‹ Scénes historiquesChapitre 8 sur 10 · DANS LES PRISONS DE LA GRANDE-BRETAGNE · texte numérisé non relu

DANS LES PRISONS DE LA GRANDE-BRETAGNE

Les enfants de Mrs Fry grandissaient, elle n'avait plus de babies dans les bras et elle avait choisi de bonnes pensions pour l'éducation de ses fils. Son frère, John Joseph Gurney, chaque année plus activement employé au service de Dieu pour la cause de l'humanité, allait partir pour l'Ecosse où il comptait visiter les prisons encore dépourvues de tous les avantages que Mrs Fry et ses amies avaient procurés à ces quartiers de femmes à Newgate maintenant transformés par leur influence. Le triste personnel sans cesse renouvelé d'une prison nécessitait toujours les mêmes efforts individuels, mais l'ordre, la discipline, le travail avaient pris la place de la débauche et du désordre permanent : le cœur de la grande

réformatrice se sentit pressé de porter à d'autres créatures humaines les biens que, par la grâce de Dieu, elle avait eu le bonheur et l'honneur d'apporter d'abord dans la ville de sa résidence naturelle ; Londres n'avait plus un aussi grand besoin d'elle, son frère l'entraîna en Ecosse.

Avait-elle oublié les spectacles qui avaient d'abord frappé ses regards dans ses premières visites à New gâte, ouïes prisons qu'elle visitait maintenant étaientelles en effet plus effroyables encore que tout ce qu'elle avait vu naguère ? La présence des fous qui se trouvaient mêlés aux prisonniers ajoutait à l'horreur qu'inspirait la misère de ces premiers à Dunbar, à Haddington, à Benvick. Au contraire de la tendance de nos jours qui porte à croire que tous les criminels sont des insensés, irresponsables dans une grande mesure des actes qu'ils commettent, on en était encore alors sur bien des points à la conviction du moyen âge ou pour mieux dire à la pratique du moyen âge; les fous étaient traités comme les criminels.

Dans la prison du comté d'Haddington encombrée de détenus à la suite d'une émeute qui avait eu lieu peu de temps auparavant dans la ville, Mrs Fry avait

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été épouvantée de l'état dans lequel elle avait trouvé ces malheureux entassés dans deux petites salles de douze pieds de longueur sur huit de large, sans vêtements, sans lits autres qu'une poignée de paille infecte, sans secours médicaux ou religieux, enfermés dans leurs repaires sans jamais sentir l'air du dehors; mais sa douleur ne connut pas de bornes lorsqu'elle trouva, dans une cellule isolée qu'il n'avait pas quittée depuis dix-huit mois, un pauvre fou, jeune encore, ' dont personne ne connaissait l'origine et qui avait été arrêté dans un parc voisin dont il avait détérioré les bancs de plaisance. Jamais le souvenir de cet infortuné ne s'effaça de sa mémoire lors même qu'elle en vit d'autres: à Haddington même elle trouva les malheureux prisonniers, en dépit de la rigueur de leur captivité, en contact avec les passants dans la rue et livrés sans pudeur à cette pratique d'une mendicité effrontée qu'elle avait eu tant de peine à détruire à Kewgate.

Que d'autres elle devait voir en effet subissant les tortures de l'emprisonnement d'un autre âge!

Les uns enchaînés à leurs lits comme à Forfar, (au moins ceux-là avaient-ils des lits) : attachés par des chaînes à la muraille comme à Bervick ou fixés

tout près du pavé par un large anneau comme à Newgate ; elle suivait partout avec des regards particulièrement compatissants les fous mélangés aux coupables et elle éprouvait une telle horreur pour les souffrances que la dureté des hommes ajoutait à ce mal, la plus grande de toutes les misères humaines, qu'elle ne tarda pas à joindre aux efforts ordinaires qu'elle poursuivait en faveur des prisonnières des appels pressants aux autorités compétentes pour le soulagement des malheureux insensés.

La santé de Mrs Fry était à cette époque profondément altérée et bien qu'elle eût conquis sur ia susceptibilité nerveuse dont elle avait toujours souffert un très grand et puissant empire, elle ne pouvait subir toutes les secousses morales qu'elle traversait constamment à la suite de ses malheureux protégés sans en éprouver au bout de quelque temps le funeste contre-coup.

Elle eut également la douleur de voir le premier anneau se rompre dans cette chaîne des sept sœurs qui avait jusque-là résisté aux coups de la mort. La plus jeune de toutes, Priscilla Gurney, la seule appartenant comme Mrs Fry à la secte des Amis, mourut à Cromer chez sa sœur Mrs Buxton récem-

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ment cruellement frappée elle-même par la perte de quatre de ses enfants dans l'espace de trois semaines! La soumission et la foi sereine qui soutenait les sœurs désolées n'avait pas atténué la souffrance de cette séparation et Mrs Fry revint à Mildreds'Court épuisée et souffrante. La tâche qu'elle poursuivait au nom de Dieu pour le service de l'humanité devenait chaque jour plus étendue et plus pesante.

Elle avait cependant cette joie de se voir efficacement soutenue et secondée par les siens : ses deux filles ainées étaient devenues pour elle de précieuses secrétaires; et elle goûtait sans mélange la joie la plus pure que Dieu ait accordée aux mères : celle de voir ses enfants marcher dans les voies du dévouement chrétien dont elle leur avait donné l'exemple.

M. Joseph Fry et ses deux filles l'accompagnèrent au printemps dans le voyage qu'elle entreprit à travers l'Angleterre dans le but de fonder dans toutes les villes qu'elle visitait des sociétés de patronage destinées à soulager la misère des détenues dans les prisons et de continuer à exercer sur elles une charitable influence au terme de leur peine.

Un comité de correspondance s'était formé à Londres pour répondre aux innombrables requêtes

des associations nouvelles qui surgissaient ainsi chaque jour sur les traces de Mrs Fry pendant ses voyages missionnaires; parmi les nombreuses recrues qu'elle amenait à partager en quelque mesure l'intérêt passionné qu'elle éprouvait pour les prisonnières, beaucoup d'associations subsistent encore aujourd'hui, conservant presque toute l'empreinte de la main puissante et délicate qui les forma, sans aucun caractère sectaire et sans autre but que la réforme des vies et le salut éternel des âmes.

C'était une joie profonde, bien que souvent silencieuse et contenue, que le sentiment de fraternité dans une œuvre commune qui animait Mrs Fry lorsqu'elle s'asseyait à son bureau pour répondre ellemême à quelqu'une des communications qui lui arrivaient non seulement de toutes les régions de la Grande-Bretagne, mais encore de plusieurs parties du continent, lorsque des âmes chrétiennes personnellement émues au récit de ses efforts présévérants et des misères auxquelles elle avait porté remède se trouvaient pressées de mettre ainsi la main à l'œuvre, et d'exercer, dans la mesure de leurs forces, une salutaire influence sur les malheureuses qui se trouvaient à leur portée. En Italie, en Russie,

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en Allemagne, l'œuvre des prisons comptait des associées ! « Il fut un temps, lorsque j'ai commencé à visiter Newgate, où je me disais tout bas afin de prendre courage pour entrer dans une salle : Je ne suis pas seule, car le Père est avec moi! racontait-elle un jour à sa fille Rachel dont la nature ardente sympathisait particulièrement avec celle de sa mère; et maintenant la promesse de Dieu s'est accomplie : la petite famille s'est accrue jusqu'à mille personnes !

« Il faudra une fois, si Dieu me prête vie, que je m'en aille chercher sur le continent toutes ces sœurs éparses que Dieu lui-même réveille dans les divers coins du monde, sur le trône ou à l'atelier, et je leur répéterai avant de quitter ce monde la bénédiction suprême de Notre commun Sauveur : « J'étais en prison et vous m'avez visité ! »

Lorsqu'elle lui ouvrait ainsi son cœur, Rachel Fry sentait qu'elle ne pourrait jamais se séparer de sa mère et qu'il serait doux de lui consacrer sa vie tout entière sans aucun partage. Elle fut cependant la pre* mière à quitter non seulement le précieux nid maternel mais encore cette société des Amis au milieu de laquelle elle avait été élevée, en épousant Francis Cressvell. Le premier novembre suivant, sa

mère donnait le jour à son onzième et dernier enfant, tandis que la jeune femme recevait dans ses bras son fils premier né.

Ce fut à peu près à la même époque qu'elle vit se développer à la Chambre des communes et dans la nation tout entière un courant nouveau d'opinion et d'efforts en faveur de ces adoucissements à la loi pénale qu'elle poursuivait depuis si longtemps. Son beau-frère, M. Buxton, enrôlé avec ardeur dans la même cause, avait porté à la Chambre des communes une motion contre l'abus de la peine de mort qui fut rejetée à une très faible majorité, soutenue qu'elle avait été par un éloquent discours où il s'écriait : « Nul ne peut nier que les lois ne doivent concorder avec les sentiments du peuple qu'elles gouvernent. Peut-être en fut-il ainsi autrefois dans notre patrie, mais cette sympathie a dès longtemps disparu. Le siècle dernier a vu peu à peu augmenter l'écart entre la loi avec ses exigences et les sentiments nouveaux de la nation. Le peuple a fait des pas immenses dans la voie de la civilisation morale et de radoucissement graduel des mœurs, tandis que la rigueur des lois s'est accrue jusqu'à atteindre un degré de férocité qui n'appartenait pas même à l'époque la plus

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reculée de notre histoire. La divergence est devenue telle qu'il n'existe pas, je crois, de loi plus rigoureuse que la loi anglaise ni de nation si humaine et si miséricordieuse que la nation anglaise. En sorte que l'exécution de cette loi inflexible est confiée à ce peuple charitable et compatissant.

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