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Scènes populaires en Irlande

Ce n’est point une histoire de l’Irlande et de ses derniers troubles , pleins de vie et d’intérêt, que nous avons la prétention d’offrir au public : le tableau des mouvemens d’un peuple si turbulent et si stationnaire, si passionné et si maître de lui-même, demande de plus habiles mains, et trouvera sans doute un jour son Walter Scott. Nous avons seulement recueilli quelques scènes qui mettent en relief ce caractère mobile et ardent , et qui , pour îa plupart , sont , à ce que nous avons lieu de présumer, dues àSJiiel, té-

moin et acteur dans les événemens qu’il a peints de si brillantes couleurs. Sbiel est un des chefs de cette armée de sept millions d’hommes, enrôlée pour conquérir les libertés religieuses et civiles de l’Irlande , et qui vient de remporter dans le hill d’émancipation une victoire signalée. Il partage avec O’Connel l’honneur d’avoir réorganisé l’Association catholique, tant de fois renversée, mais qui, de la nature d’Antée, reprend des forces en touchant terre. L’éloquence de Shiel , moins populaire que celle d’O'Connel, plus châtiée, plus lettrée, mieux ordonnée dans ses mouvemens , a rendu aussi d’éminens services à la cause de son pays. Elle a aidé à la populariser en Europe. Ses discours, traduits, en partie dans nos papiers publics, ont arraché des larmes à ceux qui jusque-là séparaient à peine , dans leurs idées , l’Irlande de l’Angleterre ; et il a partagé avec deux femmes, miss Edgeworth et lady Morgan, l’honneur de faire connaître

KN IRLANDE.

et aimer sa patrie de toutes les âmes généreuses. Les romans de ces deux dames nous avaient familiarisés avec les mœurs irlandaises : nous aimions ces sauvages pleins de ruse, de finesse et de dévouement, et regardions avec surprise cette terre fertile en jachère , poussant tout ce qu’il y a de bon et de mauvais avec abondance , et accusant l’impéritie du propriétaire. Shielnous a montré, non plus les particularités individuelles, mais le caractère politique et général de ses compatriotes ; il nous apprend comment se meuvent toutes ces passions réunies en une seule, et nous voyons, à travers lui, ces assemblées tumultueuses, où tant d’originalités sont fondues dans une volonté unique.

C'est d’une suite d’articles fort intéressans que nous avons extrait ceux qui jetèrent le plus de jour sur le caractère irlandais, et qui nous ont paru les plus animés, les plus amusans. Shiel, avocat distingué, a donné successivement les portraits de toutes les illus-

1 rations du barreau et des principaux magistrats; quelques scènes des assises, où les haines nationales avaient eu occasion de se déployer, et enfin le grand drame des élections de Clare. Nous avons choisi, comme d’un intérêt plus vif et plus général , les scènes des élections , brillantes de détails pittoresques, qui ont couronné les travaux de l’Association , et dont nous avions déjà fait paraître des extraits dans le Globe ; une courte histoire de l’Association même , et des comités qui l’avaient précédée et préparée depuis 1642, rendra plus facile à comprendre l’organisation et les travaux de cette société. Le portrait fort curieux d’O’Connel, fait par son ami et son rival , s’y joint tout naturellement. Nous commençons par un procès des assises de Clonmel , qui met en lumière l’état d’exaspération où la tyrannie des. lois pénales avait poussé les paysans , avant que l’Association, en attirant à elle tous les mécontens , leur eût ouvert une voie légale , et

un moyen sûr d’obtenir soulagement et réparation ; enfin nous terminons par quelques détails sur la réélection d'O’Connel , et son brillant retour en Irlande.

L’antique Érin , la chère vieille Irlande, l’émeraude des mers, enchâssée dans l’Océan, n’a jamais été, et c’est là son orgueil et peutêtre son malheur, complètement conquise par l’Angleterre. Depuis le débarquement de Fitz-Stepben , en 1 170, jusqu'à la campagne de Cromwell en i 65 o, l’établissement anglais dans cette île Semble plutôt l’asile de ban,dits , naufragés sur une côte barbare , que le siège d’une domination puissante. A chaque convulsion intérieure , à chaque guerre civile ou étrangère , l’Angleterre rappelait ses troupes : alors, les rois sauvages de l’Irlande, ce nid de royaume où chaque paysan est fils de roi , du fond des montagnes où ils s’étaient réfugiés , s’élancaient à la tête de leürs clans; le barde entonnait l’hymne- de victoire , et la terre était de nouveau ravagée

et la civilisation repoussée , comme la vague qui frappe en vain et incessamment le rocher : bientôt l’Anglais revenait comme elle avec une nouvelle fureur ; mais il lui fallait refaire son chemin sur des cadavres , et tout recommencer, pour voir encore tout détruire. Ainsi la conquête, toujours imparfaite et transitoire , au lieu d’ajnener à sa suite les bienfaits de la culture , et d’être , comme ailleurs, suivie de la charrue, broyait la terre et la pétrissait en fange. L’Irlande n’était qu’une vaste frontière , et l’on doit s’étonner qu’elle ait conservé un nom , qu’un épi de blé ait poussé dans ses champs, qu’un vaisseau ait visité ses ports , et que la face de l’homme n’ait pas disparu de ses rivages.

Sans lois , sans commerce , sans agriculture, privée de la paix qui les fait naître , l’Irlande resta donc pendant quatre siècles livrée aux querelles de ses petits rois et à la faible et cruelle domination de l’Angleterre qui l’envahissait de toutes parts. Ses enfans,

réfugiés dans les marais et les bruyères , berçaient leur douleur par des chants. La musique et la poésie furent sans doute trouvées dans les déserts et les lieux sauvages , par des exilés, par des malheureux. Cependant les mots de lois , de constitution , traversant le canal, vinrent frapper les oreilles des vaincus ; les conquérans concevant des idées d’ordre et de justice pour euxmêmes , et s’habituant à une certaine forme de gouvernement , n’étaient pas maîtres de Secouer tout ce qui remplissait leur imagination dans leur patrie , en mettant le pied sur la terre opprimée : souffrant de la misère et de la barbarie qui les entouraient, le besoin de civiliser se faisait sentir : trop peu nombreux pour se former des esclaves dans une race brave et indépendante , il leur fallait chercher à s’en créer des sujets. Il y eut donc quelques tentatives d’organisation, dans lesquelles naturellement les Anglais suivirent les formes qui leur devenaient fami-

lières. Un premier parlement régulier fnt convoqué , en 1297, par Sir T. Wogan, gouverneur anglais : les lords spirituels et temporels , laïques et ecclésiastiques , furent réunis, et un writ ( ordonnance par écrit), envoyé à tous les schérifs, appela deux chevaliers par comtés ou par districts ayant droit à se faire représenter.

Le vice -roi anglais eut grand'peine à maintenir la paix entre ces sauvages et hautains députés , et cependant il y eut un peu de bien de fait. Les inaùx du moins furent en partie connus, et l’effroyable liste de calamités mise au jour, véritable catalogue de toutes les misères que peuvent enfanter la guerre , le désordre et la famine , amena quelques améliorations. Mais le régime de l’épée était trop bien établi pour que ces tentatives de gouvernement légal eussent des suites; et jusqu à Sir E. Poynings, qui vint deux siècles après , Lord Député pour réorganiser l’Irlande , il est à peine question

de parlement. Sir Poÿnings , dont la mémoire est encore exécrée , consacra l’asservissement législatif de l'Irlande par une loi qui porte son nom. D’après la loi Poÿnings, nul parlement ne peut être tenu, que le sujet pour lequel il est convoqué n’ait été préalablement communiqué atl roi, par son lieutenant et conseil privé en Irlande , sous le grand sceau de ce royaume. A partir du règne de Marie , cette loi étrangla encore plus toute liberté , en interdisant au parlement irlandais la possibilité d’initiative de quelque genre qu’elle fût. Tout projet de bill devait partir du château , c’est-à-dire du vice-roi et de son conseil privé , pour être transmis au roi anglais, et être ensuite renvoyé par le cabinet britannique aux chambres irlandaises , réduites à adopter ou rejeter purement et simplement.

L’oppression était complète , et les maux restaient ignorés. Lorsque les Convulsions du peuple manifestaient ses souffrances, on

IO

ajoutait une corde , une chaîne , une loi de plus. L’Angleterre traitait l’Irlande comme quelques nourrices de campagne traitent leurs nourrissons ; elles les serrent fortement pour les empêcher de crier , les laissent violets, demi -morts, et sans possibilité d’élargir leurs poumons pour se plaindre. Ainsi le gouvernement trancha quelques difficultés entre la chambre des lords et la cour de l’échiquier, par un acte « pour mieux assurer la dépendance de l’Irlande à la couronne britannique ; » lequel acte enleva à la chambre le droit déjuger comme cour d’appel. Plus tard , le parlement anglais fut investi du plein pouvoir de régler tout, et faire toutes lois pour le royaume d’Irlande. De cette époque, 1719, que signifiait la représentation dans ce royaume ?

C’est lorsque les aggrégations publiques et légales devenaient de pures dérisions , que les sociétés particulières , que les réunions privées s’organisèrent secrètement pour le

salut de la patrie : faisant, comme cela souvent arrive, un bien plus grand, plus durable qu’elles-mêmes ne l’avaient rêvé. Fondées obscurément pour le renversement de quelque abus partiel , pour créer une petite opposition sourde à des tyrannies de détail , elles ont amené, elles ont rendu indispensable l’émancipation générale. Nous renverrons pour leur histoire à la notice de Shiel dans ce volume, et dirons quelques mots d’un autre genre d’opposition individuelle qui n'a pas moins aidé à l’affranchissement commencé de l’Irlande.

Les hommes que des facultés supérieures jettent en avant de leur siècle, quand ils ne concentrent pas toute leur puissance, toutes leurs forces sur quelque spécialité, deviennent l'objet de la haine des gouvernemens absolus , et à juste titre ; car ce sont eux qui , les premiers , s’aperçoivent que la race humaine a grandi , et que ses vieux vêtcmens la serrent. L’Irlande a eu

aussi ses grands hommes, passionnés pour leür patrie, ardcns champions de la raison humaine , qui travaillaient à l’indépendance générale par leur éloquence , et semaient des principes et des idées qui ont germé de toutes parts et qu’il est devenu impossible d’étouffer. Le célèbre doyen de St.-Patrick , le docteur Swift , dans ses pamphlets animés et pleins de force , rendit la politique populaire, fit comprendre a chacun où était le mal, et apprit à en chercher le remède. Sans influence de famille , d’une naissance ordinaire, privé du pouvoir que donnent le rang et la richesse, il gouverna la population entière : l’empêchant de se livrer k d’aveugles et injustes représailles, il se fit son représentant et son législateur. Jetant dans l’ombre le château, un parlement enchaîné , une législation avilie, et foulant aux pieds l’égoïsme dégoûtant de l’administration , il redemanda à l’Angleterre le soleil que depuis si long-tems elle cachait à l’Irlande. Sans pro-

Gif IRLANDE.

messes de pillage, sans espérances de révolutions , il enrégimenta la populace, et dirigeant ses vues , assurant ses pas , apprit à une masse ignorante et barbare à ne plus chercher, contre d’intolérables lois , un soulagement dans le meurtre ou le pillage, mais à s’unir et à demander justice et une constitution.

La louable colère de l’Irlande fut quelque tems détournée par des vice-rois habiles. Us lâchèrent un peu les rênes, et éloignèrent le danger; ils flattaient l’amour-propre irlandais , et sympathisaient avec l’esprit des insulaires par leurs saillies. Celles de lord Chesterfield , vice-roi en 1745, sont restées populaires. On cite encore sa réponse à un des hommes d’état du tems , qui se précipita dans sa chambre , où il était tranquillement au lit, en s’écriant : « Trente mille Irlandais sont levés dans le nord ! — 1 Quelle heure est- il? demanda froidement Chesterfield. — Neuf heures. — Dieu me bénisse,

neuf heures î répond le vice-roi , je ne m’étonne pas qu’ils soient levés, je devrais bien l’être moi-même. »

Des plaisanteries, des adoucissemens partiels, un relâchement momentané dans l’exécution de lois barbares , n’endorment pas long-tems les nations : l’Irlande se réveilla au bruit de la guerre de l’indépendance d’Aqiérique , et elle entendit les appels de Grattan. L’administration anglaise , suivant le cours naturel des choses , paraissait de plus en plus vexatoire : des lois atroces , lorsqu’elles avaient été émises, le devenaient encore plus en vieillissant. On peut dire que le code pénjd canonisait le peuple tout entier, en lui donnant la couronne du martyre.

Les catholiques étaient déclarés incapables de remplir aucun office civil ou militaire, de voter comme électeurs et d’habiter un certain nombre de villes; le mariage dans des familles protestantes leur était interdit, et la célébration traitée de félonie et crime ca-

pital. Le statut de Guillaume III , qui leur niait le droit d’acheter des terres, confisquait, sur la dénonciation du premier venu, au profit du plus proche héritier protestant, les biens de tout catholique élevé à l’étranger, et condamnait à une prison perpétuelle tout prêtre convaincu d’avoir officié, subsistait encore. Quant aux protestans , leur parlement n’était plus qu’un bureau pour enregistrer les caprices du ministère britannique ; les décisions des tribunaux se fabriquaient en Angleterre ; le commerce était emmailloté de lois répressives, pas une voile ne se pouvait hisser sans permission ; enfin l’Irlande était , ce qu’il y a de pis', une colonie régie par des lois faites ailleurs que chez elle, gouvernée par des maîtres vivant en dehors d’elle.

Lorsque la guerre d’Amérique donna lieu de craindre des débarquemens, l’Angleterre dut trembler; elle avait en assez de force pour opprimer, mais ses troupes étaient en-

voyées dans Le Nouveau-Monde, et elle n’en avait plus assez pour défendre l’Irlande ; il fallut la laisser respirer , la laisser s’armer : et ce peuple , corvéable à merci , soumis k chaque mandat , à chaque imposition , se trouva tout-à-coup, en 1778, levé, organisé, prêt à repousser l’invasion étrangère , mais aussi à secouer l’oppression domestique. Le corps de volontaires irlandais s’accrut rapidement et monta bientôt k soixante mille hommes , sous le commandement d'officiers de leur chqix et d’un général élu par eux , qui fut le comte de Charlemont. Le gouvernement qui d’abord tolérait leur existence sans la reconnaître , fut forcé , dans un moment de danger , d’avoir recours aux volontaires; et leur conduite ferme et sage, l’ordre et la parfaite discipline maintenus parmi eux , rendirent le pays respectable aux Anglais et aux étrangers. Les Irlandais sentirent leur force, l’avantage que leur position leur donnait , et ils s’en servirent.

Ce fut alors que l’éloquente voix de Grat-

tan se fit entendre à la chambre des eom-

mîmes, où il avait été nommé par l’influence du comte de Charlemont, médiateur entre l’aristocratie et le peuple , et véritable patriote. Grattan s’éleva d’abord contre la dilapidation des deniers publics , l’accumulation des sinécures , majorais de paresse , fondés aux dépens de celui qui travaille.

Il accusa les ministres d’avoir mis en gage les joyaux de la couronne contre lés libertés

du peuple. « En Irlande , s’écrie-t-il , eii s’opposant à de nouvelles taxes sur les fenêtres, après celles sur les feux, qui auraient condamné le pauvre au cachot pour toujours ; en Irlande , la main de fer de la misère limite la toute - puissance du parlement... Quand même nous arracherions les haillons des épaules du peuple pour en faire la livrée des hommes en place et des pensionnés; quand même les églises et lés bâtimens publics abandonnés tomberaient en

IB

ruine , aussi dégradés que notre politique ; quand nous viderions les hôpitaux , jetant

malades et enfans trouvés dans les rues et

les places publiques , et que la majesté du peuple irait dépouillée et nue pour fournir aux prodigalités du château , nous ne suffirions pas encore à leurs profusions. »

En 1779, Grattan demanda la liberté du commerce : les rues étaient bordées de volontaires quand la chambre des communes porta l’adresse au château ; le moment était bien choisi , et le ministère céda de bonne grâce. L’opposition, accrue par ses victoires, se partagea les plaies de l’Irlande pour les examiner et les guérir, ses torts et injures pour les redresser. Bushe , versé dans la finance , fut chargé du perpétuai muting Bill, qui traitait l’Irlande comme en état de rébellion perpétuelle, et en tirait des contributions de guerre pour payer son oppression.

La loi de Poynings fut examinée parYelverton et Flood j deux autres orateurs entreprirent

d’obtenir le rappel des lois pénales contre les catholiques, et Grattan plaida la cause de l’indépendance législative de l’Irlande.

« Sa Majesté, dit-il, n’a pas plus de droits à son trône que vous k votre liberté. Si vos travaux pour la conquérir sont coupables , la révolution fut un parjure, la déclaration des droits de la Grande-Bretagne un acte de rébellion. Les sermens faits aux Stuarts ont été brisés pour l’amour, pour le salut de là liberté , et nous vivons trop près de l’Angleterre pour ne pas être s& égaux. 11 n’y a /pas d’autre politique pour elle que de faire justice à un peuple déterminé autrement à se

la faire lui~méme Liberté de commerce!

liberté de législation ! les lois de Dieu, celles de la nature , celles des nations les proclament. Oubliant les violations passées, X opportunité présente , n’attendez pas que les malédictions de vos enfans et vos propres réflexions vous poussent avec amertume au tombeau ; qu’on ne dise pas un jour, que le

parlement irlandais fut acheté par un ministère divisé, par un trésor vide. Au nom du moment qui vous commande, par l’affection que .vous devez à la postérité , par tous les liens qui font le bien-être d’un peuple , assurez et maintenez les libertés de votre patrie. Je ne demande pour moi autre faveur que de respirer l’air du ciel en commun avec un peuple libre, et ne serai jamais satisfait tant qu’un anneau de la chaîne britannique battra sur les talons du dernier paysan irlandais. Qu’il aille nu s’il le faut , mais non enchaîné. »

Grattan échoua à la chambre des communes ; une faible majorité repoussa sa proposition; mais sa voix avait remué, au-delà des portes , cette opposition qu’on n’achète pas. Guerre éternelle était jurée à l’oppression; le peuple était déterminé à soutenir la motion de l’orateur, et le 1 5 février 1782 les représentai de cent quarante-trois corps de volontaires , d’une seule province, se réü-

EN IRLANDE. i\

nirent à Dungannon. Les volontaires du sud adhérèrent à Cette grande convention , et Grattan y proposa une adresse au roi , déclarant les droits de l’Irlande et son indépendance législative. Courte , mais énergique , elle se terminait ainsi :

« Nous connaissons nos devoirs envers le souverain , et sommes loyaux ; nous connaissons nos devoirs envers nous - mêmes , et nous serons libres ; nous ne voulons que ce qui nous est dû , pas plus que ce qui nous est dû ; mais , en si juste cause, nous douterions de la Providence , si nous doutions du succès. » : ■

Il fut complet : les pétitionnaires étaient en foroe. Le lord lieutenant donna sa démission , fut remplacé par le duc de Portland :

ce dernier tenta encore d’élever quelques objections aux demandes de Grattan, qui s’était rendu au château le 16 avril 1763 , pour y déclarer qu’il ne soutiendrait le mi-

ni

nistère qu’autant que tous les droits de l’Irlande seraient reconnus. Pour unique réponse aux observations du vice-roi , Grattan prit ses papiers et se rendit à la chambre, à travers les flots d’une multitude prête à tomber à ses genoux et à l’adorer. 11 ne savait pas, quand il éleva de nouveau sa voix puissante , s’il serait appuyé par l’administration ; mais il avait pour lui sept millions d’Irlandais.

L’Angleterre épuisée, sans argent, pressée par une guerre ruineuse , ne pouvait lancer hors du canal ses flottes dépourvues d’hommes , et devait reculer devant une forte opposition : Grattan électrisa la chambre, et au bruit des acclamations du parlement , qui réveillèrent en écho des cris de joie et de triomphe, jusqu’au fond des moindres cabanes, et sans que le ministère osât laisser voir une hésitation , la déclaration solennelle , que « nul pouvoir sur la terre ne pourrait faire des lois obligatoires pour l’Irlande , ex-

F.N IRLANDE

cepté le roi , de concert avec les chambres irlandaises, » fut proclamée.

L’Irlande , reconnaissante en son triom-r phe, votait des récompenses à Grattai). On projeta une statue, une commémoration éternelle du grand jour; et une terre qui devait être de la valeur de 100,000 livres sterling , réduite à moitié à la demande très-formelle de l’orateur , lui fut offerte par la nation ; lui-même dans sa magnifique adresse de remercîmens au vice-roi , exhale ainsi sa joie et l’allégresse générale :

« Je parle maintenant à un peuple libre.

J'ai trouvé l’Irlande à genoux. J’ai veillé sur elle avec une sollicitude continuelle. J’ai vu sa marche, des paroles aux armes, des armes à la liberté. Esprit de Swift, esprit de Molyneux , votre génie a prévalu ; l’ Irlande maintenant est une nation. Dans ce nouveau caractère je la salue, et, me courbant devant elle, je m’écrie : Esto perpétua ! n

L’opposition ne pouvait assurer cette vie-

toirc signalée que par une réforme parlementaire. Comme le disait M. Edgeworth, dans line adresse pleine de sens , aux volontaires associés du comté de Longford : « Un parlement vénal peut par degrés abandonner tout , hors le mot de liberté ; et l’influence lente , mais sûre , de la corruption , vous réduire en peu d’années à ce même esclavage que vous avez brisé. « Il était essentiel que le nombre des membres de la chambre des communes fût accru ; la durée de leur mission , qui était alors à vie , réduite. Les freeholders , électeurs , petits fermiers à perpétuité-, se trouvaient, par leur situation dépendante en bien des points, tout-h-fait entre les mains des propriétaires de la terre , qui était, alors comme aujourd’hui, divisée entre un petit nombre de familles. Cette aristocratie dictait l’élection à ses vassaux, siégeait aux deux chambres , et vendait de l’Irlande, au ministère , tout ce qu’elle ne pouvait confisquer à son usage. 11 fallait assurer l’indépen-

dance des électeurs , et leur influence sur leurs députés ; déplacer la force et la puissance pour les replacer dans l’ordre naturel. Mais pour s’occuper de tant et de si difficiles choses, la nation était trop enivrée. Éblouis de leurs succès, les Irlandais se complurent à les chanter , à les célébrer : l’administration avertie, puisant de nouvelles forces dans le sentiment de ses périls ; s’appuyant d’une part sur l’Angleterre , qui, peu à'peu raffermie, reprenait les rênes, de l’autre, sur tant de {amiiles riches qui consentaient k soutenir la tyrannie des Anglais , pourvu qu’elle se prêtât à la leur; maîtresse des chambres , sut diviser, endormir', gagner du tems;-et le tems, c’était tout. Ce qui doit arriver, l'é-

mancipation générale, arrivera :1e plus tôt, le plus tard , c’est l’unique question qui s’agite entre les rois et les peuples , les gouvernails et les gouvernés. " *

-•Cependant, en novembre 178? , durant la session du parlement ,■ eent soixante délé-

gués du corps des volontaires se réunirent à Dublin, et ouvrirent leurs séances au Royal Exchange. Il y eut alors trois assemblées représentatives siégeant dans la capitale : la chambre des communes , celle des lords , et cette convention armée. Les députés de cette dernière association venaient demander au parlement lui- même une réforme parlementaire. Il y eut division parmi les députés du peuple ; deux partis tranchés se dessinèrent : celui des modérés qui enchaînaient des raisonnemens pleins de logique et de sagesse ; celui des emportés , qui , peutêtre , raisonnaient juste d'instinct. A peine osait-on penser alors à admettre les catholiques romains , non pas à devenir députés , mais seulement électeurs; et c’était un évêque protestant , lord Bristol , évêque de Derry , qui , par amour pour la popularité , s’était mis à la tête de la faction la plus remuante , la plus audacieuse , de l’avant-garde enfin des réformateurs.

EN IRIANDE.

Ils échouèrent ; les chambres repoussèrent leur adresse après de violens débats, et le parti des modérés l’emportant , la convention, que les membres les plus violens voulaient perpétuer, se sépara. Plusieurs efforts, en 1784 et 1785, n’eurent pas plus tle succès. Le lord lieutenant berça les patriotes de promesses, mit à l’amende les shérifs qui souffraient que de nouveaux meetings de volontaires fussent convoqués , et , tantôt par une raison, tantôt par une autre, il s’excusait de n’avoir pu faire remettre à Sa Majesté des adresses des volontaires patriotes réunis pour pétitionner à Dungannon. Quelques lois pénales furent rappelées , il y eut beaucoup d’esjilfeances jetées en avant ; la paix se fit, le corps des volontaires fut dissous. L’ardeur des Irlandais s’était ralentie dans ces débats partiels; Grattan qui, en 1793, avait parlé en faveur des catholiques , contribué au relâchement des lois pénales , et tenté en vain d’améliorer cet odieux système des dî-

mes, par lequel le pauvre est dépouillé pour fournir à plus que le maintien , au luxe d’un culte qu’il déteste, irrité d’avoir vu ses efforts inutiles , la pétition catholique rejetée, un vice-roi populaire rappelé au bout de deux mois, s'était retiré du milieu de cette chambre stérile , en secouant la poussière de ses pieds. Et tout së préparait pour le grand projet du ministère anglais : L’Union.

Les rebellions , les querelles de parti , furent secrètement fomentées en Irlande.

L'Angleterre tenait à convaincre l’aristocratie et les gentlemens de campagne de l'insuffisance du royaume pour sa propre défense contre les troubles intérieurs et contre l’invasion étrangère, car l’on pariât d’un débarquement des Français qui menaçait tantôt un point, tantôt l’autre, et que les rebelles attendaient. L ’ absentisme vint ajouter à tous ces maux ; c’est la plaie de l’Irlande que le ministère anglais a déclarée incurable, laissant rouler une grande portion du royaume.

comme dit lady Morgan , dans le tourbillon turbulent d’un cerôle vicieux de causes et d’effets. « Le tumulte chasse les riches propriétaires , l’absence des propriétaires perpétue les tumultes. » Les troubles et le malaise allèrent croissant, de 1793 jusqu’à l’époque de l’union. Les fonctions dé jugé de paix, ordinairement rempli es par les hommes les plus tranquilles et les plus éclairés des différens comtés, celles de lieutenans et capitaines de la yeomanry destinés au maintien de la paix publique, tombèrent en partage à gens de basse éducation , à des hommes enrichis rapidement , et quelquefois par des moyens peu honorables dans les troubles et dans la dernière guerre ; à des agioteurs de terres, des armateurs de vaisseaux corsaires, des engraisseurs de bestiaux, qui, peu aufait des devoirs de leur charge , propageaient les troubles au lieu de les apaiser, : et croyaient faire preuve de loyauté en harassant le paysan et multipliant les conspirations. La mi-

sèrc, qui croît en Irlande à proportion que les maîtres des propriétés s’éloignent et laissent pressurer leurs vassaux par des intendans , agens et sous-agens , créait partout des malheureux et des vagabonds , dont ces magistrats de nouvelle fabrique , et les yeomens militaires que le peuple appelait scourers of the countrj , écumeurs de campagne, avaient bientôt fait des rebelles.

Les Compagnons du Cœur de Chêne , les Orangistes , les Irlandais unis , les hommes du Ruban, Ribbon men , les Thrashers , les Groppies, les Canavats et Shanavats , furent lâchés les uns sur les autres ; le gouvernement n’arrêtait rien, ne prévenait rien; mais, tout étant préparé en 1799* l union de l’Irlande avec la Grande-Bretagne , c’est-à-dire la fusion du parlement des deux pays , fut proposée par le ministère comme remède à tous ces maux. '! ; .

En apprenant que l’ouvrage de toute sa vie , que l’indépendance législative de l’Ir-

lande était menacée , Grattan , comme le spectre de la liberté irlandaise expirante , s’élança de nouveau à la chambre des «ommunes du derniér pai-lement d’Irlande. La motion du gouvernement retirée par lord Castlereagh à une première session, à cause de la défaveur qu'elle rencontrait, fut reproduite à la session suivante par le même ministre, et obtint la majorité. Une grande partie de ce que l’Irlande avait gagné naguère , avec tant de peine, fut perdu. Grattan nous apprendra , à la honte de l’aristocratie , de quelle manière cette majorité funeste à la patrie fut obtenue. Voilà les mots qu’il prononça en face du banc de la trésorerie :

r< La moitié d’un million (i) ou plus (a » dit un des principaux serviteurs de la cou- » ronne) a été dépensé il y a quelques an- » nées pour rompre une opposition : la mêmç

(1) Million sterling : c’est toujours de la livre sterling qu’il est question dans les évaluations anglaises.'. 1

» somme, et même plus forte, peut être » nécessaire maintenant. La chambre l’a en- » tendu : je l’ai entendu, il l’a dit là, debout, » à une chambre étonnée , à une nation in- « dignée , et il l’a dit dans le sens le plus » étendu de subornation , de corruption !

» La menace a été remplie, le changement a » été payé , acheté ; les esclaves de la cor- >» ruption étaient partout, à la tribune, dans » les rues , sur les marchés , à la porte de » chaque meneur parlementaire ; le seuil » même était usé par les pieds des membres » de l’administration , offrant des titres à « quelques - uns , l’amnistie U d’autres , la » corruptiqn à tous ! »

Depuis lors c’est par-devant le parlement anglais, au sein duquel se perdait un petit nombre d’Irlandais choisis dans ce que l’on pouvait trouver de plus servile parmi la noblesse d’Irlande, qu’il a fallu que les catholiques, la grande majorité , la majorité croissante de cette île , allassent porter leurs

adresses et leurs doléances, toujours repoussées, jusqu’à ce que X opportunité de 1798 ait reparu. Elle s’est remontyéq en 1829, , et l’aurore de la liberté qu’avait saluée Grattan a brillé de nouveau,

Les calamités générales , sans espoir de redressement, dit Swift, sont les plus forts liens du monde, depuis que la nature a instruit , même la race des oisons , à se serrér les uns contre les autres , quand le inilan plane sur leur tête. Il est certain qu’une ferme union dans un pays où chaque homme, pour l’intérêt public , souhaite une même chose, supplée au manque de pouvoir, et remplace même ces droits qui sont l’héritage naturel et imprescriptible de la nature humaine. Les tentatives du' gouvernement anglais pour combiner deux choses qui ne se peuvent allier, les formes de la liberté et les actes du despotisme, ont complété l op-

position des Irlandais , cimenté leur union ,

et achevé leur éducation politique. Ce qui

leur manquait, c’était une patience et une prudence égales à leur zèle et à leur résolution. Il fallait qu’ils apprissent à endurer ; et silencieux , à épier, dans un sombre- et obstiné repos , l'occasion que la Providence offre tôt ou tard contre une oppression inique. Qu’elle s’exerce en Grèce , eh Pologne ou en Italie , il ne faut aux peuples opprimés qu’une ferme et déterminée constance , pour que leur patrie , bien que saignante et déchirée par la lutte, en sorte libre et vengée.

L’état de l’Irlande , si singulier en toute chose , devient plus remarquable aujourd’hui par une circonstance qui peut faire juger de l’intensité de cette noble passion patriotique , qui a fini par absorber toutes les autres. Ces crimes qui approvisionnaient les assises et faisaient de leur passage à travers l’île plutôt un spectacle judiciaire et sanglant en permanence, que l’apparition momentanée d’un tribunal nécessaire au maintien

en rèiÀsbF.. ’is

de fa paix publique, ont diminué^ but presque disparu. Ce même enthousiasme , ce mêbiè ardent amour de l’indépendance Sêt de l’honneur national qui a fait rejeter par les Irlandais , à Ennis , leur gai compagnon , le whiskey, comme chose profane, a amené pendant de longues années , devant les juges des bandes de prisonniers traversant Tipperary sous l’escorte d’un agent de police et d’un geôlier. Tout-à-coup on fait comprendre aux Irlandais que l’intérêt de la patrie exige que tout devienne calme et légal , et la paix intérieure est rétablie : l’Irlande redevenant, comme au tems fabuleux de son histoire, la terre des saints, où nul reptile malfaisant ne peut vivre, les actes des constables ne sont que d’inutiles papiers, les querelles sont suspendues , et les ennemis héréditaires s’embrassent de peur que les animosités privées n’enlèvent quelque parcelle d’énergie à la cause commune. Celle crise, en sa durée, a manifesté la toute-puis-

sauce du patriotisme irlandais, la force de la secrète et intime organisation des catholiques et patriotes de toutes croyances, et l’habileté extrême de ceux qui les dirigent.

ASSISES. DE CLONMEI»

Assassinat d’un- agent territorial. — Dénonciation par Philippe Mara, Audace de Patrick Grâce. — Son exécution devant Holy -Cross. Conjuration à Tipperary, — Meurtre de Daniel Mara. — L’un de» conjurés devient cerf. — Procès de Walsh et de Lacy. — Déposition de Fitz-Gérald. — Effrayant témoignage de Kaite Costello.

— Jugement de» deux Kcoghs. — Désespoir, de leur vieux père.,

— Mort de John Nussel. — Causes des malheurs et des crimes des Irlandais. — Opinion d'un voyageur anglais en 1 760.

Au mois d’avril 1837, un homme bien né> M. Chadwick, fut assassiné en plein jour, dans un endroit appelé Rath-Cannon , tout près de la vieille abbaye d’Holy - Cross.

M. Chadwick , membre d’une famille- influente, était chargé de recueillir les rentes de ses parens. En Angleterre on nomme steward , intendant, l’homme qui remplit cet

emploi ; en Irlande il porte le titre plus res-

pectable d’agent pour les biens fonds, lancl-

«... ' O .. 3 ?" a il* i

agent ; cependant les fonctions de sa place ne sont jamais agréablcs'ni faciles à remplir. Dans les tems de misère publique , le propriétaire, sollicité par ses créanciers, presse.

son ageht qui , a son tour, rend les fermiers responsables de i i^rgjence des besoin? de son

client» J’ai ouï dire que M- Chadwick n’était pas plus rigoureux que tout antre collecteur

f .*îj r f* î‘> t . . *4 * l i

de rentes, mais il était prudent dans sa conduite avec les classes inférieures. Il croyait en être détesté, et, plein de courage et d’audace, se plaisait au défi.

Çq . n’était , point un mauvais coeur : sculerpenti, despote et hautain, il rchdaitle mépïisqjour. la haine, et narguait tes paysans; Qn asâuj*e! que souvéïit , debtmt au milieu d’eüx ,'il s’écriait en teur faisant remarqua* s^i£®oii«$»rit: embonpoint ;„<< Je crois , ip foi, quo.yos ; malédictions m’engraissent ! » Deux qui •l’entouraient , ! habitués à dissi-

singulièrement îm-

E.\ IRLANDE

mulcr de yïolentes passions , affeçtaicut de rijcç,. en répondant à ses railleries qqo << son honneur aimait à pousser sa pointe; et quo pour sûr, son "honneur, Dieu le bénisse , aurait toujours le mot pour rire. » Des siècles de vexations ont appris à ce peuple à cacher de sauguinaires animosités sous d’obséquieuses flatteries, et il sait attendre l’pccasion de se venger. . ..

. Il est probable cependant que les choses n'auraient pas été poussées à de sanglantes (extrémités, si M. Chadwiek n’avait affiché Je projet de prendre des moyens efficaces pour tenir cette canaille en respect : il entreprit de faire bâtir à I\ath-Cannon une caserne à l’usage de* ageys de police. Dès-lors il fut résolu que M. Chadwiek mourrait.

Cette décision ne fut pas le résultat d’une vengeance individuelle; la grande confédération dans laquelle se réunissent les plus basses classes du comté de Tipperary tint cqn*$il général sur le sort de l’agent, et l’a-

réôpage villageois prononça la sentence. Restait à trouver l’exécuteur de cette haute justice : Patrick Grâce , presque enfant , mais qui s’était déjà distingué par plusieurs actes d’un courage coupable , s’offrit comme volontaire dans ce qui lui paraissait .une honorable cause. 11 avait organisé dans le comté une sorte de chevalerie errante contre les propriétaires; et, barbare redresseur de torts, offrait ses services gratuits partout où il croyait qu’il y avait quelque injure à venger, quelque opprimé à défendre. Il se rendit à Rath-Cannon , et , sans prendre la moindre précaution, en plein jour, sur la route, traversée par de nombreux passans , justement à côté de la caserne dont M. Chadwick surveillait la construction, il fit feu sur ce malheureux , et le tua.

' Ce crime affreux fit grande sensation , nonseulement dans le comté où il fut commis, mais dans toute l’Irlande. A Dublin , il excita une sorte de terreur, en montrant jusqu’à

quel point l’esprit du peuple était monté , et ce qu'on pouvait attendre de ses fureurs , si une fois il s’affranchissait de ses liens. Patrick Grâce avait compté sur l’impunité ,* mais sa confiance dans le pouvoir de la confédération dont il faisait partie, et dans la crainte qu’elle inspirait, futdéçue.Un homme brave et pieux, nommé Philippe Mara, avait été témoin du meurtre. Il était h côté de M. Chadwick , qui l’employait comme ouvrier, et avait vu Grâce tirer le coup fatal. Ce dernier savait fort bien que Philippe l'avait vu , mais il ne lui supposait pas l’audace de l’accuser, et croyait d’ailleurs que Mara devait partager ses principes de morale , et approuver son action . Cependant cet homme, sous l’influence de sentimens de vertu et de religion , fut frappé d’horreur, et, cédant au cri dfe sa conscience, fit sa déclaration devant un magistrat. Patrick Grâce fut arrêté et jugé aux assises de Clonmel de 1827. Je n’étais pas‘présent à son procès, mais j’ai su

de gens digues de foi que su tenue y avait été intrépide , et que , convaincu par le témoignage de Philippe Mara, il déclara qu'a- »vapt un an il aurait vengeance du fond de £3,. fourbe, II fut condamné à être exécuté prè» 4e l’endroit où le crime avait été commis. Cette mesure était étrangement mal (Calculée ; et produisit un effet tout contraire à celui qu’on en attendait. Le peuple regard» J*atriçk comme un martyr, et son port noble, .3» beauté, sa jeunesse, et surtout son audajcjqux courage, le rendirent, sur l’écbafuud, l’objet de la plus vive sympathie , de |v>tét’ét le,plus profopd. ;

( Grâce fut escorte par un corps de troupes jusqu’il la vieille abbaye d’IIol y-Cross , où il n’y avait pas moins de quinze raille personnes assemblées, pour le voir. Le lieu dç J’ç^épution rendait ce spectacle plus imposant ençore. Hol y^Cross est la plus vénérable ruine de foute l’Irlande. Nombre de voyageurs se détournant <fo leur route pour ad-

EN 1HLAJSDK.

mirer su majestueuse grandeur, et la quittent pleins d'une respectueuse émotion. Une immense multitudd se pressait autour de l’é- ‘ cliafaud : il se fit un grand silence ; le prisonnier s'avança ; il monta et regarda la foule ; leya les yeux , les fixa sur l’édifice sacré , et vit éparses, sous les ailes de l'église,, les tombes de ceux qui étaient morts depuis tant de siècles, et qu'il allait rejoindre en si peu dé minutes. On ne savait s’il se disposait à demander vengeance à ceux qu’il laissait derrière lui , ou miséricorde à Dieu. Ses proches, ses plus cbets amis , les compagnons de,sa jeunesse, toute® qu’il aimait, tous ceux auxquels il était cher étaient là, se serrant auteidr de loi, et rien, si ce n’est les sanglots de quelques femmes, rien ne troublait l'effroyable -silence.' A côté de Patrick se tenait un prêtre , le dernier consolateur, celui qui adoucit l’affliction , qui calme les amertumes, qui enseigne à pardonner; il avait suivi le pécheur, jusqu'au bout, et le résultat fit voir

avec quel succès il avait accompli cette dernière œuvre d’humanité. Au grand désappointement du peuple, le criminel montra une profonde contrition, et quoiqu’il ne laissât percer aucune crainte de la mort, il se joignit au prêtre catholique romain qui l’accompagnait , pour supplier le peuple de regarder sa fin comme un avertissement salutaire , et il expira. Un incident assez remarquable pourra faire juger de l'effet que produisit son exécution. Scs gants furent donnés, comme gage de souvenir, par un de ses parens, à un vieillard nommé John Russel. Cet homme les mit à ses mains en faisant vœu de ne les ôter que lorsque « Patrick Grâce serait vengé. » Et il le fut bientôt, à l’époque qu’il avait lui-même marquée, et d’une manière faite pour exciter autant d’étonnement par sa singularité, que d’indignation par ce qu’elle présentait d’atroce. L ►* ■

Philippe Mara avait été éloigné du pays

tu IRLANDE.

par les soins de l'autorité; car il était hors de doute qu’à Tipperary il n’aurait pas ru de longs jours. Ne pouvant atteindre le coupable , on décida que sa race entière serait exterminée. 11 avait trois frères; ils étaient du même sang que le traître , on trouva juste de les condamner. Les crimes et les vertus des Irlandais ont une même origine : 'leurs liens domestiques sont extrêmement forts , et c’est dans leur religieux amour pour leurs parens qu’ils vont puiser des raffinemens de cruauté. Bien instruits de l’attachement de Mara pour ses frères, ils cherchèrent à le frapper au cœur dans ses plus chères affections , et ce fut son amour pour « les enfans de sa mère » qui fit résoudre leur mort. Il faut avouer qu’il y a dans ce système de vengeance une effrayante combinaison politique:

le gouvernement peut enlever scs témoins et les entourer de sa protection ; mais leurs femmes, leurs enfans, leurs frères, leurs sœurs, leurs parens au degré le plus éloigné

ne peuvent être mis en sûreté , et la- ven<geance d’une populace furieuse , privée de sa proie naturelle et directe, ira s’assçuvir sur eux* Ce fut d’après ces principes atroeps que le meurtre des frères de Philippe Mam fut décidé. Chose étrange I toute la population, dans le voisinage de Rath-Cannon et loin au-delà, s’était liguée pour l’accomplissement de cet horrible crime, et tandis que les individus marqués pour le massacre étaient dans l’ignorance la plus complète de ce qui se tramait, il y avait à peine un homme, une femme ou un enfant qui les regardât en face , et ne sût pas qu’ils étaient condamnés à mourir. Ils étaient trois, Laurence, Daniel et Timothée. Exerçant le métier de maçons, ils travaillaient à la caserne de Rath-Cannon.

C’était là que Chadwick avait été assassiné , et que les funérailles de Patrick Grâce ( on ne nommait pas autrement son exécution ) avaient eu lieu. Le peuple regardait de mauvais œil tous ceux qui mettaient la main-à

cette œuvre de malheur, mais son but principal était de se venger de Philippe Mara sur ses frères.

Le r* r octobre ils avaient quitté l’ouvragte vers lés cinq heures du soir, et retournaient chez eux avec leur apprenti Hickey, lorsque huit hommes armés, s’élançant vers eux, firent feu. Cette décharge fut sans effet, les armes des assassins étant en trop mauvais état. Laurence , Timothée et l’apprenti SR sauvèrent en différentes directions, mais Daniel Mara , perdant toute présence d’esprit ,

au lieu de les suivre , se jeta dans la maison d’une pauvre veuve; l’un des meurtriers y entra par une petite fenêtre,’ les autres enfoncèrent la porte, et le malheureux fut cruellement égorgé.

La nouvelle de cet événement fit encore plus de sensation que n’en avait fait cçlle du meurtre de Chadwick, et produisit dans là capitale autant de commentaires que l’évcnement politique le plus important. Le gou-

SCÈNES FOPL'IAIRES

reniement ne perdit pas une minute; des proclamations , offrant 2,000 livres sterling ( 48,000 fr. ) de récompense à celui qui mettrait la justice sur la voie de découvrir les çoupables, furent publiées. La somme était assez forte pour que l’on pût espérer que la tentation serait irrésistible, surtout offerte h une classe si fort au dépourvu et si misérable que l’est généralement celle dçs malfaiteurs en Irlande. On n’ignorait pas qu’un grand nombre de gens étaient au fait de toute l’affaire , et l’on attendait de promptes révélations. Des semaines cependant s’écoulèrent sans amener aucune information. Plusieurs individus furent arrêtés sur de simples soupçons , et relâchés faute de preuves. Le procureur général , M. Doherty, se rendit dans le comté de Tipperary pour faire une enquête judiciaire; mais toutes ses recherches furent long-tems inutiles. Enfin, un homme nommé Thomas Fitz-Gérald , arrêté comme voleur de grands chemins, donna h l’autorité, pour

sauver sa vie, le moyen de pénétrer ce coupable mystère. A peine Fitz-Gérald avait-il desserré les lèvres , qu'une nombreuse borde de vagabonds fut arrêtée : d’aütres révélations furent obtenues, grâce à l’influence que l’amour de la vie , et non celui de l'argent , exerçait sur leurs âmes. Les assises s’ouvrirent sur ces entrefaites, et le 3 i mars 1828, Patrick Lacy et John Walsh comparurent sur le banc des accusés comme prévenus d’avoir participé à l’assassinat de Daniel Mara.

L’audience était imposante : tous les propriétaires du comté s’étaient réunis pour assister à un procès dont la sécurité de leur vie et de leurs propriétés allait dépendre. Sur le banc du grand jury, se foulait toute l’aristocratie de Tipperary, qui manifestait une anxiété bien differente de celle que peut inspirer le jugement d’un crime ordinaire. Une immense foule de peuple était rassemblée dans la salle. Tous semblaient prendre un vif intérêt à ce qui allait se passer; mais il était

facile de deviner, aux différentes nuances de sollicitude qui se peignaient dans les traits de chacun, le degrc de sympathie qui l’unissait aux prisonniers. Les proches parens des accusés se distinguaient, par leur profonde mais tranquille émotion, de ceux qui, engagés dans la même association , s’intéressaient au résultat duprocès comme àleurpropre cause, sentant bien que c’étaient eux- mêmes qui allaient être jugés. Indépendamment des familles des prévenus et de leurs confédérés, il y avait une troisième classe de spectateurs, dans lesquels on pouvait observer un autre genre de sympathie : c’était la masse des paysans qui n’avaient aucun rapport direct avec l’affaire, mais qui, par habitude et par principes, étaient amis et partisans de ceux qui exposaient leur vie pour ce qui était considéré comme la cause commune. A travers la foule se disséminaient les soldats de la police , que leurs hauts bonnets verts d’uniforme et leurs baïonnettes étincelantes

faisaient aisément distinguer. Le gouverneur de la prison était place en évidence , et les lourdes clefs, marques de son office, présentaient à l’imagination des spectateurs un enchaînement d’idées qui aidaient à l’effet triste et solennel de la scène. M. le juge de paix Moore, enveloppé de ses robes rouges, bordées de poir, laissait voir dans tout son maintien qu’il s'attendait à remplir un devoir douloureux; à côté de lui était placé le comte de Kingston (r), venu

(i> Ce seigneur, qui a des biens considérables dans le comtés de Cork et de Limerick , est , à juste titre , très-populaire. Il donna à ses tenanciers des terres dans les montagnes , jusqu’à la concurrence d’environ soixante acres, à bail , à cinq schellings l’acre; encore ce faible loyer n’esl-il qu’une sorte d’amende, imposée à ceux qui ne bâtissent pas une maison couverte d’ardoises , comme leur bail les y oblige. Ceux qui se conforment à cette clause sont exempts de tout fermage , et jouissent du revenu de la terre sans en rendre aucune part au landlord. Plus tard, quand les lois d’émancipation et de désa (franchi ssrmenl des électeurs à quarante schellings ont paru ,

du comté voisin, Cork, pour être témoin du procès. Ses grandes propriétés lui donnaient un intérêt personnel à remonter à la source de troubles qui avaient déjà un caractère formidable, et qui faisaient craindre de plus terribles entreprises. Sa physionomie sombre , sa taille haute , l’abondante profusion de ses cheveux mêlés, sa lèvre impérieuse, ses yeux grands , profonds et fixes , scs formes vigoureuses et larges , le faisaient remarquer très-indépendamment de son rang

lord Kingston s'est trouvé avoir dans ses propriétés on grand nombre de frecholders à dix livres sterling ; c'est-à-dire ayant un revenu net de dix livres sterling, par-delà ce que leur bail les oblige à payer au propriétaire, il n’y a pas beaucoup de landlords résidens qui ressemblent au comte de Kingston s loin de là on en pourrait citer plusieurs qui afferment , au prix de vingt- sept ou trente schellinga l'acre, des terres qui ne valent pas plus d’une livre sterling, c'est-à-dire vingt schellings. Ils donnent au tenancier la faculté de s'acquitter du surplus , en le faisant travailler pour eux , au prix de huit deniers par jour l'été , et six deniers l’biver.

EN IHEANDE.

élevé et du rôle politique qu’il a joué. L’attitude des prisonniers était résolue et composée. Lacy, le plus jeune, était habillé avec beaucoup de recherche et de propreté : c’était un grand et bel adolescent, au teint coloré et doux, à l’œil brillant et calme. Je fus frappé de la rare blancheur de ses mains , assez mal attachées l'une sur l'autre. Walsh , son compagnon d'infortune et son complice, était trapu, fort, bâti carrément et ayant bien autrement de férocité dans son regard brusque, que l’on n’en pouvait reconnaître dans toute la physionomie de Laey. Cependant ce dernier, beaucoup plus endurci dans le crime , avait trempé dans plus d’une action du genre de celle qui les amenait tous deux devant la cour, tandis que la réputation de Walsh était excellente, et qu’il avait obtenu du propriétaire de sa ferme, M. Creagh, le’ certificat de conduite le plus honorable.

Le procureur-général, M. Doherty, se leva.

11 fit connaître les faits, il me sembla avoir,.

SCENES BOPCLAIRES

plus qu'aucun officier du ministère public que j’aie vu, le profond sentiment de la responsabilité qui pesait sur lui. La solennité et la chaleur de son débit rendirent cette narration, surchargée de circonstances terribles, si vivante que, pendant plusieurs heures qu’elle dura , l’attention fut constamment tenue en éveil , et le silence général ne fut troublé que lorsque l’annonce de quelques nouvelles informations obtenues par le gouvernement, de quelques nouvelles lumières jetées sur l’accusation , arrachait aux prisonniers un léger tressaillement de surprise ou d’effroi. Tant que M. Doherty développa le témoignage de Fitz-Gérald, Walsh et Lacy conservèrent leur assurance tranquille , car ils savaient bien que ce voleur était devenu ce que l’on appelle techniquement « un cerf, un délateur. » Ils ne parurent pas non plus très-alarmés , lorsque le ministère public annonça qu’un autre traître , nommé Ryan , devait aussi témoigner contre eux :

le bruit qu’il appuierait les dépositions de Fiti-Gérald s’était déjà répandu; mais les accusés savaient fort bien qu’il faudrait produire d’autres charges que celles apportées par deux complices , pouy que le jury les condamnât. Quoique le concours du témoignage de deux malfaiteurs puisse à la rigueur servir de base à un jugement criminel , cependant le jury est dans l’habitude d’exiger quelques meilleurs fondemens à sa conviction, quelque témoignage pur, et qui ne puisse être révoqué en doute, avant de consentir à trancher une vie. Les conseils des prévenus croyaient, comme eux, que le ministère public ne pourrait produire d’autres témoins à charge que des complices , et ils écoutèrent avec calme les minutieux détails de l’assassinat de Daniel Mara, jusqu’au moment où, se tournant vers le banc des accusés, et levant et agitant sa main , M. Doherty prononça le nom de Kaite Costello; ce nom frappa les prisonniers de terreur. Au mo-

ment oit le procureur-général fit celte annonce, il ne savait pas biep lui-même, je Crois, si Kaite consentirait à témoigner; et il y avait tout lieu de craindre qu’elle se refusât à faire des révélations qui mettaient en danger la vie des a siens ou de son peuple, » comme les Irlandais appellent tous ceux du même parti.

D’après les faits posés par M. Doherty, et que la suite du procès justifia pleinement, une vaste conspiration avait été ourdie contre la vie des frères de Philippe Mara. Comme il était bien connu que Fitz-Gérald et Laçy, qui ne demeuraient pas près de Rath-Gannon , se porteraient de zèle à la seconder, les parens de Patrick Grâce les avaient envoyé chercher. Ils reçurent leurs instructions,, et furent joints par les autres assassins. La bande complète se rendit à Iiath-Cannon , pour l’exécution du projet; mais une circonstance accidentelle empêcha les victimes d’y venir, et l’action fut renvoyée.à une autre semaine.

Cependant les conjurés ne se ralentirent pas dans leur dessein ; de nouveaux meurtriers furent convoqués, et le dimanche 3o septembre, veille du jour de l’assassinat, ils se réunirent dans la maison de Jack Keogh , fermier, qui demeurait à côté de la caserne où. travaillaient les trois, frères. Là , les conjurés furent servis à table par Kaite CosteUô, fortuit témoin dont leur destinée allait, dépendre. Le lundi matin i or octobre , ils se rendirent sur une hauteur appelée lhe Grove, le Bosquet.Gette colline, couverte d’arbres, dans lesquels on avait caché des armes, domine la caserne. Ce fut là qu’une band.e d’assassins rejoignit les chefs , et Kaite Costeilo, servante et proche parente des Keoghs, qui faisaient partie de la troupe, les y suivit encore, leur portant de la nourriture et des boissons spjri tueuses.

Les conjurés passèrent la journée dans cette embuscade, à ; veiller leur proie; enfin à cinq heures de l’après-midi, on annonça

que les Maras descendaient de l’échafaudage sur lequel ils travaillaient. Il paraît que plusieurs d’entre les meurtriers ne savaient pas même quels hommes ils devaient assassiner, et qu’il fallut leur décrire les vêtemens des victimes , comme marque de reconnaissance.

Ils s’avancèrent au nombre de huit, et l’on sait déjà qu’ils ne purent tuer qu’un des frères. L’incident le plus remarquable n’eut pas lieu au moment du meurtre , mais après. Les assassins, les mains rouges de sang, se rendirent dans la maison d'un -fermier aisé , nommé John Russel. C’était un homme d’un maintien décent, d’une conduite recommandable , au-dessus de la classe commune par sa situation et ses habitudes, qui n’était point dépourvu d’éducation , s’exprimait et raisonnait bien , et passait pour avoir une conduite régulière et honorable. On supposerait peutêtre qu’il ferma sa porte à des misérables encore fumans du sang qu’ils venaient de répandre ; non : il leur donna la bien -venue

avec la plus affectueuse hospitalité , les engagea à se rafraîchir, et leur fit servir à manger. Deux femmes se trouvaient dans la chambre où le vieillard accueillit cette troupe : l’une était la fille du vieux Sack Russel , propriétaire de la maison, la jeune et belle Marie Russel , délicate et douce dans toutes ses habitudes, et fort supérieure par ses manières et son intéressante figure à toutes les jeunes filles de sa classe. Elle était assise près d’une femme de grand âge , une espèce d’Elspeth, que sa vieillesse avancée et ses relations de parenté rendaient pour toute la maison un objet de respect. Au moment où les assassins entrèrent, Marie Russel courut à eux, en s’écriant avec une véhémen te anxiété : « Eh bien, avez-vous fait quelque chose? « Ils répliquèrent qu’un des Maras était tué.

L’attention de Peg Russel (la vieille femme), qui était assise rêvassant dans l’assoupissement de la caducité, se réveilla à cette sanguinaire réponse; elle leva sa main dessé-

Oo

chée en criant avec amertume et d’une voix, aigre et cassée : « Vous auriez tout aussi bien fait de n’en pas tuer un seul , puisque vous n’avez pas su les tuer tous! » Étrange et effroyable situation de l'Irlande ! Le témoin d’un crime le dénonce ; il fuit le pays. Ses frères sont condamnés à mourir en expiation , et la population tout entière se ligue pour leur mort. La conspiration se trame pendant plusieurs semaines sans que la moindre pitié, la.moindre hésitation fasse chanceler aucun des conjurés dans leurs sanglans desseins. Le meurtre est commis à la clarté du jour, et, au lieu d’être des objets de dégoût et d’horreur, les assassins sont réprimandés par des femmes pour leur mansuétude, et pour s’être arrêtés dans leur travail de sang! Dans cette malheureuse contrée non-seulement les hommes sont rendus barbares, mais les. femmes , dépouillées de l’esprit de leur sexe ,

« Sont de la tête aux pieds de cruauté remplies. » *

Tels furent les faits que M. Doherty dére-> loppa , et dont la suite du procès démontra l'exactitude : le premier témoin était Filz-> Gérald. Il ne parut pas sur-le-champ : il était gardé dans une chambre voisine, pour qu’il ne pût arranger son rapport d’après le réquisitoire. Son témoignage , d’une haute im-

portance , était attendu avec anxiété. Je m’imaginais voir en lui quelque misérable au regard sauvage et féroce, portant sur son front l’empreinte de la cruauté et de la per-' fidie, à la fois assassin et traître. On l’annonça , on lui fit place , et je vis s’élancer sur l’estrade où se placent les témoins, avec un air de nonchalante indifférencè et de familiarité audacieuse, un homme jeuhe, grand , à formes athlétiques ( il devait avoir de vingt à vingt-trois ans ), à traits réguliers et pleins d’intelligence,' à membres vigoureux et bien proportionnés. Sa tête, d’une belle forme , surmontait un col d’une forcé et d’une grosseur prodigieuses , et qui était

découvert ainsi qu’une partie de sa large poitrine; dans ses yeux noirs, pleins de feu et d’énergie, brillait un mélange de ruse et de sagacité ; dans son regard vigilant, on lisait une véhémence de caractère contenue et tempérée par un esprit observateur et prudent.

Son nez, quoique assez bien fait, était profondément enraciné et relevé du bout, ce qui ôtait un peu de dignité à l’expression :

mais ses larges narines s’ouvraient pleines de dédain et de férocité. Les lèvres du coquin (car c’en était un dans toute la force du mot ) étaient minces et bien faites , et sa bouche , où l’intrépidité semblait marquée , s’ouvrait pour laisser voir une rangée de dents éclatantes. Ses cheveux étaient courts et épais ; mais la fraîcheur et la couleur de ses joues étaient telles qu’il ne paraissait pas avoir jamais eu de barbe. Les habits du drôle étaient calculés pour faire ressortir sa figure. 11 avait la poitrine presque nue , et ses culoltes étant ouvertes au-dessus du genou.

' ou ses bas n’arrivaient pas , on voyait en grande partie ses jambes belles et nerveuses. Il fut place sur la chaise destinée aux témoins, et se tourna en face de l’avocat de la couronne pour raconter ses propres actions et celles de ses associés.

Je n’ai de ma vie vu un témoin plus froid , plus précis , méthodique et conséquent. Il détailla chaque minutieuse circonstance de ce qui s’était passé depuis un mois avec une merveilleuse exactitude. Loin de prendre quelque peine pour cacher ou excuser son crime , il le peignit sous ses plus noires couleurs. Il se donnait pour le principal acteur dans toute cette scène de carnage : sa vie avait été aussi extraordinaire qu’atroce. Il passait son tems à commettre la nuit des délits et des crimes , et le jour à se faire rendre hommage par les paysans auxquels il avait inspiré une étrange terreur. Il se promenait armé à travers le pays, et, partout où il se trouvait , forçait les habitans de lui

donner la table et le lit. Dans ses caprices tyranniques, il contraignait les passans à s'agenouiller devant lui, tandis qu’il leur présentait le bout de son mousquet. Et cependant c’était le favori de la populace qui lui pardonnait de l’outrager, à cause de sa promptitude à venger les affronts et les injures qu’elle recevait d’autrui. Tout scélérat qu’était cet homme , ce n’était point la récompense qui l’avait décidé à trahir ses complices; en vain 2,000 livres sterling avaient été offertes par le gouvernement , il ne fit pas de déclaration de plusieurs mois, et ne parla enfin que pour sauver sa tête , mise en danger par un vol de grand chemin pour lequel il avait été arrêté. Il semblait très-anxieux de convaincre le peuple que , quoiqu’il fût cerf , ce n’était pas pour de l’or qu’il avait vendu son témoignage. La vie était le seul bien qui avait pu le pousser à forfaire à son honneur ; et même il avait long-tems résisté à cette tentation. M. Hatchell fit le contre-

interrogatoire avec une grande dextérité , sans pouvoir amener ce formidable témoin à la moindre contradiction. Le récit était compact ; chaque partie liée ensemble : l’avocat le plus expert n’aurait pu trouver le moindre défaut, et le témoin avait une candeur d’atrocité qui déjouait toutes les manœuvres ordinaires. La plupart des délateurs se prétendent portés à trahir leurs associés par un pur amour de justice; Fitz-Gérald , prenant une marche plus ouverte, désavouait tout intérêt dans la cause de la société , et . répétait à plusieurs reprises qu’il n’aurait jamais parlé , si ce n’eût été pour se sauver de la corde déjà liée autour de son cou. En des^ ccndant de l’estrade il laissa tous ceux qui l’avaient entendu , convaincus tout à la fois de sa scélératesse et de ses rares talens.

Fitz-Gérald fut remplacé par un autre complice, Ryan, dont le témoignage également lié et Suivi, n’était pas à beaucoup

près aussi remarquable. Cependant les deux

es

témoins ayant été tenus dans des prisons séparées , on ne pouvait alléguer que la coïncidence de leurs déclarations eût été préparée d’avance , et fût le résultat d’une conspiration contre les accusés. Ryan affirma aussi qu’il n’avait parlé que pour sauver sa vie. Plusieurs témoins lui succédèrent et déposèrent sur de petites circonstances qui toutes venaient à l’appui de l’accusation. Mais quelque formidable qu’elle fût devenue, la déposition d’un témoin du fait principal , qui n’eût point trempé dans le crime , paraissait encore indispensable, et l’avocatgénéral sentait que c’était de Kaite Costeilo que la conviction du jury allait dépendre.

Kaite Costeilo fut appelée , et l’anxiété se grava plus profondément sur chaque physionomie. Elle ne vint pas; et, de nouveau sommée de comparaître par-devant la cour, Kaite Costeilo ne se montra pas. A différentes reprises l’avocat - général la requit comme témoin, et toujours sans effet. Enfin

F N IRLANDE

chacun eommençaàconjêcturerqtt’elle tromperait l’attente du ministère public. Les amis' des prisonniers murmuraient entre eux que r w eertes Kaite ne se tournerait pas contre ses* proches ; « et un sentiment évident de satis-" faction passa rapidement sur tous les visages attentifs , et 1 esperance éclaira la physio— ' nomic des prévenus. ■> .1 , ■

Soudain la porte qui communiquait avec le cabinet où les témoins étaient gardés , s’ouvrit, et une des figures les plus extraordinaires qui se fût jamais montrée sur cet étrange théâtre, une cour de justice irlandaise, apparut. Une petite femme maigre, flétrie, incapable de se soutenir, dont les jambes fléchissaient à chaque pas que ceux qui 1’accompagnaient la forçaient de faire 7 entra dans la salle, et se dirigea en chancelant vers l’festrade des témoins. Sa face était couverte; et, après qu’elle eut été placée sur son siège, il fut encore pendant qüelqiié lems impossible de voir ses traits; maifesos

mains blanches et terreuses comme celles d'un cadavre, tremblaient et frémissaient; un frisson parcourut tout son pauvre corps usé. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’on ôtât son voile , et quand il fut enlevé je vis une figure des plus effrayantes. Ses yeux étaient entièrement fermés , et ses paupières enfoncées comme par le doigt de la mort; ses lèvres, pâles comnje la cendre, restaient ouvertes et sans mouvement. Sa respiration était insensible; et comme sa tête était penchée sur son épaule, ses longs cheveux noirs mêlés tombaient épars, et ajoutaient au caractère général d’horreur et de désordre répandu sur toute sa physionomie.

Maintenant qu’on l’avait amenée, il semblait qu’elle ne pourrait servir à rien. M. Doherty lui adressa plusieurs questions, en la suppliant de répondre. Elle ne parut pas même avoir entendu le son d’une voix. Cependant à l’aide d’eau fraîche qu’on lui fit boire, et dont on aspergea sa figure à plusieurs re-

prises , elle se remit un peu , et put balbutier quelques mots.

II y avait un intervalle de quelques minutes entre chaque demande et chaque réponse. La voix du témoin était si faible, qu’a peine pouvait- on l’entendre; c’était plutôt un murmure inarticulé , que dès mots distincts. Elle fut à grand’peine conduite par l’examinateur à travers quelques incidens préliminaires , et enfin amenée à la scène dans le bosquet , où les meurtriers étaient assemblés. Il lui restait à reconnaître les prisonniers, sans quoi il n’y avait rien de fait. La baguette qui sert à désigner les coupables fut placée dans sa main , et on lui dit de se lever, de se retourner du côté du banc des accusés, et de déclarer si elle voyait en présence de la cour quelques-uns des hommes qu’elle avait vus dans le bosquet le jour du meurtre. Elle fut long-tems à ne pouvoir se soulever sur son siège; elle y parvint, et, debout, elle allait se tourner, et la baguette

JO

tremblait dans sa main, quand Walsh s’écria avec les gestes les plus véhémens : « Oh !

Dieu! vous allez m’assassiner! Je ne resterai pas ici pour y être assassiné ; c’est un vrai meurtre. Dieu me soit en aide! »

Ce cri, proféré par un homme rendu presque frénétique par la violence de son émotion , attira l’attention de toute la cour, et le juge s’enquit de quoi il se plaignait. Walsh alors établit avec plus de calme que , lorsqu’il n'y avait que lui et Lacy devant la barre, c’était les désigner comme coupables à Kaite Coslello que d’appeler son attention sur eux. Cette observation parut juste, et le juge Moore donna ordre de suite que d’autres prisonniers fussent amenés sur le banc, afin que Walsh ne fût présenté à Kaite qu’au milieu d’une foule.

La prison était à une distance assez considérable, et il fallut du teins pour remplir cet ordre. Kaite Costello était retombée dans sa chaise, et, en attendant l’arrivée des prison-

PN U\UXDE.

nie rs , nous nous livrions k des conjectures sur la vraisemblance qu’il y avait àictequ’elle put reconnaître Walsb. Elle ne l’avait jamais vu que dans le bosquet, et il était possible qu’elle ne se rappelât pas ses traits : s’il en était ainsi, le coupable était sauvé. Enfin les autres prisonniers furent introduits. Le cliquetis de leurs fers , comme ils entraient dans la salle d’audiençe, et le bruit des mousquets des soldais résonnant sur- le pavé , me frappèrent. Il était alors quatre heures du matin ; les bougies usées jusqu'aux bobèches ne répandaient plus qu’une lueur .faible et inégale ; l’atr hagard des spectateurs n’exprimait cependant ni lassitude ni épuisement; l'effrayant intérêt de la scène prévenait la fatigue. Le banc'fut couvert de malfaiteurs ; entassés pêle-mêle à mesure qu’ils arrivaient, et confondus ensemble quels que fussent leurs crimes, ils formaient un singulier spectacle. L’aspect de eette réunion d’hommes chargés de chaînes devenait peut-être

plus triste encore par le contraste que présentaient leur extérieur et leur situation. La pâle lumière qui tremblait dans la salle n’empêchait pas leurs joues de briller des couleurs de la santé et de la jeunesse : éveillés en sursaut dans leurs cellules solitaires pour être amenés devant la cour; ignorant pour quel motif ils étaient appelés, un peu de surprise et de crainte se confondaient dans leurs regards. Je ne pus m’empêcher de me dire à moi-même en les examinant : « Quelle noble et belle race d’hommes I et quelle effroyable responsabilité ont encourue ceux qui, en le dégradant, ont démoralisé un tel peuple! »

Le désir de Walsh ayant été rempli, le témoin fut une seconde fois sommé de désigner le coupable. Kaite se leva de nouveau, se tourna lentement tenant la longue baguette dans sa main. Le silence était profond ; la figure de Walsh exprima l’anxiété la plus intense, tant que les yeux du témoin s’attachèrent h la place où il était. Elle sem-

Lia d'abord ne pas le reconnaître , et la baguette resta immobile dans sa main. Je pensai , quand ses yeux traversèrent cette foule de malfaiteurs , qu’elle n’avait pas démêlé le criminel , ou qu’elle voulait affecter de 11e point se rappeler de lui. Enfin, elle leva la baguette droit devant elle , mais avant qu’elle l’eût abaissée sur la tête dévouée, une voix s’écria : « Oh ! Kaite ! » Ce cri , sorti de la foule , et probablement proféré par quelque parente des Keoghs , dont la destinée allait dépendre de celle de Walsh , frappa le témoin au cœur. Elle frissonna , se recueillit, s'avança de nouveau vers le banc des accusés , leva une seconde fois la fatale baguette, la posa sur la tête de Walsh, et retomba sur sa chaise. . •

Les sentimens qui oppressaient depuis si long-tems les spectateurs, se firent jour alors : un sourd murmure parcourut la salle et se mêla aux exécrations étouffées qui partaient de la masse du peuple. Lacy, à son

J4 SCÈNES POPl'LAJRES

tour, fut reconnu, et l’on peut dire qu’alors le procès fut fini. YValsb, qui, tant qu’il avait entretenu quelque espérance , était dans une agitation convulsive , reprit sa première tranquillité, et ne parut plus ému de ce qui se passait, excepté pourtant quand son landlord ou seigneur rendit témoignage de son intégrité et de si bonne conduite ; mais il sembla regarder cet éloge plutôt comme une sorte de legs k laisser à sa parenté, que comme un moyen de sauver sa vie. Il est inutile de dire que les prisonniers furent déclarés coupa?

blés par le jury.

Kaite Costello , dont la déposition était d’une si grande importance pour le minis?

tère public, avait été, en quelque sorte, do? mestique dans la maison du vieux Keogh , dont elle était proche parente. Il n’est pas rare dans la basse classe que quelques pa-*rens pauvres soient ainsi introduits dans l’intérieur de la famille pour y rendre des services journaliers, qui n’entratnent aucune

idée de dégradation ; car ces sortes de domestiques sont traités sur un pied d’égalité presque complet. Kaite mangeait à table avec le vieux Jack Keogh et ses fils, et était regardée tout-k-fait comme de la maison. On avait en elle la confiance la plus entière ; et un des assassins ayant fait observer que « Kaite les pourrait faire pendre , » un autre répondit « qu'il n’y avait rien à craindre de Kaite. a Et en effet , elle n’aurait jamais trahi ceux qui s’étaient fiés k elle pour aucun motif mercenaire. Fitz*Gérald avait déclaré qu’elle était venue au bosquet , le matin du jour ob le meurtre avait été commis, et qu’elle confirmerait sa déposition. En conséquence elle fut arrêtée , et on lui dit qu’elle serait pendue si elle ne découvrait la vérité : la terreur lui arracha des révélations dont on tira parti. Quand elle comparut comme témoin contre Walsh et Lacy, son agitation ne venait d’aucun intérêt qui leur fût personnel, mais de la certitude que si ils étaient

convaincus , ses proches à elle , ses bienfaileurs , partageraient leur sort.

Le samedi 5 avril, quelques jours après la condamnation et l’exécution de Walsh et de Lacy, lè procès de Patrick et de John Keogh fut appelé. C’était d'après leurs instances

qu’il avait été remis, le ministère public

n’ayant point d’objections à accorder un délai , car on supposait qu’il faudrait beaucoup de tems et de peines pour persuader à Kaite Costello d’achever son ouvrage On assurait que les amis des Keoghs avaient pénétré jusqu’à elle , et qu’elle avait promis de ne rien avancer contre ses proches. Le bruit courait aussi qu’elle avait aimé autrefois John Keogli , et que , quoiqu’il lui eût fait tort dans son honneur, et qu’elle eût eu cruellement à souffrir de leur liaison illégitime , elle l’aimait encore , et ne voudrait pas le perdre. Il y avait par conséquent assez de doute et d’incertitude sur l’issue du procès des Keoghs pour en accroître l’intérêt, et

EN ItlANDE.

quelque effrayant que fût le présage qu'on pouvait tirer du sort de leurs misérables complices , il était encore à supposer que Kaite Costello se refuserait à Gnir son horrible tâche.

La salle était aussi pleine qu’elle l’avait été pour le premier procès, le matin de la comparution des deux Keoghs. Ils avaient trempé plus avant que tous les autres dans l’assassinat, la conspiration ayant été ourdie aussi bien qu’exécutée par eux : et ce qui aggravait la chose , c’est qu’ils avaient des habitudes d’intimité avec les victimes.

Quand ils parurent, leur aspect frappa les spectateurs, comme formant un étrange contraste avec leurs actions. Tous deux avaient l’air de faire partie de la classe de fermiers la plus respectable. Patrick, le plus jeune , était parfaitement bien vêtu. Il portait un habit bleu et une veste blanche , de la plus belle des étoffes dont se servent les paysans. Une cravate de soie noire était nouée avec

«tint*

soin autoui' de son cou. Sa taille était plus

petite et scs proportions moins robustes que

celles de son frère John j mais sa physionomie paraissait plus déterminée : il semblait alerte, vif, actif. L’autre avait des épaules d’une largeur prodigieuse, et des membres d’une force remarquable : il était d’une stature gigan-

tesque; surpassait en hauteur tout ce qu’il y avait là d’hommes , et planait sur la foule. Ses vêtemeus n’étaient pas aussi soigneusement arrangés que ceux de Patrick. Il était dans la verdeur d’une puissante virilité; il avait la figure fleurie , le teint vermeil , et l’on ne voyait en lui rien de sombre ou de malveillant. Un physionomiste scrupuleux aurait peut-être démêlé quelque penchant à la volupté et quelque chose de sauvage dans la grosseur de ses lèvres un peu proéminentes; mais ses brillans yeux bleus, pleins de douceur et d’intelligence , semblaient donner un démenti à cette indication.

L’aspect de ees deux jeunes gens était fait

•EN IBIANDE. '

pour exciter vivement l’intérêt. Mais un autre personnage , objet d’attention dans

l’audience, en méritait encore plus. A gauche de ses fils , et tout près du plus jeune , était assis un vieillard , la tête couverte d’une profusion de cheveux gris. Quoique évidemment d’un âge très - avancé , il paraissait robuste et sain. Je ne l’avais pas remarqué d’abord , mais l’éclat de ses yeux croissant graduellement à mesure que les couleurs de ses joues s'effacaient , et que le destin de ses enfans devenait plus irrévocable, attira toute mon attention. Je m’informai, etj 'appris que c’était le vieux Keogh. Il ne prononça pas un mot durant les quinze ou seize heures qu’il demeura immobile spectateur de cette effroyable scène. L'apparition même de Kaite Costello, qu’il avait recueillie chez lui, nourrie, aimée, sembla à peine l’émouvoir. Elle était, comme dans le précédent procès, le pivot sur lequel tournait la cause tout entière. Les prédictions qu’elle ne témoigne-

rait pas contre « sa propre chair et son propre sang », échouèrent, et elle montra beaucoup plus de fermeté et de détermination à sa seconde comparution qu’à la première. Au lieu de tenir ses yeux presque clos, elle les fixait grands ouverts sur l’avocat - général ; leur expression était toute vivacité et finesse ; et dans ses réponses au contre-interrogatoire , elle fit preuve de beaucoup de prudence et de dextérité. Surpris de ce changement, je 11e pus l’attribuer qu’à une sorte d’endurcissement. Sans doute le pas qu’elle avait fait au premier procès l’avait affermie dans cette route sanguinaire. Enfin, quelle qu’en pût être la cause , elle montra certainement peu de pitié et d’émotion en livrant ses parens à la justice, et posa sans remords la baguette fatale sur la tête de celui qui passait pour avoir été son amant.

Le verdict du jury déclarant les accusés coupables, fut ouvert le dimanche matin de très-bonne heure. Les prisonniers l’écoutè-

’F.N IRLANDE

rent sans sui-prise, mais leurs traits se couvrirent d’une mortelle pâleur. Le changement de John Keogh fut le plus apparent.

Le matin du samedi, il était arrivé sur ce banc, florissant de Santé , brillant de fraîcheur et de vie , et maintenant il était blême et défait. Le juge fit observer que c’était le matin de Pâques, jour de la résurrection du Christ d’entre les "morts, et qu’il ne pouvait prononcer la sentence des coupables de cette journée. Ils s'écrièrent : « Quel long jour ! quel long jour ! milord ! » et demandèrent en même tems que leurs corps fussent remis à leur pcre. Cette prière fut prononcée d’une voix sourde et pénétrante qui rappe-

lait "le wail , la lamentation des funérailles irlandaises , et elle fut accompagnée du geste, le plus pathétique. Tous deux se balançaient!, lentement en avant et en arrière, la tête renversée , frappant leurs mains jointes , aVec les doigts entrelacés, contre leur poitrine ,

SCENES POPUI.AIRES

Si

cqpune les catholiques romains lorsqu’ils disent un fervent confiteor.

La mention que les accusés avaient faite de leur père attira mes yeux sur le malheureux vieillard. Deux amis l’avaient accompagné à Uaudience ; et quand ses fils , déclarés coupables, allaient être emmenés, ils le soulevèrent jusque sur l’estrade , et , l'y soutenant avec peine , l’approchèrent de la balustrade qui enfermait les condamnés.

Il tendit ses bras tremklans vers John Keogh, pour l’embrasser; et ce dernier perdant alors tout ce qui lui restait d’énergie , se jeta à corps perdu sur les piques de fer de la grille; s’y étendant tout de son long , il saisit, le vieux homme, l’attira contre sa poitrine, et tandis que scs larmes coulaient à flots, le pressa long-tems et fortement contre son cœur. Ils furent enfin séparés , et l’on conduisit les fils à la prison destinée aux condamnés. Le juge quitta son tribunal, l’att-

EN IRLANBK.

ditûire s’écoula lentement : mais le pcre des prisonniers restait encore presque insensible entre ses deux compagnons. Il partit le dernier. Je le suivis dehors. La nuit était orageuse et noire j lè vent battait le malheureux qui chancelait sans force et presque égaré.

Ses amis lui adressaient des paroles consolantes appuyées de motifs religieux ( car ce jSeuple, si sujet à de criminelles passions, est loin d'être dépourvu de croyance et d’impressions religieuses)} mais le vieillard ne répondait que par des gémissemens. 11 ne dit rien d’articulé, et durant tout le chemin jusqu’à l’obscure cave vere laquelle on le ramenait* il ne cessa de gémir. Ce ne fut pas, je crois, une pure curiosité, un besoin d’émotions qui me fit suivre jusqu’au bout ce spectacle douloureux des misères humaines. Je puis dire sans affectation qnc je fus touché jusqu’au fond du cœur; et qui, ne l’aurait été ,• en regardant ce pauvre infortuné, ce désolé vieillard descendre en son

misérable réduit, éclairé par une petite chandelle , et tomber sur ses genoux dans l’agonie du désespoir , tandis que ses amis donnaient carrière à leur douleur, et que moi-même je ne pouvais retenir mes larmes?

Les scènes de désastre ne s’arrêtèrent pas là : le vieux John Russel s’avoua coupable.

11 avait deux fils, jeunes gens de quinze à seize ans , et dans l’espérance de les sauve#, il reconnut son crime devant le tribunal.

« Laissez-les faire, dit-il, en parlant de ses juges, dans la prison où je le vis ; qu’ils me fassent sauter le pas , si c’est leur plaisir , mais qu’ils épargnent les pauvres garçons.»

Je ne poursuivrai pas le récit de ces incidens tragiques : il y eut nombre d'autres procès aux assises, où d’atroces actions furent jnises au jour. Pendant trois semaines , les deux magistrats furent sans relâche occupés à juger d’horribles forfaits , dont les

auteurs avaient presque toujours protesté

par la moralité de leur conduite générale

contre ces actes isolés , et qui , pour la plupart , se liaient h la grande organisation agraire qui pèse sur tout le pays. Enfin, quelle que soit la férocité des méfaits imputés aux paysans de Tippérary, il faut reconnaître qu’ils ne sont entachés ni de la bassesse ni de la turpitude qui caractérisent les crimes jugés dans les assises d’Angleterre. Il y a à peine quelques exemples de crimes commis par le pur appât du gain. C’est un point d’honneur parmi ces assassins politiques , de prendre le sang, mais de dédaigner l’argent. Chaque délit se fait en exécution d’un système, et les victimes sont sacrifiées au maintien d’un principe.

Cet état de choses n'est pas nouveau en Irlande : Arthur Young y voyageait dans les années 1776, 1777 et 1778, et j’invoquerai soi* témoignage, de préférence à tout autre, parce qu’il 11e pouvait être le moins du monde influencé par les passions dont un Irlandais se dégage difficilement. Il était Anglais, n’a-

vait nul intérêt à démêler avec les factions qui déchirent ce malheureux pays j son esprit , tout scientifique , est froid et modéré ; et, penseur profond, il scrute les formes et la constitution de la société , sans apporter dans cette investigation aucune tendance à des opinions exagéréos , politiques ou religieuses.. Dans son ouvrage intitulé A Tour in Ireland, with general observations on the présent state of the kingdom, il parle des maux du pays , de l’état des paysans , et il est remarquable que les crimes journellement jugés de nos jours par les tribunaux soient exactement de la même nature que les atrocités commises par les fVhite boys ( les compagnons blancs), comme se faisaient appeler les insurgés en 1760. « Les White boys, dit Arthur Young, parurent d’abord à Tippérary.

Ils parcouraient les campagnes en troupes , contraignantceux qu’ils rencontraient à force de menaces , souvent mises à exécution , de se joindre à eux et de leur jurer fidélité. Ils

se portaient réformateurs de toute injustice, punissant ceux, qui faisaient monter le prix des terres , ou accaparaient plusieurs fermes pour les sous-louer; et, prenant en main l'administration de la justice , dont ils ne se montraient pas toujours exacts distributeurs, ils forçaient les maîtres à rendre la liberté aux apprentis, enlevaient les filles des riches fermiers pour les épouser, levaient des impôts sur ceux de moyenne et de petite fortune , dont ils se chargeaient de défendre la cause en empêchant toutes poursuites contre eux; plusieurs vivaient sans travail , du profit de ces exactions. Ils forcèrent quelques maisons, enlevant de l’argent, sous prétexte de redresser les torts; ils en brûlèrent d’autres, et ruinèrent les propriétés de ceux qq’ils considéraient comme ennemis. Ils se rendirent coupables d’actions barbares. Une de leurs punitions les plus o*dinaires, mais non la plus cruelle , était d’arracher les gens de leur lit et de.les transporter tout nus à cheval x

en hiver, à quelque endroit isolé , où on les enterrait jusqu'au menton, dans une fosse avec des ronces , sans oublier de couper une de leurs oreilles. Le gouvernement , continue Young , ne put découvrir aucun moyen efficace pour arrêter ces troubles.» Eh bien, la situation du pays en 1828 était encore la même qu’en 1760 i et le remède n’était pas encore trouvé. Tout ce que les terreurs de la loi peuvent faire avait été inutile. Des commissions spéciales ont été envoyées presque tous les ans dans les districts les plus rerauans, des témoignages ont été extorqués, des malfaiteurs convaincus, des échafauds dressés ; le sang a coulé, mais en vain.

Il est évident que cet état de choses n’est pas le résultat de causes éphémères , et qu’il no peut être amendé par cette marche routinière d’enquêtes et de supplices. Où chercherons-nous le principe de maux qui présentent un caractère tel que l’on ne peut douter que leurs causes ne soient aussi du-

râbles qu’eux- mêmes? Des hommes qui ne connaissent pas bien les sentimens moraux et les habitudes de la grande masse delà population irlandaise , peuvent à première vue s’étonner que nous cherchions , dans les lois relatives aux catholiques romains, le principe fécond de tant de crimes et de misères.

On demandera comment l'exclusion d’un petit nombre de gentlemen catholiques , repoussés du parlement, et celle d’un nombre plus petit encore, auquel le barreau est interdit, peuvent démoraliser un peuple? La question n’est pas placée ainsi dans son vrai jour. L’exclusion des catholiques est un des résultats du code pénal , mais ne le constitue pas en entier, et la véritable manière de poser la question serait de demander : « Quel effet pi’oduisent les lois pénates, en séparant l’une de l’autre la haute et la basse classe, en scindant le riche et le pauvre? »

Le voyageur, que j’ai déjà cité (et qui disait en vain , il y a soixante ans , ce que tant

d'hommes éminens ont répété an peu moins inutilement de nos jours ) , attribue à ce même principe la condition lamentable du peuple. Dans un chapitre de son second volume , intitulé Oppression , il s'exprime ainsi : « Le landlord d'une terre irlandaise , habitée par des catholiques romains , est une espèce de despote , qui , en ce qui concerne le pauvre, n’obéit qu’à sa volonté seule. Pour savoir où en est la liberté d’un peuple, il faut vivre avec lui, et non lire ses statuts. Le langage de la loi écrite peut être libéral, et le peuple pourtant vivre dans l’esclavage. U n’en est que trop ainsi en Irlande , où une longue habitude de domination , et des lois de conquête , ont donné au landlord une supériorité sans bornes , et courbé les vassaux à la soumission la plus entière... Le pauvre parle une langue méprisée , professe une religion abhorrée, ne peut porter d’armes , enfin est esclave au sein de la liberté. »

Plus loin , Young attribue les crimes des

paysans k la démarcation établie entre les deux cultes. « La véritable division , dit-il , dans tous les mécontentemens populaires, cst de protestans et de catholiques. Les White boys étaient des catholiques las de l’oppression ,* et qui seraient restés soumis si les mauvais traitemens ne les avaient poussés k la rébellion. Les atrocités qu’ils commirent les rendirent l’objet de l’indignation générale , et l’on émit contre eux des lois dignes des états barbaresques. Il est facile de voir que jamais les gentilshommes irlandais n’ont pensé k guérir le mal dans sa source, se refusant k en voir le principe qui est en euxmêmes, et non dans les misérables qu’ils envoient k l’échafaud. Qu’ils changent entièrement de conduite, et le peuple cessera de se mutiner. Traitez vos vassaux comme des hommes faits pour être aussi libres que yous , mettez un terme au système de persécution religieuse qui, depuis soixante-dix

ans, divise le royaume; voilà le remède de l’insurreclion. »

Ce langage, et des«xpressions plus fortes encore , étaient employés par un homme qui n’avait aucune sympathie d’intérêt , de religion ou de nationalité avec l’Irlande. Cette opinion, exprimée par une personne de tant d’autorité, et qui ne peut être influencée par aucune circonstance , aurait quelque poids, quand même on ne verrait pas sur quels fondemens elle s’appuie ; mais ils ne sont que trop évidens. La loi divise le propriétaire protestant du laboureur catholique ; engendre chez l’un le sentiment d’une domination tyrannique , et la haine et la méfiance dans l’autre. Le paysan irlandais n’est pas séparé de son landlord par les démarcations ordinaires de la société. Une antre barrière est élevée entre eux, et comme si le riche et le pauvre n’étaient pas déjà assez loin l’un de l’autre, la religion, leur lien

naturel chez les autres peuples, est ici un mur de séparation de plus.

L’irritation que cet ordre de choses doit causer est plus forte dans le. comté de Tippérary que partout ailleurs. C’est un district cromwellien, c’est-à-dire, celui que les saints guerriers du protecteur ont élu comme leur terre promise, comme leur sol favori de confiscation. Ce peuple a bonne mémoire ; il y a à peine un paysan qui , en passant sur la route , ne montre du doigt les splendides maisons de l’aristocratie, entourées de bosquets , ou s’éhJvant sur des collines fertiles , et ne vous dise le nom du pieux caporal ou du sergent inspiré, dont le présent propriétaire tient son titre de possession. Ces réminiscences sont des plus injurieuses ; mais c'est encore le système de séparation religieuse qui nourrit l’animosité de la classe pauvre , et entretient ces pernicieux souvenirs. Comment pourrait-elle oublier que Je sceau du protestantisme est empreint sur

94 SCÉNES POPL'LAIBES

toutes les institutions du pays , lorsqu’elle voit que juges, shériffs, magistrats, avocatsgénéraux, officiers du tribunal, tout est protestant ? La vue même d’une cour de justice rappelle au peuple la dégradation du culte qu’il professe , en lui présentant les avantages et les honneurs , privilèges de la croyance légale ; est-il surprenant alors qu’il se considère comme rangé dans une caste dégradée , abaissée , avilie, et que, n’ayant confiance ni dans les ordres supérieurs de l’état, ni dans une administration sectaire de la loi , il établisse , à son iteage , un eodc barbare de législation, et ait recours à ce que Bacon appelle la « large justice » de la vengeance?

11 n’est pas probable quç le changement de système puisse.avoir des effets immédiats sur le caractère du peuple ; mais je crois que ses résultats seront plus prompts à se faire jour qu’on ne le'pense généralement.

La législation , après avoir en vain épuisé

tous les moyens , et les plus sanglans , de tranquilliser l’Irlande , a enfin eu recours au seul qui offrît des chances fondées de succès , à l’unioïkdes deux grandit classes de la nation, en d’autres termes, h l’émancipation des catholiques.

Une affaire de TVhile boys ( compagnons blancs ) , qui a eu lieu à Cork , peu après la deuxième nomination de. M. O’Connel, à Clare , donne quelques éclaircissemens assez curieux sur la législation en Irlande, lors- 1 qu’il s'agit de rébellion ; sur cette coutume inouie, à ce qu’il semblerait en pays civilisé, de corrompre des criminels, leur offrant la vie en récompense de la trahison , et donnant l’étrange spectacle de la justice démoralisant le vice. En Angleterre comme en France , les mœurs sont plus avancées que la législation ; elles refont, bon gré, malgré,

les lois, les corrigent , les mettent en rapport avec la société , pour laquelle elles ont vieilli, et c’est un des bienfaits les plus grands de Institution du juey que de remettre en harmonie les lois et la société.

Un court extrait de ce procès de Cork fera comprendre l’importance attachée à la déposition de Kaite Costello dans les assises de Clonmel.

Cork est un des foyers de rébellion , parce que c’est un des comtés les plus populeux et {les plus misérables de la misérable Irlande. Les magistrats protestans , ennemis d’une population catholique et remuante , avaient laissé voir leur mécontentement de l’émancipation ; ils avaient travaillé avec ardeur à la nomination de sir Callagham , héros du parti orangiste , et nommé député de Cork au mois de juillet :

l’irritation du peuple, augmentée par les nouvelles des batailles orangistes dans le nord , et par la détresse qu’une mauvaise

récolte avait portée à son comble, s'alluma contre eux , et un complot pour les égorger fut formé par les While boys. Cette conspiration fut découverte avant qu’il n’y eût commencement d’exécution , et une commission spéciale ayant été créée parle lord lieutenant pour le jugement de cette affaire , la mise cri accusation des conjures fut prononcée par un grand jury qui les cita devant le jury de . jugement.

La plupart n’étaient pas assez riches pour payer des avocats; le procureur-général assigna des fonds pour les honoraires des conseils. La première fournée d’accusés , au nombre de douze , ne fut pas heureuse ; quatre , déclares coupables par le jury, furent condamnés à mort. Les seconds accusés, traduits devant la cour, devaient être défendus , entre atres avocats , par M. O’Connel , habile à présenter de pareilles causes, et capable , à lui seul , d’ébranler la conviction d’un jury. Cependant l’audience était ou-

verte , et le conseiller ne paraissait pas.; les autres avocats entassaient chicanes sur chicanes , pour alonger les préliminaires , et l’un d’eux en âvoua ingénument la raison à la cour. Enfin , O’Connel arrive, descend de sa chaise de poste, perce la foule, et se présente avec cette physionomie confiante qui présage le succès.

. En cause portée au grand criminel, il n’y a point de plaidoirie en Angleterre : tout l’art de l'avocat consiste dans la récusation des jurés, dans une tactique habile, qui demande une rare présence d’esprit , pour embarrasser le ministère public , déconsidérer les témoins , alonger ou presser les témoignages, et surtout dans la contre-examination des témoins à charge. Dans cette affaire-ci, le principal témoin était Nowlan , complice des accusés , et , à qui la vie avait été promise comme prix de sa trahison. Interrogé par le solliciteur-général, il renouvela ses aveux dans le plus grand détail ; mais

dans la contre- examination , M. O’Connel parvint à faire dire à cet homme qu’il tuerait « vingt , trente magistrats , n’importe , seulement pour venger ses frères , attendu qu’il avait une conscience ; « ensuite ce même homme consciencieux déclare qu’il a trahi ses frères , parce qu'on lui a affirmé que son serment ne le liait pas. Cette déposition satisfaisait peu le jury sur la moralité du dénonciateur. Son unanimité est nécessaire au jugement : elle ne put être obtenue. Vingtquatre heures s'é cou! èi-ent sans que les jurés eussent màngé ni bu, et sans qu’ils eussent pu se mettre d’accord : la conscience de l’un d’eux était opiniâtre. Au bout des vingtquatre heures on leur sert à manger, et ils sont renfermés de nouveau; mais les quarante-huit heures sans désemparer ne peuvent ramener le dissident , et force fut de renvoyer l’affaire aux prochaines assises : un des jurés, malade de la goutte, se trouvant,

«oo

SCÈNES TOPDL, AIRES

après une telle séance, absolument hors d'état d’assister à aucune délibération.

A la séance suivante, où de nouveaux accusés comparaissaient, toujours pour le même complot, O’Connel a déployé tout son talent pour les récusations. Le président a été contraint, pour former le jury de douze membres, d’appeler les deux cents personnes inscrites sur la liste. Libre de récuser sans émettre de motifs, le conseiller en a fait valoir un , contre un des membres du jury, qui montre l’horrible état de l’Irlande. Il a accuséM.Williamson d’avoir émis déjà une opinion sur celte affaire , et un témoin a déclaré avoir entendu dire à ce juré : « Si l’on continue comme on a commencé, il faudra dresser des gibets tout le long de nos grands chemins.» Enfin, après quarante récusations par les accusés, et quatorze par le ministère public , les débats se rouvrent. O’Connel amène Nowlan, toujours principal témoin à charge, à dire qu’il ne se fût point fait scru-

pule d’assassiner la fille de M. Low, le magistrat sur lequel il n’a pas déchargé son arme, parce qu’il était accompagné d’un officier du roi. Cette fois-ci la délibération du

jury n’a été que de vingt minutes, et il est revenu prononcer à l’unanimité l’acquittement des prévenus.

Il est évident que dans ces deux séances c’est l’immoralité du témoin qui a empêché la conviction du jury. Tous les efforts d’O'Connel tendaient à la mettre en lumière.

Dans le jugement des assassins de Daniel Mara, l'indigne séduction qui amena Kaite Costelloen témoignage contre les parens dont elle avait si long-tems mangé le pain, n’avait été tentée que parce que la dénonciation de complices, comme Fitz-Gérald et Ryan, était insuffisante pour assurer l’unanimité du jury .

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