‹ Scénes historiquesChapitre 9 sur 10 · SEMEZ LE LONG DE TOUTES LES EAUX · texte numérisé non relu

SEMEZ LE LONG DE TOUTES LES EAUX

A chaque départ annuel du navire emmenant les déportées à travers l'océan jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud, Mrs Fry et ses amies se retrouvèrent constamment à Deptford ou à Woohvich pour veiller à l'embarquement des prisonnières qui se trouvaient parfois rassemblées des diverses prisons de comté de la Grande-Bretagne, soumises à des rigueurs que les dames visiteuses n'avaient j'amais vues à Newgate dans les plus mauvais temps.

Mrs Fry et son amie Mrs Prior attendaient l'arrivée d'un convoi de Worcester à Deptford, et elles étaient toutes deux dans une petite barque, aagnant la mer vers Margate, lorsqu'au milieu d'une belle journée, par un ciel calme, s'éleva tout à coup

une bourrasque de vent et de tonnerre fréquente dans cette région et qui fut bientôt mélangée de torrents de pluie; les deux voyageuses, déjà aveuglées par les tourbillons, apercevaient à l'horizon un petit bateau à vapeur venant de Margate qui remontait rapidement la rivière à la poursuite de deux autres steamers de courses, la Victoire et la Favorite, venant aussi de Margate, et qu'on commençait à apercevoir au tournant de la rivière; le vent d'Est soufflait toujours, augmentant de force, le jeune marin qui montait le steamer l'Aigle se félicitait à la pensée que son navire était le plus rapide contre vents et marée, lorsqu'il distingua tout à coup la petite embarcation qui luttait avec beaucoup de peine contre le flot descendant et le terrible coup de vent. Dans la barque, leurs manteaux étroitement serrés autour d'elles, deux femmes vêtues à la mode de la secte des Amis subissaient tranquillement les rafales du vent et de la pluie.

« J'étais alors un marin passionné et de grande ardeur, écrivait plus tard l'officier, mais j'avais toujours éprouvé une secrète admiration pour le calme et la sérénité des Quakers, j'en avais même eu quelques-uns comme passagers et j'avais toujours été

frappé de leur intelligente curiosité; je me trouvais cependant dans un grand embarras. Si je m'arrêtais, je perdais le prix de la course à laquelle la plupart de mes amis portaient autant d'intérêt que moi; pourtant laisser deux dames dans une pareille situation! Je dis un mot à l'oreille du mécanicien, je donnai l'ordre au second de virer doucement de bord et je fis jeter une corde aux rameurs de la petite embarcation, en sorte qu'avant que les passagers eussent pu s'apercevoir que le jeu de la machine avait été un moment ralenti, la barque avait été attachée à l'arrière et 1' 'Aigle volait derechef en remontant la Tamise. Je vois encore ces deux femmes, elles sont restées fixées dans ma mémoire par un souvenir indélébile. La seconde des voyageuses que j'avais aidées montait sur le pont. Elle retint ma main entre les siennes et me remerciant avec un charme et une dignité incomparables :

« Tu as été bon pour nous, capitaine. Nous ne t'avions pas fait signe, car nous avions agité nos mouchoirs au passage des autres steamers, mais ils n'y avaient pas pris garde, et nous ne pensions donc plus pouvoir réussir auprès de toi. » Elles n'avaient pas souffert de l'orage et j'aperçus bientôt

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Mrs Fry, qui ne perdait jamais une occasion de pouvoir faire quelque bien, qui offrait des petits traités à plusieurs des matelots en causant avec eux. Je n'avais pas, alors, grand goût pour les sectes, j'ai appris depuis ce temps à mieux les connaître; mais qui aurait pu résister à la beauté grave, au regard céleste de cette femme? En la voyant on l'aimait; à l'écouter, il semblait qu'un ange gardien vous engageât à obéir à sa voix, afin d'éviter les tentations et les dangers de la vie présente. C'était un privilège incomparable de posséder cette physionomie qui trahissait à chaque instant les émotions du cœur d'une femme bénie entre toutes les femmes. »

Les femmes qu'on attendait de Lancaster venaient d'arriver à bord au moment où Mrs Fry et sa compagne rejoignirent le navire; jamais spectacle plus douloureux n'avait frappé ces regards si fort accoutumés à les contempler. Les prisonnières venues de Lancaster avaient non seulement les menottes, mais elles étaient toutes chargées de fers pesants qui avaient amené une enflure considérable dans les jambes et elles avaient été transportées à bord, enchaînées les unes aux autres sans pou-

voir descendre de la diligence séparément, plusieurs portaient leurs enfants dans leurs bras en dépit de leurs chaînes, d'autres avaient les yeux pleins de larmes d'envie, car, à leur départ de Lancaster, on les avait brusquement séparées des enfants qu'elles nourrissaient et dont elles ignoraient encore la destination. L'une de ces malheureuses mères venait seule de Cardigan et le cercle de fer qui entourait sa cheville y avait amené une si forte inflammation que le chirurgien du navire, les Frères, insista pour faire enlever le fer avant de mettre à la mer. La souffrance de l'opération de délivrance fut telle que la malheureuse s'évanouit au premier coup de ciseau. Durant tout le temps de son emprisonnement à Cardigan, elle avait porté une chaîne de fer autour de sa taille, reliée à l'anneau qui entourait sa jambe et le soir lorsqu'elle gagnait le tas de paille qui lui servait de lit, deux ferrures comprimaient encore le mouvement de ses mains.

Lorsque Mrs Prior eut assisté avec Mrs Fry à la chute des chaînes, elle dit à celle-ci : « Maintenant je te laisse Anna Buxton pour assister à l'embarquement et à l'installation de ces pauvres femmes, et je m'en retourne à Londres afin d'être à Whitehall à

temps pour obtenir que les pauvres petits nourrissons soient rendus à leurs mères avant que le navire ne vienne à prendre la mer. S'il n'y a pas d'autre ressource, nous irons nous-mêmes les chercher à Lancaster et nous les rapporterons a ces pauvres femmes! — Va! dit Mrs Fry, et quand tu reviendras, je quitterai Deptford. lors même que les Frères ne seraient pas encore partis, j'ai laissé à Mildreds'Court mon petit Joseph, qui commence, je crois, à avoir la rougeole et je serais bien aise de retourner auprès de lui. — Je ferai donc double diligence, dit Mrs Prior qui avait elle-même une maison remplie de petits enfants, et lorsqu'elle reparut, le lendemain au soir, les bras chargés des nourrissons, elle trouva Mrs Fry occupée à préparer le groupement des déportées à bord et le classement des monitrices. Une demiheure plus tard, elle avait pris congé de ses pauvres protégées dont aucune ne venait ce jour--là de Xewgate et elle avait repris le chemin de Mildreds'Court, laissant les derniers arrangements aux soins de ses fidèles compagnes.

Sous les pas de Mrs Fry et par imitation de son admirable exemple les œuvres de miséricorde se multipliaient sans cesse. Miss Xeave avait passé

une journée auprès d'elle, visitant une des prisons de Londres à Whitecross. Comme elles sortaient ensemble, Mrs Fry dit à sa compagne par une impulsion soudaine : « Ah! si nous avions seulement un asile, où nous puissions recevoir les pauvres filles qui en sont à leur premier délit, comme notre tâche serait moins pénible ! J'ai vu tant de pauvres enfants finir leur carrière dans une cellule de condamnée à mort, qui ne seraient pas retombées, si une main charitable leur avait été tendue au début! »

Elle fixait sur miss Neave ce regard à la fois pénétrant et tendre qui n'appartenait qu'à elle. Miss Neave était riche, sans charges d'aucune nature; elle n'était déjà plus jeune et n'avait aucune intention de se marier; elle tendit à Mrs Fry ses deux mains jointes : « Si vous voulez m'admettre à prendre une petite part dans votre grand travail, j'ouvrirai un petit asile, pour ces jeunes filles dont vous parlez, dans une petite maison que je possède à Tot's Hill. »

Ce fut le premier anneau de la longue série des asiles pour les libérées de différents âges et de diverses origines qui commencèrent à s'élever non loin des prisons, dans toutes les villes, sous l'impulsion et sous la direction des comités de patronage pour

les détenues. Des écoles de discipline furent également ouvertes pour les petites filles, répondant, en quelque mesure, aux maisons de correction françaises, mais en général très peu nombreuses et munies d'une réglementation à la fois maternelle et forte qui évitait, aux pauvres enfants ainsi recueillies, le contact avec d'autres coupables, plus avancées dans le mal, qui eussent achevé de les contaminer.

Nulle souffrance, petite ou grande, ne pouvait tomber sous les yeux de Mrs Fry sans qu'elle se sentît pressée d'apporter le remède. Dans un séjour assez prolongé qu'elle put faire à Brighton pour remettre encore une fois sa santé ébranlée, elle fonda, sur l'avis du docteur Chalmers, une société de secours mutuels, au même moment où elle se préoccupait d'organiser une bibliothèque au service des douaniers chargés d'empêcher la contrebande sur la côte. Pendant les longues insomnies qui l'obligeaient à ouvrir sa fenêtre de grand matin, elle avait remarqué la solitaire promenade des douaniers sur la falaise et, sachant qu'il ne leur était pas permis d'entrer en communication avec les habitants des maisons voisines, non plus qu'avec les passants, elle avait imaginé ce moyen de distraire leurs pensées

et de développer leur intelligence. Les bibles ne manquaient désormais dans aucune des stations du littoral.

Elle venait de visiter les prisons d'Irlande en compagnie de sa belle-sceur Elizabeth Fry et elle était à peine revenue en Angleterre à temps pour retourner en toute hâte à Brighton. L'année précédente, elle avait recouvré ses forces dans cet agréable séjour, y portant comme de coutume les bénédictions qui accompagnaient partout sa présence; elle y revenait aujourd'hui pour assister aux dernières semaines de sa sœur Rachel, préférée entre toutes, celle avec laquelle, jusqu'à son mariage, elle avait partagé les joies de l'enfance comme les premières émotions de la jeune fille. Elles revinrent ensemble dans cette demeure chérie d'Earlham où plusieurs d'entre elles avaient vu le jour et où Rachel Gurney termina, jeune encore, sa carrière de dévouement silencieux au bonheur de tous les siens : Elizabeth avait, plus que tous ses frères et sœurs, été l'objet de la tendre affection de Rachel.

Que de fois dans cette vie d'épreuves et d'incertitudes douloureuses, n'avons-nous pas été appelés à répéter dans notre cœur ce passage du prophète Isaïe : « Le juste meurt et personne n'y prend garde et l'on

ne considère pas qu'il a été enlevé devant le mal à venir! » Que de fois n'ai-je pas entendu les mères les plus tendres inguérissablement blessées par la séparation et l'absence, s'écrier, en présence d'une nouvelle douleur : « Grâce à Dieu, il n'y est plus! elle n'est pas là! »

Mrs Fry put penser ainsi bien des fois à sa sœur chérie lorsqu'un an après sa mort, à l'époque où l'â^e et les fatigues de son existence commençaient à diminuer définitivement ses forces sans affaiblir son énergie, elle se trouva tout à coup, par suite des commotions du monde commercial, réduite, sinon à la pauvreté, du moins à une gène dont elle n'avait jusqu'alors jamais fait l'expérience. Joseph Fry avait des intérêts pécuniaires dans plusieurs maisons de banque en dehors de celle qu'il dirigeait lui-même. L'une de ces maisons fit faillite et les pertes qui en résultèrent furent si grandes que tout autre appui que le secours divin eût échoué devant les soucis de tout genre qui accablèrent les forces et le courage de tous ceux qu'aimait Airs Fry et qu'elle eût voulu à tout prix préserver de la souffrance.

Un grand bonheur restait cependant aux fils de Mrs Fry, presque tous arrivés à l'âge d'homme; il

avait fallu renoncer à la douce solitude de Plashet, mais Mildreds' Court restait non seulement la demeure du fils aîné et le centre du travail de tous, mais ils pouvaient recevoir leurs parents et continuer les affaires dans la banque fondée par leur grand-père et longtemps dirigée par leur père. Leurs oncles, MM. Gurney, leur fournissaient un efficace appui qui leur permit de maintenir leur crédit à travers les temps difficiles, en les mettant plus tard en mesure de rétablir la situation de M. et Mrs Fry dans une aisance relative.

Les œuvres de tout genre créées par Mrs Fry dans la Grande-Bretagne prospéraient désormais, sans autre effort de sa part qu'une direction supérieure et peu fréquente ; les revers de fortune et les pertes de famille qui étaient venus la frapper successivement semblaient avoir redoublé le zèle de ses amis et collaborateurs, elle se sentait donc libre de porter plus loin les leçons de son expérience et cet inépuisable amour pour les âmes, qui lui faisait trouver partout du bien à faire et des cœurs tristes à consoler. Elle venait de faire un petit voyage à Jersey et à Guernesey, curieuse des mœurs particulières obstinément demeurées dans ces îles de la Manche que le sou-

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verain de l'Angleterre gouverne en qualité de duc de Normandie.

Joseph Fry et sa sœur Élizabeth, comme sa fille aînée Catherine, inséparable appui des vieux parents, se promenaient un matin dans les rues de Saint- Héliers avec Mrs Fry, lorsqu'ils entrèrent à l'aventure dans le bâtiment antique où se tenait la cour de justice : une femme en habits de deuil, la tête couverte d'un voile de crêpe, se jetait au même moment à genoux devant le magistrat représentant le souverain et s'écriait, au travers d'un torrent de larmes : Haro! Haro ! le grand Haro !

L'appel était si étrange aux oreilles inaccoutumées des voyageurs, l'accent du terroir était si prononcé dans le vieux normand du xive siècle que Mrs Fry, dont l'intérêt était toujours en éveil, fit un signe à ses compagnons et s'assit au milieu de l'auditoire peu nombreux comme la femme reprenait d'une voix gémissante : Haro! Haro! monseigneur le duc de Normandie, on me fait grand tort!

Personne dans la petite bande ne savait le français, et, bien qu'il fût aisé de se tirer partout d'affaire dans l'île où abondaient les Anglais, il était moins facile de suivre la marche de la procédure surannée qui

renvoyait de la plainte la veuve aux yeux ruisselants; elle n'avait d'ailleurs pas réussi à exciter la compassion de Mrs Fry. « Cette femme pleure à son gré et sans véritable douleur ! » dit-elle à sa belle sœur moins expérimentée qu'elle dans les ruses criminelles et qui était fort disposée à se laisser attendrir. A la fin de l'audience, Mrs Fry s'approcha du magistrat et, se nommant simplement à lui, elle demanda l'autorisation de visiter les prisons de l'île. « Je sais que les réformes qui ont maintenant force de loi dans la Grande-Bretagne n'ont point d'action dans ce duché de Normandie, dit-elle, et je ne voudrais pas passer ici sans chercher à mettre Tordre et le travail en vigueur dans les prisons de ces îles si favorisées sous tant de rapports qu'elles devraient l'être aussi sous celui-ci. »

Le juge rougit légèrement, se rendant bien compte que si Mrs Fry avait ouï parler des maisons de détention dans les îles, le rapport ne devait pas être à leur honneur. Il accompagna cependant lui-même la célèbre réformatrice dans ses visites à travers des salles mal aérées, mal organisées où les criminels, les prévenus, les vagabonds étaient entassés pêlemêle, sans la moindre classification comme sans la moindre occupation pour les mains ou l'intelligence.

Comme elle sortait de la prison, elle rencontra le vieux gouverneur de l'île auquel elle dit aussitôt : « Je te ferai passer demain le relevé des remarques que j'ai faites sur les réformes à introduire dans la maison de détention dont tu es ici responsable. On ne saurait laisser les détenus, hommes ou femmes , sans instruction religieuse , sans travail matériel, en relations constantes avec ce qu'il y a de pis dans la population qui encombre les abords de la grille. »

Jamais Catherine Fry n'avait été aussi frappée de l'autorité douce de la voix de sa mère, et de son imposant maintien qu'à ce moment où elle indiquait en quelques paroles au premier magistrat du lieu que tout le régime pénitentiaire était à reviser dans son gouvernement.

Quelques semaines plus tard, à travers les promenades dans les plus beaux sites de l'île autour de Calédonia cottage qu'habitaient Mrs Fry et les siens prodiguant utilement les encouragements à la petite congrégation des Amis établis dans l'île, Mrs Fry avait fondé et organisé un comité pour la visite des prisons et le patronage des libérés qui ne cessa de travailler de concert avec elle à l'œuvre de la réforme

qui finit par s'accomplir dans les îles de Jersey et de Guernesey, où l'organisation des prisons laissait encore plus à désirer.

Une société de secours mutuels avait été également organisée dans les îles de la Manche lorsque Mrs Fry, dont la santé était devenue meilleure, reprit le chemin de l'Angleterre.

Deux des plus importantes entreprises que Mrs Fry poursuivait depuis bien des années avec une indomptable persévérance venaient enfin d'être accomplies. Une prison exclusivement destinée aux femmes avait été ouverte à Dublin, et une grande factorerie venait d'être installée à Paramatta, dans la Nouvelle-Galles du Sud, pour recevoir à leur débarquement les déportées que le navire pénitentiaire amenait chaque année dans la colonie pénale. L'œuvre était achevée, les surveillantes étaient établies dans la prison d'Irlande et dans la factorerie de la Nouvelle-Galles, Mrs Fry résolut alors de porter sur le continent cette faculté d'organisation qui lui était naturelle, mais que l'expérience et la pratique n'avaient cessé de développer, et sans s'inquiéter des obstacles que pouvaient apporter à son travail une santé délicate et l'ignorance absolue des langues étrangères, elle se prépara à partir pour la

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France peu de temps après que son frère Joseph John Gurney s'était embarqué pour les États-Unis où il allait entreprendre un voyage missionnaire.

Un grand embarras se présentait cependant devant elle. La fortune de Mrs Fry ne lui permettait plus les larges avances, et elle se trouvait pressée de toutes parts par les besoins grandissants de son œuvre. Miss Neave suffisait encore aux dépenses du petit refuge de Tothill, mais les deux disciplinaires, l'asile pour les libérées de Chelsea, étaient l'occasion de dépenses considérables; au moment de s'embarquer dans une série de voyages lointains et onéreux, il importait de laisser les finances de l'association pour la réforme des prisons dans un état prospère. Mrs Fry était entourée des plus intimes amies et fidèles collaboratrices. AnnaBuxton avait déjà mis en avant l'idée d'une vente en faveur de l'œuvre, mais un murmure avait parcouru les rangs de l'assistance. L'élément quaker toujours dominant dans la société était en principe opposé à la pratique des ventes de charité regardées comme un expédient mondain en faveur d'une charité qui devenait un amusement. Mrs Fry n'avait pas exprimé son opinion; la tête appuyée sur sa main, elle écoutait en silence les arguments

contradictoires, les discussions animées, les objections qui eussent pu menacer de dégénérer en personnalités si les divergences ne s'étaient pas surtout produites entre des membres de la secte des Amis, en présence de Mrs Fry. Anna Buxton soutenait son dire avec persévérance : « Si tu connaissais comme moi la montagne de couture et de broderies qui s'élève chaque semaine dans toutes les prisons où le travail des femmes est organisé, disait-elle à Lydia Prior, tu t'étonnerais que nous ayons pu suffire jusqu'à cette heure à l'écoulement de tant de chemises, de camisoles, de robes et de fichus brodés. Il faut pouvoir donner de l'ouvrage, et n'y eût-il que cette dépense-là, il faut de l'argent pour payer les ouvrières.

« Que chacun donne le premier jour de la semaine de sa nécessité s'il n'a point de superflu, comme l'ordonnait Paul dans les églises fondées par son ministère, et les ressources afflueront dans toutes les bourses, dit Rhoda Forster, assez engagée par son frère Josiah Forster dans les labeurs de l'association.

Miss Forster ne s'était jamais mariée, elle tenait la maison de son frère et disposait personnellement d'une fortune considérable, mais sa proposition fut

accueillie par des regards étonnés. Dans la famille de toutes les femmes présentes, à très peu d'exception près, on pratiquait depuis longtemps la règle de saint Paul, les richesses nécessaires à l'association ne pouvaient pas venir de là. Mrs Fry releva enfin la tête et ses yeux bleus, pénétrants et sereins, parcoururent tous les visages des disputantes, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent sur les joues enflammées de Miss Prior. « As-tu un avis à nous donner, Lydia Prior? dit-elle avec sa voix calme et douce. Tu as souvent assisté au départ des navires de Deptford et de WooKvich. N'as-tu pas constaté la difficulté de trouver de l'ouvrage pour les déportées? »

La rougeur de Miss Prior allait croissant, elle était naturellement modeste et timide, une conviction personnelle très forte avait seule pu la décider à tenir tête à Miss Buxton dont elle admirait l'intelligence, l'ordre et l'activité. « Je ne voudrais pas faire le mal afin d'en espérer le bien ! » dit-elle par un effort de courage qui amena des larmes dans ses yeux.

« Ni moi non plus et pas une de celles qui sont ici, reprit Mrs Fry avec une extrême bonté; mais voudraistu me dire où tu vois le mal, en lui-même; et non dans les idées préconçues des hommes ? Je vois bien

quel avantage incontestable l'association pourrait retirer de l'écoulement de ses marchandises et je ne vois pas pourquoi tant de filles, de femmes de négociants et marchands ne sauraient pas pratiquer les règles de la simplicité et de la droiture dans une vente de charité comme dans les bureaux et les comptoirs. Je me trompe peut-être; décharge ta conscience et dis-nous le fond de ta pensée! »

Lvdia Prior balbutiait : "« Il est mauvais de suivre les voies des mondains pour le service de Dieu luimême » ; mais les choses avaient tout d'un coup changé d'aspect aux yeux des plus récalcitrantes depuis que Mrs Fry avait simplement posé la question en dehors des préjugés d'habitudes et de secte. Anna Buxton reprit, sans réclamations de personne :

« Lady Soams a récemment acheté dans la cité, non loin de Mildreds' Court, l'antique demeure de la Corporation des Merciers qui tombait en ruines, lorsque les membres de la corporation décidèrent de bâtir une nouvelle salle. Lady Soams vient d'achever les travaux de consolidation; avant de commencer ceux d'appropriation, elle est disposée à nous prêter Crosby Hall comme local de la vente des ouvrages

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de lingerie entassés dans les magasins de la prison de Newgate et nous livre dès à présent sa demeure pour y commencer nos préparatifs. »

Rhoda Forster ne put retenir sur ses lèvres un sarcastique sourire : « Nos préparatifs seront autant de fait d'avance pour les travaux d'appropriation de Lady Soams! » dit- elle assez haut pour être entendue de Mrs Fry dont la même pensée avait traversé l'esprit, mais elle répondit sans paraître comprendre l'insinuation de Miss Forster : « L'utilité sera donc double pour nous et pour notre prochain qui nous aura assistées. Que celles qui sont d'avis de faire une vente à Crosby Hall lèvent la main! »

Toutes les mains se levèrent aussitôt sauf celle de Lydia Prior qui n'eût elle-même pas hésité un instant si elle avait cru, par son abstention, faire échouer la proposition. Il fallait se hâter, Crosby Hall était en ruines, et le voyage sur le continent de Mrs Fry était imminent. Anna Buxton sentait le poids de sa responsabilité, elle fit appel à l'aide de son frère M. Buxton, très expert en toutes sortes de construction ; les ouvriers furent sur-le-champ mis à l'œuvre, une charpente nouvelle remplaça les portes vermoulues, le vent et la pluie ne pénétré-

rent plus à travers les ogives des fenêtres, garnies maintenant de vitraux de couleur; des tables sans nombre et de larges comptoirs se dressèrent au-dessous des ornementations héraldiques qui reparaissaient sur les murailles et lorsque Miss Prior vint apporter à Crosby Hall les contributions de cristaux, de fleurs et de plantes rares qu'elle avait collectées parmi les fabricants de verreries et les horticulteurs de la secte des Amis, elle recula d'étonnement et d'admiration devant la beauté renouvelée de l'ancien hôtel des Merciers : Ce sont les splendeurs de Babylone, pensait-elle tout bas , et quelle figure feront nos modestes vêtements au milieu de cette pompe?

Parlant ainsi, elle arrangeait sur des gradins les lis, les œillets, les rosiers couverts de fleurs qu'elle offrait à la fantaisie des acheteurs; elle ne pouvait chasser loin de son souvenir la parole du sermon sur la montagne : « Salomon même dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux! » et elle partageait involontairement le plaisir de Mrs Fry qui ne pouvait s'éloigner du comptoir des fleuristes.

Ses amies se donnèrent le mot et avant la fin de la journée toutes les plus belles fleurs décoraient le petit parloir de sa maison à Mildreds' Court. Le goût des

fleurs, l'admiration pour les beautés de détail comme pour les grandes scènes de la nature semblaient aller croissant dans le cœur et l'esprit de Mrs Fry à mesure qu'elle avançait plus loin dans la connaissance du mal et de la corruption native de l'humanité.

La vente avait rapporté près de trente mille francs net, l'échiquier de l'Association était rempli, Mrs Fry avait donc l'esprit en repos et pouvait penser à partir pour la France, semant de tous côtés sur sa route vers Paris les petits recueils de passages ou pains quotidiens qu'elle avait coutume d'emporter partout à sa suite, ainsi que les évangiles dont elle avait tant de fois expliqué le texte sacré aux prisonnières et aux criminelles de toutes sortes. Les petits livres étaient toujours accueillis avec faveur, car elle les accompagnait de quelques paroles anglaises incompréhensibles pour ses interlocuteurs, commentées cependant par l'expression charitablement affectueuse du regard et par ce souffle d'indomptable espérance qu'elle portait avec elle comme une céleste compagne au milieu des cœurs désespérés et des vies brisées.

Elle semblait toujours disposée à dire aux plus mauvais de tous, ce qu'elle avait dit une fois à la

plus rebelle des détenues d'une prison d'Ecosse, comme on la lui signalait avec indignation : « J'espère apprendre bientôt de meilleures choses de toi! »

La désespérance est le fléau commun à toutes les prisons et à tous les détenus, hommes ou femmes, car il est difficile de rebrousser chemin dans la voie du mal et Dieu seul peut opérer cette conversion vers une vie nouvelle; mais comme la fidèle ambassadrice de son Sauveur et de son Dieu, avec Mrs Frv, rentrait dans les cachots les plus sombres la céleste espérance. Le grand poète italien Manzoni, qui était aussi un grand chrétien, appelait l'Église chrétienne : « Le Camp de ceux qui espèrent ! » Mrs Fry travailla passionnément toute sa vie à faire entrer les malheureux désolés dans ce camp sacré !

En arrivant à Paris où sa renommée l'avait précédée et où elle entretenait depuis longtemps une correspondance assidue avec des amies chrétiennes, au sujet des prisons de femmes, elle se trouva dès l'abord entourée de nombreuses bonnes volontés qui étaient restées jusqu'alors inefficaces sur le sujet particulier de la sollicitude de Mrs Fry, mais qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son expé-

rience et de s'enrôler à sa suite dans le travail des prisons.

Sur un point, du moins, elle trouvait la France plus avancée que sa patrie. Elle venait à peine d'obtenir en Irlande l'appropriation d'une prison exclusivement destinée aux femmes : à Paris elle trouvait plus de neuf cents prisonnières rassemblées dans l'ancien couvent de Saint-Lazare, théâtre de l'œuvre et de la mort de saint Vincent de Paul, et son premier soin fut de les visiter avec cette tendre compassion qu'elle avait apportée près de vingt ans auparavant, à la prison de Newgate; malgré les graves obstacles qu'apportait à ses rapports avec les détenues l'absence d'une langue commune, elle commença dès sa seconde visite à être plus ou moins comprise et écoutée avec attention par la foule confuse des femmes qui se pressaient autour d'elle, catholiques comme protestantes; parmi les détenues, aussi bien que parmi les amies qui l'accompagnaient.

Ce fut une joie profonde pour cette âme et cet esprit, si élevés et si larges, que de trouver à chaque pas parmi les personnes qui l'accueillaient à Paris les mêmes aspirations, les mêmes efforts pour le bien et pour le soulagement des êtres souffrants qui l'ani-

maient elle-même et que les préjugés de son pays et de sa secte ne lui avaient pas toujours fait espérer chez ce peuple français, si généralement voué à la réputation de frivolité et de légèreté.

C'était à cette époque, au sortir du grand mouvement religieux, qu'on a appelé le réveil, l'honneur de Paris, de compter, dans les rangs du protestantisme français un certain nombre de femmes aussi distinguées par la culture de leur esprit et le dévouement de leur charité que par leur position sociale : Mme la duchesse de Broglie, fille de la célèbre Mme de Staël, Mme Jules Mallet, Mme François Delessert, Mme André Walther, Mme Pelet de la Lozère, accompagnaient partout Mrs Fry, qui prenait un grand plaisir à leur conversation aussi brillante que nourrie et à la fréquentation des hommes éminents qu'elle rencontrait dans leurs salons . « Quel peuple que ces Français! disait-elle souvent à son mari et à sa fille, qui l'accompagnaient dans cette première visite en France, et comme il est naturel que le diable soit actif au dernier degré, au milieu d'eux, pour contrarier l'œuvre de Dieu qu'ils porteraient bientôt si loin, s'il les laissait faire! » Tous ses compagnons ne prenaient pas autant de plaisir à

ce voyage dans un pays dont ils ne comprenaient pas la langue, plutôt consacré d'ailleurs à voir les personnes que les choses, et surtout à visiter les prisons auxquelles il n'était pas aisé de comprendre la possibilité de porter un efficace secours.

Dès sa première visite à Saint-Lazare, Mrs Fry était cependant fixée, et son parti était pris. Elle avait manifesté le désir de faire une lecture de l'Évangile aux détenues réunies dans le réfectoire. Mme de Lasteyrie, fille du général de La Fayette, lut tout haut, sur sa requête, dans le Manuel du Chrétien, la parabole de l'Enfant prodigue, et Mme Pelet de la Lozère traduisit à haute voix le simple commentaire et les exhortations pratiques à la repentance et au changement de vie, dont Mrs Fry fit suivre la lecture. A trois reprises différentes avec des traductrices plus ou moins expertes, Mrs Fry renouvela l'expérience, à la suite de laquelle elle demanda elle-même aux femmes en quelques phrases de mauvais français qu'elle avait étudiées avec soin, si elles ne seraient pas heureuses que des amies vinssent de temps à autre les visiter dans leur triste séjour, pour leur parler de Dieu et du Sauveur.

« J'ai toujours agi ainsi dans toutes les prisons que

j'ai visitées, dit-elle à Mme Jules Mallet qui l'écoutait avec quelque étonnement, et je n'ai jamais pensé à imposer une visite ou une réforme qui ne fussent pas volontairement et spontanément acceptées par les détenues elles-mêmes. « Ah! voilà ce que c'est que d'être depuis tant de siècles dans un pays libre ! s'écria en riant la duchesse de Broglie, nous en sommes encore au début de la carrière et nous sommes trop souvent diposées à faire du bien aux gens contre leur gré. »

Mrs Fry secouait doucement la tète, attachant ses yeux d'un bleu clair et limpide sur les grands yeux de velours brun qui illuminaient tout le beau visage de Mme de Broglie, « semblant lire dans l'autre monde », disait son meilleur ami, M. Guizot. Il ne faut jamais rien imposer, dit-elle, écoutez plutôt : de tous les coins de la salle retentissaient en effet les approbations des détenues, même des plus corrompues, désignées à Mrs Fry par les surveillantes. Oui, oui! disaient-elles toutes ensemble. Vous voyez, continua Mrs Fry en s'adressant à celles qui l'escortaient et dont la plupart n'avaient jamais pénétré à Saint-Lazare avant ce jour-là , c'est à vous d'organiser ce service charitable des prisons,

qui n'existe pas en France, ou qui y a disparu depuis bien longtemps, car j'entends dire qu'avant les désordres de la révolution française, c'était l'une des œuvres de charité favorites des âmes pieuses de visiter souvent les prisons. Le mal n'a fait que s'accroître tandis que vous ne mettiez pas la main à l'œuvre. » Et toutes les dames françaises qui entouraient Mrs Fry pensaient et disaient comme naguère les apôtres du Seigneur : Nous voici! envoie-nous!

L'œuvre était difficile et compliquée cependant, Airs Fry le sentait bien. Elle avait attaqué, naguère, la forteresse de la corruption à Xewgate, seule, sans secours de la part des autorités de la Cité de Londres au début de son œuvre; il n'était pas possible d'agir de même en France où la réglementation était à la fois plus exacte et moins confiante, tandis que les divisions religieuses entre catholiques et protestants et la méfiance mutuelle qui en résultait trop souvent, apportaient de nouveaux obstacles au développement des charitables entreprises qu'elle méditait.

Dans toutes les visites de Mrs Fry à Saint-Lazare et depuis que les portes lui en étaient ouvertes, elle rencontrait presque toujours, sous le porche de la

prison, une femme d'une quarantaine d'années, simple de tournure et de costume, dont les yeux sérieux et perçants l'accompagnaient si constamment, qu'elle se retourna un jour vers elle, disant en anglais, par une habitude, trop invétérée pour ne pas reparaître souvent, même sur le sol français : « Amie, qui es-tu ? »

« Une maîtresse d'école! » répondit Mlle Dumas, car elle desservait en effet bénévolement l'œuvre naissante de l'école Saint-Marcel. « Les prisons t'intéressent! » dit Mrs Fry, qui continuait à ne pas s'apercevoir qu'elle parlait anglais, car Mlle Dumas lui avait répondu dans cette langue.

(( J'y voudrais donner ma vie! » dit Mlle Dumas, dont le regard parut un éclair. Mrs Fry appuya doucement la main sur son épaule : « Tu le feras sans doute, puisque Dieu t'a mis ce désir au cœur, prie-le de te le conserver! » et elle amena avec elle la nouvelle venue dans la prison que celle-ci contemplait de loin depuis plusieurs jours. Lorsqu'elle retourna ce jour-là chez elle, il semblait à Mlle Dumas qu'elle avait reçu de la part de Dieu la consécration à cette œuvre des prisons, qui devait en effet remplir cinquante années de sa longue et admirable vie.

ELIZABETH FKY

Trois fois Mrs Fry revint à Paris, continuant à chaque visite de préparer et de mûrir l'organisation de ce travail dans les prisons de femmes, dont elle avait laissé le saint désir dans le cœur de ses amies parisiennes comme un aiguillon salutaire. Au premier abord, cet esprit et cette âme tolérante, qui tendaient toujours à la fraternelle action par-dessus les dissentiments et les divergences secondaires, avaient eu l'intention de former une association composée de tous les éléments religieux; elle avait pensé à fonder sur les bases exclusives du salut par Jésus- Christ une bande sainte de catholiques et de protestantes travaillant du même cœur au relèvement des prisonnières sans distinction de cultes , elle avait même choisi les personnes qui devaient constituer les deux comités parallèles, mais le travail commun ne se prolongea pas longtemps et l'œuvre catholique ne tarda pas à se dissoudre ou à se rallier en partie à d'autres visiteuses anciennement établies à Saint- Lazare. « Ce sera donc une association protestante pour la visite des prisons de femmes », dit la duchesse de Broglie à Mrs Fry lors de la seconde visite à Paris, et ce fut en effet le titre adopté. Lors du troisième voyage en France de l'infatigable missionnaire,

Mme de Broglie, dans la pleine force de sa vie et de son ardeur, avait été rappelée par Dieu dans les demeures éternelles et cette belle âme voyait face à face le Dieu qu'elle avait passionnément servi ici-bas.

« Albertine nous laisse un grand vide, dit Mrs Fry à la mère de M. Guizot qu'elle était allée visiter au ministère des affaires étrangères. Mme Guizot ne savait pas l'anglais, mais ce nom d'Albertine la frappa, elle montra du doigt le ciel, puis tournant rapidement les pages de la Bible toujours placée à son côté, elle s'arrêta à ce passage de l'Apocalypse : c Bienheureux sont dès à présenties morts qui meurent au Seigneur! oui! dit l'Esprit, car ils se reposent de leurs travaux et leurs œuvres les suivent! »

Ce fut un trait de lumière pour la visiteuse. La Bible de Mrs Fry sortit de sa poche, et la feuilletant d'une main accoutumée, comme l'avait fait Mme Guizot, elle mit sous les yeux étincelants de cette « mère du désert », comme l'appelait M. de Sainte- Beuve, passage après passage rappelant leurs plus saintes et douces espérances. Le bonnet de la quakeresse et celui de la veuve de la Terreur se rapprochaient au-dessus des saints livres, elles ne prononçaient pas une parole et cependant elles se parlaient,

s'entendaient et les enfants de M. Guizot assistant en silence à cet entretien muet qui les avait d'abord étonnés, comprenaient à merveille l'émotion et la satisfaction de leur grand'mère : « Bonne maman est bien contente! » pensaient-ils. et bientôt ils ajoutèrent : « Nous aussi » ! car Mrs Fry avait mis des livres dans les petites mains tendues pour serrer la sienne. Aucun d'eux n'oublia jamais la visite de Mrs Fry à leur grand'mère.

La Bible n'avait pas fourni d'intermédiaire pour raconter à Mme Guizot le voyage de Mrs Fry dans le midi de la France au centre du vieux protestantisme huguenot, ni sa visite à Congenies, dans la petite congrégation des Quakers, produit spontané de l'antique tradition des derniers Camisards reliés par la sympathie des convictions et des idées à la secte des Amis, mais dès lors destinés à diminuer graduellement de nombre.

Deux voyages missionnaires en Hollande, en Prusse et en Danemark avaient achevé d'épuiser les lorces de Mrs Fry; elle avait travaillé sans relâche jusqu'au terme de sa course. La nuit venait et le repos avec la nuit. Elle avait toujours éprouvé une grande crainte naturelle de la mort; elle craignait

■2 gO GRANDS SERVITEURS

encore après avoir vu autour d'elle tant de morts victorieuses, mais elle ne douta jamais. «Je sens le roc sous mes pieds! » répétait-elle. Le 12 octobre 1843, elle s'endormit au Seigneur; ses dernières paroles avaient été : « Seigneur, mon Dieu, aide et soutiens ta servante ! »

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