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Scénes historiques

C'était par un beau jour du mois de juillet, le soleil du soir éclairait les montagnes prochaines des Vosges; leurs croupes arrondies étaient couvertes de la fraîche verdure de l'été et parsemées de petites vaches qui tondaient de près l'herbe courte. Par un chemin montant, sablonneux, malaisé, une mauvaise carriole amenait à la chaumière qu'on décorait à Waldbach du nom de presbytère le pasteur, Frédéric Oberlin, et sa jeune femme, Marie- Salomé Witter. Marié de la veille, il avait aussitôt repris le chemin de sa cure :

c Voilà un mois que je néglige la paroisse pour courir sans cesse à Strasbourg, avait-il dit à sa fiancée, nous rentrerons au logis dès que tu seras enfin toute à moi. »

Marie Witter riait : « Enfin! Nous ne sommes fiancés que depuis un mois... grâce à vous, Monsieur , et si Dieu lui-même n'y avait mis la main!... »

Frédéric Oberlin pressait les doigts de sa fiancée d'un air d'excuse lorsqu'elle parlait ainsi ; maintenant assis à côté d'elle, derrière les larges épaules du paysan conduisant avec soin le cheval à travers les fondrières de la route, il lui disait à demi-voix :

« Quel bonheur que tu saches où tu vas, et quelle misérable maison est celle qui t'attend ! Si tu te faisais des illusions sur notre pauvre Ban-de-la-Roche, je serais bien malheureux en approchant de ce presbytère que tu vas charmer de ta présence, mais voilà! Tu sais ce que valent la maison, la paroisse et le pasteur ; tu n'y vas pas les yeux fermés, et c'est ce qui me rassure. »

Salomé Oberlin regardait son mari avec un air de doux triomphe : « C'est toi qui me ramènes pour vivre dans cette maison où tu ne voulais pas me

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recevoir comme ta cousine, faible et souffrante! » dit-elle, et ses yeux étincelaient de malice. Le jeune pasteur rougit, mais dans les spirituelles passes d'armes qu'il avait souvent eues dans le passé avec Mlle Witter, ni l'un ni l'autre ne restaient jamais à court :

« Ah! c'est que je me méfiais de moi-même et que je savais ce que tu pouvais me faire! » s'écriat-il en se reculant dans un coin de la carriole comme pour échapper à la vengeance de sa compagne.

Mais l'humeur de celle-ci avait changé, elle ne riait plus; elle regardait le ciel comme pour enregistrer ses vœux devant la puissance divine : « Puissé-je être comme la femme forte des Proverbes, mon Fritz! dit-elle doucement, pour te faire du bien tous les jours de la vie et jamais du mal! »

Par bonheur, le conducteur de la carriole ne se retournait pas, absorbé qu'il était par le mauvais état du chemin, car M. Oberlin embrassait sa femme de tout son cœur.

On approchait du petit presbytère à demi ruiné, que de génération en génération les populations de Waldbach et de Fouday avaient coutume d'appeler la Ratière, tant la gent trotte-menu s'y était multi-

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pliée comme dans une forteresse à son gré. Plus tard, lorsque le pasteur, ayant pourvu aux besoins les plus pressants de sa paroisse, permit à ses amis de lui bâtir une meilleure maison, il devait écrire luimême : « Je demeurais dans une vieille bicoque, où j'endurais des incommodités et pertes continuelles par les rats et la pluie qui perçait partout, mais je n'avais pas voulu qu'on m'en donnât une neuve avant que les écoles fussent convenablement logées. »

On pouvait cependant dès lors reconnaître dans la pauvre demeure, parée en fête, la trace de l'esprit d'ordre et de l'adresse manuelle du jeune pasteur qui l'habitait depuis un an déjà. Celle de ses sœurs qui avait tenu son ménage jusqu'alors s'était modestement éclipsée devant la nouvelle maîtresse, rentrant gaiement dans la maison paternelle, encore dirigée et bénie par les vieux parents. Point de pierres errantes autour de la maison dans cette région pierreuse par excellence; elles avaient été toutes rassemblées en tas à peu près égaux, et le pasteur en remplissait ses poches chaque matin lorsqu'il commençait ses tournées dans sa vaste paroisse, épuisant peu à peu sa provision dans les marécages des prai-

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ries ou les ornières du chemin. Comme, à cette heure, il montrait les tas de pierres à sa jeune femme, en lui expliquant leur utilité pratique : « Je te ferai un sac pour les porter, mon Fritz, dit-elle en riant; dans quel état doivent être tes poches! •> Fritz riait, il les avait plus d'une fois raccommodées lui-même. Il raccommodait tout ce qui n'était pas décidément irraccommodable. Sa femme le savait bien, ayant passé à Waldbach tout le mois de mai, languissante et faible au début, après une longue maladie, bientôt ranimée par l'air pur et vivifiant de la montagne et secrètement gagnée par les vertus et les charmes du cousin qu'elle se plaisait à taquiner souvent. Pas une chaise ou un banc qui pussent rester boiteux dans la maison; quelque occupé que fût le jeune pasteur, il remettait bientôt un pied cassé, recollait les planches brisées, mettait des vitres aux fenêtres, et garnissait de bandes de papier, soigneusement appliquées, les fentes des boiseries par-dessus les lézardes des murailles. La pauvre maison portait partout la trace de ses soins et elle parlait à la jeune femme des délicates prévoyances qui avaient anticipé sa venue, de la tendresse qui avait préparé le nid commun, bien plus que de la pauvreté évidente du jeune ministre

du lieu, résolu à partager l'étroite existence de ses paroissiens tant qu'il ne pourrait parvenir à l'améliorer. En mettant le pied sur le seuil, et tandis qu'elle regardait autour d'elle ces lieux bien connus et qui lui semblaient cependant tout nouveaux, son mari se retourna vers elle :

« Salomé, dit-il à demi-voix et en lui prenant les mains : c'est ici notre poste de combat, au nom de Dieu et pour son service, qu'il nous donne la force de vivre comme de vaillants soldats de son amour! »

« Toujours soldat! » dit Mme Oberlin en souriant, car elle n'ignorait pas quel attrait aurait entraîné son mari vers l'état militaire, si une passion supérieure n'avait gagné son cœur au saint ministère, mais en parlant ainsi, gaiement, elle avait passé son bras sous celui de M. Oberlin, et, tous les deux, appuyés l'un sur l'autre, comme de fidèles compagnons d'armes, les yeux brillants et les mains jointes, consacrèrent silencieusement au Seigneur leurs forces et leur jeunesse dans le champ de travail dédaigné de tous. « La Providence t'y a amené, Fritz, dit Mme Oberlin, et tu m'y amènes à ton tour, que le chemin soit tracé devant nos pas! »

Il y avait matière à travailler dans cette région

des Vosges qu'on appelle le Ban-de-la-Roche, du nom du vieux château dont un pan de muraille en ruines domine encore la hauteur la plus escarpée ; les trois villages de la paroisse de Rothau, les cinq villages de la paroisse de Waldbach, un peu plus peuplés qu'ils ne l'étaient au commencement du siècle, étaient encore si pauvres et si sauvages que les habitants manquaient souvent des nécessités les plus ordinaires de l'existence; aussi n'était-ce pas sans une appréhension secrète que Jean-Frédéric Oberliny amenait sa jeune épouse, élevée jusqu'alors dans la grande ville de Strasbourg, au sein d'une société cultivée et polie, dans l'aisance modeste d'une bonne et ancienne famille : « Que va-t-elle devenir dans ce désert rude et misérable, pensait-il, et sa santé ne succombera-t-elle pas à la peine? » Le jeune homme ne pensait même pas qu'il était destiné à subir les mêmes difficultés et les mêmes épreuves; instinctivement, il comptait sur sa force physique et morale tandis qu'il trembla toujours pour la créature délicate qu'il avait associée à son existence : » Mon Dieu, ne me donne pour nourriture que des pelures de pommes de terre, mais laissemoi ma femme! » répétait-il souvent dans ses prières.

Le pasteur et sa femme étaient arrivés au presbytère un peu plus tôt que ne les attendait la servante, encore assez peu expérimentée, que leur avait laissée Mlle Oberlin, et le souper était loin d'être prêt lorsqu'ils sortirent tous deux du petit cabinet qui devait devenir le sanctuaire de leur vie commune; les yeux du jeune couple étaient encore remplis des larmes de leur pieuse émotion, et Salomé les essuyait de la main lorsqu'elle mit le pied dans la petite cuisine où la servante, rouge et troublée, soufflait frénétiquement son feu dans le vain espoir de hâter ses préparatifs. Mme Oberlin fit un pas en avant, attachant autour de sa taille élancée le tablier blanc qu'elle aperçut sur une chaise.

« Vous allez brûler ce pauvre poulet, dit-elle en riant et en reculant la broche qui tournait devant une flamme intense; et elle ajouta : nous avons grand'faim et nous nous contenterons pour ce soir des œufs et des pommes de terre que je vois là. Le poulet sera pour demain. ■

Tout en parlant, la jeune femme allait et venait dans la petite salle attenante à la cuisine, perfectionnant le couvert que la servante, Frenelle, avait dressé à sa façon, essuyant de son tablier les assiettes

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et les verres et surveillant en même temps du coin de l'œil les pommes de terre dans leur plat, les œufs cassés dans la poêle où ils allaient se transformer en omelette, si bien que M. Oberlin n'attendit pas longtemps dans le petit vestibule où il ouvrait les malles, avant d'entendre une voix douce qui disait : « Fritz, le souper est prêt! »

Tout modeste que fût le festin, le pasteur le savourait avec délices, car il lui semblait se nourrir d'espérance, de confiance, de zèle pieux pour Dieu et pour les hommes; il tenait au bout de sa fourchette d'acier une belle pomme de terre cuite sous la cendre quand il dit en riant :

« Voilà quarante ans que nos parents mangent des pommes de terre à Strasbourg et que tout le monde trouve ce mets délicieux, mais à Waldbach, si mes paroissiens savaient que pour le premier jour de notre entrée en ménage tu me régales de cette nourriture de cochons, ta réputation de maîtresse de maison serait bien compromise. Dans la plus pauvre chaumière, j'ai vu bien des fois mettre à la hâte un couvercle sur le plat posé sur la table au moment où j'entrais, et je savais bien alors que le plat contenait des pommes de terre : on avait honte d'en manger. »>

Mme Oberlin riait : « Oh! comme je me serais vite invitée moi-même à diner, si j'avais été le pasteur, disait-elle, et quel bon repas j'aurais fait de ces pauvres pommes de terre méprisées!

— C'est ce que j'ai fait une ou deux fois, repartit son mari, mais je te dirai en confidence que nos braves montagnardes ne savent ni bouillir ni rôtir; et que leurs pommes de terre n'étaient pas bien bonnes! J'ai un peu compris qu'elles fussent disposées à les laisser à leurs cochons !

— Oh! je leur donnerai des leçons! disait toujours la jeune femme en riant, et nous leur donnerons de meilleures espèces de pommes de terre! Tu verras comme les cultures du Ban-de-la-Roche deviendront célèbres! »

Le sang monta aux joues de M. Oberlin. Nul discours de sa femme n'eût pu lui faire plus de plaisir; déjà étroitement uni à la tâche que Dieu lui avait confiée sur cette terre, le bien de ses paroissiens, leurs progrès physiques et matériels, aussi bien que leur développement moral et religieux, avaient pris rang dans le cœur du pasteur bien avant ses intérêts personnels, et c'était la crainte de les voir dédaignés par la créature charmante, maintenant

assise à ses côtés, qui l'avait d'abord empêché de prétendre au bonheur de devenir son époux, et maintenant il avait cette joie de lui voir partager ses sentiments et son ambition généreuse pour cette rude population qu'elle connaissait à peine. Le cœur du jeune homme était gonflé de reconnaissance envers Dieu et d'amour pour sa jeune compagne, mais il dit seulement : « Xous nous lèverons de bonne heure demain, Salomé, je te montrerai le site que j'ai choisi pour la maison d'école ici et à Bellefosse, et nous irons ensuite à Fouday. »

Les maisons d'école ! Un nuage passa sur le beau front de Mme Oberlin : v Où prendras-tu l'argent nécessaire pour bâtir ces écoles dont tu parles si aisément, mon cher Fritz? demanda-t-elle; mais Fritz répondit sans se troubler :

— Dans la bourse du Seigneur, toujours ouverte à ceux qui se confient en lui! Ne sais-tu pas comment ma bonne mère s'inquiétait quand je suis arrivé ici, il y a un an : « Ce que tu vas entreprendre coûtera « beaucoup d'argent, et tu me dis que tu n'as que ce « qu'il te faut pour le vo}7age? » Alors je lui ai dit : « Je n'ai pas à m'en inquiéter : je suis un soldat. « Dieu m'ordonne par mes supérieurs de travailler

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« pour lui dans le pauvre Ban-de-la-Roche. » J'ai obéi, et suis tellement surchargé d'occupations que je n'ai pu penser à autre chose. J'en abandonne donc le soin à Celui que je sers. » Et le Maître qui guide les cœurs comme les sources des eaux arrangea si bien les choses qu'à mon départ, au grand étonnement de ma chère mère, je me trouvais possesseur de plusieurs écus de six livres.

— Et combien t'en reste-t-il de ces écus de six francs? demanda Mme Oberlin souriant. Mais le jeune pasteur faisait sauter dans sa main une bourse toute plate :

— Je n'ai rien du tout que ma confiance en Dieu jusqu'au jour où je toucherai mon traitement, mais cela ne m'empêchera pas de bâtir les maisons d'école pour mes pauvres petits enfants! »

Le ciel radieux au-dessus des montagnes semblait saluer le jeune couple le lendemain matin, lorsque, sortant avant six heures du petit presbytère, ils commencèrent à errer par les villages dépendant de la cure de Waldbach. De maison en maison, Oberlin racontait à sa femme les mœurs et le caractère de ceux qui les habitaient, l'initiant dès le début aux espérances et aux douleurs de la charge d'âmes. En

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revenant près de Waldbach, tous les deux affamés et accablés par la chaleur croissante, pour trouver leur lait et leurs pommes de terre, le pasteur s'arrêta devant une maison modeste, d'apparence assez propre :

« C'est là que vit mon brave Claude, dit-il, l'un de mes anciens, et mon soutien dans toute bonne entreprise. Celui-là n'a pas besoin que le pasteur excite son zèle; dès mon arrivée ici, il s'est tenu à ma main droite pour me soutenir et me conseiller. Je n'étais pas installé depuis un mois, et nous approchions de la fête de la Pentecôte, lorsqu il vint me trouver dans mon cabinet et me dit : « Voici venir la fête « et vous savez que c'est une occasion de désordre « et que les jeunes gens se croient alors tout « permis.... "Je me retournai avec étonnement, ce n'était pas ainsi que j'avais appris à envisager les solennités de l'Eglise ; il reprit : « Avant ce jour-là, cher pas- « teur, parlez un peu de l'enfer à nos gens, et chauffez- « leur la peinture de ce qui les attend s'ils continuent « à mal vivre!... »

Mme Oberlin regardait son mari :

« Et qu'as-tu répondu? dit-elle; ce n'est pas par la crainte de l'enfer que tu veux attirer les âmes au Seigneur?

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— Non, repartit le jeune pasteur, mais la crainte du Seigneur est la vraie sagesse, et l'intelligence consiste à se détourner du mal. La lutte avec le diable et le péché durera autant que nos vies, mais quand je suis arrivé ici, il semblait que le bien et le mal se disputassent visiblement les cames et les esprits du Ban-de-la-Roche; et la cause de Dieu avait perdu du terrain depuis que le bon père Stuber avait quitté ici le presbytère pour aller se reposer enfin à Strasbourg. »

Mme Oberlin souriait :

« Ah! il m'a raconté comment il t'avait trouvé, écrivant dans ta mansarde, avec des rideaux fabriqués de vieux journaux collés les uns aux autres, il s'est dit en entrant : « Voilà mon affaire, c'est du Ban-de- « la-Roche tout pur! »

— Il n'y a pas de rideaux au Ban-de-la-Roche, pas même en papier, car il n'y a pas de journaux, disait le pasteur, mais ce qui l'a séduit, c'est ma cuisine : « Qu'est-ce que cela? » a-t il demandé en touchant du doigt mon poêlon accroché au mur. Alors j'ai dit de l'air le plus grave que j'ai pu : « C'est ma cui- « sine; je dîne chez mes parents à midi et j'emporte « un morceau de pain. Le soir venu, je mets mon

« pain dans ce poêlon, j'y ajoute du sel et de l'eau, « et je place dessous ma lampe allumée , tout en « continuant de travailler; vers dix ou onze heures, « la faim se fait sentir, je mange la soupe qui se « trouve cuite, et certes elle me fait plus de plaisir « que les mets les plus délicieux n'en peuvent m donner aux riches!

— « Vous êtes l'homme que je cherche, me dit « alors M. Stuber, et celui qui me doit remplacer « dans la paroisse où j'ai usé mes forces et la vie de « celles qui m'étaient plus chères que moi-même... », ajouta-t-il plus bas, et j'ai vu ses yeux se remplir de larmes.... Il a enterré à Waldbach sa première femme et sa fille aînée !

— Et c'est le besoin extrême de ces pauvres gens qui t'a séduit, je pense? » demanda Mme Oberlin, qui attirait son mari dans la petite salle du presbytère où était servi leur modeste repas.

« Leur nécessité et la volonté de Dieu ! repartit Oberlin, car tu sais que j'allais devenir aumônier d'un régiment quand la place s'est trouvée prise par un autre, mais je m'étais promis de déblayer le terrain du Ban-de- la- Roche, avant d'y amener une aide semblable à moi, plus délicate que moi,

comme avait fait M. Stuber, et me voilà, au bout d'un an, en face de toi, sans avoir achevé mon oeuvre préparatoire — C'est toi qui l'as voulu... et Dieu aussi », ajouta-t-il doucement, car il pensait à la voix intérieure qui lui avait dit tant de fois comme inspiration divine : « Epouse ta cousine! Demande ta cousine ! »

« Nous achèverons ensemble tes préparatifs pour recevoir ta cousine! riposta Mme Oberlin d'un ton malin, puis elle reprit : Eh bien! obéis-tu à Claude, et l'enfer fut-il le sujet de ton sermon de Pentecôte?

— Oui, et comme j'étais personnellement pénétré des réflexions que j'avais faites pendant la semaine, je comptais faire beaucoup d'effet sur eux en insistant sur l'éternité des peines qu'ils encouraient; la journée s'était passée assez tranquillement, mais les garçons avaient ici une coutume affreuse qui s'en va diminuant d'année en année, mais dont tu trouveras encore quelques traces. Pendant la nuit du samedi au dimanche et du dimanche au lundi, ils couraient tout le pays, de montagne en montagne, poussant des cris et des hurlements si abominables qu'il semblait que toute la horde des démons d'enfer

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fût déchaînée contre le Ban-de-la-Rochc. Plus d'une fois j'avais pris mon cheval, courant après eux, de vallon en vallon, et cherchant à leur persuader de rentrer chez eux et d'aller se coucher. Je ne les brusquais jamais, car le fond du caractère de mes chers paroissiens est resté français, et, comme tel, demande à être traité avec des égards et une générosité à laquelle ils sont très sensibles.

— Est-ce qu'on entend ces cris-là du presbytère ? demanda Mme Oberlin, qui sentait un petit frisson parcourir ses épaules.

— Parfois, mais ils ne crient plus guère, depuis... non pas depuis mon sermon de Pentecôte, jamais ils n'avaient hurlé plus fort que cette nuit-là, mais, quelque temps après, j'entendis dire qu'ils avaient comploté entre eux de me plonger dans une des auges qui abondent dans les pâturages, la première fois que j'irais après eux. Alors le dimanche suivant, je dis en chaire : « Mes chers amis, j'ai appris « que vous aviez envie de me tremper dans une « auge, mais vous ne connaissez pas mon cheval, si « vous croyez qu'il vous laissera me saisir sur son « dos. Savez- vous ce que je ferai? Pour vous rendre « la chose plus facile, je laisserai mon cheval chez

« moi, la première fois que vous m'obligerez de « courir après vous; alors vous aurez gagné, car « vous savez bien que je n'arpente pas les chemins « aussi vite que vous. » Ainsi fis-je le samedi suivant; mais ceux que je rencontrais par les montagnes cessaient de crier; avant minuit chacun était rentré, et, depuis lors, personne ne va plus loin que les cabarets du voisinage et je ne les entends presque jamais crier.

— Et tu n'as plus prêché sur l'enfer? insista Mme Oberlin.

— ■ Si fait, mais d'une manière qu'ils comprenaient mieux. Je leur ai dit : « Vous croyez que Dieu est trop « bon pour punir éternellement ses créatures, même « lorsqu'elles lui ont désobéi et l'ont offensé tous les « jours de leur vie! Soit, mais ilfaudra bien arriver une « fois à obéir ou à être châtiés de votre désobéissance ; « tout père de famille sait cela! Eh bien, admettons « que vous ne deviez pas brûler toute l'éternité, mais «seulement pendant quelques milliers d'années, je « vous conseille d'essayer un peu de vous accou- « tumer à ce que vous souffrirez certainement un « jour : vous pouvez vous passer de votre petit doigt « et continuer de travailler ; faites donc l'expérience du

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« feu sur la première phalange de votre petit doigt; « quand elle sera brûlée, vous passerez à la seconde. »

Mme Oberlin ne pouvait s'empêcher de sourire à l'ingénieux raisonnement du pasteur. Celui-ci reprit :

« Ils étaient tous honteux et je leur voyais baisser les yeux. Depuis ce temps, si je rencontre des gens ivres par la rue ou à la porte de l'auberge, ceux qui en prennent le chemin, je n'ai qu'à leur montrer le bout de mon petit doigt, ils comprennent de suite, et j'en ai vu plus d'un se lever de sa place, payer son écot et quitter l'auberge sans rien dire. »

Sa femme, au contraire, le regardait en face, le visage rayonnant d'une joie céleste. Jamais elle n'avait mieux compris les trésors du cœur et de l'intelligence de celui auquel elle avait uni sa vie pour le service de Dieu dans cette pauvre région, déshéritée de la nature et si souvent ravagée par les guerres comme par l'épidémie que la population allait toujours en diminuant. Au commencement du siècle, il n'y avait plus que quatre habitants à Sallbach, neuf à Fouday, neuf à Waldbach et neuf à Belmont. Cinquante ans auparavant, une seule femme veuve vivait à Fouday avec un enfant âgé de sept ans, elle fauchait trois fois par an les prés qui environnaient

les maisons désertes Ja village, y mettant ensuite le feu pour empêcher les serpents de se multiplier à l'excès. Les yeux de Mme Oberlin, accoutumés aux grands et beaux villages de la plaine d'Alsace autour de Strasbourg, erraient avec étonnement sur les petits et pauvres hameaux parsemés dans le district du Ban-de-la-Roche, mais elle fut bien surprise de l'accent d'indignation de son mari lorsqu'elle lui communiqua cette remarque :

« Comment peux-tu dire cela, ma chère? s'écria-, t-il, les enfants se sont multiplies ici comme ceux d'Israël en Egypte! Ma paroisse compte maintenant plus de deux mille âmes !

— Allons donc voir quelques-uns de ceux auxquels appartiennent ces âmes! » dit en riant Mme Oberlin, qui s'acclimatait chaque jour davantage dans la région agreste et pauvre où devait se passer sa vie.

Mais M. Oberlin paraissait hésitant. « Je ne sais si Malten consentirait à te porter, dit-il, la bête est bonne et sage entre mes mains, et je lui ai fait exécuter des sauts dignes d'un cirque, mais est-elle assez douce pour que je puisse lui confier mon trésor, c'est là ce que je me demande? Les chemins

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sont partout presque impraticables à une demi-lieue du village. »

Mme Oberlin se remit à rire :

<• Je l'ai bien remarqué, dit-elle, et aussi le soin avec lequel tu m'écartais des fondrières et des précipices; mais un grand nombre d'hommes et de femmes circulent chaque jour par ces chemins impraticables, je ne suis pas plus lourde qu'eux et, grâce à Dieu, j'ai l'usage de tous mes membres, je m'habituerai à grimper sur les rochers à pic et à traverser les rivières sur un simple tronc d'arbre. C'est une affaire de volonté et de pratique, je suis bien sûre d'avoir l'une et, avec le temps, j'acquerrai l'autre.

— Avec le temps et l'aide de Dieu, je te ferai des chemins où tu pourras te promener en carrosse, repartit le jeune pasteur, le Ban-de-la-Roche ne sera jamais civilisé tant que les communications avec les humains resteront aussi difficiles.

— Les humains ! Les gens du Ban-de-la-Roche ne sont-ils pas des humains?

— Ah! repartit son mari riant comme elle, tu ne vois pas que dans ma pensée l'humanité se sépare en deux classes : les Ban-de-la-Rochais, qui passent

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pour moi avant tous les autres, et puis le reste du genre humain dont je ne m'inquiète guère!

— Pas môme de mon oncle et de ma tante, de tes frères et de tes sœurs ? » insistait Salomé Oberlin avec une douce taquinerie.

Les larmes rapides montèrent aux yeux du pasteur :

« Mon père et ma mère, s'écria-t-il, mais je leur dois tout, la vie physique et la vie morale; ma bonne mère m'a amené aux pieds de mon Dieu; mon père qui a eu tant de peine à élever ses neuf enfants, et quand on semblait le plaindre de sa maison pleine, il se mettait en colère, en répondant : «Je « n'en voudrais pas un de moins, ils sont tous obéis- « sants et bons ! Si la mort s'avisait de se présenter « chez moi, je lui jetterais mon bonnet à la tête (et « il le jetait en effet contre la porte) en lui disant : « Insolente, qui t'a fait croire que j'en avais un de « trop? »> Comment peux-tu supposer que les miens ne me soient pas chers par-dessus tout, toi exceptée, qui es la mienne par excellence! »

Mme Oberlin faisait de grands efforts pour conserver son sérieux :

« Je ne savais pas Ils ne sont pas du Ban-de-la-

Roche !

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— Ils sont de tous les lieux où vivent et travaillent leurs enfants! » s'écria le jeune pasteur avec une émotion croissante, qui semblait étonner un peu sa femme, mais il se reprit, cherchant à se contenir, et murmura tout bas : « Pauvre chère! elle ne sait pas encore ce qu'est le cœur d'une mère, et il y a si longtemps qu'elle est orpheline! »

Un cri s'élevait par le village : « Il faut conduire de la gueuse (minerai) à Rothau! » Et de toutes les pauvres maisons sortaient ceux des hommes qui n'étaient pas employés aux hauts-fourneaux de Waldbach. Les habitants étaient asservis à de fréquentes corvées pour le transport du charbon et du minerai, leurs forces et celles de leurs pauvres attelages suffisaient à peine à ces rudes transports. Le pasteur considérait avec tristesse les chars qui commençaient à se mettre en mouvement.

« Vois, dit-il à sa jeune femme, qui ne le quittait pas plus que son ombre, il faut deux hommes pour tenir chaque voiture afin de l'empêcher de verser.

— Eh! que c'est drôle! s'écria Mme Oberlin, qui suivait de l'œil tous les mouvements des charretiers et des chevaux. Les roues des chars sont à droite

d'un pied plus bas qu'à gauche! Comment les attelages peuvent-ils tirer ainsi?

— Ah! c'est que le chemin suit la pente de la montagne; il a été primitivement mal dressé et mal entretenu par la suite. Le sentier ne vaut pas mieux, il y a d'endroits en endroits des marécages qu'il faut traverser sur les pointes du rocher qui perce par-ci par-là, pour se dresser ensuite en masses abruptes, sur lesquelles on est réduit à grimper. Décidément, la première chose à faire est un chemin praticable de Waldbach à Rothau. »

Mme Oberlin se prit à rire :

« Que de premières choses! mon pauvre Fritz : l'école, les écoles, les chemins, les conductrices pour les petits enfants! Et tant d'autres besoins, tant d'autres ambitions avec quatre écus en poche !

— Avec Dieu dans le ciel et de bons amis sur la terre! repartit imperturbablement le jeune pasteur, qui suivait toujours des yeux les chars de ses paroissiens, cahotés dans le mauvais chemin. Il y a eu un temps où ces pauvres gens ne vivaient que d'herbes des champs, cuites à l'eau et au sel, avec les pommes et les poires sauvages de la forêt; la bonté de Dieu leur a maintenant donné les pommes de terre; il

leur accordera de même tout ce dont ils ont besoin. Il s'agit d'abord de les débarrasser des dettes héritées des ancêtres, du sergent exploiteur, des ramas» seurs d'argent qui roulent toujours par le pays en criant : « Payez! payez! » Ces gens-là tondraient sur un œuf! Ce qu'il nous faudrait c'est un seigneur s'intéressant vraiment à ce pauvre Ban-de-la-Roche et habitant les environs : M. d'Argenson est trop loin et ne connaît pas nos montagnes. Allons voir la veuve Reuss, Claude m'a dit qu'elle était malade! »

Les jeunes gens entrèrent doucement dans une chaumière un peu isolée, dont les abords semblaient indiquer l'absence de tout soin. La veuve était assise auprès d'un petit feu de tourbe, enveloppée d'un vieux sac qui couvrait à peine ses épaules amaigries. Elle rougit et voulut se lever en voyant entrer le pasteur; celui-ci la retint d'un signe sur sa chaise :

« Ne bougez pas, madame Reuss », dit-il. avec cette politesse cordiale dont il ne se départait jamais à l'égard des plus pauvres parmi ses paroissiens, « je vous amène ma femme, qui a bien envie de faire votre connaissance. »

Et entraînant peu à peu dans la conversation

3o GRANDS SERVITEURS

Mme Oberlin qui comprenait mal et parlait à peine le patois du pays, il consola, fortifia et ranima le cœur abattu de la pauvre veuve, finissant sa visite pastorale par quelques mots de prière au Père céleste de tous. En se relevant après la prière. Mme Oberlin s'étonnait de voir son mari hésitant et rougissant; il avait enfoncé deux doigts dans la poche de son gilet : « Est-ce que j'ose...? » dit-il enfin, en glissant une pièce de monnaie dans la main de la veuve.

Celle-ci se leva, chancelant de faiblesse, et joignant ses mains tremblantes sur celles du pasteur :

« Ah! dit-elle, Dieu ne m'a pas oubliée! Voilà de quoi acheter du pain pendant une semaine! Depuis que je suis malade, mon estomac ne peut plus supporter les pommes de terre, et je m'en allais mourir de faim. »

Le pasteur et sa femme se dérobèrent aux transports de la pauvre veuve, et, en sortant, Mme Oberlin dit à son mari :

« Que lui as-tu donc donné pour exciter une telle reconnaissance?

— Un sou! » repartit-il.

Un sou ! Mme Oberlin apprenait chaque jour à

mieux mesurer l'extrême misère de ceux qui l'entouraient; son mari reprit :

« Qu'aurais-tu dit, si tu avais vu la pauvre Catherine Schwingen, ce matin, avant que tu fusses levée? Je passais près de son petit verger, en face de ses pommiers rachitiques; elle fouillait la terre avec son couteau. Elle s'aperçut que je la regardais, et me tendant une petite racine à la pointe de son outil improvisé : « Voici mon maître, monsieur le pas- « teur », dit-elle en riant, et comme je ne comprenais pas, elle continua : « Oui, j'ai mangé toutes les « herbes des champs et toutes les racines de la terre « pour soutenir ma misérable vie; j'en ai fait cuire « pour les six enfants que j'ai élevés, mais il y a « cette racine-là que je trouve souvent, je voudrais « la manger comme les autres, mais voilà, je n'ai « jamais pu l'avaler, mon estomac se révolte, c'est « pourquoi je l'appelle : Mon maître, je n'en sais « pas le nom. »

Mme Obcrlin ouvrait de grands yeux épouvantés : « Mais n'est-ce pas horriblement dangereux, Fritz? Les pauvres gens pourraient s'empoisonner en mangeant à l'aventure tous les végétaux qu'ils rencontrent !

— C'est ce qui est arrivé dans la grande famine qui suivit l'hiver de 1709. Plusieurs montagnards moururent après avoir mangé une certaine plante dont on n'a jamais pu reconnaître la nature d'après la description des survivants.

— Après tout, mon cher Fritz, s'écria Salomé, je crois que ce qu'il y a encore de plus pressé à faire, c'est de donner à manger à ces pauvres gens !

— Ou de les mettre en état de gagner leur vie, chère ! reprit son mari, car nous leur donnerions à tous du pain pendant une semaine, ce qui ne serait pas encore énorme, au compte de Mme Reuss, qu'ils se trouveraient la semaine suivante dans le même état de misère. Je tiens à mon idée, la route de Waldbach à Rothau, pour faciliter le commerce, et l'école en face du presbytère, pour le pain de l'esprit, je me chargerai de construire l'une et nous arriverons à trouver l'argent pour l'autre.

— Alors mettons-nous tout de suite à mendier, mon cher Fritz ! » dit gaiement Mme Oberlin en faisant le geste de décrocher un bissac à la muraille, et son mari ne dit pas non.

Ce soir-là, au lieu de prendre matériellement la besace du mendiant, M. Oberlin veilla bien avant

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dans la nuit pour écrire une foule de lettres que devait emporter le lendemain un de ses paroissiens se rendant pour affaires à Strasbourg. L'une d'elles était adressée à M. le pasteur Stuber, son prédécesseur au Ban-de-la-Roche, tendrement attaché à son ancienne cure. Il avait écrit au commencement de l'année à son jeune successeur aux prises avec les difficultés qui avaient peu à peu ruiné sa santé : • « Si l'on pouvait parvenir à faire suivre aux enfants l'école sans interruption, on aurait obtenu un grand avantage, mais tant qu'il n'y aura pas de maison d'école, tout ce qu'on fera pécuniairement ne profitera qu'au maître d'école. Inventons donc quelque moyen pour que les enfants et même les parents qui sont jaloux du sort fait aux instituteurs, y trouvent aussi leur profit. Tâchons de les aider à payer leur quote-part pour l'école, ce qui est pour eux une véritable dépense. Je proposerais d'accorder deux sous à la fin du mois à l'enfant qui n'aurait pas manqué une seule fois d'aller à l'école. Je sais bien que cela pourrait aller à d'assez fortes sommes, mais si l'idée vous convient et que vous désiriez la voir réalisée, j'aviserai aux moyens nécessaires pour que nous

puissions en faire l'essai pendant un ou deux ans.

« Encore un projet. Etablissons dans chaque village

une maîtresse pour le tricotage et payons-la en raison

du nombre de bas qu'auront tricotés ses élèves. »

L'ambition du jeune pasteur était plus impatiente que celle du vétéran, elle allait tout droit à la construction de l'école dont il avait déjà acheté le terrain et préparé le plan. Pressé par lui, M. Stuber, maintenant l'un des pasteurs de l'église Saint-Thomas, alla trouver M. de Regemorte, prévôt du Bande-la-Roche, au nom de M. d'Argenson.

« Votre Excellence voudrait-elle nous donner le bois nécessaire pour la construction de l'école de Waldbach ? demanda-t-il sur-le-champ et d'entrée de jeu.

— Non, repartit sèchement M. de Regemorte, aussitôt sur la défensive.

— Alors Votre Excellence ne m'interdira pas de demander des secours à quelques personnes charitables?

— Je ne puis ni ne veux vous en empêcher.

— Fort bien, reprit M. Stuber; comme Son Excellence est connue pour sa bienfaisance, je vais com-

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mencer par Eile. » Et il tendait son chapeau comme un mendiant de profession.

Le prévôt se mit à rire et accorda le bois nécessaire pour l'école.

Xous avons le bois de construction, grâce à notre père Stuber. dit un matin le jeune pasteur du Ban-de-la-Roche à sa femme, ouvrant toutes les lettres qui venaient de Strasbourg. La pierre ne manquant pas ici, nous pouvons mettre la main à l'œuvre.

— Fais attention à tes paroissiens avant de commencer », repartit Mme Oberlin, qui commençait à bien connaître ceux qui l'entouraient immédiatement; ils ont renoncé à tremper leur pasteur dans les auges, mais ils trouvent toujours qu'il a trop de feu et c'est la peur qui les prend d'être chargés de la construction de l'école.

— Ah! marmotta Oberlin tout en continuant de lire sa correspondance, je pourrai les rassurer làdessus, car je sais bien qui fera les frais de cette maison d'école... » Mais il ne tarda pas à se convaincre que Mme Oberlin ne s'était pas trompée, l'inquiétude était dans toutes les maisons.

t. Ah ! se dit le pasteur en arpentant la longue rue du village, il ne sera pas dit que lorsque le Seigneur

met au cœur de toutes les personnes charitables de Strasbourg d'aider le Ban-de-la-Roche, ceux de Waldbach, par pure bêtise et Lâcheté, iront mettre obstacle à ses intentions de miséricorde. Je sais ce que je ferai! m

Et, rentrant chez lui, il écrivit :

« Nous soussignés, l'ancien ministre de la paroisse de Waldbach et le ministre actuel, assurons avoir trouvé, pour la reconstruction nécessaire et l'agrandissement de l'école de Waldbach, par la. charité de quelques bienfaiteurs, les fonds suffisants qui nous permettent de nous engager envers ladite paroisse et particulièrement envers la communauté de Waldbach, à entreprendre ladite reconstruction sans qu'il en coûte rien aux habitants ni en argent ni en corvées. »

Et il envoya cet engagement à Stuber qui signa résolument; un mois plus tard, les murs de l'école commençaient à s'élever en face du presbytère; et il n'y avait pas un an que le jeune pasteur avait amené sa fiancée sur le terrain qu'il venait d'acquérir lorsque la maison d'école fut bénie par le pasteur Stuber,

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en présence du jeune couple ému et reconnaissant. Toute la paroisse était là et plus d'un pensait déjà :

« Nous ne ferons pas tant de façons lorsqu'il s'agira de bâtir une école à Bellefosse ou à Belmont! »

C'est que depuis un an l'action commune de M. et de Mme Oberlin s'exerçait dans la paroisse rude et pauvre avec une constance et une adroite habileté qui attiraient et persuadaient les plus rebelles. Les chemins ruraux avaient tous été réparés de la main des habitants eux-mêmes, souvent assistés par leur pasteur, la pioche sur l'épaule, à la tête des escouades de riverains, auxquels il avait persuadé de rétablir la voie de communication peu à peu et d'année en année rétrécie par leurs empiétements cupides. Maintenant la route de Waldbach à Rothau était construite, et les outils achetés par le pasteur reposaient la nuit dans une petite cahute construite au bord de la chaussée. L'ordre et l'économie régnaient comme la libéralité partout où le pasteur mettait la main.

Sa femme n'était pas restée oisive. Sa pauvre maison était toujours sujette aux courses répétées des rats et aux invasions subites de la pluie ou de la neige, grand ennui pour une ménagère attentive et soigneuse, mais elle avait le cœur assez bien placé pour com-

prendre le désintéressement de son mari, résolu de servir toujours et partout ses paroissiens avant de penser à lui-même. Son état de santé la rendait languissante parfois, mais avant le jour où elle tint dans ses bras son fils premier-né, elle avait pourvu à la bonne éducation, à la santé, à la vie même des petits enfants de Waldbach.

Depuis qu'elle avait l'espoir d'être mère, Salomé Oberlin éprouvait une inquiétude et une compassion profonde en contemplant de sa fenêtre, en rencontrant dans ses promenades les petits êtres en bas cage qui pullulaient dans le village, abandonnés nécessairement au milieu du jour par les mères occupées à d'autres travaux, trop jeunes et trop nombreux pour être admis à l'école, où ils auraient entravé l'éducation de leurs aines. « Il nous faudrait une mère temporaire pour tous ces pauvres petits! » disait-elle souvent à son mari, qui répondait : « Oui, les conductrices que rêvait notre père Stuber, mais où la trouver, cette mère temporaire? » Mme Oberlin avait essayé de réunir autour d'elle les pauvres petits abandonnés, mais sa santé menaçait de succomber à la tâche; Oberlin y pensait sans cesse.

Un matin, l'hiver précoce et rude des montagnes

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s'avançait à grands pas; le pasteur entra tout courant dans la petite salle remplie de marmots que Mme Oberlin s'efforçait d'amuser et même d'instruire : « Je m'en vais à Belmont, dit-il, et j'espère t'en ramener un trésor ! »

11 n'en dit pas davantage aux petites oreilles tendues autour de lui et Mme Oberlin attendit jusqu'à l'heure du souper, mais lorsqu'il rentra, le visage rougi par le vent de la montagne, une bouffée d'air froid pénétrant avec lui dans la petite salle, il était accompagné par une jeune fille de bonne mine; simple et de modeste apparence, qu'il présenta de suite à sa femme : « Voilà ta première conductrice et soif ouvrage », dit-il, en jetant sur les genoux de Mme Oberlin un bas artistement tricoté.

Salomé Oberlin ouvrait de grands yeux étonnés tout en regardant alternativement le bas tricoté et la jeune fille muette devant elle. Son mari reprit :

« C'est Sara Banzet, de Belmont, elle a servi chez mon prédécesseur, dont les filles lui ont appris à tricoter. Maintenant qu'elle est rentrée chez son père, elle enseignait sa science aux petites filles de ses voisins. C'est en entendant l'un d'eux se vanter de n'avoir plus de chaussettes à acheter que j'ai fait des ques-

tions : Ah! oui, a dit l'homme, c'est une bonne et une brave, cette Sara Banzet; elle voudrait faire ce qu'elle peut pour les autres, mais le père Banzet n'est pas commode; sa femme et ses filles travaillent comme des chevaux, et il reproche à Sara le temps qu'elle passe à faire tricoter les petites filles.

«Tout ce qu'il disait me confirmait dans ma pensée de partir pour Belmont; j'ai vu le père Banzet, je l'ai satisfait, car sa fille Suzanne a vingt ans et ne lui coûtera plus rien. Elle va être conductrice à Waldbach. »

Mme Oberlin se releva d'un seul bond :

« Ah! quel fardeau tu m'enlèves du cœur! s'écriat-elle. Je suis trop souffrante pour faire ce que je voudrais avec les enfants, et ces soins imparfaits euxmêmes, je serai bientôt obligée d'y renoncer, . . . ajoutât-elle en rougissant,... mais tout sera bien puisque vous êtes là. » Et elle tendit la main à Sara Banzet.

« Je ne sais pas... si je pourrai,... je suis si ignorante », balbutiait la jeune fille.

Mais le pasteur lui imposa silence :

«Je ne vousdemande pasbeaucoup descience, dit-il, vous aimez les enfants et vous ferez ce que je vous dirai. »

Un vaste hangar, à côté de la maison pastorale, fut bientôt fermé par des planches, un beau poêle

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installé au milieu, et acquisition faite à Strasbourg d'une provision de laine et d'aiguilles à tricoter. Toutes les petites filles en âge de former une maille, et même quelques petits garçons furent munis d'une jarretière commencée par la bonne Sara, qui allait de l'un à l'autre avec une inépuisable patience, relevant les mailles tombées, défaisant les nœuds de la laine et rattachant les brins rompus tout en parlant, en racontant des histoires, en chantant de beaux cantiques pour amuser les enfants plus jeunes, assis sur de petits tabourets autour de la salle improvisée. Parfois les petits étaient réunis autour du poêle, se chauffant les pieds, riant et plaisantant entre eux; ils étaient aussi occupés à déchirer les vieux papiers que le pasteur quêtait dans tout le village, comme les vieux souliers hors d'usage. Les grands seuls pouvaient déchiqueter le cuir, et ils s'en acquittaient gaiement lorsque la maîtresse leur permettait de quitter un instant leur tricot. Tous les soirs, les fragments de papier, ies morceaux de cuir étaient réunis dans un panier qu'on allait vider dans la cour du presbytère sur un tas de fumier, constamment arrosé par l'évier de la petite cuisine. Les entants s'acquittaient de cette tâche avec d'autant

plus de plaisir que le pasteur leur payait généreusement ce petit travail. Plusieurs, des plus intelligents, avaient ajouté au papier et aux souliers hors d'usage le commerce des vieux chiffons.

« Vous avez eu, pour toutes sortes de raisons, une bien bonne idée en défendant qu'on parlât patois dans les petites écoles, disait Mme Oberlin à son mari, comme elle passait lentement appuyée sur son bras devant le hangar, converti en salle ou poêle à tricoter. D'abord cela répandra la connaissance du français à la place de cet affreux jargon, incompréhensible.... »

Oberlin se mit à rire :

'< Ils s'entendent entre eux très bien, je t'assure! dit-il.

— Je ne dis pas, et Salomé riait aussi, mais enfin ce n'est pas une langue; et puis, en attendant, le résultat est que les enfants ne sont pas bavards. Quelle débâcle de paroles doit éclater quand ils rentrent chez leurs parents et qu'ils retrouvent librement leur patois!

— C'est vrai, mais ils y mêlent déjà bien des mots français qui prendront bientôt complètement le dessus. Ils apportent aussi dans les maisons toutes sortes

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d'idées nouvelles. Les images de l'histoire sainte, les figures des animaux, des insectes, des plantes, dont la bonté de mon cher père m'a permis de décorer les parois de la salle, leur apprennent bien des choses sans aucun effort; ils reconnaissent déjà les fleurs et les apportent a Sara qui leur enseigne les noms.

— Et d'où les sait-elle, cette brave Sara?

— Elle les apprend elle-même sur les images et les répète aux enfants. Elle commence à être très forte sur les cartes de géographie simples qui faisaient partie de l'envoi de mon père.

— Si tu savais comme je rends grâces à Dieu le matin quand je suis dans mon lit sans dormir, et que je pense à tous ces pauvres petits que les mères étaient obligées de laisser dehors dans la rue, ou d'enfermer dans les maisons, pendant qu'elles vont à l'ouvrage ! Il me semble que Dieu bénit d'avance notre enfant maintenant que je sens tous ces êtres innocents et impuissants réunis autour de cette bonne Sara, apprenant à travailler et en même temps à aimer et à servir Dieu.

— Oui, répondit Oberlin, et j'admire toujours comment la foi et la piété élèvent le cœur et développent l'esprit une lois que l'amour du Seigneur

s'est emparé de l'âme. Hier, je passais près du hangar et j'entendais Sara qui parlait à un voyageur venu le matin chez moi à travers la montagne pour m'offrir d'acheter du vin. Il avait l'air de se moquer et demandait ce qu'on pouvait faire de tout ce troupeau d'enfants en haillons, qui le regardaient de tous leurs yeux, j'en suis bien assuré!

— Et que disait Sara? Qu'elle leur apprenait à tricoter et à déchirer des chiffons pour faire plaisir à monsieur le pasteur qui avait de singulières idées?

— Point du tout. La voix de Sara était devenue si grave que je la reconnaissais à peine. D'ordinaire elle parle comme une colombe qui roucoule. Je ne sais pas ce qu'elle avait dit au début de la conversation, mais j'ai entendu qu'elle répondait : On tâche d'apprendre aux enfants la présence de Dieu en tous temps et en tous lieux, on les exhorte à s'en souvenir dans tout ce qu'ils font et partout où ils se trouvent; on leur explique ce qui plaît à ce bon Dieu qui sait tout et aussi ce qui lui déplaît; on tâche de leur donner de l'horreur pour le mensonge, le jurement, la désobéissance, le manque de respect pour les pauvres, la malpropreté, la paresse,... et puis on tâche de leur donner une idée de la prière du cœur, en priant avec

eux à genoux de manière qu'ils puissent comprendre. »

Mme Oberlin écoutait en silence, et de douces larmes remplissaient ses beaux veux bleus. Pour elle comme pour son mari, aucune joie terrestre n'égalait celle d'une noble admiration pour le bien et quel bonheur suprême lorsque ce sentiment était excité par quelque habitant de leur cher Ban-de-la-Roche! Elle reprit bientôt :

« Bonne Sara! Elle ne disait pas : Je, ni moi, ces mots dont tant de gens ont la bouche pleine! J'ai souvent, en effet, remarqué qu'elle se réfugiait toujours derrière le modeste on, comme si elle faisait partie d'une armée de conductrices des écoles, au lieu d'être toute seule de son espèce!

— C'est un auxiliaire prophétique, ma chère, et le pasteur commençait à marcher de long en large dans la petite chambre comme il avait coutume de faire lorsque ses pensées ou ses espérances charitables agitaient trop fortement son âme pour permettre le repos à son corps. Je veux des conductrices dans tous les villages, à Bellefosse, à Belmont, à Fouday, à Waldbach... J'ai même idée d'en envoyer en mission jusqu'à Rothau.... Cela donnera des idées à mon bon

collègue Bachel; quand il en aura goûté, il ne pourra plus s'en passer. Ce sont les vrais vicaires du pasteur.

— Je devrais être ton vicaire! soupira Mme Oberlin, mais son mari ne lui permettait jamais de se reprocher l'oisiveté comparative à Inquelle l'obligeait alors l'état de sa santé. De ton canapé tu fais plus pour le Ban-de-la-Roche que moi avec mes longues jambes! avait-il coutume de dire, car tu exhortes, tu consoles, tu sympathises et surtout tu pries! »

La jeune femme secouait la tête; elle regrettait l'activité passée.

« Cela reviendra, ma chère, cela reviendra ! » répétait Fritz Oberlin.

Le jour vint où Salomé fut obligée de prendre le chemin de Strasbourg, aucun secours médical n'existant dans la paroisse de Waldbach. Le pasteur avait naguère rempli pendant quelque temps l'office de précepteur chez un chirurgien en renom, et il avait acquis les premières notions des soins à donner dans les accidents; il savait saigner, poser un bandage, mais il se reprochait chaque jour de ne s'être pas davantage occupé de médecine : « Mon goût pour les choses militaires m'a longtemps tourné la tête,

pensait-il, je ne rêvais qu'à tuer au lieu de chercher à guérir. Heureusement, Dieu m'a arrêté en route pour m'enrôler à son service direct. Que de bien je pourrais faire si j'étais un peu médecin! Il me faudra faire étudier un enfant du village! Mais c'est que cela est cher! Que de choses ce mot doit arrêter! Enfin Dieu m'ouvrira le chemin! »

Emmanuel-Frédéric Oberlin naquit à Strasbourg, chez une parente de sa mère, la veille de Noël 1769; quelques jours après lui avoir donné le premier baiser paternel, Oberlin fut obligé de retourner au Bande-la-Roche, où de nombreux travaux réclamaient sa présence. Les habitants étaient revenus de leurs égoïstes inquiétudes au sujet des charges que pourrait leur imposer le zèle du pasteur, et l'école en construction à Bellefosse s'élevait en grande partie aux frais de la population ; les cinq villages de la paroisse rivalisaient maintenant de zèle pour apporter le bois et la pierre, comme pour consacrer des journées aux terrassements et aux travaux de métiers. On n'était pas bien habile et le pasteur avait souvent son habit bas, le rabot ou la truelle à la main : « Je ferai apprendre tous les métiers à ces petits », pensait-il en regardant du côté de la salle d'asile.

Mais en l'absence de Mme Oberlin, le pauvre pasteur rentrait à peine à la maison, il ne mangeait jamais assis à table, « comme un chrétien », grommelait sa servante ; il emportait son pain et son fromage de village en village et de vallon en vallon, acceptant un verre de lait là où il se trouvait. « Il me faut améliorer la race des bestiaux », pcnsait-il, lors qu'il s'enquéraitdela qualité des petites vaches laitières, malingres et mal soignées dans leurs infectes étables, et il rêvait déjà à l'acquisition d'un beau taureau.

Tout à coup le sentiment de son isolement et celui d'une constante inquiétude qui secrètement le dévorait sur le compte de sa femme bien-aimée traversaient son cœur comme un dard. Lorsqu'il rentrait chez lui, au lieu de se reposer, il se jetait à genoux, priant Dieu pour celle qui faisait le charme de sa vie. En revenant au presbytère après ses premières couches, Mme Oberlin, faible encore, mettait en ordre « de femme » le cabinet de son mari qu'il arrangeait soigneusement à sa manière pendant l'absence de la reine du lieu. Comme elle secouait le tapis vert de la table, un papier chiffonné tomba à ses pieds. Elle le ramassa et lut ce qui suit, écrit une quinzaine de jours auparavant par son mari :

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10 janvier 1770.

« Ah! Seigneur Jésus, que cette semaine est d'une longueur effroyable! Je devrais me résigner, je devrais remercier le bon Dieu de ce qu'il m'est permis de chercher ma chère femme la semaine prochaine, et cependant je n'ai pas un moment de tranquillité, sans savoir d'où me vient cette inquiétude. C'est en vain que je demande à mon cœur ce qu'il me veut, il ne me répond pas; je lui dis qu'il doit s'en rapporter à la volonté clémente de Dieu, qui jusqu'ici nous a traités avec tant de tendresse; je lui dis que c'est une offense condamnable envers Dieu d'avoir un désir aussi ardent après un être humain, quelque aimable qu'il soit, que si l'on ne veut pas se rendre coupable d'idolâtrie, il faut porter vers Dieu ses affections et ses penchants les plus vifs... Voilà ce que j'ai dit entre autres à ce cœur inquiet, mais sans que cela ait pu lui donner la moindre tranquillité; il me répond : Je sais tout cela et aussi j'implore Dieu constamment pour qu'il fasse en sorte que je le choisisse pour premier et principal objet de mon amour; mais d'où me vient cette inquiétude croissante? Ah! mon Dieu, quels sont tes desseins? Quelles que

soient mes occupations, quelque chose que j'entreprenne, que je lise, que je prie, que je soupire, que je pleure, il en est, hélas! toujours de même. Ma chère femme serait-elle morte, ainsi que je l'ai cru samedi? M'a-t-elle devancé dans le séjour des bienheureux, pour y embrasser son époux céleste? Oh! qu'elle serait digne d'un tel sort! Mais alors, ô mon cher Dieu, s'il est possible, fais que je la suive bientôt!. ... »

Le papier s'arrêtait là, évidemment froissé et déchiré par des mains angoissées. Mme Oberlin s'était laissée retomber sur un petit divan qui servait parfois de lit, lorsqu'un voyageur inattendu venait demander l'hospitalité à l'humble presbytère. Elle était droite, les mains jointes sur ses genoux, les yeux fixes. En même temps que la révélation nouvelle de l'immense amour de son mari avait ému son cœur d'une joie profonde, une conviction irrésistible s'était emparée d'elle. Fritz avait raison de s'inquiéter, de s'agiter, de se débattre d'avance sous la puissante main de Dieu, l'arrêt était prononcé, irrévocable, cette tendresse passionnée qui le soutenait à chaque pas, faisant un paradis de leur pauvre chaumière, cette oeuvre si belle et si sainte qu'elle avait le bonheur

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de partager avec un véritable apôtre du Seigneur, il fallait quitter tout cela, laisser le petit enfant qui venait de naître comme le père si jeune encore, si seul, si abandonné dans ses sauvages montagnes ! Elle se souvenait bien, elle, de ce samedi où elle était restée suspendue entre la vie et la mort, craignant de ne plus revoir son mari retourné depuis deux jours à son presbytère ; il était revenu auprès d'elle chevauchant de nuit à travers la glace et la neige, rappelé à son chevet par une irrésistible angoisse. Elle était déjà entrée dans la vallée de l'ombre de la mort, semblait-il aux amis inquiets qui l'entouraient, mais au bruit de ses pas, au son de sa voix elle s'était arrêtée dans sa course vers l'éternité et, rouvrant les yeux, elle lui avait tendu les bras. Pendant plusieurs heures, il l'avait tenue pressée contre son sein, écoutant et ressentant les faibles battements de ce cœur auquel il croyait rendre quelque chose de la vitalité surabondante qui animait le sien. Il lui avait redonné l'existence, elle en était fermement convaincue, et maintenant... maintenant, fallait- il le quitter?

Elle restait ainsi, glissant peu à peu du divan sur le plancher, agenouillée, la tète dans les coussins, lorsqu'une voix intérieure qu'elle sentait si distincte

et si pénétrante qu'il lui semblait l'entendre vibrer à son oreille, murmura doucement : Pas encore ! Pas encore ! Elle laissa alors tomber devant elle les deux mains crispées qui recouvraient son visage et, remerciant Dieu dans son cœur du répit qu'il accordait à son sacrifice, elle supplia le Père céleste de délier peu à peu les attaches qui la retenaient à la terre et d'attirer tout son cœur à Lui avant de briser le doux foyer terrestre qu'il avait lui-même consacré.

Comme Oberlin n'avait pas parlé à sa femme des inquiétudes conçues sur son compte dont elle avait trouvé la déchirante trace sur le papier encore taché par ses larmes, elle ne lui dit rien d'abord de la conviction qui s'était emparée d'elle; ce fut seulement six semaines plus tard, lorsque tous deux pleuraient ensemble au lit de mort de l'excellent père qui avait consacré sa vie et ses forces tout entières à l'éducation de ses enfants, que, serrant la main de son mari dans les siennes, S.ilomé dit à demi-voix, comme une confidence dont elle était bien assurée : « Je ne souffrirai jamais la douleur que ta mère endure en ce moment, et mon bonheur ne sera pas si long que le sien! »

Le jeune homme la regardait comme pour Tinter-

roger et, se laissant tomber à genoux auprès du lit funèbre, elle lui raconta à voix basse ce qu'elle avait lu sur le papier oublié dans un coin de son cabinet, et l'assurance qui avait succédé dans son cœur à cette lecture. Fritz la laissait parler, baisant doucement parfois son front ou ses mains, mais ne réclamant pas, ne protestant pas contre ses paroles. Lorsqu'en terminant son récit la pauvre femme leva vers le ciel un visage aussi pale que le cadavre étendu devant elle, et qu'elle dit : « La volonté de Dieu soit faite! » la voix qui répondit : « Amen! » était soumise, quoique brisée. A partir de ce jour, Oberlin sentit toujours que sa femme lui était prêtée, jusqu'à ce que les ailes eussent achevé de pousser qui devaient l'emporter vers l'éternel rivage.

Pour elle, il semblait qu'elle se hâtât de servir Dieu sur la terre avant d'être appelée à le servir dans le ciel.

Tous deux étaient ensemble dans l'école de la conductrice récemment ouverte à Bellefosse, lorsqu'une femme se précipita dans la salle, criant et pleurant :

« Concorde Miiller, de Pesibach , hurlait-elle,

la Bruche! » Et elle ne pouvait parvenir à articuler la nouvelle qui la jetait dans de tels transports.

Le pasteur fit un pas vers elle et lui mit la main sur l'épaule :

« Contenez-vous, Catherine, dit-il d'un ton d'autorité, qu'est-il arrivé à Concorde Mùller? »

Et la femme répondit par un effort suprême qui faisait trembler sa voix :

« Noyée! noyée dans la Bruche en allant à Rothau! »

Ce fut le tour de M. Oberlin de pâlir tout à coup comme s'il avait reçu un coup mortel : « Ah ! misérable! disait-il à demi-voix, pourquoi as-tu douté? Le sang de cette enfant est sur ta tète! » Puis revenant soudain à la charitable présence d'esprit qui le caractérisait : « Où est-elle? s'écria-t-il, est-on sûr qu'elle soit morte? » Et il courut aussitôt avec Mme Oberlin à la maison de Jacob Mùller, où venait d'être rapportée la petite Concorde.

L'hiver précédent, au moment même où Mme Oberlin revenait au Ban-de-la-Roche, son petit enfant dans les bras, trois jeunes filles allant de Rothau à Waldbach par une tourmente de neige, avaient glissé sur le tronc jeté en travers de la rivière, comme unique pont, et elles avaient failli périr dans les ondes glacées; c'était seulement à la persévérance

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des efforts du pasteur dirigeant ceux des femmes du village que les jeunes noyées avaient dû de retrouver la vie ; tout en courant chez Jacob Mùller, Mme Oberlin pensait à la lettre écrite par le pasteur à sa mère pour lui raconter la résurrection des prétendues mortes : « Jamais je ne ressentis une joie plus vive, disait-il, qu'au moment où Sara Banzet et Catherine Shœdcher crièrent presque à la fois : « Elle respire! »

« Ce sera peut-être la même chose », pensai: Salomé comme elle entrait dans la pauvre chaumière où la mère en larmes, les cheveux épars, balançait sur ses genoux comme un nourrisson, l'enfant de huit ans qu'elle avait elle-même envoyée à Rothau pour faire une commission.

Hélas! le premier coup d'œil apprit au pasteur et à sa femme qu'il n'y avait plus d'espoir. Sur la tempe délicate, parmi les cheveux repoussés du front, se distinguait une large meurtrissure bleuâtre. En tombant du tronc glissant qui traversait la rivière, l'enfant était venue donner de la tête contre une des pointes de rocher qui émergeaient dangereusement au milieu des eaux, et le coup qu'elle avait reçu lui avait coûté la vie. Sa mère l'avait dépouillée de ses vêtements glacés, cherchant sur le petit corps blanc d'autres traces

de blessure, elle leva la tête lorsqu'elle aperçut le pasteur : « Je ne vois rien, Monsieur le pasteur! » sanglota-t-elle.

Mais Oberlin avait posé le doigt sur le front de l'enfant morte : « Seulement ceci! » dit-il, et chacun comprit qu'il n'y avait rien à tenter pour ramener à la vie la petite Concorde!

Oberlin restait debout, la main appuyée sur le petit cœur glacé : « Prions! » dit-il, et tous les assistants tombèrent à genoux; lorsqu'ils se relevèrent, le pasteur avait fait vœu à Dieu de construire sur la rivière un pont qui garantirait désormais la vie de ceux appelés à franchir la Bruche par les jours d'hiver ou de débordement, et tous ceux qui se trouvaient dans la chaumière, émus par les sanglots de Mùller et de sa femme comme par les paroles du pasteur, calculaient déjà combien de journées et quelles charges de pierre et de bois ils pourraient consacrer à la construction de ce pont nécessaire qui fut baptisé à l'heure même « le pont de la Charité ».

Jamais Oberlin n'avait travaillé avec une ardeur aussi infatigable à l'une des nombreuses entreprises dont il avait déjà doté sa pauvre paroisse. Dès l'aube du jour d'hiver, la pioche sur l'épaule, il était au

milieu des travailleurs qui faisaient sauter les rochers, aplanissaient les abords du pont ou préparaient les pierres et les bois qu'on devait mettre en œuvre dès que le temps serait plus clément.

« C'est pour me faire plaisir que mes bons paroissiens travaillent avec tant de zèle, disait-il sans cesse à sa femme, mais moi je me sens coupable du sang de l'enfant! Que Dieu, notre Père, ne m'impute pas ce péché; si j'avais eu de la foi gros comme un grain de moutarde, la pauvre petite Concorde serait joyeuse avec ses camarades à l'école ! »

Salomé Oberlin se retourna un jour que le pasteur, repentant et attristé, lui répétait la même plainte :

« Non ! dit-elle résolument, si Dieu la voulait dans son ciel, il aurait pris Concorde dans sa maison et jusque dans les bras de sa mère! Frappe-toi la poitrine si tu as manqué de foi, Fritz, bien que je ne m'en fusse pas doutée, mais ne regarde pas aux conséquences, comme si tu pouvais juger ici-bas des volontés de l'Éternel! Il sait mieux que toi ce qui était bon à son enfant ! »

Oberlin allait sortir, ses outils à la main, il fit un pas vers sa femme :

« La sagesse et la loi de bonté sont sur ta langue,

dit-il, et tu m'as averti de mon erreur. Là encore c'est mon incrédulité qui a parlé et veut toujours prendre la place de la Providence pour ceux que j'aime! Adieu, prie pour moi. Nous commençons aujourd'hui les fondations. »

Les travaux du pont allaient être achevés et Mme Oberlin l'avait plusieurs fois traversé fièrement avant que le parapet fût posé comme complément de l'œuvre. Désormais les chevaux et les voitures pouvaient passer la Bruche en sécurité, aussi bien que les piétons, et le pré, acheté par le pasteur au bout du pont pour y jeter les premières assises, semblait jouir d'une bénédiction divine toute particulière, le foin y était plus épais et plus nourrissant que partout ailleurs.

« C'est le pré de la Charité comme le pont! » disaient les nombreux passants qui savaient bien que la construction avait été faite, et que le bon état était entretenu aux frais de leur pasteur et de ses amis.

Les vieux riaient, quelque vingt-cinq ans plus tard lorsque le maire de Rothau, jeune et mal informé des antécédents du pays, écrivit au vétéran des oeuvres utiles dans la région :

« Monsieur le pasteur, d'accord avec M. le maire de la Bicoque, j'ai reconnu que le pont de la Bruche

FRÉDÉRIC OBERLIN 5q

demande certaines réparations : si vous avez les fonds nécessaires à ces travaux, je vous serai reconnaissant de les employer à cet effet. »

Le pasteur était vieux, lassé par ses longues peines, privé depuis longtemps de sa compagne chérie, mais il avait conservé le caractère gai et l'esprit enjoué qui le distinguaient dans sa jeunesse, il se mit à rire aux éclats et, appelant autour de lui ses enfants et ses pensionnaires, il leur lut la lettre du maire de Rothau. Quelques-uns des jeunes gens étaient disposés à la traiter d'impertinente, mais le vieillard, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, répétait en riant aux larmes : « Non! non! le pauvre garçon ne sait pas! » Et prenant sur son bureau une page fraîchement écrite, comme il en avait l'habitude, au verso d'un des passages de l'Écriture qu'il imprimait lui-même pour les distribuer à tous venants, il dit d'une voix encore agitée par les éclats de sa gaieté : « Voici ce que je lui réponds :

« Monsieur le Maire,

« Le pont en question, le pauvre pont orphelin, s'appelle le pont de la Charité, parce que, après plusieurs malheurs arrivés, la charité l'a enfin bâti et la

6o GRANDS SERVITEURS

charité l'a entretenu. Voilà le seul fonds qui existe pour cet objet.

« Que Dieu veuille être avec vous, Monsieur le maire, vous inspire et vous conduise !

« Jean-Frédéric Oberlin. »

Les jeunes gens qui s'étaient emportés rougirent. Oberlin savait mieux qu'eux maintenir la dignité que personne ne songeait sincèrement à offenser.

Le pont de la Charité à ses débuts rendit de si grands services à la population du Ban-de-la-Roche que le commerce devenait chaque jour plus actif avec les régions du dehors, depuis que le pasteur avait introduit dans son jardin d'abord, puis, à son exemple, dans les cultures environnantes, des pommes de terre de la meilleure espèce prospérant à merveille dans le sol maigre de sa paroisse. Les habitants du Ban-de-la-Roche en exportaient une certaine quantité qui introduisit un peu d'argent dans les maisons jusqu'alors entièrement dépourvues de numéraire. La misère était donc un peu moins grande, mais les charges qui pesaient sur les pauvres cultivateurs étaient si lourdes que leur fidèle pasteur se trouva plus d'une fois personnellement plongé

dans de graves embarras par le désir constant de les soulager. Il cachait autant que possible ses soucis à sa femme, dont il ménageait toujours la santé délicate, mais elle les devinait sans peine, et comme il sortait accablé par la pensée qu'une traite considérable était à payer le lendemain pour les livres des écoles, lorsque sa bourse était à sec, de même que les trois caisses dans lesquelles il déposait successivement la triple dime de ses ressources, elle leva les mains et les yeux au ciel, priant Dieu de venir à l'aide du cœur angoissé de son mari.

Le pasteur cheminait vers la petite forêt, lieu habituel de ses méditations. Il marchait lentement d'abord, puis bientôt il pressa le pas comme poursuivi par une intolérable angoisse. « Mon Dieu, disait-il, priant dans son cœur, tu connais mon embarras, tu sais ce qui me manque. Tu ne me laisseras pas dans l'impossibilité de remplir mes enga-

gements! »

Tout en s'entretenant avec Dieu, Oberlin avait achevé sa promenade solitaire; exact dans les moindres détails de la vie, il ramena ses pas du côté du village où l'attendait l'heure des visites pastorales, lorsqu'il aperçut sur la lisière de la forêt une femme

qui semblait se cacher. « C'est Madeleine Rasset, se dit-il, pourquoi cherche-t-elle ainsi à se dérober aux regards? » et s'avançant vers elle, il allait lui poser la question qui s'agitait dans son esprit, lorsqu'elle courut vers lui, timide et rougissante.

« Oh! mon cher pasteur, dit-elle, je vous avais vu aller vers la forêt, et j'attendais votre retour ; je n'ai pas osé frapper à votre porte ! Pouvez-vous me pardonner? Il y a si longtemps que, me trouvant dans un grand embarras, je m'adressai à vous, vous m'avez prêté alors une somme que je n'ai pu vous rendre à l'époque fixée. La voici enfin. Oh! pardonnez-moi ce long retard! »

La pauvre Madeleine tendait ses mains pleines vers le pasteur, mais celui-ci ne la regardait pas. Ses yeux étincelants de joie et de reconnaissance étaient tournés vers le ciel. « Je savais bien que tu ne m'abandonnerais pas, Seigneur mon Dieu! » murmurait-il.

Lorsqu'il rentra chez lui, le cœur plein de joie, pour faire savoir à sa femme les angoisses passées et le soulagement présent, il ne la trouva pas seule comme il l'avait laissée; un voyageur venu de Strasbourg dans la journée avait apporté au presbytère les missives et les messages dont il était chargé en

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ce temps de gros ports de lettres; il causait avec Mme Oberlin. Celle-ci leva les yeux comme son mari entrait dans le petit cabinet.

« Oh! Fritz! dit-elle vivement, tu ne sais pas ce que me raconte M. Ochs ? que le baron de Dietrich a acheté le Ban-de-la-Roche et devient notre nouveau seigneur. »

« Le baron de Dietrich ! » Oberlin connaissait de réputation cette digne famille ; ils étaient de Strasbourg, ils pourraient visiter le Ban-de-la-Roche, s'informer des besoins, des réclamations dont les seigneurs de la cour n'avaient jamais tenu compte! C'était encore un coup de la Providence en faveur des petites paroisses de la montagne! La joie débordait dans le cœur du pasteur et de sa femme. Ils accablaient leur visiteur de questions auxquelles celui-ci ne pouvait pas répondre. « Nous recevrons des lettres de Strasbourg », pensaient-ils.

Les lettres vinrent, et mieux que des lettres : M. de Dietrich annonçait sa venue pour le mois de juillet. L"été était proche, et déjà plus d'un abus depuis longtemps signalé, plus d'une souffrance supportée pendant de longues années, avaient reçu leur remède. Les réclamations du Ban-de-la-Roche n'avaient plus

besoin de se faire entendre jusqu'à Versailles, et si la partie catholique de la population était moins satisfaite que la majorité protestante, la réputation d'équité dont était entouré le nom du baron de Dietrich rassurait ceux qui avaient conçu d'abord de graves inquiétudes à la pensée d'un seigneur huguenot. En Alsace seulement, les protestants irançais possédaient alors l'état civil qui leur avait été garanti par les traités.

Le presbytère de Waldbach était en émoi pour les préparatifs de l'arrivée de M. de Dietrich. Les conductrices des poêles à tricoter, de village en village, étaient chargées d'instruire les jeunes filles et les enfants qui devaient prendre part aux réjouissances. Dans son cabinet, M. Oberlin, suivant le conseil de Boileau, polissait et repolissait le chant de bienvenue qu'il avait composé pour la réception du nouveau seigneur. Sa femme ne le disait pas, mais elle était parfois un peu lasse d'entendre répéter :

Grand Dieu, ta sage providence...

Oberlin finit par s'en apercevoir, et, donnant un tour de clef au tiroir de sa table à écrire qui contenait le fameux manuscrit tant de fois corrigé : « Dors

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ici en paix, ô ma muse! dit-il, en riant; tu ne fatigueras plus ma Salomé. n La jeune mère cacha son visage rougissant dans les boucles blondes du petit Emmanuel; elle se reprochait d'avoir laissé percer son impatience.

Le grand jour vint enfin, et le manuscrit n'était pas sorti de sa retraite, mais Mme Oberlin qui savait les vers par cœur avait pris soin d'en fournir une copie à chacun des groupes intéressés, et comme les chevaux de la cavalcade commençaient à gravir les flancs de la montagne au sommet de laquelle était rassemblée toute la paroisse de Waldbach, son pasteur en tète, les touffes de genêt parsemées sur les pentes frissonnèrent doucement et des voix jeunes et fraîches firent retentir l'air de ce cantique :

Grand Dieu, ta sage providence Nous donne un seigneur généreux, Dont le pouvoir et la clémence S'accordent à nous rendre heureux.

Que la faveur céleste éclaire Ce jour aimable et salutaire Où nous lui consacrons nos vœux.

Remplis son cœur de ta sagesse, Rends-nous dignes de sa tendresse Et bénis ses jours précieux!

M. de Dietrich mettait au même moment le pied

sur le sommet de la Bœrhach; il se retourna vers sa femme qui l'avait accompagné jusque-là :

« Vraiment ceci est féerique! dit-il, et c'est au Ban-de-la-Roche qu'il faut apprendre l'art des touchantes réceptions!

— Je suis bien assurée que c'est à M. et à Mme Oberlin que nous devons ce charmant accueil ! » dit Mme de Dietrich qui cherchait autour d'elle la femme du pasteur ; mais Salomé était retenue chez elle par les soins de l'hospitalité qu'il fallait donner ce jour-là au nouveau seigneur et à sa famille. La Ratière était en fête, mais la maîtresse du lieu était bien lasse lorsque M. et Mme de Dietrich reprirent le chemin de Rothau.

En passant à Belmont, M. Oberlin, qui accompagna le nouveau seigneur jusqu'aux limites de sa paroisse, prit par la main une vieille femme entourée d'une famille nombreuse de tout âge.

« Elle n'a pu réunir ici qu'une partie de ses descendants pour vous saluer, monseigneur, dit le pasteur, mais elle a élevé treize enfants dans le petit hameau de la Hutte, et elle compte à cette heure cent vingt-neuf personnes qui l'appellent ma mère! »

FRÉDÉRIC OBERLIN 6j

Mme de Dietrich embrassait affectueusement la vieille paysanne, lorsque son mari glissa un louis d'or dans la main ridée.

« Achetez quelque chose qui vous fasse plaisir, ma bonne », dit-il, et le nouveau seigneur eut peine à s'empêcher de rire lorsque la vieille femme répondit sans hésiter :

« J'en achèterai trois petits porcs pour ceux des enfants qui viennent d'entrer en ménage! » On n'avait jamais vu tant d'argent à la Hutte!

En sortant de la Ratière, M. de Dietrich avait dit à Salomé Oberlin : « Je sais que votre mari n'a pas voulu qu'on lui bâtît un presbytère décent tant que les écoles n'étaient pas achevées, mais voilà celle de Waldbach ouverte, celle de Belmont en train, le branle est donné et nous veillerons à la construction des autres. J'espère qu'à cette heure le désintéressement de M. Oberlin n'ira pas jusqu'à vous retenir plus longtemps dans cette Ratière? »

Mme Oberlin souriait : « Ah! vous avez déjà appris son nom populaire, monseigneur? Nous appelons notre presbytère : la Maison de tous !

— Je ne doute pas que l'un et l'autre titre soient bien mérités! » repartit M. de Dietrich, que la gent

trotte-menu avait empêché de dormir pendant la plus grande partie de la nuit.

La jeune femme regardait fixement la noble et grave figure du maire de Strasbourg. C'était à proprement parler son père, le vieux baron de Dietrich qui avait fait l'acquisition du Ban-de-la-Roche, mais il avait dès l'abord transféré ses droits à son fils sur un domaine éloigné nécessitant de fréquentes visites qui n'étaient plus d'accord avec son âge. Dans les regards amicaux du nouveau seigneur, dans l'intonation cordiale de sa voix, Mme Oberlin reconnut les premières émotions de l'amitié confiante qui devait bientôt unir le propriétaire du Ban-de-la-Roche au fidèle pasteur de cette sauvage région. Elle crut lire sur ses traits, entrevoir dans l'atmosphère qui l'entourait quelque chose de plus. Elle ne savait comment s'expliquer à elle-même ce qu'elle ressentait.

« Au premier abord, en le voyant si bon, si bien veillant, si occupé de rendre heureux notre pauvre peuple, je m'étais réjouie, pensait-elle, je me disais que Fritz ne serait pas seul à poursuivre son œuvre,

quand je » Salomé ne perdait jamais de vue sa

conviction que l'existence lui était prêtée de Dieu pour peu de temps; elle continuait le cours de ses

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pensées: « Maintenant,... maintenant,... je ne sais pas... il m'a semblé voir les ombres s'abaisser sur lui,... il était cependant en plein soleil;... je ne crois pas qu'il vive bien longtemps! » Et elle sentit les larmes qui montaient à ses yeux.

Frédéric de Dietrich, jeune encore et d'une santé robuste, descendait les vallons du Ban-de-la-Roche le ié juillet 1771, plein d'espérances charitables et de nobles projets pour ce pauvre peuple qui l'accueillait avec joie. Douze ans plus tard, le 2S décembre 1793, il expirait sur l'échafaud de la Terreur, à Paris, victime de la fidélité qui le rattachait à la couronne, après avoir salué les prémices de la Révolution française comme protestant et comme libéral.

En rentrant au presbytère, Oberlin paraissait content, mais un peu embarrassé : « Notre nouveau seigneur a voulu accorder à notre frère de Rothau et à moi un don de joyeux avènement, dit-il; notre traitement à tous deux est augmenté de deux cents francs !

— Et moi, il m'a promis le presbytère neuf de Waldbach ! » repartit Salomé qui regardait son mari non sans quelque inquiétude, car elle craignait de le voir protester comme de coutume au nom des écoles

JO Grands serviteurs

à bâtir; mais Oberlin ne dit rien. Pour la première fois depuis qu'ils avaient pris possession delà Ratière, le pasteur y avait contemplé sa compagne entourée de ceux qui l'avaient naturellement admise dans leur société à Strasbourg, et, frappé de son élégance simple et noble, de ses manières aisées et polies, il s'était reproché de l'avoir attirée, de la retenir dans ce désert. Une seule pensée le consolait : « C'est Dieu qu'elle a voulu servir! se répétait-il. Elle est la mère de ses pauvres ! » Le moment de réclamer contre la construction d'une maison habitable était décidément passé.

Le presbytère devait être commencé dès le printemps suivant, bien que de longs délais dussent en retarder encore l'achèvement; mais avant que les plans fussent tracés et l'emplacement choisi, un grand malheur était venu consacrer la pauvre Ratière dans le cœur et le souvenir de la mère désolée. Le petit Emmanuel-Frédéric, après deux jours d'angoisse où les convulsions succédaient aux convulsions, avait doucement fermé les yeux à la lumière sombre des jours d'hiver qui éclairait la neige des montagnes. Il était mort au mois de février, et le presbytère, tout petit qu'il fût. semblait vide aux parents dépouillés

Frédéric oberlin Ji

depuis que la petite voix chérie ne retentissait plus dans les étroits corridors et sous les plafonds surbaissés.

M. et Mme Oberlin avaient donné toutes les forces de leur vie aux pauvres habitants du Ban-de-la- Roche, par amour pour Dieu et sans rien demander en retour, mais pendant la courte agonie du petit entant, et lorsque son frêle cadavre eut été déposé dans le cimetière, le pasteur et sa femme s'aperçurent tout à coup, avec un étonnement égalé par leur reconnaissance, que l'affliction de leurs paroissiens, si vive et si délicatement exprimée, apportait quelque consolation à leur grande douleur. Ce fut à cette époque et lorsque la voix qui bégayait d'ordinaire ce doux nom était devenue muette, que les habitants du Ban-de-la-Roche prirent l'habitude d'appeler leur pasteur : « Papa ».

Qui en eut le premier la pensée? Qui imagina d'abord cette caresse modeste et cette manifestation touchante de la tendresse vraiment filiale qui unissait au jeune pasteur et à sa femme toute une population, les hommes et les femmes comme les enfants? Nul ne le sut jamais, mais en quelques jours à Fouday, cà Bellefosse, à Belmont, à Sollbach comme à Waldbach, chacun disait : « Papa » en parlant de

M. Oberlin, et le pasteur ne pouvait s'empêcher de croire que plus d'un parmi ceux qui lui avaient obstinément résisté naguère avait fait effort pour se rencontrer sur son chemin, afin de pouvoir lui donner directement ce nom de « Papa » qui semblait promettre l'obéissance et la tendresse.

M. Oberlin avait de la peine à y croire, tout bienveillant qu'il fût par nature et par principe; il avançait tristement par le chemin de la forêt, vers le petit tombeau qui devenait peu à peu le but de toutes les promenades mélancoliques que son état de santé permettait à Salomé, et il était bien assuré de la retrouver là, quelque glacé que fût le vent de la montagne en ces premiers moments du printemps, lorsqu'il vit devant lui, sur le petit chemin conduisant au cimetière, l'un des bûcherons de la forêt, le plus robuste et le plus récalcitrant de sa paroisse, qui ne mettait jamais les pieds à l'église et qu'aucune puissance divine ni humaine n'avait jamais pu empêcher de boire chaque dimanche jusqu'à ce qu'il roulât comme un chien devant la porte de l'auberge ivre-mort.

Le pasteur avait usé de tous les moyens : reproches, supplications, promesses; les terreurs de l'enfer et les miséricordes de l'Évangile venaient également expirer

FRÉDÉRIC OBERLIN j3

devant la rudesse de cette créature toute matérielle, qui semblait dépourvue d'une âme et d'une conscience, et bien des fois M. Oberlin avait dit à sa femme : C'est pour moi affaire de foi de croire que ce malheureux Matthieu a une âme immortelle à sauver. D'instinct et par ma seule observation, je dirais qu'il est plus bas dans l'échelle de la création que le porc engraissé dans l'étable. »

Salomé n'était pas aussi sévère en paroles, mais elle avait, plus tô: que le pasteur, renoncé à faire quelque impression sur l'être endurci et grossier qui se trouvait maintenant à deux pas de M. Oberlin.

Celui-ci passait outre, avec un léger signe de tête, lorsqu'une voix rude, avinée, mais moins insolente qu'à l'ordinaire, arrêta le pasteur dans sa marche : « Puis-je emprunter votre fourche à trois dents? » murmurait le bûcheron. Et comme Oberlin, très surpris, répondait affirmativement : « Merci, Papa! » dit nettement le sauvage.

Papa? L'avait-il bien entendu? Était-ce le plus révolté, le plus grossier, le plus brutal de tous ses paroissiens qui le saluait de ce nom nouveau dans la bouche de ceux qui l'aimaient le plus dans tous les villages? L'homme passait au même moment à côté

de lui et pour la première fois de sa vie, il porta deux doigts à son bonnet de peau. Le pasteur avait envie de tomber à genoux pour remercier le Dieu tout-puissant qui lui envoyait cette joie inattendue au milieu de son deuil et pour lui demander pardon du manque de foi et de charité qui l'avait porté à abandonner la bête brute dont il n'espérait plus rien. « Père céleste, tu es plus patient que ton misérable serviteur! » répétait-il tout en marchant.

Sans le savoir, il était arrivé au cimetière, et il approchait du petit tombeau; sa femme était là, la tête baissée, les larmes coulant entre ses doigts; le pasteur appuya la main sur son épaule :

« J'ai rencontré Matthieu dans la forêt, murmura-t-il à son oreille, il m'a demandé un service et il a dit: « Merci, Papa! » en me saluant. Je crois maintenant qu'il a un cœur, je l'ai vu tout à l'heure dans ses vilains yeux. »

La mère avait saisi entre les siennes la main chérie qui pressait son épaule, et, la dirigeant vers le nom gravé sur la pierre : « Emmanuel, dit-elle d'une voix tremblante, Dieu est avec nous! »

La force et la paix reparaissaient dans les cœurs brisés, et c'était le sauvage bûcheron de la forêt qui

IRKDÉIUC OliERl.IN'

faisait briller aux yeux des croyants l'assurance et l'amour de Dieu !

Les années en s' écoulant avaient ramené dans le pauvre presbytère d'autres enfants joyeux et bien portants qui répétaient le nom de « Papa » du matin au soir, mais les habitants du Ban-de-la-Roche ne perdirent jamais l'habitude de nommer ainsi le pasteur que chaque année leur rendait plus cher, et nul n'y attachait une signification plus tendre que le vieux Matthieu, devenu infirme à la suite d'un accident, mais toujours résolu à se traîner le dimanche jusqu'à l'église, où il avait appris à trouver le Dieu qui avait touché son cœur par la mort d'un petit enfant.

Les offres de cures plus avantageuses n'avaient pas manqué au pasteur, dont la réputation commençait à se répandre, mais il refusait obstinément : « Comment pourrais-je quitter des gens que j'aime et qui m'aiment, quand ils ont besoin de moi? » disait-il. Les chemins ouverts, les cultures perfectionnées avaient amené dans le pays une aisance comparative, mais toute l'ambition personnelle qui aurait pu surgir naguère dans l'âme de Frédéric Oberlin s'était concentrée sur ses paroissiens. « Je veux faire de mes

j6 GRANDS SERVITEURS

enfants une famille modèle! » disait-il souvent en rappelant ce doux nom de Père que les habitants du Ban-de-la-Roche partageaient avec la nombreuse famille qui avait succédé au petit ange disparu. Une petite fille, Frédérique-Salomé, était morte tout enfant, mais trois fils et quatre filles entouraient la table et animaient les petites salles du vieux presbytère. Les aînés soignaient déjà les malades et les pauvres sur les traces de leurs parents et la bourse de la veuve ne demeurait jamais tout à fait vide ; le pain du moins ne manquait jamais sur la table du pasteur : « C'est tout ce que le Seigneur nous a permis de demander ! » disait souvent Mme Oberlin, mais les enfants réclamaient en faveur des pommes de terre.

Non seulement le pain quotidien de la famille, mais celui de bien des malheureux secourus secrètement par la générosité du pasteur, était chaque semaine payé par la miraculeuse bourse de M. Oberlin. Rien n'était jamais perdu au presbytère, et la miséricorde de Dieu y faisait affluer les biens nécessaires pour le service des pauvres. La vie matérielle, austère et rude, était devenue naturelle aux parents, qui y avaient formé leurs enfants dès la naissance. C'était seulement lorsque l'étroitesse de leurs res-

sources les privait du plaisir de soutenir quelqu'un, d'être un peu charitables, que M. Oberlin songeait à la déplorer. Toujours ardemment dévoué à cette cause de l'instruction populaire qu'il développait activement autour de lui, il se désolait de ne pouvoir rien donner à l'Institut d'éducation que son ami M. Baudou venait de fonder dans la petite ville de Dessau. Sa femme l'écoutait se plaindre, et, avec l'esprit pratique qui caractérise son sexe, elle regardait autour d'elle si elle ne possédait pas quelque objet dont il serait possible de faire don à l'Institut naissant, mais non. La petite maison ne contenait que les meubles indispensables à la vie journalière : la bibliothèque, les livres sans cesse en usage; d'année en année le pasteur avait partagé avec le troupeau les ressources dont il pouvait disposer; le superflu ne s'était jamais accumulé chez lui. Mais si, il y avait dans la maison un objet inutile, un seul; elle bondit sur sa chaise et disparut sans rien dire ; le soir même, Oberlin écrivait à Baudou ; une petite boîte, soigneusement enveloppée, reposait sur son pupitre à côté de lui.

« Mon cher Fritz,

« Tu désires être aimé de moi autant que tu m'aimes, très bien. Voilà qui me fait plaisir à entendre. Puisses-tu te dire à toi-même combien je te suis attaché! Je porte votre Institut d'éducation dans mon cœur. Ah! que j'aimerais pouvoir m'y consacrer tout entier, mais c'est ici que Dieu veut que je lui porte mon sacrifice. Je voudrais du moins pouvoir passer auprès de vous quelques mois, quelques semaines, pour tout voir, tout apprendre, et m'en retourner ensuite au Ban-de-la-Roche, enrichi de vos lumières, afin de tout faire fructifier ici. Mais Dieu me l'interdit absolument, et mon vœu seul répond à ton vœu. Sous le rapport financier, j'ai toujours été très gêné et je le suis maintenant plus que jamais. Ah! que n'avons-nous de l'argent, de cet argent inutile en tant de mains? Voilà ce que je me suis dit mille fois depuis que je connais l'Institut de Dessau. C'est ce que ma femme et moi nous nous sommes redit en lisant le troisième cahier de vos Archives. Nous tournions nos regards de tout côté pour voir si nous n'avions rien dont nous puissions tirer quelque argent. J'étais triste, car rien ne se

présentait. Tout à coup, ma femme qui était sortie, rentre dans mon cabinet, toute rayonnante de joie, et en apporte une paire de boucles d'oreille, avec prière de les envoyer à votre Institution philanthropique ou de vous en adresser la valeur. Elles lui avaient coûté, il y a dix ou douze ans, trente florins. Tu peux bien l'imaginer le plaisir que m'ont causé ces boucles d'oreille. J'embrassai tendrement ma bonne petite femme. Elle me dit toutefois que si elle venait à mourir avant moi, je serais obligé d'en faire le remploi, parce qu'elles étaient portées dans notre inventaire. « Sois tranquille, mon trésor », lui répliquai-je, « que n'ai-je à ce prix beaucoup de sem- « blables marchandises! Je ne puis pas souffrir des « choses aussi inutiles lorsqu'avec leur produit on « pourrait faire tant de bien. Dieu me donne du pain « aujourd'hui, et pour l'avenir il m'en a encore « promis. » Quoique, mon cher ami, à l'exception de Dieu et de nous, personne ne sache qui a donné cette bagatelle, le secret est cependant à ta disposition, si la publication du nom de ma bonne petite femme peut contribuer à engager d'autres à suivre son exemple, bien que nous sachions que certaines personnes ouvriront de grands yeux; Peut-être décidera-

8û GRANDS SERVITEURS

t-il quelques-unes d'entre elles à flaire des recherches dans leur écrin. »

Cependant l'êcrin de Mme Oberlin s'était vite épuisé et les ressources manquaient de nouveau au presbytère pour une caisse de prêts que le pasteur voulait fonder. Personne ne savait mieux que lui de quel pesant fardeau les dettes pouvaient accabler de génération en génération les pauvres familles; il avait trouvé presque tous les habitants du Ban-de-la-Roche gémissant sous ce poids. La petite aisance qui pénétrait peu à peu dans la vallée avait permis à quelquesuns de se libérer, mais la plupart restaient encore hors d'état de se procurer les plus modestes sommes. L'esprit ingénieux de M. Oberlin était à la torture. « Si j'avais seulement 5 ou 600 francs, disait-il à sa femme, je prêterais là 20 fr., là 10, là 30, et je serais bien sûr de les recouvrer; car je ne demanderais aucun intérêt.

— Va à Strasbourg, peut-être t'y procureras-tu encore quelques ressources, dit Mme Oberlin. Une somme de 500 fr. dans la caisse du pasteur étant aussi introuvable que les trésors de Golconde.

— J'ai peur de les lasser! 0 soupirait le pasteur.

Mais, deux heures plus tard, le souper achevé, sa femme l'entendit entrer dans la petite écurie; elle se pencha vers la fenêtre de la chambre où elle déshabillait ses petites filles.

« Oui, cria-t-il, je serai de retour demain soir, avec la permission de Dieu.

— Au revoir, qu'il bénisse ton entreprise ! » et Mme Oberlin referma la fenêtre.

Le pasteur était économe de son temps comme de son argent, et il chevaucha la nuit durant pour se trouver au point du jour à la porte de sa mère, si heureuse et si surprise de le voir paraître à l'improviste auprès de son lit, qu'à peine pouvait-elle retrouver la parole pour lui souhaiter la bienvenue; elle l'embrassait en silence, les larmes dans les yeux.

La journée fut trop courte pour les démarches et

les visites que devait faire le pasteur, mais lorsqu'il

reprit par le clair de lune le chemin de Waldbach son

cœur était si joyeux qu'il ne sentait pas la fatigue. Le

bon cheval s'était reposé sous un petit hangar dans la

maison de Mme Oberlin et semblait avoir des ailes.

Il ne faisait pas encore jour lorsque le courageux

cavalier conduisit sa monture dans l'étable qui lui

servait de résidence en compagnie d'une vache et de

deux chèvres, et Salomé fut réveillée doucement par la voix chérie qui semblait se mêler à ses rêves : « J'ai 500 francs pour ma caisse de prêts, disait-elle, et Ziezenhangen va recevoir Sébastien Scheidecker pour le former à la médecine. Mme de Dietrich paiera sa pension dans une honnête maison. »

Cette nouvelle fit ouvrir les yeux de Mme Oberlin. Jusque-là la région sauvage du Ban-de-la-Roche avait été privée des soins d'un médecin. Seuls le pasteur et sa femme veillaient au chevet des malades, prescrivant et appliquant les simples remèdes de leur pharmacie, et Mme Oberlin avait toujours conservé ce sentiment douloureux que les deux enfants morts dans le premier âge auraient pu être sauvés par des soins plus éclairés que les siens. Elle joignit les mains avec l'expression d'une reconnaissance si vive que son mari en ressentit le reproche. « Au lieu de placer en apprentissage sept ou huit garçons ou jeunes filles, pensa-t-il, il y a longtemps que j'aurais dû envoyer Scheidecker pour étudier la médecine. Ziezenhangen dit qu'il n'en aura pas pour plus de deux ans. »

C'était en effet à peu près vers ce terme que le jeune maître d'école devenu médecin venait de renrert dans sa vallée natale, muni de tousses diplômes,

FHÉDÉRIC OBERLIN 83

lorsqu'il fut appelé en toute hâte pendant la nuit par le fils aîné du presbytère accouru à travers la neige : " Sébastien, criait l'enfant éperdu, viens vite, Louise Scheppler dit que maman est bien malade. »

Mme Oberlin avait passé toute la journée dans le village, allant de maison en maison pour surveiller les métiers de filage pour le coton qu'un de leurs amis, industriel à Sainte-Marie-aux-Mines, venait de faire monter à Waldbach. Les vieilles gens, les femmes accoutumées dès longtemps aux travaux grossiers, répugnèrent à cette nouvelle tâche qui paraissait aux uns un jeu d'enfant, aux autres une occupation trop délicate pour leurs rudes mains. La femme du pasteur s'asseyait à côté des métiers, travaillant elle-même pendant quelques instants, puis guidant et surveillant les maladroits essais des ouvriers inhabiles.

« Vous ferez mieux demain et encore mieux après-demain, disait-elle, et quand vous aurez de l'ouvrage dans votre maison pendant tout l'hiver, avec du pain sur la planche, vous serez bien contents et bien reconnaissants.

— Nous n'attendrons pas jusque-là pour vous savoir bon gré de toute la peine que vous vous

donnez pour nous, bonne mère! » dit-on dans plus d'une chaumière. C'était une source de continuelle satisfaction pour Mme Oberlin que la cordiale politesse qui avait succédé au Ban-de-la-Roche à la rudesse passée des mœurs. « C'est l'œuvre de nos chères conductrices! » disait souvent le pasteur. Sa femme se permettait de croire que l'exemple du « cher Papa » n'était pas étrangère à la transformation de la population.

Elle était bien fatiguée le soir lorsqu'elle se coucha, la pauvre Salomé, sa petite Bienvenue à peine âgée de deux mois dans les bras; le pasteur était harassé de fatigue par de longues courses dans la neige; il se jeta sur son lit dans la chambre voisine; en s'endormant, il pensait : « Quelle femme que la mienne! » car les dernières paroles de Mme Oberlin en lui souhaitant le bonsoir, après la tournée journalière au lit de tous les enfants, avaient été pleines dé reconnaissance pour le bonheur passé et les grâces dont tous deux avaient été comblés par le père céleste. La mère avait avancé la main sur chaque front endormi comme pour bénir ses enfants, mais son mari n'y avait pas pris garde. Peu à peu ses craintes pour la santé de Salomé s'étaient dissipées, il s'était accoutumé au bonheur.

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Il dormait profondément, accablé par les travaux de la journée, lorsqu'à travers ses rêves il crut entendre prononcer ces paroles : « Monsieur, madame est malade! — J'y vais! » répondit-il, puis, retombant sur son oreiller, comme à la suite d'une préoccupation habituelle et ancienne, il resta immobile dans son sommeil, sans se laisser troubler par le bruit et le mouvement qui commençaient à gagner la chambre des grands enfants.

La voix de Louise Scheppler retentit enfin, effrayée, effrayante : « Oh! monsieur, disait la jeune fille, madame est bien mal ! »

D'un bond le pasteur fut auprès du lit de sa femme. Elle était assise sur le bord de la couche, les jambes dans un bain de pieds et la tête appuyée sur l'épaule de Louise, qui avait repris sa place avec la rapidité de l'éclair. Les gémissements qui s'exhalaient de cette bouche patiente frappèrent de stupeur celui qui l'aimait. « O Seigneur Jésus! disait-elle, tire-moi de cette affreuse extrémité ! »

Penché vers elle, les yeux baignés de larmes, le pauvre mari passait le bras autour de la taille de la malade pour la soutenir lui-même, lorsqu'il lui sembla entendre une sorte de craquement dans la

poitrine, puis sentir un tressaillement des membres; il se rapprocha davantage, elle ne bougeait plus, elle ne se plaignait plus.

« Elle s'assoupir, monsieur le pasteur, couchons-la sur ses oreillers, qu'elle puisse se reposer! » Louise assista son mouvement, et le beau visage, redevenu paisible, glissa sur le lit.

Oberlin était à genoux pour la soutenir, il se releva lentement en appuyant la main sur le pouls.

« Seigneur Dieu, est-il possible? » dit-il tout bas, et, pâle comme Salomé, Fritz Oberlin s'inclina sur elle et posa son oreille sur le cœur.

Plus de pouls, plus de battement de cœur. Le pasteur se souleva d'un seul élan. Et heurtant à la porte le jeune médecin qui arrivait avec Frédéric-Jérémie, il courut jusqu'à l'escalier dont il monta les marches quatre à quatre, ne s'arrêtant qu'à l'entrée du petit grenier. Il poussa la porte battante et se jeta à genoux dans l'obscurité.

Il priait, il combattait, il criait à Dieu : « Fais cesser cet évanouissement! » Mais au fond de son cœur, il savait bien que Salomé n'était pas évanouie et qu'il avait enfin rencontré face à face le malheur dont le fantôme le hantait depuis quinze ans. Il lui

semblait que ses prières étaient de plomb, incapables de s'élever vers le ciel et retombant sans cesse sur son cœur d'un poids irrésistible. Enfin, et comme contraint par une force supérieure, il s'écria tout haut : « Louez le Seigneur, dans toutes les nations, car il veille sur vous à toujours et à perpétuité! » Au son de ses propres paroles, le malheureux se prit à trembler : « Ah! mon Dieu, disait-il, et ses dents se heurtaient dans sa bouche les unes contre les autres, mon Dieu, qu'as-tu fait? Tu m'as pris ma femme et tu veux des louanges! »

Il était prosterné contre terre, mais, se relevant, il descendit l'escalier à tâtons et gagna la porte de sa chambre. Sébastien Scheidecker l'entendit : « C'est le pauvre cher Papa! » dit-il à Louise Scheppler, et il courut au-devant de lui : « Tout est fini pour la terre! » murmurait-il, mais le pasteur le repoussa de la main : « Je le sais », répondit-il, et il entra.

Elle était là cette compagne de toute sa vie, la mère de ses neuf enfants, l'âge ne l'avait pas encore blanchie, et ses beaux cheveux blonds s'échappaient du simple bonnet qui les retenait, ondulant sur son cou entresses soyeuses. Louise avait déjà des ciseaux à la main pour séparer quelques mèches, elle les laissa

tomber à l'approche de M. Oberiin. Il lui fit signe de le laisser seul, et, rentrant dans la chambre des enfants qu'on entendait sangloter, elle referma la porte.

Alors, saisissant entre ses bras le corps inanimé qu'il cherchait à réchauffer sous ses caresses, criant à Dieu de lui rendre celle qu'il lui avait prise, il inonda de ses larmes ces mains toujours tendues à son secours, ces douces paupières fermées qui pour la première fois ne se soulevaient pas à sa voix. « Seigneur, prends-moi aussi', aussi! aussi! » répétait-il sans cesse, et sa voix devenait si pressante que les serviteurs effrayés rentrèrent dans la chambre et insistèrent pour rendre les derniers devoirs à la dépouille mortelle. « Vous ferez creuser deux fosses •>, dit-il plusieurs fois au jeune médecin.

Hélas! ils sont rares ceux auxquels Dieu accorde cette grâce suprême de les reprendre ensemble à Lui ! Fritz Oberiin n'avait pas achevé sa tâche, désormais son cœur était endurci à toutes les souffrances, il avait reçu avec Salomé le coup de la mort, et il ne vivait plus que pour ceux qui avaient besoin de lui.

Les jours s'écoulaient, les semaines, les mois. Oberiin était activement occupé dans sa paroisse, il

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avait placé à la tête de sa maison Louise Scheppler, la fidèle servante maternelle qui, déjà depuis cinq années, à l'âge de vingt ans, secondait Mme Oberlin dans tous les travaux du ménage et même de l'éducation des plus jeunes enfants, elle les emmenait avec elle au poêle à tricoter de Waldbach, que ne présidait plus Sara Banzet, morte à vingt-neuf ans, et là, entourée de toute la petite génération du village, elle instruisait, soignait, élevait à la fois les enfants de son maître et ceux de ses paroissiens. Le pasteur était parti pour visiter ses malades à la scierie du Ban; la neige était tombée de nouveau pendant plusieurs jours, encore qu'on fût déjà au mois de mars.

Le silence était profond par le chemin des montagnes, à l'extrémité delà paroisse. Le vent était tombé, les vallées et les hauteurs étaient revêtues de leur robe de neige, les arbres de la forêt pliaient sous le poids étincelant aux rayons du soleil. Il semblait que le ciel fût plus près de la terre et que les portes de la cité céleste dussent s'ouvrir devant le pasteur triste et seul. Il marchait en avant, plongé dans une espèce d'extase, d'où le tiraient à chaque pas des dangers sans cesse renaissants. Les troncs pourris, cachés p;.r la neige, craquaient et cédaient sous son poids, le

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sentier, suivant le contour des rochers de glace, longeait les plus affreux précipices; il glissait cependant en avant comme s'il voyait devant lui un guide infaillible. Il allait franchir un de ces ponts champêtres qu'il n'avait pas pu remplacer partout, lorsque le pied lui manqua au moment où il entendait déjà au-dessous de lui les ondes grossies de la rivière; il fit un pas en arrière en se rejetant sur la neige, et il cria tout haut : « Merci, mon ange ! » Lorsqu'il revint au logis, la nuit commençait à tomber. Louise et les enfants l'attendaient avec inquiétude aux fenêtres du presbytère; ses habits portaient les traces de chutes récentes : « Hélas ! cher papa, s'écrièrent-ils tous à la fois, vous êtes tombé!

— Oui. répondit-il, les yeux rayonnants d'une douceur étrange, mais je me suis relevé, car elle montait devant moi ! »

Ce fut la première fois que M. Oberlin retrouva le sentiment de la présence, de la protection, de la vigilante tendresse de celle qu'il avait perdue sur la terre, mais ce ne fut pas la dernière. « Elle me l'avait promis ! » répétait-il souvent, et comme les sceptiques s'étonnaient, en disant : « Comment discernezvous cette présence de vos rêves ordinaires? —

Comment discernez-vous les couleurs? » ripostait-il aussitôt.

Plus que jamais le sentiment de la communion non interrompue des âmes immortelles devenait nécessaire au pasteur privé de la présence de sa compagne, car les jours de la tempête approchaient, et tandis qu'Oberlin redoublait d'efforts pour gagner à Dieu le cœur de ses paroissiens, le courant contraire allait se développant ets'étendant par la France tout entière. Au Ban-de-la-Roche cependant, comme dans un Etat fortuné, on bâtissait des églises nouvelles dans les villages qui en étaient encore dépourvus, et le service divin du dimanche ne suffisait ni à la ferveur du pasteur, ni à l'instruction des paroissiens. Un jour de la semaine, Oberlin réunissait les fidèles dans une salle de sa maison; les femmes tricotaient au profit des pauvres.

« En attendant l'arrivée du ministre, dit une relation du temps, chacun causait avec liberté, mais sans élever la voix; il entre, tout le monde se lève à la fois; il salue d'un air rempli de bienveillance et va se placer devant une table où ses livres sont déposés. Le service commence par un psaume, dont le pasteur récite chaque verset et qui est ensuite

chanté par l'auditoire, la lecture de la Bible succède au chant; le pasteur en donne des explications qu'il accompagne de figures communes pour les mettre à la portée des assistants. Chacun écoute avec attention, parfois le sourire paraît sur tous les visages, le pasteur lui-même en a donné l'exemple. Les femmes ne laissent pas chômer leurs aiguilles; de temps en temps le pasteur ouvre sa tabatière, et, après y avoir puisé, il la fait circuler dans l'auditoire, car il n'a rien à lui seul ; ce qu'il possède il le partage avec ses paroissiens. Après une demi-heure de commentaires sur l'Ecriture sainte : « Mes chers enfants, n'êtes-vous pas fatigués? » dit le pasteur. Chacun assure que non; il continue. La lecture de la Bible terminée, on chante un second psaume et la prière couronne le service.

« Y avait-il beaucoup de monde à la réunion, cher papa? » demandèrent à la fois Louise Scheppler et les enfants lorsque le pasteur, rentré chez lui, voulut prendre une prise et trouva sa tabatière vide.

Oberlin secoua la tête : « Pas plus que de coutume, dit-il, je vois ce que c'est : je prends l'habitude de puiser trop souvent dans ma tabatière, j'en deviendrai bientôt l'esclave. Ah! tu veux me commander! et il

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taisait tourner entre ses doigts la boîte vide; je vais te faire voir qui de nous deux doit obéir! En prison, madame! » Et prenant promptement le chemin de l'escalier, il rencontra devant lui toute la bande des enfants empressée à faire ses commissions. Mais il écarta la cohorte d'un geste affectueux : « Point du tout', dit-il, je la porte dans l'armoire de ma chambre tout exprès pour être obligé de me déranger quand la démangeaison de priser me viendra. Cela ne sera pas ainsi trop fréquent! »

Louise et les enfants se désolaient d'avoir attiré son attention sur la boîte vide. « C'était une petite distraction pour lui qui n'en a guère », pensait la bonne servante qui, depuis la mort de Mme Oberlin, avait peu à peu pris dans la maison la place d'une fille aînée sans renoncer aux plus humbles devoirs du ménage. Le pasteur ne pouvait plus réussir à lui faire accepter un sou de gages. Un jour, à bout d'inventions, il lui fit adresser une certaine somme par la diligence. La bonne Louise ouvrit la boîte et ne dit rien à son maître ni aux aînés des enfants; seule la petite Bienvenue reçut ses confidences : « Le cher Papa a voulu m'attraper, dit-elle à la petite fille qui la suivait partout dans la maison , au village , au

poêle à tricoter, ainsi qu'un petit chien fidèle, mais il verra, je suis plus fine qu'il ne croit. »

Le soir en rentrant dans son cabinet après avoir soupe et souhaité le bonsoir à tous, aux enfants, à Louise et à quelques pensionnaires qu'il avait pris l'habitude de recevoir dans sa famille, Oberlin trouva sur son bureau une lettre proprement écrite, à son adresse; il reconnut l'écriture de Louise Scheppler dont il avait souvent surveillé les efforts calligraphiques : « Louise! se dit-il, pourquoi m'écrit- elle? » Et ouvrant la lettre, il lut ces mots :

« Cher Papa, a Vous voulez donc me priver tout à fait du seul plaisir qui me restait encore à espérer de pouvoir parvenir à vous offrir mes faibles services sans en retirer d'autre salaire que le plus nécessaire ? Accordezmoi cette grâce, à laquelle j'aspire depuis longtemps. Comme je suis actuellement libre, c'est-à-dire que je n'ai plus mon père et ses dettes à ma charge, je vous prie, cher Papa, ne me refusez pas la grâce de me prendre tout à fait pour votre enfant; il me faut peu pour l'entretien de mon corps; ce qui pourrait coûter quelques petites dépenses, ce serait des souliers, bas

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et sabots, mais quand j'en aurai à taire, je le dirai comme un entant à son père. Oh! je vous en prie, cher Papa, accordez-moi cette grâce et daignez me regarder comme votre enfant le plus tendrement attaché. »

Le pasteur restait assis dans son fauteuil, les yeux attachés sur le papier; une larme brillante y vint tomber. « Quel don tu m'as fait, Salomé, dit-il à l'absente pour lui toujours présente, quand tu accueillis cette enfant de quinze ans venue de Bellefosse dans l'espoir d'être admise à ton service ! C'est ton exemple, ce sont tes leçons qui l'ont faite ce qu'elle est, avec l'aide de Dieu'. Je la prends donc de ta main, comme l'ainée de tes filles, et je ne la chagrinerai plus en vain ! »

Le lendemain matin — le pasteur et Louise étaient toujours les premiers sur pied, — elle hésitait à entrer dans le cabinet, tremblante et craintive, mais Oberlin la chercha comme elle surveillait les préparatifs du déjeuner : « Ma fille Louise! » dit-il simplement, et un serrement de main scella l'adoption particulière dans cette paroisse, dont tous les habitants étaient les enfants du pasteur.

Plus de trente ans après, lorsque le vieillard au bord de la tombe s'appuyait encore sur le bras de Louise Scheppler, Oberlin écrivit à ses enfants :

« Mes très chers enfants, en vous quittant, je vous lègue ma fidèle garde, celle qui vous a élevés, l'infatigable Louise. Les services qu'elle a rendus à notre famille sont infinis.

« Votre bonne maman la prit auprès d'elle avant sa quinzième année; elle se rendit utile par ses talents, son zèle, son application ; à la mort prématurée de votre tendre mère, elle fut pour vous à la fois garde fidèle, mère soigneuse, institutrice, tout absolument.

« Son zèle s'étendit plus loin : vraie apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je l'envoyais rassembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la volonté de Dieu, leur apprendre à chanter de bons cantiques, leur montrer les œuvres de ce Dieu paternel et tout-puissant dans la nature, prier avec eux et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre bonne maman . Les difficultés innombrables qui s'opposèrent à ces saintes occupations en auraient

découragé mille autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants; de l'autre, leur langage patois qu'il fallait abolir; pour se faire entendre, il fallait leur parler dans cette langue, et leur traduire le tout en français. Puis une troisième difficulté, c'étaient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver : pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêle, neiges profondes en bas, neiges tombantes d'en haut, rien ne la retenait, et revenue le soir essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se mettait à soigner mes enfants et le ménage. C'est ainsi que pour mon service et le service de Dieu, elle ne sacrifiait pas seulement son temps et ses talents, mais encore toute sa personne et ~>a santé. Actuellement et depuis longtemps son corps est absolument détruit par tant de fatigues; sa poitrine, son estomac, tout est ruiné et incapable de ne plus rien supporter et vous direz peut être qu'elle en fut récompensée par le bon salaire que je lui donnais? Non, chers enfants, non! Apprenez que depuis la mort de votre chère maman, je n'ai jamais pu parvenir à lui faire accepter le moindre salaire ; elle employait le revenu de ses petits biens pour faire la charité et pour s'habiller, et ce fut toujours comme une grâce qu'elle

reçut de moi quelques pièces d'habillement ou de provisions que je dois cependant à son économie et à sa fidélité. Jugez, chers enfants, de la dette que vous avez contractée envers elle en moi et combien vous serez loin de pouvoir jamais faire trop à son égard! Dans vos maladies et douleurs, dans les miennes, combien de veilles, de soins, d'inquiétudes!

« Encore une fois, je vous la lègue ; soyez pour elle, tous ensemble et chacun de vous en particulier, ce qu'elle fut pour vous, autant que vos moyens et votre proximité le permettront. A Dieu, mes très chers enfants. »

Les quatre filles de M. Oberlin qui survécurent à leur père, ainsi que leur unique frère, voulurent en vain faire une part d'enfant à Louise Scheppler dans le très modeste héritage du pasteur, et lorsque le bruit des bonnes œuvres de sa vie entière, unies au souvenir du beau nom d'Oberlin, décida l'Académie française, reconstituée à la suite de la Révolution, à lui décerner un prix Monthyon, elle attacha au numéro du journal qui circulait à Waldbach, portant dans toutes les chaumières la nouvelle de cette distinction, une petite note faisant remonter à M. et à Mme

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Oberlin l'honneur de tout ce qu'elle avait pu faire, sous leur direction, signant cette humble déclaration du titre le plus cher à son cœur :

Louise Scheppler, conductrice.

Des sept enfants que Salomé Oberlin mourante avait laissés à sa fidèle servante, le fils aîné, élevé à l'école du dévouement et du patriotisme, devait bien jeune payer cette ardeur de sa vie. Le mouvement de la défense nationale, qui portait aux frontières menacées la jeunesse enthousiaste, ne fut nulle part plus vif et plus universel qu'en Alsace, par excellence la terre nourricière des soldats français. Le fils aîné d'Oberlin, Frédéric-Jérémie, alors étudiant la médecine à Strasbourg, fut an des premiers à s'enrôler. Il avait obtenu l'autorisation de son père auquel il vint demander sa bénédiction :

« Tu sais que j'étais né pour servir, dit le pasteur au jeune homme pendant que la bonne Louise préparait son havresac de volontaire, Dieu m'a enrôlé dans l'armée de la paix. Je te donne à la défense de la patrie; sers Dieu et la France! »

Les paroles du père s'échappaient avec peine de ses lèvres, et ses sanglots n'étaient contenus que par

l'effort de sa volonté; il s'appuya sur le bras du jeune homme :

« Viens à l'église », lui dit-il.

Tous les volontaires du Ban-de-la -Roche étaient là, attendant comme son fils lui-même les adieux et les dernières exhortations du pasteur. Il étendit les bras comme pour les presser tous sur son cœur et, après quelques paroles inarticulées, par un effort suprême, il s'écria : « Si quelqu'un de vous devait trouver son tombeau loin d'ici, qu'il sache que le pays, en nous montrant Dieu et notre devoir, est toujours le plus près du ciel! Prions Dieu. »

Pour parler au Père du ciel, le père terrestre de tous les jeunes gens agenouillés autour de lui avait retrouvé le calme et la netteté de sa parole. La prière terminée, la main levée, il bénit les soldats : « Allez, enfants, dit-il, pour la France! » Lorsqu'il rentra au presbytère, le pasteur resta longtemps enfermé, comme conversant avec son invisible compagne, et Louise se rappela plus tard qu'il paraissait triste et préoccupé, parlant doucement et marchant lentement comme au bord d'un tombeau.

Les volontaires du Ban-de-la-Roche appartenaient à un pays pauvre et rude ; grâce aux soins incessants

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du pasteur, ils ne subirent pas autant de privations que le reste de leurs camarades. L'inépuisable réserve de la charité chrétienne enveloppait les enfants d'Oberlin qui recueillait autour de lui des ressources distribuées ensuite par des amis sûrs. Mais pendant que ses jeunes compatriotes subissaient sans faiblir l'épreuve de la première année de campagne, le jeune étudiant en médecine tomba gravement malade; il reconnut le danger, demanda et obtint un congé, et rentra pour quelques semaines au presbytère. Les soins de Sébastien Scheidecker, ceux de Louise le remirent bientôt sur pied. Il ne supportait plus le repos et l'aisance comparative dont il jouissait :

« Je vous dis que je ne peux pas abandonner plus longtemps nos jeunes gens des villages », répétait-il sans cesse à ses sœurs qui s'efforçaient de le retenir. « Si quelqu'un d'entre eux se comportait mal devant l'ennemi, pensez, quelle honte '.

— Mais tu ne peux pas les garder tous, Fritz! disaient les jeunes filles, il y en a de braves parmi eux, mais il y a aussi des vauriens! »

Le jeune militaire se redressa fièrement : « Là où j'irai, il n'y a pas un fils du Ban-de-la-Roche qui hésite à passer », dit-il, et il partit le soir même.

La fièvre l'avait déjà repris à Wissembourg, il se soutenait à peine lorsqu'il arriva chez le pasteur, M. Kreiss. Comme ses sœurs, il le trouvait trop souffrant pour reprendre son service. Seul, Oberlin n'avait rien dit pour retenir son fils.

« Restez ici. dit le pasteur.

— Je dois aller où mon devoir m'appelle », repartit le jeune homme, qui rejoignit aussitôt son régiment.

Huit jours plus tard, M. Oberlin sortant du presbytère pour se rendre à Belmont, rencontra le facteur dans la petite forêt où il avait coutume de s'arrêter souvent pour méditer et prier Dieu. « J'allais chez vous, monsieur le pasteur, dit l'homme qui, n'étant pas du Ban-de-la-Roche, ne s'aventurait pas à user du nom de Papa. Il y a des lettres de l'armée, elles n'arrivent pas trop régulièrement par ce temps de combats. On a entendu dire qu'on se battait dans le Palatinat! »

Le père tendait la main, frissonnant malgré son calme. Il prit les lettres et ouvrit résolument la première. Le facteur avait repris son chemin vers le village. Il lui sembla bien qu'il entendait derrière lui une exclamation étouffée, et, en se retournant, il crut apercevoir le pasteur à genoux auprès d'un sapin : « Ah! voilà le saint homme qui prie! » se dit-il, sans

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y attacher d'autre importance, et il entra dans plusieurs maisons; des fils du Ban-de-la-Roche avaient écrit à leurs parents après la bataille de Bergzabern (27 août 1793).

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées et déjà les larmes et les sanglots bruyants des créatures rudes et peu cultivées retentissaient de chaumière en chaumière, les femmes se précipitaient dans la rue, toutes couraient au presbytère, les unes criaient : « Notre Fritz! » et les autres répondaient : « Le pauvre cher Papa! »

Louise était au poêle de tricotage avec la petite Bienvenue; elle sortit sur le seuil. « Il est mort! » criaient les mères qui tenaient serrées dans leurs mains les lettres de l'armée. Au premier abord, Louise se demanda si tous les enfants de Waldbach avaient péri dans la bataille, mais elle discerna bientôt qu'il s'agissait d'un malheur général et non d'une douleur personnelle, et par une intuition dont elle ne pouvait pas se rendre compte, elle arrêta au passage la première des matrones qui s'avançaient vers le presbytère : « Notre Fritz? » demanda-t-elle, et la montagnarde repartit : « Il a été tué à la bataille, mon garçon était auprès de lui et l'a vu tomber !

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Louise leva les bras au ciel, comme si elle était frappée de la foudre, et saisissant par la main Bienvenue qui l'avait suivie comme de coutume, toutes deux coururent du côté de la forêt. Comme elles mettaient le pied sur la lisière, elles virent le pasteur qui venait à leur rencontre, pâle et serein, regardant tout droit devant lui, évidemment sans rien voir. Il tenait entre ses mains deux lettres ouvertes qu'il balançait de l'une à l'autre. En l'abordant, la petite fille se jeta à son cou, tandis que Louise le tirait par sa manche « pour le rappeler à la terre », pensaitelle. Ce fut à la fidèle amie de tous les siens que le père dépouillé tendit les papiers qu'il tenait : « Salomé a son fils, dit-il d'un ton calme, comme s'il annonçait une réunion toute naturelle, elle l'attendait, elle me l'avait dit, je les retrouverai ensemble! »

Louise fondait en larmes. Frédéric-Jérémie était très cher à son cœur maternel, mais elle était surtout préoccupée du sang-froid du pasteur; il reprit toujours de la même voix :

« Il était près du drapeau, on a demandé un sousofficier de bonne volonté pour distribuer les cartouches dans un endroit très exposé. Il cria : « Présent! » et le capitaine a dit : « l'ourrier Oberlin, des volon-

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« taires, en avant! » Il y avait trois garçons de Waldbach, un de Fouday et deux de Belmont et de Bellefosse à côté de lui, et qui n'ont pas voulu le quitter, continua le père dont les accents devinrent tout à coup confus... Grâce à Dieu, ils n'ont rien eu, c'est Marc Gaignières qui m'écrit, mais mon fils (la veille, il eût dit : Fritz, il semblait aujourd'hui que l'enfant mort fût son seul fils), mon fils a reçu une balle à travers le ventre!... Ses camarades l'ont porté au fourgon et de là on l'a conduit à Wissembourg chez mon pauvre Kreiss. Il m'écrit aussi et l'a soigné comme son fils, mais il est mort,... le lendemain,... dans son lit, en bénissant Dieu son Sauveur et en priant pour nous! »

La voix de M. Oberlin s'éteignait peu à peu, il ne pouvait plus articuler une parole lorsqu'il atteignit le presbytère, à la porte duquel étaient groupées toutes les femmes du village; les hommes étaient aux champs ou dans la forêt, on était allé en toute hâte avertir les plus rapprochés, et déjà quelques-uns accouraient à toutes jambes. Les mères qui avaient reçu des lettres de l'armée les tendirent au passage à M. Oberlin ou à Louise; il acceptait d'un geste courtois mais sans parler; lorsqu'il fut entré dans la

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maison, Louise passa derrière lui comme un gardien fidèle et ferma la porte au nez de toutes les sympathies et de toutes les curiosités avec cet unique mot : « Demain! »

Le lendemain toutes les lettres avaient été rendues à leurs propriétaires, et Louise, circulant de chaumière en chaumière, en même temps que les deux aînées parmi les filles du pasteur, racontèrent à voix basse aux bonnes gens rassemblés comment « notre Fritz » était tombé sur le champ de bataille, dans quelles circonstances, entouré de tel et tel des enfants du pays, et elles ajoutèrent toutes trois à leur récit les paroles spontanées du malheureux père : « J'aime mieux que ce soit le mien, mon Dieu, j'aime mieux que ce soit le mien!

— Cela, c'est trop beau, disait le vieux père Gaignières dont les larmes mouillaient le visage, je ne pourrais pas dire cela si c'était Marc.

— Ah ! soupira doucement la sœur du jeune soldat, conductrice du poêle à tricoter de Bellefosse, c'est que Marc n'est pas prêt à mourir, et que le cher Papa sait bien que notre Fritz aimait le Seigneur !

— C'est peut-être vrai, mais tout de même c'est beau. Et Catherine Gaignières ne dit pas non.

— Il ne semble pas que Fritz soit mort, seulement parti! » disaient entre elles les jeunes filles; mais le père s'appuyait uniquement sur la première pensée qui avait traversé son esprit : « Salomé a son fils ! »

Un autre sentiment moins doux pénétrait aussi plus avant dans son cœur. Oberlin avait salué avec joie les prémices de la Révolution française; comme beaucoup d'âmes généreuses, il avait espéré du grand mouvement, qui ébranlait la société tout entière comme un tremblement de terre sous-marin, le redressement de toutes les injustices anciennes, l'abolition de tous les abus, le commencement d'une ère de liberté dans l'ordre et de bienfaisante équité. Les seigneurs qu'il aimait au Ban-de-la-Roche avaient d'eux-mêmes, sous l'empire des idées nouvelles, renoncé à des droits onéreux, à des charges écrasantes pour les pauvres montagnards qui dépendaient d'eux; ils avaient dégrevé les paroisses de plus de 50000 livres de dîmes, tout en continuant à s'occuper avec sollicitude de leurs besoins et de leurs justes désirs. « Il en sera de même partout! » se disait le pasteur philanthrope, absorbé par la civilisation chrétienne de ses chères vallées, une fois que les barrières seront renversées entre les diverses classes

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de la société. Avec le temps tous les fossés se combleront, et la terre tout entière servira le Seigneur! »

Et maintenant! La Révolution avait échappé aux mains généreuses et faibles qui croyaient la diriger, et, comme un monstre terrible toujours grandissant, elle avait déjà couvert la patrie de sang et de larmes, ébranlant avec les torts et les griefs du passé jusqu'au souvenir de ses grandeurs. Dans sa solitude du B.m-de-la-Roche le pasteur, effrayé, attristé, voyait s'évanouir l'un après l'autre ses beaux rêves et prévoyait déjà le jour où sa liberté d'action lui serait complètement enlevée, et où les meneurs du moment tenteraient un effort insensé pour chasser Dieu du sol français.

« Grâces te soient rendues de ce que tu m'as donné de croire à ta toute-puissance comme à ta miséricorde et à ton long support! disait-il dans ses prières au -Maître éternel qu'il servait depuis sa jeunesse. Tu m'as caché ici dans le secret, sous l'ombre de ta face, je te remercie d'avoir jeté mon Fritz aux frontières pour la défense de la patrie, maintenant je dis avec le prophète Esaïe : « Le juste « meurt et personne n'y prend garde, et on ne

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« voit pas qu'il a été enlevé devant le mal à venir! » Ma Salomè! mon Fritz! mes tout petits que j'ai tant pleures, Dieu vous a recueillis dans son paradis avant que les jours mauvais vinssent auxquels nous disons ■ « Je n'y prends point de plaisir! »

Le pasteur avait débuté par célébrer les fêtes patriotiques sur le sommet de la Bœhrdele en 179 1 , au nom de la religion chrétienne, en priant et en chantant des cantiques. Ce temps était passé, et avec la proclamation officielle de la liberté républicaine, les persécutions générales avaient commencé pour le pasteur, comme les petites vengeances personnelles. Le culte religieux était interdit, mais Oberlin était à la fois trop habile et trop courageux pour renoncer à instruire les chers paroissiens dont depuis vingt-sept ans il était devenu l'ami et le père.

Louise Scheppler lui avait suggéré une idée en s'écriant : « Ah! cher Papa, que n'avez-vous ur. poêle de filature pour tous ces bavards, qui ne disent tant de sottises que parce qu'ils ont du temps à perdre ! »

« Je sais ce que je ferai », se dit Oberlin, et il alla de maison en maison d'un côté, tandis que Sébastien Scheidecker visitait les autres villages afin

de proposer la fondation d'une Société populaire. « Nous avons un lieu de réunion tout trouvé, dit le pasteur d'un air simple; l'église appartient au district, nous nous y assemblerons pour nous entretenir de nos affaires et de l'amour que nous devons à la patrie, à l'humanité, en la personne de nos frères... »

Dans plusieurs maisons où la proposition du cher Papa avait été accueillie avec un cordial respect, les femmes dirent à leurs maris quand la porte fut fermée :

« Et s'il ne nous parle pas du Seigneur Jésus- Christ encore plus que de nos affaires et de l'humanité, jamais je ne serai plus surprise ! »

Il parlait de Dieu en effet, le bon Papa Oberlin, et l'assemblée présidée par ses plus fidèles disciples se pressait autour de la chaire qu'on appelait maintenant la tribune, mais la sainte liberté des enseignements du temps passé manquait à ces réunions où la prière en commun était difficile et le chant des cantiques pieux n'osait plus librement s'élever vers le ciel; le pasteur consciencieux et fidèle souffrait des efforts constants auxquels il était obligé pour se maintenir au milieu de ses enfants du Ban-de-la- Roche.

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La brave Louise était turieuse lorsque les administrateurs du district demandèrent à Oberlin sa profession de foi :

Comme s'ils ne savaient pas ce que croit le cher Papa ! s'écriait-elle; depuis vingt-sept ans qu'il est ici, il a bien montré ce que c'était qu'un chrétien.

— C'est précisément du chrétien et de son Maître qu'ils ne veulent pas, ma bonne fille, disait le pasteur, mais tant qu'on ne voudra pas m'imposer de le renier, je resterai dans ma maison et auprès de mon peuple. »

Le pasteur continuait de prêcher, il continuait même de baptiser les enfants qui venaient de naître; c'en était trop pour les jacobins du Ban. M. Oberlin avait invité son collègue de Rothau, et tous deux venaient de verser l'eau sainte sur la tète du nouveauné de Jonathan Banzet, neveu de la première conductrice du Ban-de-la-Roche; ils étaient assis devant le modeste repas de pommes de terre, de laitage et de fruits qu'on savait du goût d'Oberlin. Tous deux s'entretenaient tristement de leurs temples fermés et de la contagion qu'ils redoutaient pour la jeunesse. « Je l'ai dit cent fois », s'écria Oberlin en jetant contre le mur le chapeau de paille qui lui couvrait la

tête; la robe, le rabat et la toque pastorale, désormais interdits et déposés sur l'autel de la patrie, avaient été coupés par les mains industrieuses de Louise pour faire des corsages aux femmes les plus pauvres de la paroisse. « Je l'ai dit cent fois, reprit le pasteur se levant pour ramasser son chapeau, j'aime mieux jeter nos jeunes gens aux frontières, dussent-ils trouver la mort comme mon Fritz, que de les voir gagnés par le mal dans les villes où ils sont entraînés et parqués! Des fils de chrétiens autour de l'autel de la Raison! »

Oberlin parlait assez haut, dans la pleine confiance de l'intimité fraternelle, et M. Bceckel, qui approuvait chacune de ses paroles, l'écoutait la bouche ouverte, un peu inquiet de sa hardiesse. « Frère Oberlin doit être bien vu des gens de Waldbach pour s'exprimer aussi franchement devant eux, pensait-il. Je crois que je n'oserais pas en dire autant à Rothau, et cependant ils sont braves, braves, mes chers enfants. Je le prierai de venir un peu visiter dans les maisons. Je ne suis pas maître dans mon club comme il l'est dans le sien ! »

Oberlin avait ramassé son chapeau, et se trouvait en face de la porte qui s'ouvrait lentement. Le com-

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missaire du district parut sur le seuil, son écharpe tricolore autour de la taille et visiblement embarrassé. Il était de Robheim, assez rapproché du Ban-de-la- Roche pour savoir de quel pieux respect était entouré Oberlin et comment il l'avait mérité de la part de ses paroissiens; d'ailleurs Jonathan Banzet, ses frères et ses amis s'étaient levés prompts comme l'éclair et formaient déjà une garde dévouée autour des deux pasteurs, paisiblement assis sur leur banc.

« Que demandes-tu, citoyen commissaire? dit Oberlin infiniment moins troublé que le fonctionnaire jacobin.

— Que tu me suives à l'instant, toi et ton confrère ! » cria le sans-culotte par un effort de courage qui ne l'empêcha pas de reculer vers la porte, comme les braves montagnards faisaient mine de marcher sur lui, les yeux flamboyants et les poings fermés. Un geste du pasteur retint leur élan :

k II me faut vingt-quatre heures pour mettre ordre aux affaires de ma famille, reprit Oberlin avec calme, après quoi nous te suivrons. La Parole a dit : « Soyez soumis aux puissances supérieures.

Les femmes du village commençaient à s'entasser auprès de la porte, aussi résolues et plus ardentes

que leurs maris. « Il y a des précipices d'ici au Ban », murmuraient quelques-unes d'entre elles. Le commissaire pensait en lui-même : « On me va faire un mauvais parti », et il répondit de l'air le plus digne, comme un homme qui accorde une grande concession : « Je reviendrai donc vous chercher demain ! » Et il battit promptement en retraite jusqu'à l'auberge où l'attendait son cheval sousla garde d'un gendarme qui n'était guère plus rassuré que lui.

Lorsqu'il reparut le lendemain, M. Bœckel était retourné à Rothau pour dire adieu à sa femme et à ses enfants fort effrayés. « L'ange de l'Éternel campe autour de frère Oberlin, disait-il pour les rassurer, il ne m'arrivera aucun mal en sa compagnie », mais Mme Bœckel n'était pas tranquille : « Qui sait si frère Oberlin ne regarderait pas le martyre comme un bien! » pensait-elle.

Le presbytère était bien agité à Waldbach, quel que fût le calme courageux du père et du maître; Louise était obligée parfois de courir s'enfermer dans sa chambrette ou même de tomber à genoux sur le pavé de sa cuisine pour étayer sa confiance en Dieu par le suprême secours de la prière. Comme la plupart des gens du Ban-dc-la-Rochc, elle avait d'abord

salué avec joie le régime nouveau qui se parait alors des beaux noms chrétiens partout affichés : liberté, égalité, fraternité, mais la réaction avait été proportionnée à la vivacité des espérances chaque fois plus évidemment trompées, et la brave fille croyait déjà voir son cher Papa marcher au même supplice qu'avait subi quelques mois auparavant le seigneur bien-aimé de la région, Frédéric de Dietrich. Les hommes et les femmes assiégeaient la maison, désireux d'embrasser encore une fois leur bon pasteur avant son départ. Les filles d'Oberlin, cachées derrière le rideau du petit salon, annonçaient à leur maternelle amie l'arrivée des nouveaux venus. Tout à coup la petite Bienvenue, dont l'esprit était particulièrement vif et prompt, s'écria : « Sais-tu, Louise, le maire et les conseillers ne sont pas là; ils ne sont pas venus dire adieu au cher Papa ! »

Louise relevait la tête d'un air étonné : « Ah! ditelle, après un moment de réflexion, le père Lorve est un homme auquel on se peut fier et qui a souvent de bonnes idées pour le bien. Je l'ai entendu dire au cher Papa lui-même, et Jean-Georges Christmann était chez Jonathan Banzet au dîner de baptême, peut-être ont-ils eu peur du commissaire. »

Les membres du Comité de surveillance, comme on appelait alors le Conseil municipal de Waldbach, n'avaient pas peur du commissaire, mais Jean-Nicolas Lorve, le président, tout pénétré de l'importance de ses hautes fonctions, avait tout à coup conçu une de ces idées ingénieuses dont il avait la réputation : « Donnez un certificat de civisme au cher Papa, ditil à ses collègues du Conseil, et quand il l'aura en poche, tout prêt à montrer au district, nous irons avec lui un bout de chemin, pour empêcher commissaires et gendarmes de le contrarier sur la route. Il ferait beau voir qu'à notre barbe le district nous enlevât le père du Ban-de-la-Roche! Jolie liberté que celle-là ! »

Décidément le président commençait à se fâcher tout en écrivant de son mieux le certificat de civisme que tous devaient signer : « Si tu sais si bien écrire, c'est au cher Papa que tu le dois », disaient les conseillers en contemplant les beaux caractères formés avec soin par Jean-Nicolas Lorve, les vieillards avaient été moins bien instruits naguère, mais ils ne faisaient pas partie du fameux Comité de surveillance. Le rendez-vous fut pris pour le lendemain matin. « Nous serons à la porte du presbytère avant que le commis-

saire arrive, dirent-ils entre eux, et nous n'avons pas besoin de le dire par Waldbach, sans quoi tout le pays y sera comme nous et on ne pourra pas faire taire les femmes ! »

La chose bien convenue, tous les membres rentrèrent chez eux ou retournèrent à leur ouvrage, chacun gardant le secret du rendez-vous tant qu'il ne se retrouva pas en tête-à-tête avec sa femme, mais le soir venu et les enfants couchés, les plus sévères des chefs de famille révélèrent à leurs compagnes que le cher Papa n'avait rien à craindre, étant bien pourvu d'un bon certificat de civisme, et devant être accompagné par les autorités jusqu'au district. « Et puis après, dirent quelques-unes des femmes, irez-vous jusqu'à Schlestadt ou à Strasbourg? » Les conseillers restèrent un peu interdits, et les femmes fort inquiètes.

Aussi lorsque le commissaire arriva le lendemain matin à Waldbach, trouva-t-il en émoi tout le village, si paisible la veille. Les matrones formaient un bataillon de défense en avant du presbytère, et toute l'influence de Louise, d'ordinaire puissante parmi elles, ne pouvait suffire à les disperser. La bonne conductrice avait trop d'esprit et de sens pour ne pas

comprendre qu'une résistance violente ne pourrait être utile à la cause de son maître, pour lors enfermé dans son cabinet avec les membres du Comité de surveillance, qui avaient arboré des cocardes tricolores. Le maire s'était revêtu de son écharpe et tenait à la main le fameux certificat de civisme :

« Nous en aurions écrit davantage, si nous avions osé, Monsieur le pasteur, dit-il solennellement au lieu de qualifier Oberlin de « cher Papa » comme il en avait l'habitude, mais nous nous expliquerons plus au long devant le district. »

Le pasteur avait les larmes aux yeux :

« C'est bien assez, mes chers enfants, je dirais même que c'est trop, si je ne vous aimais comme vous m'aimez; j'en rends grâces à Dieu, car l'affection ne compte pas les sacrifices, mais il ne faut pas vous compromettre pour moi; je ne m'en consolerais pas, et je laisse ici mes enfants sous votre protection, à la garde de Dieu et de ma bonne Louise.

— Ils n'auront aucun mal, cher Papa, s'écrièrent en chœur tous les membres du Comité de surveillance, même Martin André, qui n'avait pas toujours satisfait le pasteur au point de vue du travail pour les pauvres veuves et les orphelins qu'Oberlin recom-

mandait toujours le dimanche à l'issue du service divin. Depuis la proclamation de la République et la transformation de l'église en un club populaire, le conseiller trouvait plus agréable de se reposer à l'auberge, au lieu de faucher dans les prés ou de piocher dans les petits champs pierreux des pauvres, et le pasteur le lui avait souvent reproché; aussi à la protestation générale ajouta-t-il un aparté pénitent : « J'irai dimanche dans l'orge de Marie Mùller et je la mettrai à bas dans l'après-midi, cher Papa ». ditil tout bas.

Dans la rue on criait : « Voici le commissaire! ». et Louise parut à la porte du cabinet, un peu moins sereine que de coutume : « Si vous ne parlez pas aux femmes, cher Papa, elles feront un mauvais parti à ce commissaire ! »

Oberlin parut sur le seuil de la maison; derrière lui tous les membres du Comité de surveillance comme des gardes du corps, et, repoussant doucement de la main le bataillon excité des femmes, il s'avança tout droit vers le commissaire que Tavantgarde empêchait de passer : « Me voilà, citoyen commissaire, dit- il, son chapeau sur la tète et un petit sac de voyage sous le bras; je suis prêt à vous suivre.

— On ne me semble pas prêt ici à vous laisser aller! » soupira le commissaire qui avait déjà eu maille à partir avec quelques sentinelles avancées qui n'avaient pas encore appris les règles de la politesse, encore moins celles de la charité. « On dit ce qu'on veut en République, avaient-elles affirmé au délégué du district, et nous vous disons que vous n'aimez pas notre cher Papa ! »

Et maintenant le pasteur se livrait lui-même. Plus d'une se jetait à ses pieds, baisant ses mains et le bord de ses habits, pleurant et se lamentant si bruyamment qu'Oberlin fut obligé d'élever sa voix claire et sonore : « Ne pouvez-vous me remettre à la garde de notre Père céleste? s'écria-t-il, et ne savez-vous pas qu'il nous aime? »

Le commissaire ouvrait de grands yeux, mais les femmes avaient tout à coup reconnu l'autorité tendre et pieuse à laquelle elles avaient coutume d'obéir. Leurs larmes coulèrent plus doucement, et elles s'écaraient à droite et à gauche pour ouvrir un chemin au pasteur et a ses gardes elles-mêmes. Le commissaire se plaça à côté d'Oberlin comme sous sa protection et tous ensemble prirent la direction du pont e la Chadrité sur la Bruche. C'était à la sortie du

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pont que devait se trouver le pasteur Bœckel, que sa femme et ses enfants avaient accompagné à travers la montagne. Les deux fils et les quatre filles d'Oberlin étaient restés au presbytère de Waldbach sur l'ordre de leur père.

Passant par le Val-de-Villé, les deux pasteurs furent menés à Schlestadt; les fonctionnaires municipaux de Waldbach se préparaient à les accompagner jusqu'à destination, mais Oberlin ne le permit pas : « Retournez au logis, dit-il, et veillez sur tous mes enfants, ceux du presbytère et les autres! N'oubliez pas que j'ai en poche mon certificat de civisme et ma patente de fabricant d'outils. Ils ne savent pas quel bon ouvrier je suis! Je leur tournerai des manches de bêche, s'ils l'exigent. »

Le Comité de surveillance quitta en souriant son pasteur toujours le premier à ranimer et à égayer les courages.

En arrivant à Schlestadt les deux pasteurs se rencontrèrent sur la place de la ville avec plusieurs cortèges débouchant par diverses directions. Oberlin, toujours préoccupé des autres plus que de lui-même, poussa du coude M. Bœckel absorbé dans ses tristes réflexions : « Nous ne sommes pas les seuls, frère,

voyez-vous? » disait-il en regardant autour de lui la suite des prisonniers qui se déroulaient comme les anneaux d'une longue chaîne. Les captures de ce jour-là s'étaient opérées parmi les ecclésiastiques : les prêtres refusant le serment civique et les pasteurs qui l'avaient prêté avaient été confondus dans une commune vengeance contre la foi religieuse. A chaque pas qu'ils faisaient sur la place, ils reconnaissaient quelque ami pastoral. Oberlin, tolérant et conciliant, avait beaucoup de relations avec les prêtres catholiques de sa région et il serra la main à plusieurs d'entre eux avant que leurs honteux conducteurs les eussent entraînés en prison. Tous les cachots de Schlestadt étaient pleins ce soir-là d'admiration et de reconnaissance pour Oberlin.

Les deux pasteurs du Ban-de-la-Roche s'étonnaient déjà de n'avoir pas été réunis à leurs collègues lorsqu'ils furent poussés par le commissaire et par les gendarmes du côté d'une auberge, au Lion d'Or, dressé fièrement sur son enseigne. Laissés dans le coin de la salle à manger sous la garde d'une partie de leur escorte, ils virent successivement arriver pour souper les administrateurs du district, coiffés

de bonnets rouges, évidemment les habitués fidèles de la table d'hôte. Il était tard, les deux pasteurs marchaient depuis le matin; Oberlin attira son compagnon vers un bout de la table qui ne paraissait pas occupé et tous deux se préparèrent à manger, lorsque de nouveaux arrivants les repoussèrent peu à peu contre le mur. Un convive cherchait encore une place, pressant Oberlin de son coude et de ses pieds; celui-ci effaçait, de son mieux, sa taille longue et mince :

« Je ne saurais aller plus loin, citoyen, dit-il du ton de bienveillance qui lui était habituel, à moins que la muraille ne s'ouvrit derrière moi. »

L'homme était brutal il avait faim, et il faisait profession d'être un mangeur de prêtres : « Pourquoi nous encombre-t-on ici de ces calotins-là? s'écria-t-il. Que ne les a-t-on jetés en prison avec les autres animaux de leur espèce qui attendent que la guillotine fasse leur compte. »

Il criait de toutes ses forces, accompagnant ses réclamations de tant de jurons et de blasphèmes que tous les convives levaient la tête et regardaient les deux pasteurs. Les administrateurs du district se mêlèrent bientôt à la querelle, par des appels violents

tantôt à Oberlin, tantôt à Bœckel, dont ils prenaient plaisir à insulter la foi religieuse.

« Que dis-tu de ton , Christ, maintenant? criaientils de concert. Son règne est-il assez fini, passé, oublié ? Marchez donc sur son nom et faites la noce à la face du soleil comme les autres, au lieu de vous cacher dans vos trous pour vos bombances! »

Oberlin était vif par caractère et toujours disposé à combattre, il ripostait aux insultes blasphématoires des jacobins avec une énergie qui ne laissait pas que de troubler fort M. Bœckel, aussi audacieux mais moins batailleur que lui. Il répétait tout bas les affirmations chrétiennes que Fritz Oberlin lançait à la tête de ses interlocuteurs comme un clairon sonne la charge à l' avant-garde, mais tout en protestant fidèlement dans son coin, il ne pouvait s'empêcher de penser en lui-même : « Frère Oberlin nous va faire mener en prison, sinon à la guillotine! »

Cependant la gaieté cynique qui avait présidé au début du repas semblait disparaître peu à peu. Au milieu des disputes blasphématoires, deux ou trois des administrateurs en bonnet rouge étaient sortis sans bruit de la salle, d'autres écoutaient des messagers venus du dehors et lorsque les plus furieux des

énergumènes semblaient prêts à se portera des voies défait sur leurs révérends antagonistes, Oberlin, toujours de sang-froid au plus fort de la querelle, crut s'apercevoir que leurs voisins les poussaient du coude pour les faire taire.

La nuit vint que les deux pasteurs passèrent sur leurs bancs dans un coin de la salle de l'auberge; ils avaient prié Dieu ensemble tout en entendant par les rues une agitation qui leur paraissait singulière même en temps de République.

«Peut-être est-ce le contraste avec le grand silence de la montagne qui nous fait croire à un tumulte extraordinaire, disait M. Bceckel, mais Oberlin écoutait toujours. — H y a plus que cela », disait-il.

Le jour était levé depuis plusieurs heures et le bruit augmentait dans la rue, mais personne n'était entré dans la salle à manger, sauf une servante qui avait emporté sur un plateau les verres et les assiettes de la veille, rassemblés soigneusement en pile par les mains du pasteur Oberlin lui-même. Dès qu'il avait fait jour, après avoir lu un chapitre dans le petit Évangile qui ne le quittait jamais, l'instinct de l'ordre, profondément confirmé dans sa nature, n'avait pas permis au « cher Papa » de laisser subsister autour

de lui la confusion qui régnait partout dans l'auberge. Les fragments de pain émiettés étaient recueillis dans un plat vide, les assiettes empilées, les tables essuyées; lorsque la servante entra dans la salle, elle cherchait autour d'elle celui qui lui avait rendu ce bon service. « Ce n'est pas Jean, pour sûr, disaitelle à demi- voix, il est trop occupé à l'écurie! Mais le prisonnier se leva en souriant : — C'est Jean-Frédéric, dit-il, se désignant lui-même. Donne aux poules ce pain rompu ! Le Seigneur ne veut pas que rien se perde. »

La jeune fille enlevait le plat : « Il y a trop de mendiants à la porte pour donner les restes aux poules, dit-elle. Depuis qu'on crie si fort par la ville on ne travaille plus, aussi meurt-on de faim dans bien des maisons! Il n'y a jamais eu tant de pauvres!

— Et moins de charité pour l'amour de Dieu ! » repartit Oberlin qui semblait déjà, comme dans tous les lieux où il se trouvait, prendre naturellement autorité sur ceux qui l'approchaient.

La servante fit un signe d'assentiment, puis elle s'écria :

« Il faut espérer que cela ne va plus durer ainsi,

maintenant que ce Robespierre a passé là où il en a envoyé tant d'autres! »

Elle sortait les mains pleines en parlant ainsi, et les deux prisonniers, restés seuls, se regardaient.

« Dieu aurait-il enfin délivré la patrie? soupira M. Bceckel, les yeux et les mains levés vers le ciel.

— Je ne vois pas de raison d'en douter, reprit Oberlin. Ceci m'explique l'agitation de la soirée et de la nuit. Ce serait un grand... »

Au même moment la porte s'ouvrit et le commissaire du Ban reparut; il avait été retenu à Schlestadt par les affaires du district et il s'était empressé de courir lui-même à l'auberge où il avait déposé les deux pasteurs :

« Vous êtes libres, citoyens! annonça-t-il très haut, puis s'apercevant que les prisonniers étaient seuls dans la salle : Il y a eu une révolution à Paris, dit-il en se rapprochant d'Oberlin, Robespierre a eu la tête d'abord cassée et puis coupée. Il n'y a plus d'exécutions! Vous pouvez reprendre le chemin de la montagne ! »

Les pasteurs ne se le firent pas dire deux fois, et, allongeant le pas à la manière des hommes habitués

à parcourir par monts et par vaux, ils atteignirent avant la fin du jour leurs presbytères respectifs. Mme Bœckel et ses enfants étaient fous de joie après leur journée et leur nuit d'angoisses.

En mettant le pied sur le seuil de sa maison aux environs de l'heure du souper, Oberlin entendit une voix suppliante qui s'élevait seule dans la petite salle, il ouvrit doucement la porte; ses enfants avec Louise, Sébastien Scheidecker et plusieurs femmes, parmi les meilleures de la paroisse, invoquaient la grâce de Dieu pour le pasteur absent. Au grand étonnement du père, c'était son fils Henri, à peine âgé de seize ans, qui semblait diriger les dévotions dé la petite assemblée : « J'ai toujours pensé que celui-là était aussi destiné au saint ministère », se dit Oberlin en reconnaissant sa voix et il s'agenouilla à la porte, reprenant simplement la prière, là où l'avait interrompue le jeune homme. Personne ne bougea, la même joie remplissait tous les cœurs, pressés de rendre grâces au Tout-Puissant, mais en se relevant la petite Bienvenue s'accrochait au bras de son père :

« Nous avons prié sans cesse, papa! dit-elle; toute la journée et toute la nuit, j'ai dormi, mais

toutes les fois que je me réveillais j'entendais une voix qui montait jusque dans ma chambre!

— Plus haut et plus loin quêta chambre, fillette », dit son père en l'embrassant, tandis que tous ses autres enfants l'accablaient de caresses et de questions.

« Le Seigneur a daigné me conserver la vie pour la consacrer plus complètement à son service », pensait le pasteur lorsqu'il monta quelques jours plus tard dans la tribune du club de Fouday. Autour de lui se pressaient tous ceux qui dans la paroisse avaient pu ce jour-là sortir de leurs maisons, en même temps que quelques personnes venues des grandes villes ou des châteaux voisins pour se réfugier dans cette solitude, loin des violences et du péril qui désolaient la France tout entière. L'une d'elles, Mlle Octavie de Berckheim, raconta en rentrant, dans une lettre à Tune de ses amies, ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Elle avait lié amitié avec Mlle Frédérique Oberlin, et comme celle-ci entrait dans sa chambre au moment où elle achevait d'écrire :

« Voulez-vous que je vous lise ce que je dis de la scène du matin? demanda-t-elle en souriant. J'aimeraisque vousvissiezcequejedisde votre cher papal »

Il n'y avait qu'une chaise dans la petite chambre

qu'occupait Mlle de Berckheim. Frédérique Oberlin S'assit sur une malle et caressa la main de son amie pendant que celle-ci lisait :

« On était déjà assemblé à l'église où règne une belle simplicité et une distribution fort bien entendue. Les bancs qui s'}' trouvent sont remplis par des femmes et des préposés ou clubistes. En haut, tout autour de la salle est une grande tribune où est l'orgue et les jeunes gens. La chaire se trouve à droite. Le service ou le club était commencé lorsque nous arrivâmes, on avait déjà chanté les cantiques ou les hymnes, ce que je regrettai bien. Nous nous partageâmes sur les bancs, c'était au moment de l'examen où les jeunes filles sur une ligne et les garçons sur l'autre étaient interrogés par un des préposés, en présence de la communauté, sur les droits de l'homme qu'ils savaient par cœur. L'examinateur passait des uns aux autres et cette alternative avait quelque chose de tout à fait intéressant; les jeunes filles répondaient avec l'expression de la douceur et de la modestie; les jeunes gens avaient dans la voix quelque chose de rauque et de martial qui faisait pressentir qu'ils sauraient maintenir leurs droits et être les défenseurs de la liberté, cela me rappelait les refrains des jeunes gens et des vieil-

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lards de la Grèce. Alors le président, se levant, lut le procès- verbal de la dernière séance, où il était question du discours que l'un des membres avait tenu, je ne sais sur quelle matière, mais c'était tout bonnement le sermon d'Oberlin, et on l'interpella afin qu'il achevât celui qu'il n'avait pas fini la décade précédente. Oberlin, qui était dans un coin du banc des clubistes, quitta son grand manteau, monta à la prétendue tribune et amena fort naturellement une prière, telle cependant qu'elle se faisait ci-devant à l'ouverture du culte. Alors s'ensuivit un sermon très chrétien, adapté à tous les assistants. Je l'admirai en cela et comme il fallait que ce fût pour ces gens, et puis il fallait du courage pour parler de la sorte; j'eus donc le plus grand plaisir à entendre le bon Oberlin, je retrouvai dans le même homme le même saint enthousiasme, cette franche et originale expression qui s'ouvre un chemin dans tous les cœurs. Après le sermon il y eut encore la prière. Tout le monde s'agenouilla et les femmes avaient pour la plupart leur tête dans leurs mains. »

Frédérique Oberlin avait écouté jusqu'au bout la lecture de son amie, puis se levant avec une visible impatience :

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« Octavie, s'écria-t-elle, on dirait que vous n'avez jamais lu les paroles de saint Paul : « Malheur à moi si je ne prêche l'Evangile! » Mon père ne peut faire autrement, et comment des chrétiens ne prieraient-ils pas? Il n'y a rien là à admirer!

— Vous êtes bien la fille de votre père, repartit Mlle de Berckheim en embrassant la jeune fille, et vous me permettrez bien de dire que le Ban-de-la- Roche est un heureux coin du monde!

— Oh! cela, tant que vous voudrez! »

On appelait Frédérique à la porte de la maison où logeaient Mme de Berckheim et ses filles. Louise était au poêle à tricoter entourée de tous les bambins du village, et M. Oberlin avait besoin qu'on servît un petit repas. Sa fille ne demanda pas à qui il était destiné, depuis bien des semaines déjà le presbytère ne s'était jamais trouvé sans un ou deux hôtes qui ne sortaient point de la chambre où les avait amenés le maître du lieu, et qu'on servait en silence sans jamais parler d'eux. Les émigrés comme les constitutionnels, les gentilshommes comme les révolutionnaires cherchaientégalement un abri sousle toit hospitalier, à l'ombre de la charité courageuse du pasteur.

Les pommes de terre étaient bouillies, le pot de lait versé, et le cher Papa à la porte de sa chambre avait lui-même reçu le petit plateau qu'apportait sa fille lorsque la petite Bienvenue cria d'en-bas, comme si elle annonçait une visite :

« Voilà les gendarmes qui descendent par la montagne. »

M. Oberlin se retourna vers Frédérique :

« Mets les pommes de terre sur le fourneau et le pot de lait près du feu, dit-il, je te les demanderai quand il sera temps. »

La jeune fille comprit sans autre explication; elle emporta son plateau, tandis que le pasteur descendait tranquillement au-devant du gendarme.

« J'ai ordre de faire une visite domiciliaire dans ta maison », déclara le militaire assez embarrassé, car il était de ceux qui avaient conduit les deux pasteurs à Schlestadt. M. Oberlin ouvrit largement la porte :

« Fais! » dit-il, et le gendarme entra.

De chambre en chambre, dans le cabinet, le salon, la cuisine où Frédérique arrangeait les pommes de terre dans l'étuve , Oberlin accompagna partout le gendarme. Arrivé à la porte, en face de l'escalier du premier, le pasteur l'ouvrit lui-même à demi :

« Veux-tu entrer, citoyen gendarme? dit-il avec un bon sourire, c'est ma chambre à coucher, il n'y a ici que moi de suspect !

— Ah! citoyen pasteur! et le gendarme reculait jusqu'au mur, je suis fâché, excuse-moi, c'est l'ordre!

— Je sais, mon ami! » et M. Oberlin reconduisait jusqu'à la porte d'entrée le fonctionnaire républicain :

« Un verre de lait, Frédérique! » dit-il, et le gendarme s'éloigna en s'excusant. Mlle Oberlin préparait déjà son plateau.

« A la bonne heure! dit le père en rentrant dans la cuisine, il meurt de faim là-haut dans mon alcôve ! » Et il emporta le frugal repas du proscrit dont sa famille ne sut jamais le nom. Le pasteur dit seulement à son fils aîné :

« Sa tête est à prix, emmène-le par la montagne », et la nuit suivante le malheureux était en sûreté.

L'orage commençait cependant à se calmer et la paix à rentrer dans les esprits agités. Oberlin n'avait jamais permis à la tourmente d'ébranler sa confiance en Dieu, ni la ferme égalité de son âme, et il avait continué au sein du désordre d'appliquer les principes d'ordre et de délicate probité qui avaient gouverné

sa vie tout entière. Les assignats avaient subi une dépréciation énorme qui ruinait les pauvres familles du Ban-de-la-Roche, aussi bien que leurs voisins plus riches. « Le peuple français fera banqueroute, et les gens de nos vallées les premiers si on n'v met ordre », disait-il un jour à Louise Scheppler qui ne comprenait pas bien comment le pauvre pasteur du Ban-de-la-Roche pouvait s'intéresser en cette matière.

« Mais cela coûtera des millions, cher papa! s'écria-t-elle.

— Des millions! sans doute, pour la France entière, mais grâce à Dieu, je ne réponds devant lui que du Ban-de-la-Roche. Vous verrez à la prochaine assemblée ! »

La décade était revenue. Louise la maudissait toujours, assurant que le Seigneur Dieu savait mieux que les hommes la mesure des forces de ses créatures et quelle était toujours à bout le soir du neuvième jour. « Aussi nous reposons-nous chez nous le dimanche! » remarquait le pasteur. Louise ne trouvait pas que ce fût la même chose et son maître trouvait qu'elle avait raison.

Après avoir parlé de Dieu, fait la prière et chanté

le cantique, le cher « Papa » ne descendait pas de la tribune.

« Mes chers amis, dit-il, nous ne pouvons pas laisser notre Ban-de-la-Roche se déshonorer par la dépréciation des assignats; à ma requête vous les avez jusqu'ici reçus à leur pleine valeur dans toute la vallée, mais comme il est aussi à désirer de débarrasser le pays de ce papier-monnaie, voici ce que je vous propose : chaque personne qui paiera en assignat de cinq livres ne le comptera que pour quatre livres dix-huit sols et l'inscrira au dos. L'argent et même le papier ne reste pas longtemps dans les mêmes mains : quand un assignat aura changé cinquante fois de possesseurs, il n'aura plus aucune valeur et on pourra le brûler. A Paris, les citoyens riches offrent des liasses d'assignats sur l'autel de la Patrie, nous sommes trop loin et trop pauvres pour en faire autant, mais en partageant ainsi le sacrifice nous servirons comme les autres à maintenir le crédit en France et dans nos chères vallées en premier lieu. Dites-moi si vous approuvez mon idée? »

Toutes les têtes étaient levées, tous les yeux fixés sur le pasteur. Il avait une trop grande habitude de juger sur les visages l'impression produite par ses

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paroles pour ne pas s'apercevoir que la plupart des femmes ne comprenaient rien à son raisonnement et se demandaient seulement pourquoi cinq livres ne valaient plus que quatre livres dix-huit sols, tandis que beaucoup d'hommes avaient saisi la pensée ingénieuse de leur pasteur, et qu'un grand nombre l'approuvaient. Le regard de Sébastien Scheidecker étincelait de joie. « A nous deux, nous le ferons comprendre à tous », se disait Oberlin en rentrant au presbytère, pour endoctriner en premier lieu Louise et les enfants.

Quelques mois plus tard, Oberlin inscrivait de sa belle écriture, nette et hardie, sur un des assignats qu'on venait de lui rapporter :

« Ainsi Dieu soit loué; ma nation est encore déchargée d'une manière honnête d'une dette de 1 2 5 francs ! »

La fille d'Oberlin l'avait bien dit, en lui appliquant l'exclamation de saint Paul :

« Malheur à moi si je ne prêche l'Evangile ! »

Tous les moyens qu'il avait inventés pour continuer son œuvre au Ban-de-la-Roche pendant l'interdiction du culte public ne satisfaisaient ni sa conscience ni son cœur: il y avait déjà plus d'un mois

qu'il ne pouvait continuer ouvertement même les instructions qu'il avait coutume de donner à la jeunesse et il remuait ciel et terre pour être autorisé à les reprendre.

(■<■ Il serait dommage en effet que les jeunes gens perdissent un instituteur tel que toi », disait lui-même le jacobin agent national du district, et le pasteur venait de recevoir la permission tant désirée lorsque le premier apaisement de la violence révolutionnaire lui permit enfin de rouvrir son église aux fidèles accourus de tous les villages pour le revoir dans cette chaire qu'il n'avait jamais cessé d'occuper sous des noms et à des titres divers, mais dont il reprit hautement possession le 22 mars 1795, au nom de Dieu et de son Christ.

Il savait bien qu'une partie de son troupeau, restée fidèle à son affection pour lui comme à la foi chrétienne, était cependant imbue des idées du temps, et il ne voulait pas, dès le début du culte divin renouvelé, froisser leurs sentiments, qu'il partageait d'ailleurs dans une certaine mesure.

« Voyez-vous, leur dit-il, tout ce qui arrive de nos jours me fait penser au samedi où l'on nettoie afin que tout soit propre le dimanche. Les meubles sont

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jetés dehors, tout est mis sens dessus dessous, on époussète, on brosse, on bat, le désordre est épouvantable; on se trouve dans un nuage de poussière qui empêche de respirer dans ce taudis. Il y a bien quelques meubles cassés, quelques pieds disloqués, mais on raccommodera tout cela sur nouveaux frais et on le consolidera. En attendant, le salon est récuré, les meubles y sont replacés les uns après les autres. L'ordre et la propreté naissent du désordre et sont le fruit du terrible bouleversement. Le dimanche arrive : tout est beau et reluisant; le maître, qui s'était absenté, revient, et je crois, moi, qu'il pense, s'il ne l'a pas dit, qu'il fait meilleur chez lui que le vendredi.

« Avez-vous nettoyé votre maison, mes chers amis, et ètes-vous prêts à recommencer de servir Dieu avec un zèle tout nouveau? On se dit chrétien et l'on oublie sans cesse que l'éternité est proche et que le Juge est à la porte.

«L'Éternité! Comprenez-vous bien ce que c'est que l'éternité? Mes amis, si l'on apportait tous les cent ans dans cette église un seul grain de sable, il faudrait bien des centaines d'années pour couvrir le plancher d'une seule couche. Ce moment arriverait cependant, mais alors même qu'il serait venu, les

bienheureux ne laisseraient pas de moissonner et de faner, car ils sont immortels; et s'ils continuaient à porter un grain de sable aux mêmes intervalles, après beaucoup de milliers de siècles l'église serait enfin remplie, mais les bienheureux continueraient d'être immortels, et l'éternité serait encore aussi immense que lorsqu'on apporta le premier grain. »

Le sermon était achevé, le prédicateur s'était rassis, mais il avait la tête dans ses mains, comme s'il méditait encore sur cette vision infinie qu'il venait d'évoquer devant son troupeau. La même émotion de sainte épouvante retenait tous les yeux baissés, toutes les respirations suspendues parmi les auditeurs, et ce fut par un effort commun des fidèles et du pasteur que les lèvres s'ouvrirent pour chanter le dernier cantique.

Comme Oberlin descendait de la chaire, bientôt rejoint par ses enfants et par Louise Scheppler, il se tourna vers eux avec un sourire triomphant :

« Maintenant que le culte divin est rétabli au Ban-de-la-Roche, dit-il, je puis chanter mon Nunc dintittisl »

Non, fidèle serviteur de Dieu, il est encore trop tôt et tu dois être de ces laboureurs favorisés qui

voient ici-bas le fruit de leur travail! Plus de trente ans encore, Oberlin devait suivre autour de lui le développement des germes qu'il avait semés, voir grandir à la fois les arbres et la prospérité du Ban-dela-Roche, l'industrie habile et persévérante s'établir là où régnait naguère l'indigence ignorante, la civilisation succéder à la rudesse des mœurs et de l'intelligence, et des amis se grouper autour de lui pour perpétuer son œuvre. Derrière lui un Ban-de-la- Roche régénéré, policé, rendant témoignage de la puissance de l'Évangile prêché et enseigné par un véritable apôtre, et restant comme une oasis de charité et de culture communicative au sein de montagnes naguère inaccessibles et de leurs sauvages populations !

Toutes les distinctions humaines s'étaient accumulées sur cette tête blanchie qui en portait modestement le poids.

« Je n'ai rien fait, je ne suis qu'un serviteur inutile ! » répétait-il souvent à sa fidèle Louise, mais il ne cessa qu'avec le dernier jour de sa vie de travailler et de prier pour la paroisse et pour les habitants de ce Ban-de-la-Roche qui avait absorbé son existence tout entière. Dominant jusqu'au dernier

moment la matière par l'esprit, comme il avait dompté les rochers, les torrents et la rudesse de la nature humaine, il était mourant à quatre-vingt-six ans lorsqu'on lui offrit un verre d'eau qu'il avait demandé. Sa gorge, déjà paralysée, se refusait à avaler :

« Marche! » dit-il d'un ton d'autorité à son corps glacé par la mort : ce fut sa dernière parole. L'éternité s'ouvrait devant lui, rendant à sa tendresse fidèle la femme chérie et les quatre enfants qui l'avaient devancé; il expira au milieu des sanglots d'une population éplorée qui vénère son nom de génération en génération.

« Il se repose de ses travaux et ses œuvres le suivent. »

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