JEUNE MÈRE
Dans une grande maison située au cœur même de la Cité de Londres, une jeune femme, grande et du plus beau et noble visage, caressait doucement une petite fille assise sur ses genoux; elle étendait parfois la main pour ramener une légère couverture sur le berceau placé à côté d'elle où reposait une seconde enfant qui venait à peine d'ouvrir les yeux à la lumière de la terre. Sur le charmant visage des deux petites créatures, planait encore ce voile de la céleste innocence que les mères s'empressent de contempler avant que la contagion du mal et du péché ait commené d'en détruire l'incomparable charme. Nulle mère plus qu'Élizabeth Fry ne devait redouter ces traces cruelles de la souillure originelle, nulle ne
devait jouir plus profondément des premiers moments de la naissance de ses enfants. Mère pour la seconde fois, depuis quelques semaines à peine, Mrs Fry n'était pas encore rentrée dans ce mouvement de la vie commune qu'une famille nombreuse occasionne naturellement, lors même que les habitudes de l'existence sont graves et en dehors du tourbillon mondain. La jeune femme, qui pressait si tendrement ses enfants sur son sein, avait dès l'âge de dix-huit ans choisi d'appartenir à la secte des Quakers ou Amis fondée par George Fox au milieu du xvne siècle. Par sa naissance, elle était descendue d'une famille rattachée dès l'origine à cette dénomination religieuse. Mais ses parents, les Gurney du Norfolk, n'étaient pas au nombre des Quakers d'habitudes et de natures rigides, et la jeune Elizabeth, malgré la ferveur personnelle de ses sentiments religieux, avait éprouvé quelque étonnement après son mariage avec Joseph Fry en se trouvant transportée au sein d'une famille de mœurs et de coutumes plus austères que celles auxquelles elle avait été habituée, en sorte qu'après avoir passé longtemps parmi les siens pour rigide et puritaine, elle se sentait involontairement regardée comme une mondaine par les alentours de son mari.
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A côté de sa sœur, Rachel Gurney, la plus chère des sept filles dont Dieu avait rempli le carquois de John Gurney en compagnie de ses cinq fils, regardait Élizabeth avec une tendresse profonde. Elle était venue dans la Cité pour soigner la jeune mère éloignée de la famille nombreuse qui lui était si vivement attachée, et avait prolongé son séjour à Londres par suite de la faiblesse et de la mélancolie qui avaient retenu Mrs Fry sur un lit de souffrance; personne mieux que Rachel ne connaissait la constitution de sa sœur et combien il lui arrivait souvent d'être accablée par les difficultés de la vie la plus douce. Profondément pénétrée comme Elizabeth elle-même des vérités de la foi chrétienne, elle demandait sans cesse à Dieu de fortifier le courage de cette sœur chérie, trop sujette encore à se laisser troubler par le jugement des hommes et par les petites épreuves inévitables dans l'existence journalière même la plus abritée. Elle souriait involontairement en passant la main sur les joues rosées de l'enfant nouveau-né, en écoutant les lamentations d'Élizabeth sur les nécessités d'un grand déploiement de forces et d'activité pour le lendemain, jour de l'assemblée annuelle des Quakers à Londres, lorsque les maisons de ceux
des Amis qui étaient dotés d'une grande aisance devaient être partout ouvertes à l'affluence des étrangers venus des comtés les plus éloignés de l'Angleterre et de l'Ecosse pour assister à l'assemblée. Joseph Fry représentait seul sa famille à Londres, car ses parents vivaient à la campagne, à Plashet, dans le comté d'Essex, et la maison de Mildred's Court dans la Cité était tenue d'exercer l'hospitalité traditionnelle envers les frères.
« Figure-toi qu'il me faudra peut-être recevoir quatre-vingts personnes, moi qui puis à peine me tenir encore debout! disait Elizabeth d'une voix lamentable, le service est ordonné pour soixante, mais ma brave Manha sait par expérience qu'il arrivera peut-être une vingtaine de convives inattendus, et elle a pourvu en conséquence aux provisions.
— Martha est une grande bénédiction pour une maîtresse de maison jeune et inexpérimentée, dit Rachel d'une voix douce et calme qui résonnait comme une musique délicieuse aux oreilles de sa sœur, c'est un beau don que t'a fait ta belle-mère qui s'est séparée d'elle pour te rendre service. »
Elizabeth levait sur Rachel des yeux bleus, lim-
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pides et transparents comme ceux de ses deux petites filles.
« Tu dis vrai, Rachel, et je ne devrais pas me laisser aller à être ainsi troublée et agitée par les choses de la terre lorsque j'ai autour de moi le secours de tant de fidèles tendresses....
— Sans compter le secours suprême qui ne te manquera pas dans les petites nécessités de la vie présente non plus que dans les besoins de ton âme immortelle, » continua Rachel d'un accent de plus en plus caressant.
Cette fois, le regard d'Elizabeth s'était baissé et elle ne répondit pas. Un grand silence enveloppait ainsi les deux sœurs selon la coutume religieuse des Quakers; tout à coup Elizabeth se souleva de son fauteuil comme par un élan irrésistible et se laissant glisser à terre, elle s'agenouilla à côté de Rachel, qui suivit son exemple :
« Oh! Seigneur Dieu tout-puissant, murmurait la jeune mère, délivre-moi de la crainte de l'homme mortel et des soucis de la vie présente en fixant mon cœur en toi dans un amour toujours plus confiant et une espérance plus ferme pour moi-même et pour tous ceux que j'aime! »
Elle restait abîmée dans sa prière et sa contemplation lorsqu'une voix joyeuse se fit entendre dans le salon voisin du petit parloir qu'occupait d'ordinaire la jeune mère pendant la journée; la porte s'ouvrit au moment où Rachel Gurney aidait sa sœur rougissante et troublée à se relever promptement : Joseph Fry entre d'un air radieux. Il n'était pas grand et son visage ne rivalisait pas de beauté avec celui des frères chéris qui avaient grandi à côté d'Élizabeth, mais une affection profonde rayonnait dans son regard. Comme il attirait auprès de sa femme l'unique sœur qui réjouit le foyer des vieux parents à Plashet :
« Voilà l'autre Élizabeth qui vient à ton secours pour la grande épreuve de demain ! dit-il gaiment, et je ne comprends pas comment elle a pu entrer dans la voiture tant elle devait être encombrée de tous les paniers et bourriches qu'elle t'apporte de la part de ma mère! La cuisine et l'office sont inondés de volailles, de légumes et de fruits. N'est-ce pas qu'elle a bonne mine? continua le jeune mari en cherchant les yeux de sa sœur.
— Je ne sais pas quelle couleur auront ses joues dans une demi-heure, dit doucement miss Fry, qui ne paraissait pas aussi rassurée que son frère, nous
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l'avons prise par surprise et elle s'est mise à rougir....
— Ah ! voilà que tu veux m'inquiéter comme le fait Rachel! dit Joseph Fry, et cela lorsque j'ai besoin de tout ce que je puis avoir de gaité et de bonne humeur pour remonter cette pauvre enfant qui voit nos filles aux portes du tombeau si elles éternuent deux fois de suite le matin ! Mais il faut que je retourne à mes affaires, j'ai laissé mon fondé de pouvoirs aux prises avec deux agents qui nous proposent des spéculations inouïes! »
Joseph Fry s'esquiva en riant. Suivant la coutume de l'époque, la maison de Mildred's Court qui abritait sa femme et ses enfants contenait aussi les bureaux de la banque qu'il dirigeait, car les femmes et les mères des hommes d'affaires au commencement du siècle auraient trouvé fort étrange et fort incommode la mode de notre temps qui exile les hommes dans la Cité pendant les longues heures de la journée, taudis que leur ménage habite au loin dans les quartiers plus élégants et moins encombrés.
Les trois femmes étaient absorbées par une conversation toute pratique sur les préparatifs nécessaires pour le grand repas du jour suivant. La jeune
mère avait recouvré son calme et la sérénité tendre de son regard, depuis qu'elle avait apporté ses soucis auprès du Dieu qui a promis à ses enfants de prendre soin pour eux du lendemain. Élizabeth Fry avait renoncé tardivement et lentement aux coutumes que désapprouvaient les quakers rigides dans la toilette de la famille Gurney. Elle avait conservé, dans un coin de sa mémoire, un affectueux souvenir pour un habit de cheval en drap écarlate qu'elle avait longtemps porté dans ses promenades avec son père, et ses sœurs n'avaient pas oublié non plus que le jour même où elle avait assisté à la réunion des amis que présidait un quaker américain du nom de William Savery, auquel elle faisait remonter ses premières impressions religieuses, elle portait des brodequins de soie violette lacés d'une cordelière pourpre qui taisaient ressortir l'élégance mignonne de ses pieds cambrés.
Maintenant elle était vêtue d'une longue robe de cachemire tourterelle; un fichu de mousseline, blanc comme la neige, était croisé sur sa poitrine, et elle n'avait jamais paru plus charmante aux tendres regards de ses sœurs qu'avec son bonnet de linon sous lequel s'échappaient les mèches rebelles de ses
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abondants cheveux blonds. Rachel avait de la peine à se la figurer autrement vêtue, mais la jeune femme souriait intérieurement en s'imaginant l'étonnement qu'éprouverait sa sœur le lendemain, lorsqu'elle verrait arriver toutes les rigides quakeresses qui viendraient prendre leur part de l'hospitalité de Mildred's Court. Elle n'avait rien voulu dire de l'effet produit sur elle, l'année précédente, par l'apparence de ses hôtes, dans la crainte de prévenir l'esprit de sa sœur, très sensible comme le sien aux petits ridicules extérieurs, contre les personnes excellentes qu'elle apprenait tous les jours à mieux aimer et à apprécier à leur juste valeur. Mais sa belle-sœur n'avait pas les mêmes scrupules et bien qu'elle eût été élevée dans une société infiniment plus austère que celle des Gurney, les vieilles sœurs, arrivant de la campagne avec l'habit des Amis tel qu'il avait été imaginé par George Fox et ses dévotes amies pour s'écarter le plus possible des modes frivoles du jour, apportaient à la jeune quakeresse de Plashet de fréquentes tentations de moqueries et de fous rires qu'elle réprimait en vain de son mieux.
« Tu verras demain, Rachel, dit-elle en souriant d'avance, les costumes préservés depuis cinquante ans
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dans des coffres bien clos et qui font leur apparition à l'assemblée annuelle pour s'étaler ensuite à Mildred's Court! Les capuchons de soie noire qui s'appliquent à la tête et cachent presque tous les cheveux sous le petit chapeau bas en castor, les robes de camelot jaune à larges plis et à taille si longue qu'à peine les bonnes personnes peuvent-elles s'asseoir sur un fauteuil un peu bas, et le bonnet de percale épais qui ne laisserait rien paraître des cheveux d'or d'Élizabeth! Ah! ce sont parfois de vraies caricatures et je n'ai pu m'y habituer qu'en retrouvant dans une vieille armoire de ma grand'mère les mêmes habits qu'elle portait elle-même dans sa jeunesse et qui devaient par conséquent avoir reçu la sanction du bienheureux George Fox lui-même, car mon grand-père et ma grand'mère étaient de ses premiers adhérents. »
Rachel ne répondait pas. Ce que voyant, Elizabeth de Plashet baissa la tète en rougissant : « Moi qui me suis parfois scandalisée de la mondanité des Gurney! pensait-elle, quel exemple je donne là à Rachel ! »
Même intérieurement, elle n'osait pas ajouter : « et à ma sœur! » La jeune mère avait conquis non seulement l'affectueux dévouement, mais le respect et
l'admiration involontaires de toute la famille de son mari.
L'assemblée annuelle était finie, si solennelle et si abondamment bénie par l'Esprit divin, que tous invoquaient silencieusement dans l'intervalle des discours, que la jeune maîtresse de Mildred's Court avait oublié ses appréhensions du ménage comme la fatigue de sa faiblesse. Son mari et ses sœurs la félicitaient de ses succès comme hôtesse au moment même où, le dernier des invités parti, Élizabeth ferma doucement les yeux et s'évanouit dans les bras de Rachel, qui était aussi pâle qu'elle en la déposant dans le lit qu'elle ne devait pas quitter pendant plusieurs semaines. Joseph Fry se reprochait amèrement de n'avoir pas assez tenu compte de la délicate santé de sa femme. « J'oublie toujours que l'âme est plus forte que le corps chez elle! pensait-il, et que l'une et l'autre ressentent une foule d'impressions dont je ne me doute seulement pas ! »
Élizabeth Fry avait déjà six enfants lorsqu'à la suite de la mort de ses beaux-parents elle prit possession de la maison de Plashet, où ils avaient si longtemps vécu : elle se retrouvait ainsi dans cette existence de campagne qui lui était d'autant plus chère et plus
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douce que ses enfants partageaient avec elle ce goût de la nature dans sa grandeur comme dans ses moindres détails que le temps et les épreuves n'altèrent jamais. Sa santé avait été si fréquemment ébranlée pendant son séjour dans la Cité et elle était en conséquence restée sujette à tant de fatigues nerveuses que sa famille prit un grand plaisir à la savoir fixée dans un pays charmant, hors de la fumée et des brouillards de Londres. Elle venait de quitter en toute hâte sa douce retraite pour se rendre à Earlham, la demeure de son père, John Gurney, tout juste à temps pour le revoir encore et recevoir sa dernière bénédiction, lorsque pour la première fois, à la réunion des Amis qui suivit à Norwich les funérailles de ce père chéri, elle éprouva ce mouvement intérieur de l'Esprit de Dieu sans lequel les quakers n'ouvrent jamais la bouche dans leurs assemblées religieuses, et se jetant à genoux, devant les frères réunis, la jeune femme, timide et craintive, s'écria à haute voix : • « Grandes et merveilleuses sont les œuvres , ô Dieu tout-puissant! Admirables sont tes voies, ô Roi des Saints ! Qu'il te plaise d'accepter nos actions de grâces ! »
Un silence solennel suivit cet élan d'adoration et
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de soumission filiale d'un cœur douloureusement blessé. Désormais le sort en était jeté et l'assemblée des Amis reconnut bientôt Elizabeth Fry comme appelée par la grâce divine au saint ministère de la Parole de Dieu. Elle venait d'avoir un septième enfant.
Depuis longtemps déjà et dès sa première jeunesse à Earlham, elle avait pris grand plaisir à s'occuper des pauvres qui environnaient la maison de son père; à Plashet, elle se mit à l'œuvre pour ouvrir une école. Usant de cette influence personnelle et charmante qui l'accompagna durant sa vie entière à travers toutes les entreprises diverses de son inépuisable charité, elle parvint à se faire ouvrir la demeure de deux vieilles gens, un frère et une sœur, naguère dans l'aisance, aigris par la pauvreté et l'isolement. Subjugués par ses prières, ils permirent à l'école de s'établir dans leur maison et bientôt soixante-dix enfants reçurent l'instruction primaire d'après l'enseignement récemment introduit en Angleterre par Joseph Lancaster. Une grande partie des journées d'Elizabeth Fry se passait souvent dans cette école improvisée, à laquelle l'accompagnaient habituellement les aînés de ses enfants.
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C'était en effet la joie profonde de cette jeune mère, que son existence future devait appeler à prodiguer au monde souffrant son admirable tendresse, de jouir constamment de la présence de ses enfants dans la douce liberté de la campagne. L'un des plus petits dans les bras, suivie de son troupeau armé de paniers et de plantoirs, elle parcourait les bois voisins de Plashet, recueillant des plantes et des oignons dont elle embellissait les retraites favorites de son jardin, où elle avait déjà acclimaté les fleurs du Norfolk que lui envoyèrent plusieurs de ses sœurs fixées par leur mariage dans le comté originaire de la famille. Souvent quelque chute, quelque mouvement maladroit d'un plantoir ou d'un petit couteau excitaient des larmes ou des cris dans la petite troupe; tous accouraient alors auprès de la mère : « Personne ne guérit les chagrins comme maman ! disait toujours la petite Catherine, sérieuse et douce dès le berceau comme cette mère chérie; ses mains sont comme du velours quand elle vous touche ! Jamais baby ne pleure lorsque maman le lave, tandis que papa le fait toujours crier rien qu'en le prenant dans son berceau ! »
La petite fille aimait passionnément sa mère et elle était triste lorsqu'elle voyait celle-ci préoccupée
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et affligée. L'une des sœurs chéries de M. Joseph Fry, Hanneh Buxton , venait de perdre un enfant du même âge que la petite Bessie, et le chagrin de cette sœur bien-aimée retentit dans le cœur d'Elizabeth comme un pressentiment funeste. Elle était et elle resta jusqu'à la fin de sa vie facilement inquiète sur le compte de ceux qu'elle aimait, et elle se reprochait souvent le manque de confiance en Dieu qui lui faisait envisager avec tant d'amertume le moindre danger pour ses enfants . La petite Suzanne Buxton était, comme sa mère, charmante et d'un caractère très attachant. Les deux sœurs avaient souvent pris plaisir à comparer les dispositions instinctives vers la piété qui semblaient animer les petites cousines. Lorsque l'une des petites filles fut entrée de bonne heure dans la gloire éternelle, Elizabeth Fry lutta péniblement et vainement contre la prévision que la seconde la rejoindrait bientôt. Avec la réticence naturelle qui la distinguait, elle ne parla pas même à son mari de cette douloureuse inquiétude, mais elle versait souvent des larmes devant Dieu comme si le malheur qu'elle redoutait l'avait déjà atteinte, et il lui semblait en même temps reconnaître chez l'enfant chérie un développement
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nouveau de tendresse et de piété enfantine. Un matin, Bessie était assise sur les genoux de sa mère pendant que celle-ci faisait peigner ses longs cheveux blonds, que la petite fille se plaisait à caresser et à lisser de ses petites mains délicates. Tout à coup, fixant sur sa mère des yeux qui semblaient refléter tout l'éclat paisible du regard de cette mère bien-aimée, elle dit : « Maman, j'aime tout le monde mieux que moimême et je t'aime mieux que tout le monde, mais j'aime bien mieux le Dieu tout-puissant que je ne t'aime »; puis, regardant sa mère d'un air interrogateur avec un sérieux angélique : « Tu aimes le Dieu tout-puissant plus que tu ne m'aimes, n'est-ce pas, maman? » et comme Elizabeth Fry répondait avec le même sérieux : « Je l'espère! » l'enfant reprit : « Je l'espère aussi; ce serait bien mal de ta part s'il en était tout autrement. »
A la joie sainte de la mère qui bénissait Dieu d'avoir semé de telles pensées dans le cœur de l'enfant se joignait un retour de l'angoisse bien connue. « Elle n'est pas faite pour la terre, elle prendra bientôt son vol vers l'éternité bienheureuse. » Hélas! il était trop vrai. Avant la fin de la journée, la petite Bessie s'évanouissait tout à coup sur les genoux de sa mère
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et le mal inconnu semblait marcher à pas de géant.
« Une seule grâce, Seigneur Dieu tout-puissant! conjurait la mère, qu'elle ne souffre pas! Prends la à toi dans toute sa force et dans toute sa fleur! »
Jamais prière désintéressée ne fut plus complètement exaucée. La petite malade sembla retrouver toute sa gaîté pour raconter à sa mère, qui ne la quittait pas, des histoires drôles d'enfants plus petits, qu'elle trouvait son bonheur à soigner et à amuser; puis ramenée par un sentiment intérieur à des pensées plus graves, elle se mit à répéter ses cantiques de prédilection, chantant doucement quelque verset favori d'une petite voix faible. Une légère rougeur animait son teint et elle étendait ses bras vers sa mère comme pour l'engager à prendre part à la joie céleste qui l'animait déjà. Peu à peu sa voix devint moins distincte. Elle parlait toujours mais ses accents étaient confus; les regards qu'elle attachait alternativement sur le ciel et sur sa mère expliquaient assez qu'elle ne perdait de vue ni son affection pour cette mère chérie ni l'attente du bonheur céleste qui se préparait déjà pour elle sans qu'elle en eût nettement conscience. Bientôt elle ne parla plus et sa respiration devint plus lente; la mère serrait dans ses bras ce petit corps
frêle, aspirant chaque souffle haletant avec l'enfant bien-aimée. Enfin se penchant vers celle à laquelle elle avait donné la vie et qui semblait attendre sa permission pour rendre à Dieu son âme rachetée, elle murmura d'une voix ferme et douce : « Va, mon enfant, va vers ton Sauveur! Nous ne te retenons pas! » Et elle tourna ses regards vers son mari à genoux auprès d'elle, partageant ses angoisses et son sacrifice. La petite Bessie leva sur sa mère des yeux déjà voilés de l'ombre de la mort et, poussant un dernier soupir de soulagement et de délivrance, elle prit son vol vers les demeures éternelles. « Elle est à l'abri », soupira sa mère qui éclata bientôt en un véritable chant d'actions de grâces envers le Père céleste qui avait épargné les angoisses de la mort à l'enfant chérie qui lui avait été consacrée dès sa naissance.
Les aînés de ses enfants, appelés au lit de mort de leur petite sœur, n'oublièrent jamais l'angélique visage de leur mère penchée sur la petite créature chérie qui venait de lui être enlevée.
Elle était épuisée cependant par la douleur et par la faiblesse, car elle ne tarda pas à donner le jour à son neuvième enfant.