escalier ! Avec quel avantage elles remplaceraient les deux étemels lions de marbre, qui tiennent une boule sous la patte et ont des cheveux frisés I Il serait temps de détrôner ces lions.
«M- Vous apprebdret alors avec plaisir^ me dit Tartlstei que ces deux belles statues de Toussaint ont été achetées 90^000 francs, et qu'elles doivent détrôner eflfectiveroenl deux lions qui tiennent des boules à la porte d'un hôtel de la Chaussée* d'Ântin.
-— Je passerai devant cette porte^ tous les jours où il ne pleuvra pas.
— Vous aimez sans doute Gudln, me demanda l'artiste.
— Comme j'aime la vue de la mer> rëpondis-je ; Gudin fait
semblatit dliabiter la ierre^ mais il nous trompe tous ; il a élu domicile dans les grottes de Ffaigal, en Ecosse, et son atelier marilime est soutenu par des colonnes de peries, de madrépores^ de ooguttlages et de corail. L'Océan pose éter* nellement devant son peintre et lui l'évèle tous ses secrets les plus intimes; cet oi'age modèle a depuis longtemps appris à Gudin* par quels phénomènes d'air et de lumière il nnance ses vagues ; par quelles convulsions il enti'ou\Te ses abimes ; par quelles foudroyantes colères il chasse la coquille d'un vaisseau ; par quels caprices il s'apaise et se nivelle pour sourire comme un lac innocent au marinier et au soleil. Ces deux tableaux, exposés là, sont une antithèse de iX)céan tel qu'il se montre à Gudin. l'aime ce vaisseau hollandais qui lutte avec les vagues et qui en triomphera, caries vaisseauxhoUandais sont construits à l'épreuve de tout. Lorsqu'une tempête éclate^ lecapitaine d'Amsterdam fermetés écoutllles et pose un chien en sentinelle sui* le pont désert. Alors^ si un écneil se présente, matheuràrécueil ! 11 se brise contre le navire hollandais. Dans l'autre tableau, Gudtn a peint la mer calme sous une brume lumineuse, avec d'heureux mortels qui se promènent sur le rivage et, comme les héros de la fable, font des projets de voyage au Coromandel. Ces deux magnifiques toiles de Gudin me rappellent ces vers d^un poète assez îuconna :
Venez aojoard*baî; la mer gronde, La colère agile son flot ; La blanche éciime de son onde Contre natire et matelot.
Venez demain; elle fommeille; Ha^se?., vaisgf'ao; le îisA e»t 9ûr;
Dans les nyom, elle est ▼ermciUe»
Pins les ombres, elle est cTasur.
«- Votre eoithousiasme pour la mer et pour son peintre, me dit l'artiste, mentait bien une récompense. Quoique Gudin ait acquis par son talent une fortune qui lui donne la liberté de faii'e de Tart pour l'art, il n*a pas touIu désobliger nos banquiers, et il leur a permis d'acbeter ces deux tableaux, qu*il voulait garder pour son cbâteau d'Ecosse et Tadmira* tion de ses amis.
— ]e félicite ces heureux banquiers, lui dis -je, ils ont bien placé leur ai*gent; on ne peut pas avoir un roelUenr échantil* Ion de la mer au premier étage d'un bôteL
-* Vous avez déjà admiré, me dit l'artiste, les six tableaux de Decamps ?
•-> Je les admire encore.
— ^ Mais vous n'êtes pas banquier, ajouta mon artiste et votre admiration. est stérile. Ils les ont achetés cent cin* qaante mille francs.
— (Test mal payé, mais mon admiration ne vaut pas cda.
— On a donné la même somme pour six tableiiux d'Eugène Delacroix. Vous voyez qu^on commence à traiter les vivants comme s'ils étaient morts.
— 11 était temps !
«-Que dites-vous des paysages que Rousseau a exposés cette année? me demanda Tartiste.
— Ce que je dis tous les ans, depuis l'avènement de Rousseau. En voilà un encore qui sait la nature sur le bout du doigt, et l'emprisonne dans trois pieds carrés de toile, comme on met un lion dans une cage, pour l'exposer en public, bien
loin de ses bois ! Rousseau est un de ceux qui ont laissé sur les bancs de l'école les fleurs du paysagisme conventionnel, et les arbres des gravures de Lejay; de bonne heure^ il s'est dit: puisqu'il y a une vraie nature^ peignons-la^ puisqu'il y a de vrais arbres, peignons-les ; ne copions pas les faussetés traditionnelles de quelques célèbres devanciers. Aussi voyes, comme il peint le jour^ ce modale insaisisfable ! comme il peint la lumière que tamisent les feuilles 1 comme il peint le mystère et la poésie des forêts; les édaircies des carrefours viergesî les sentiers agrestesquitraversentlesbois ; les ardentes mousses des lisières ; enfin, tous lespbénomènesdes heurea du jour^ tous les costumes des saisons, depuis le printemps vert d'avril, jusqu'au printemps jaune d'octobre I Passex à travers la nature, cl vous reconnaîtrez les tableani«
— Vous apprendrez alors avec plaisir, me dit le . grand ariiste, que quatre paysages de Rousseau ont été achetés cent mille francs.
— La nature les aurait mieux payés, lui dl8<>je# maUieii* reusement la nature qui vient de se faire banquier «n GaUfomle, n'aobèle pas encore des tableaut. Cela viendra.
^ Voici un tableau d'un très-grand peintre, me dit rartîetei qui a été acheté trente mille francs par la com|MigQie des banquiers-unis.
«-» C'est la Mort de Cléopàtn de Gigoux, ai-je répondu ; voilà de l'argent bien placé* G igoux est un talent Jeune ^ vigoureux, créateur^ qui, après tant de magnifiques oetivres^ n'a pas encore donné tout ce qu'on attend de ce noaitre du dessin et du coloris. Gigoux est né pour peindre les vastes toiUs, et comme d'auti'es, il n'a pas besoin d'échaases pour
s'élever à la hauteur des héroïques travaux, ie crains que le portrait^ où il excelle maJheureusementy ne Tenlève à la grande figure* Avoir la taille de la fresque, et s'amoindrir devant un chevalet^ n'est-ce pas reculer devant son dessin ?
— U ne reculera pas, me dit Tartiste; je connais Gigoux ; c'est un peintre d'énergique tempérament et de volonté forte. Laissez-le faire, les conseils qu'il se domie valent mieux que ceux qu'on peut lui donner..,. Vous avei déjà vu vingt fois au moins ce grand paysage^ n'est-ce pas ?
Et l'artiste me montrait le Port abandonné d'AmbUtmtse de Jeanron,
— Je le reverrai vingt fois encorei lui dis-jej c'est une toile de grande attraction^ greal attraetiony comme disent les Anglais; on la quitte, et on y revient eomme à toute chose émouvante. Jamais, à mon avis> Jeanron n'a trouvé une meilleure inspirationi et n'a mieux conduit son pinceau* Quel étrange paysage I quel rôve dans la réalité I ne dirait-on pas que ce site appartient à la grève désolée d'un océan aux limites du monde ? c'est un site français. En quelques heures, on peut voir l'original^ en prenant le chemin de fer du Nord. H y a dans le lointain^ une fabrique admirablement repro* duite^ et qui semble appartenir à l'architecture des visions* Tout cela est d'une mélancolie inexprimable. Les bergers et le troupeau sont posés avec un relief merveilleux au bord de cette mer sans abri. Ce ne sont plus les Tityres virgiliens assis à l'ombre des hêtres, et regardant leurs chèvres suspendues aux pointes mousseuses des roc^ | ce sont des bergers tristes, et maltraités par les froides haleines de l'océan ; des bergers que Florian n'a pas connus, en Occitanie, lorsqu'il
— 3iO —
chantait Estelle et Nëmoiin j des bergers véritables, en un mot, et beaucoup plus malheureux que leurs moutons.
— Que diriex-vous de ce tableau? me demanda l'artiste. •~ Mais, lui dis-je, je crois que ce passage de Jeanron est
acheté depuis longtemps par...»
-- Erreur ! interrompit l'artiste ; les banquiers-unis l'ont payé trente mille francs à Jeanron.
— Ce n*est pas payé — remarquai-je, en regardant les bergers.
^ Vous regardez beaucoup cette statue? me dit l'artiste.
— C'est tout ceque je puis faire, répoudis-je, en la regar» dant beaucoup je l'achète toujours un peu.
— - Elle a été achetée cinquante mille francs.
— Toujours par la compagnie des banquiers-unis?
— Toujours par la même compagnie, c'est évident. Qui donnerait aujourd'hui cinquante mille francs d'une statue? U faut être sept fois banquier pour payer aussi généreuse* ment.
— C'est une statue ravissante, lui dis je, une ^raie fille de Pradier, ce créateur de l'Olympe féminin; cet artiste qui a traduit tout Homère en langue marmoréenne. Depuis Praxitèles, jamais le poème de Vénus n'avait été mieux ciselé ; il y a dans le ciseau de Pradier un amour de la forme, qui se glisse dans les moindres plis de l'épiderme et y répand un sensualisme inconnu des sculpteurs gi*ecs. Cette absence de chasteté dans la nudité est un défaut ou un progrès de l'art moderne; on ne peut plus dire aujourd'hui ce que les latins disaient des grâces; elles sont nues, donc elles sont décentes, nudœ deeentêi. Constatons ce fait sans essayer d'en tirer des
conséquences. Quant à moi, j'avoue humblement que les antiques statues masculines des Venuê-vietrix^ des Vinuê' eapitoUne^ des Vénus-guerrière, m'ont toujours refroidi dans mon enthousiasme pour les déesses, et m'ont rallié au système du nouvel Olympe de Pradier, qui songe d'abord à ciseler des femmes et les fait descendre ensuite au rang de déesses. Son Atalante, j*en conviens, pèche parce luxe de sensualisme découvert dans l'école moderne; mais l'exquise perfection de l'art corrige toujours chez Pradier les adorables défauts du marbre. Il faut pardonner beaucoup aux artistes qui se sont faits grands parce qu'ils ont beaucoup aimé.
— Et leur donner cinquante mille francs par statue^ ajouta mon mterlocuteur.
— Et même davantage quand il y aura quatorze banquiers.
— Ainsi, me demanda le grand artiste, vous me quittez avec l'idée que Paris vient de faire un grand pas et de s'élever, par la protection artistique, à la hauteur de La Haye et d'Amsterdam?
— Mais il me semble, répondls^je, que vous m'avez annoncé vous-même cette nouvelle d'un air triomphant.
— Pardonnez-moi cette mauvaise plaisanterie, me dit-il en me serrant la main, je voulais un peu causer avec vous sur nos grands artistes, et j'ai profité de la date perfide du premier avrU pour inventer la compagnie des banqiiiers-unis.
— Je m'en doutais^ lui dis-je d'un ton sérieux.
— C'est toujours ce que disent ceux qui sont trop crédules. -^ Eh bien I ajoutai-je, ce mensonge ne sera peut-être pas
perdu pour ravenk ; c'est une idée; il faut la dépoter dans un silloii) nout verrons Tan prochain, si le germa de Hollande aura fWt un fruit parisien.
La Salon va se fermer dans quelques jours, au grand dé» plaisir du public, qui avait pris en affection cotte promenade illustiiîey cet album quotidien auquel il sMtait abonnd gratuitemeut» et qu'il feuilletait, de dix à quatre heures, avec un si économique bonheur. Un jour, si par hasard Dieu donne à la France un ministre aiiistei nous aurons notre Palais de Cristal, bâti sur le roc, pour nos exhibitions annuelles qui dureront six mois; alors le bonheur des abonnés gratuits se prolongera au delà des bornes trop courtes prescrites par les baraques en bois. Les artistes ne camperont plus sous une tente, mais dans un magnifique bazar. Ce sera le Louvre des vivants.
L'espace est court, l'heure vole, la baraque éphémère s'écroule, hfttons-nous et, le moins incomplètement possible, complétons notre rapide re^ue du Salon.
On a beaucoup remarqué deuï charmants tableaux de Loubon, jeune peintre, qui, déjà, paye au présent ses dettes de l'avenir. M. Loubon eierce de très-utiies fonctions au musée de Marseille, musée qui, pour le dire. en passant, compte une vingtaine de chefs-d'œuvre et quatre Rubens à grandes proportions. La salle de ce musée est ignoble, les chefs-d'œuvre ont des cadres en bois Uano peints à l'ocre ; mais cela tient au vice de la lésinarie proTorbiale de la municipalité phocéenne & l'endroit des choses d'art. Les cinq ou
six ëdUei nfluente qui gèrent le» afiurei de la dU, nnt des hommes qui connaissent fort bien le commerce des biés 4'Odeisa, mais qui ne ronnaineot pal Rubeiu et Pérugia et Bont trcs-flers de leur ignorance.
K l'ombre de ce musée ont grandi dei peintres modernes dont le nom nous est cher : Gui^rin, Baumes, Dafnao, Pap^ty, Coiirdouan, Barr;, Tanneur et autres, Loubon, le plus Jeune de tous, figure déjii dans cette pléiade avec k plot grande distinction. Son tableau de la Puita du ckoléra est à la fois un joli pamgeat une cfaamtante toile de genre. Loi^ bon a trempi (on pinceau dans la poussière marseHioiie dt la viite, pour nous montrer, dam une vérité désolante, les battidt» ëquinoxtales où le commerce se protège contre les ardeurs du solstice .à l'ombre d'un parasol ambulant. Rien n'est beau à voir, le dimanche, comme ces forêts de paroiols sur les roches pbocéennes arrotëec par la poussière du canal de Marseille, payée quarante millions, un centime par grain. Chacune de ces bastides est estimée deux cent mille francs par le propriétaire; elle produit du thym, du genôt, des saxi* frages et une ample moisson de cailloux. Gr&ce à ces estimations fatnileuses d'immeubles, tout propriétaire phocéen est millionnaire de droit et lègue toujours, par oigueil posthume, quinie ou seiie cent mille francs à wa héritier. Tel est le paysage que Loubon a exposé à cAlé des balches toiles de Housseau, de Huet, de Corot, de Daubigny. L'un est aussi yrai que les autres ; on étoufTe dans la poussière du premier, on respire tous les beaux arbres des autres. C'est 1k faute de la nature et des humains : il y a des pays habitables et des pays inhabitables. L'artiste a le droit de tout peindre.
Nous aimtyos cependant mieux le vallon de Tempe que les roches du cap Horn.
Le second tableau de Loubon nous semble inspiré par une profonde étude de la manière de Decamps. Le terrain choisi ressemble à TArabie Pétrée en miniature. Les personnages sont des joueurs de boules. La scène est très-comique, et les acteurs sont parfaitement étudiés dans leurs allures» korstics et leurs mouvements. Quarante degrés Réaumur incendient les roches marseillaises où ces heureux amateurs font rouler des boules ; il y a même des spectateurs désintéressés, qui jugent des coups et s'apprêtent à mesurer les distances avec des bouts de ficelle. On sue sang et eau sur toute la ligne : les personnages ont perdu au soleil la teinte blanche» et pour* raient être enlevés sur ce rivage par un bâtiment négrier, et vendus comme esclaves noirs au baiar de Soulouque. Plaisir pour plaisir» j'aime encore mieux les baigneuses de Cour* douan.
Ce peintre qui s*est acquis une belle réputation dans Taquarelle et le pastel vient d'aborder franchement la couleur, et avec un succès qui te fera persister dans la voie des grandes oeuvres. Ses Baigneuses annoncent déjà une profonde entente du paysage et des mystérieux effets de la lumière et des ombres. Ses Vues africaines sont étudiées avec amour et un soin exquis des phénomènes de la perspective et des nuances infinies des horizons : mais sa plus belle toile est sans contredit sa Tempêté. On reconnaît là le jeune artiste, né au bord de la mer» et qui s'est initié de bonne heure à tous les secrets des natures maritimes. Ce navire qui lutte avec tant de courage contre les vagues, et qui effleure ces formidables
écatiU, attire impérieusemenl les yeux, et lesretient par un intérêt des plus Tifi. La colère âe cette mer est superbe; elle fait admirablement jaillir à la pointe des rocs ses panaches (Pt^uroe: elle s'actiame comme une lionne sur ce malheureux navire; ellehurlefvnnmeCarjbdeet Scjlla; on s'estime heureux de tenir la terre ferme sous ses pieds devant ce tableau de Courdouan.
Dagnan est un peintre marseillais qui a toujours tenu k distance les paysages aiides et les ombrages du parasol. Nous espérons bien aussi que Loubon, secouant la poussière de ses souliers, reviendra aux fraîches inspiretions qui ont fait ses premiers succès de la me Ohatmil, 14, cet ancien nid des grands artistes. Dagnan, lui, n'a jamais songé à peindre la moindFe bastide poudrée à Uaoc; ce soal les lacs recuejllis, les vallées riantes, les cimes ombreuses, les forêts profondes, les ruisseaux cristalBsés qui provoquent toujours le pinceau de ce maître paysagiste. Les Vues de Suint qu'il a exposées au Salon resplendissent des qualités tes plus ëminentes, et méritent d'exciter autour d'elles plus de rumeur qu'elles n'en font. H. Dagnan a une grande vertu, c'est la modestie, mais l'excès de toute vertu est presque un défaut. La célébrité coimne la fortune ne doit pas être attendue dans un lit.
Mous souptonnons gravement M. Dauphin de commettre la même vertu. Le peintre a OHivert une immense (oile de tontes les lamentations [du Calvaire, de toutes les angoisses du premier Vendredi Saint. Jamais îujet n'inspira plus de tableaux. Au temps de la grande peinture, un artiste aurait cni manquer a l'honneur de son blason s'il ne reproduisait à son tour la divine scène du Golgotha. Rembrandt est celui qui a
remporté ki eouponne iaoroe cooGOun géaéni; MiiCahaM est ie chef-d'œuvre des chefs^'oram. Ce peioire de forto el aamiife pensée n'a donné à son tableau aucun de ces aecessoiree puérils et modernes qui nuisent à la séYéiité de ce sujet aubliBie i c'est une vérilahle eiécution antique ; c'est le gibet iaCàue; c'est le bois grassièreflient toiUé par le bonr* reau ; c'est la montagne de la mort, semée de crAnes hu* mainsi c'est Jérusalem en deuil avec ses ren^arts œvassés, qui attendent le bélier de Titus. Paysage funèbre, tout reteo* tissant des fauBontationa de lérémie^ et qu'éclaire à peine un ityon^ triste lueur 4s Tespérance, aube du jour de la ré« dempticml
M. Dauphin mérite d'abord les pk» grands éloges pe«r avoir eourageusonent abordé la haute peinture, à une épe^ que où personne ne peut la payer, parce que nos matsane sont étrottesy nos égUees pauvre»^ nos palais déserts. Honneur à l'artiste qui fait son œuvre, comme il la rêve, sans se préoccuper de son avenir! Oui^ je con^rends Gorrége lor9« que le comte Mari lui disait à Gènes : — Quitte tes Vénus el tes amours un instant, et peins une grande toile de la Gène pour l'église de FAnnonciade, voisiné de mon pa|M9< -^ Mais je ne compi^ends pas M. Dauphin ; je me borne à l'admirer en silence. Cependant ne désespérons de rien ; s'il y a encore quelques oboles duis l'épargne d'une église, son grand et beau Calvaire figurera sur le panneau d'un autel, on ne peut le placer ailleurs. Le palais de Versailles accueille tons les grands hommes^ mais il n'y a peut-ôire pas de place pour Dieu.
Toujoui*s, selon la loi souveraine des contrastes, et pour
pasKr du grave au doin, nouR iross bous abriter un inslant 90L1S les vrais arbres que Danbigny ou la nature ont plantes au bofd àe» eaux les plu» trans^arentad qu'ail effleuiées l'aile àe Vomma. En «oil eocore on poêle! eucora un cbaB< tre lileneieui de* bois tonffiii, eu ruisseau qui cauH avce l'arfcre, du lae ^ dort smu les Tanaaaux t Virgile, Longtia, Tbëocrile, Bernardin de Saint-PieireMiitmenvwimoade, et ils dérivent ebei no» avec le pÙKeaa. Qae de peyufialM poète* 1 f ue de mcrvemeutea hwoliipiati ea coideun ! La poésie pastorale «e tnmafbnne. On ae trotiveralt paa ur éditeur aujourd'hui pour publier un in-S* d'Bglogiias, s'appelât* on Virgile on lïëocrite, nont eneoie IncoaDua. EtteiU «f NiflKfrin, qui ont reHiué tout uaBièck et ëpnlsé la papeterie Jau« n&tre de Uontgolfier, Mraient chanéa en marascritdubureaa d'un libraire, en nipposant qn'il j ait encore un libraire aujourd'hui. Le succès des pastorales est anx peintres paysagistes ; ils ont tous eu cette année une vogue énornie. Disons aus»i, pour Aire vrai, qu'il n'en coât« rien pour lire un taUeau.
Madame Ron Bonbeiir a obtenu, dans ce genre, un succè» que madame Deshoullèrea n'obtiendrait pas avec une allégorie pastorale. Un jour la cour et la \ille s'émurent enlisant ceci :
Dam Ica prie Ssnria Qu'arrose U Seine, Cfaerchez qui vons mène
Meichtru brebis
Qae Pan mni ddfencle, HihniilPeuil,
Je M loi
Qae ce seul bienfait ! etc.» etc.
Uo cri général d'enthousiasme salua cette pastorale naive ; à Versailles^ les tritons d'airain bondirent dans leurs conques^ et Louis XIV donna une pension de six mille livres au poète des brebis. Au milieu des solutions et des dissolutions politiques qui nous étourdissent, une allégorie sur les moutons passerait inaperçue si elle arrivait dans notre monde actuel ; mais^ grâce à la transformation poétique du genre, les brebis de Desbouliëres-Bonheur ont été passées en revue et admirées par tout Paris.
11 nous reste encore^ pour terminer incomplètement la revue des œuvres de peinture^ de grands éloges à donner à deux artistes d'un beau talent : M. Ricard, dont les admira* blés portraits ont eu l'honneur du genre, et M. Eugène Quesnet. Son polirait de madame G..., dont la modeste initiale cache un nom célèbre, est un chef-d'œuvre; on ne peint pas mieux les riches étoffes, on n'anime pas mieux un visage, on ne fait pas mieux marcher un corps charmant sur le tapis d'un salon peint. M. Eugène Quesnet est appelé à beaucoup i*eproduire dans le monde de l'élégance et de la suprême distinction.
Dans le domaine de Tail plastique, nous reviendrons sur Clésinger qui, indépendamment des deux bustes ravissants de mademoiselle Rachel, a exposé un superbe groupe de descente de croix, et plusieurs bustes d'hommes célèbres. Le puissant sculpteur qui a déjà créé de si admirables nymphes avec un marbre de chair, a traité cette fois un grand sujet religieux, la scène lamentable des saintes fenmies et du
Christ mort. 11 est bon qu'un artiste donne ainsi la mesure exacte de ses facultés^ en abordant tons les contrastes. Michel-Ange ciselait dans la même chapeUe florentine la statue voluptueuse de la Nuit et l'auslère fantôme du Penseur. La Pieta de Clésinger présente l'immense talent du jeune sculpteur sous une face toute nouvelle. Les yeux qui se sont fermés de douce langueur sur ses premières et adorables créations, se mouillent de larmes devant cette scène désolée du Golgotha.
Nous en omettons^ et des célèbres, parce que leur renommée date de loin, et qu'un éloge de plus n'y ajouterait rien. Citons-en un très-jeune, M. Courtet, talent pur, élégant, délicat, qui donne des arrhes superbes à son avenir avec quatre bustes, parfaits de ciselure et d'expression. Un artiste du grand monde, un homme qui pouvait se contenter d'avoir un nom illustre, et d'être un des grands seigneurs les plus aimables et les plus spirituels, M. le comle d'Orsay, qu'on a déjà nommé avant son nom, a voulu prendre une place trèséminente parmi les sculpteurs, et il a eu bien raison. Deux noblesses valent mieux qu'ime. Ses bustes exposés ont cette élégance aristocratique qui était remarquée dans les portraits de Lawrence, le peinti-e de la haute distinction.
Notre dernier salut sera pour le sculpteur Préault, artiste à part, un peu brouillé avec les bourgeois, mais l'ami intime de tous les lettrés. Le Christ que Préault a ciselé pour l'église de SaîntrGervais suffirait seul à la réputation d'un artiste. Devant ce Christ tout le monde s'incline, soit par piété, soit par admiration ; les hérétiques de Tari ne se mon-
ti*ent pas. 11 n'en est point ainsi lorsque Préault taille un
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blec, avec son 66|Mrit aveoliiretix el sa potante imagnattoé Les dissidents se montient et contestent. Préautt a leboahear d'avoir quelques eooeniis et d^excHer des eolèfe» fraiées. Es général, dans le denaioe de Fart, peialare, soiApkmn, archi» tetture, musique ou poésie, toos lea talento prime-sMlîers^ tous les génies orifçiBaux soalèTettl bcanoaup de ci— lows dès leurs premieffs pas; tandis qu^on kisse dm lenr quié^ iode bourgeoise ks oabuies Tolgaveay les iflutalflof» «rpftsi^ les lunes blafardes qui ont une lueur factice, volée tvse ruTOBDants. Ainfll, IMsuHa eacité tanseap 49 orares Éutow de son laMelM : ite luerfe; en nVaît fff pawiile chea» Mdia part, et on afcna lenjattnpà foir éàei m artiste ea qu'on a m Hms ub 4utre. C'ese ph» eùuanodë po«r KndolflBce des petila espgUn. Ce ban-relief m eAvyMI coonie un songe tenu dn Penfer, al notoei &ln tantfe ém soupira du Aénon. Gonnasnt t s'est'^v nt entftf adHiirtrtsuf^ osnnoMtl e^est PréauH) eet henMns 4 elNBMttif, iÊ spfrf* tuel, si Mgerl e'eol lui qui a êoÊb an AMfldé éefttf ^^oniaSK taMe visioD, ces wpÊtxttes de Giausniq ^ eev AaMSv incantcs « Oui, cfest bleu PréeuH qui n seiri|Hd éea nfagnMqifiif Ikof' renrSy eonne e^est VaIbnrîDf l^nonile le jjlus AffolenenC spirituel de Londres^ qui â êmî le plus sombre êe» roman» aurais. iVulk frmêifiieâ, comme dft le Tom Ames dé Floldbig^ 00 qu^on peut traduire psp t Ftex^^xnia auùi^ §9fii9 pu^* Selon Tusage non antique, mais soiennd, on a distribué des prix, des méiMlles, des couronnes et des aeœssits au Selon. Cet enfantillage est <tens les mmnr» fhmçafses; ou ahne à donner des prix. !t ^Hemble qu'après la sortie du collège nous devrions être garantis, par quelque compagnie
d'assurances^ contre le fléau universitaire ; point du tout, les accessits nous poursuivent jusqu'à la mort. Homère^ Virgile, Cicéron, Dëmostliènes, Phidias, Praxitèles, Sophocle, Anuibal. César, Raphaël, Michel-Ange, n'ont jamais obtenu la moindre médaille, le moindre accessit dans les coUéges, les académies et les salons, et pourtant ils ont assez bien fait leur chemin, ces gaillards ! Avec cette absurde manie de distribution de prix à des enfants barbus, on ne crée jamais un homme de génie, puisque tous les honunes de génie n'ont jamais eu de prix, et on verse, à flots de fiel, le découragement et même le désespoir dans de jeunes cœurs; on commet une foule d'inévitables injustices; en un mot, on ne fait aucun bien, et on fait beaucoup de mal. Gela, nous le savons, n'empêchera point les jurys de distribuer des prix, des médailles, des accessits jusqu'à la vallée de Josaphat , où siégera le seul juge qui ne peut pas se tromper dans ses jugements.