‹ Scènes populaires en IrlandeChapitre 2 sur 9 · ET DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS · texte numérisé non relu

ET DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS

Confédérés de iG^. — Origine de la rente catholique. — Société de 1757. — Concessions faites au comité catholique en 1777 et 178a. — Triomphe du parti démocratique dans le comité. — John Kcogh. — Les catholiques admis au droit électoral. — Première apparition d’O’Connel. — Scully. — Lord French. — Lord Fingal. — Le docteur Drumgoole. — Ergoteurs irlandais. — Le précipité rouqe. — Persécution de l’avocat- général Saurin. — Dissolution du comité. — Voyage du roi en Irlande. — Son inutilité.— Une nouvelle association catholique est fondée par O'Connel et Sheil. — Les nobles s’y font inscrire. — Le clergé les soutient de son éloquence et de sa popularité.

Les associations catholiques datent de loin.

Les confédérés de 1642 furent les précurseurs de l'Association de 1828. Les catholiques s’étaient alors ligués pour faire recon—

mj SCÈNES POPULAIRES

naître leurs droits civils. On montre encore à Kilkenny la maison où se tinrent leurs as-; semblées. Us instituèrent, pour représenter le peuple catholique, deux corps, une assemblée générale et un conseil suprême :

dans le premier étaient compris tous les lords, prélats et gentlemen de la religion opprimée; et le dernier se composait d’un petit nombre de membres , qui , choisis par l’assemblée générale dans les différentes provinces , étaient reconnus comme magistrats suprêmes et investis d’une sorte de pouvoir exécutif. C’étaient là les confédérés. Carte , dans sa \Vie d Ormonde } leur donne le nom d 'association. 11 ajoute quele premieracte de leur union fut une adresse au roi , dans laquelle ils demandaient justice, etsuppliaient S. M. d’assigner un lieu où ils pussent en ■sûreté exposer leurs griefs. A la réception de cette adresse, le roi, par une commission scellée du grand sceau, autorisa des commissaires à traiter avec les confédérés , et à

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recevoir par écrit, pour le lui transmettre, ce qu’ils avaient à dire et à proposer. Cette pièce est datée du 1 1 janvier 1642. Orraonde dit, dans une de ses lettres, que « les lordsjuges usèrent de toute leur influence pour empêcher le succès delà commission , ets’opposer à la pacification du pays. « Le suprême conseil des confédérés siégeait à Ross, et une dépêche, dans laquelle leurs actes étaient flétris du nom de rébellion odieuse, leur fut envoyée par les lords-juges. A cette insulte, ils prirent feu. Leurs mains n’étaient pas désarmées, et ils répondirent « qu’il n’y aurait pas d’expression pour qualifier leur bassesse, si, eux, qui venaient de combattre en sujets loyaux, acceptaient le titre de rebelles lorsqu’ils exposaient leurs griefs. — Nous prenons Dieu à témoin, ajoutaient-ils, que c’est sans mesure que l’on déverse sur nous l’opprobre et le mépris , et que nous voulons être traités comme sujets loyaux , ou mourir jus-

lofï

qu’au dernier. » Une guerre civile terrible s’ensuivit. Le 28 juillet 1646, lord Digby publia une proclamation de paix avec les confédérés; mais, à l’instigation du nonce du pape , Renuncini , les termes en furent rejetés, et la guerre continua de faire rage^ enfin, en 1648, Ormonde conclut un traité avec les catholiques. Bientôt après , Cromwell débarqua en Irlande , et les écrasa.

Je passe sur les événemens de la révolution. Le code pénal était en pleine activité, et de cette époque au règne de George II , l’abattement et l’abjection des catholiques furent tels, qu’ils n’osaientmême supplier, et que leur silence leur était imputé à crime :

c’était la rébellion du tems. A l’avénement de George II, en 1757, lord Delvin et les membres les plus marquans de la noblesse catholique présentèrent une adresse servile, pour être déposée au pied du trône par les lords-juges. Dans leur situation abjecte et

misérable , les malheureux n’obtinrent pas la faveur d’une réponse. Cependant, le primat Boulter, passé maître en fait de tyrannie coloniale , s’effraya du premier acte fait en commun par les catholiques depuis la révolution , et ils furent immédiatement privés ( du droit d’élire.

L’année suivante parut un bill, rédigé par Boulter, pour enlever aux papistes le droit de pétition. C’est ici que nous trouvons l’origine de la rente catholique. On ouvrit une souscription à Dublin et à Cork pour défrayer la dépense d'une opposition au bill , et un prêtre apostat alla dénoncer ce qu’il appelait

une conspiration pour ramener le prétendant * et le pape. Un comité de la chambre des communes , chargé d’informer du délit , trouva que cinq livres sterling avaient été recueillies , et arrêta que , u sous prétexte de soutenir une opposition aux bills, des sommes d’argent avaient été amassées , et que des fonds dont l’emploi pouvait être hau-

SCENES rOPtL AIRES

tcment préjudiciable aux intérêts protestons, avaient été rassemblés par les habitons papistes du royaume. »

Voilà quel fut le résultat des premiers efforts des catholiques romains pour obtenir quelque soulagement, ou plutôt pour empêcher le joug de s’appesantir encore. Ils n’avaient cependant pris pour organe ni comité, ni association. Ge ne fut qu’en 1757 , lors de la promotion du duc de Bedford à la viceroyauté d’Irlande , que se forma un comité dont on allapeut-être chercher le modèle dans la confédération de 1642 ; et toujours, depuis cette époque, les affaires de l’Irlande ont * été conduites par des assemblées du même genre. La grande convention, qui, depuis, a porté à l'œuvre sept millions d’hommes , était composée de la même manière que ce premier comité.

Délégués et élus immédiatement par le peuple, les membres de la Société de 1757 formaient un parlement investi de toute l’au-

torité de la représentation. Leur première assemblée s'ouvrit dans une taverne appelée the Globe, dans Essex-Street, à Dublin. Après quelques séances, M. Wyse de Waterford , aïeul du gentilhomme qui vient de se faire remarquer dans les dernières affaires catholiques (i), proposa un plan, adopté tout d’une voix , pour étendre les pouvoirs de l’assemblée. En 1759, elle fut reconnue par l’état; car, lors de l’alarme de l’invasion de

Conflans, le comité catholique romain ayant

rédigé une adresse loyale pour la faire présenter à John Ponsonby, alors orateur de la chambre , et transmettre par ce dernier au lord-lieutenant , en reçut une gracieuse réponse, publiée dans la Gazette. L’adresse fut lue, devant deux députés du comité, à la chambre des communes, où M. Mac-Dermot, l’un d’eux , remercia l’orateur de sa condes-

(1) Et qui est l'auteur de l’Histoire de l’Association catholique , eu deux volumes , qui vient de paraître.

ccndance au nom du corps dont il était représentant.

Cette première reconnaissance de l'existence politique des catholiques irlandais, ne fut suivie d’aucun relâchement dans le code pénal. Douze ans se passèrent avant qu’aucune mesure législative indiquât une disposition plus favorable à l’Irlande , si même l’on peut regarder le réglement de George III, sous le titre <X Acte pour l' exploitation des

fondrières non cultivées ( unprofi table bogs ),

comme un adoucissement au sort de ce malheureux pays. Cette loi permet aux papistes de prendre possession de cinquante acres de marécages inutiles , et d’un demi-acre de terre labourable, et de se les approprier pendant un intervalle de soixante et un ans , pourvu que le terrain soit «à plus d’un mille de distance d’une ville. Les considérons de cet acte du parlement indiquent bien à quel état d’abjection la grande masse de la population avait été réduite. Us peuvent servir

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de commentaires à cette remarque de Swift , que les papistes étaient devenus de pures machines à abattre les bois et à dessécher les marais. Cependant, le premier pas était fait : on ne se pouvait plus arrêter dans la route des concessions. Quoique dépourvue de toute propriété territoriale , une masse qui s'accroissait de jour en jour pesait sur le gouvernement de toute la force du nombre : le comité catholique marchait, et, en 1777, il extorqua la première faveur de quelque importance. Les catholiques acquirent le droit de prendre des baux de neuf cent quatrevingt-dix-neuf ans ; et leurs biens territoriaux, assurés à leurs descendans, purent se diviser de la meme manière que les propriétés des protestans. En 1782, le comité profita des difficultés qui entravèrent la marche du gouvernement, pour presser ses réclamations auprès du ministère. Autorisés par les vingt-unième et vingt-deuxième décrets de George III , à acheter des terres et

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à en disposer, les papistes furent mis, à cet égard, sur un pied d’égalité avec les protestans. Ainsi , en les laissant témérairement hors de l’état, on leur fournit un point d’appui dont ils ont su se prévaloir.

De 1782 à 1793 , on n'obtint aucune concession nouvelle ; mais le pouvoir des catholiques allait croissant, et, en 1792, leur comité avait pris un aspect formidable. Théohald Wolfe Tone, dans scs Mémoires, parle ainsi de ce que l’on peut appeler l’association de cette époque :

« Le comité des catholiques , qui , depuis 1792, a pris une attitude si imposante dans les affaires d’Irlande, était un corps composé d’évôques, de gentilshommes de campagne, et d'un certain nombre de marchands et commerçans, tous résidans h Dublin, mais nommés par les catholiques des différentes villes unies pour les représenter. L’objet de cette institution , à son origine, était d’obtenir le rappel d’une taxe partiale et vexatoire , ap-

pelée Quarterage , et levée seulement sur les catholiques; et le gouvernement, qui trouva d’abord dans ce comité-un instrument com-, mode, en avait toléré l’existence. L’esprit catholique était tellement avili à l’époque de^ la formation de cette société, et long-tems après, que ses membres se trouvaient heureux d’obtenir la faveur de pénétrer dans le château, et d’y présenter à chaque nouveau vice-roi des adresses d’une servilité révoltante, auxquelles on faisait si peu d’attention , jusqu’à l’arrivée du duc de Portland en 1782, que ce fut Sa Grâce qui, la première, daigna condescendre à y répondre :

et véritablement, pendant plus de vingt ans, la seule affaire du comité général fut de préparer et de présenter au pouvoir ces annales de la dégradation de PIrlande. L’effort provoqué dans le tems de la convention volontaire en 1783, par une honorable indignation , semblait avoir épuisé les forces des

catholiques, et ils étaient retombés danslcur

nullité primitive. Cependant, sous cette apathie apparente, s’élevait graduellement un nouvel esprit , dû , en grande partie , aux exemples et à l’influence d’un homme , de John Keogli, qui a servi grandement alors et son pays et sa religion. La chute de la tyrannie féodale s’opérait en petit sur le théâtre du comité général. L’influence des barons et du haut clergé était peu h peu minée ; et le tiers-état, le commerce, croissant en richesse et en puissance, se préparaient par degrés à rejeter le joug que les chefs de la société, les prélats et l’aristocratie ( soit dit à leur honte) , aidaient à maintenir, si ce n’est à imposer. Déjà, en se faisant les appuis du gouvernement qui les enchaînait, ces chefs avaient essuyé dans le comité, grâce aux talens et à l’adresse de John Keogh , une ou deux défaites signalées. Les partis commençaient à se dessiner, et une robuste démocratie , toute d’hommes nouveaux , à vues hardies, à talens énergiques, fit bientôt pré-

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valoir ses volontés sur 'les conseils timides et les mesures serviles de la Vieille aristocratie. »

Jusqu’au moment où John Keogh parut au milieu de l’assemblée , et y prit cet empire que le génie et l’activité auront toujours sur l’orgueil inerte et apathique du rang, toute la marche du comité, comme le dit ici Wolfe Tone, avait été dirigée par l’aristocratie catholique. Ces hommes étaient les fils de ceux qui avaient vécu à l’époque du plus grand abaissement des papistes, et plusieurs d’entre eux se rappelaient les tems où tous les privilèges delà noblesse étaient interdits aux nobles catholiques, et ou il n’était pas permis à un pair papiste de porter une épée.

C’était par des expédions tous propres à les avilir et à détruire leur esprit politique , qu’ils étaient parvenus à se conserver leurs propriétés ; et il n’est pas étonnant que, même lorsqu’ils - eurent la possibilité de se tenir droits , ils gardassent l’attitude courbée que

SCÈNES POPCLAIBES

la longue habitude de porter des fardeaux

leur avait imprimée. Ils s’opposèrent donc à toute mesure d’un caractère hardi et aventureux , suggérée par les membres plébéiens de la communauté , et prirent enfin le déplorable parti de se séparer du corps. Voici le récit que Wolfe Tone, secrétaire du comité, donne de cette session.

i< Les nôtres faisaient de rapides progrès en esprit de conduite. Chaque mois, chaque jour, les étçnnans succès de la révolution française ajoutaient à leur courage et à leur force, et l’heure semblait arriver où , après plus d’un siècle d’une cruelle oppression, ils seraient enfin appelés à figurer sur le théâtre politique de leur patrie. Us voyaient la brillante perspective que leur ouvraient les événemens de France , et se décidèrent à saisir avec promptitude cette occasion favorable.

Les membres actifs du comité général résolurent donc de s’adresser sans retard au parlement pour lui demander le rappel des lois

pénales. La première difficulté qu'ils eurent à surmonter s'éleva dans leur propre assemblée. Leurs pairs, leur noblesse, comme elle affectait de se nommer elle-même , et leurs prélats, soit qu’ils fussent influencés, soit qu’ils fussent intimidés par le gouvernement, s’opposèrent de tout leur pouvoir à l’adoption de celte mesure. Enfin , après un long combat dans lequel les deux partis déployèrent tout ce qu’ils avaient de nerf et de vigueur, la question fut emportée à la mar jorité de six contre un. Le triomphe de la jeune démocratie fut complet; mais, malgré sa défaite f l’aristocratie n’était pas entièrement abattue. A l’instigation du gouvernement , elle eut la bassesse de së séparer du comité général, d’en désavouer les actes, et même de publier dans les journaux qu’il n’entrait pas dans ses intentions de fatiguer le ministère en pressant la demande de l’émancipation. Il est difficile de concevoir un tel degré de dégradation politique; mais que

ne peut produire, avec le teins, cet exécrable système de tyrannie? Ou trouva soixantehuit gentilshommes , chacun en particulier d’un haut courage, qui , publiquement et en corps , désertèrent leur cause , leurs justes droits , et allèrent jusqu'à sanctionner cette misérable désertion par l'autorité de leurs signatures. Voilà l’effet qu’avait produitl’exécutiou des lois pénales sur les catholiques d’Irlande, sur la race, peut-être, la plus orgueilleuse de l’Europe î » . , .

La scission de l’aristocratie n’affaiblit pas matériellement la cause. La démocratie s’agitait de plus en plus: un plan, proposé par M. Mac-Keon pour agrandir la représentation et changer le comité en un parlement catholique complet, fut mis à exécution. Des membres, élus dans tous les comités de l’Irlande, vinrent se réunir à Dublin pour cette convention extraordinaire. A la tète de cette assemblée, était l’individu dont Wolfe Tone fait, une si honorable mention , John Keogh.

EN IRLANDE. • ug

Dans les années 179a et 1795, il dirigeait seul tout le corps catholique. Ç’était un homme de la classe moyenne : il tenait une boutique de soieries dans la rue du Parlement, et avait amassé dans ce commerce des biens considérables. Son éducation était d’accord avec sa naissance, et il ne possédait ni les grâces ni la délicatesse d’un homme lettré ; mais il avait une ame vigoureuse et énergique, une grande facilité d’élocution , le geste simple, prompt, frappant; une grande clarté dans la discussion , une singulière dextérité, et un caractère ardent ^intrépide , indomptable. Plutôt petit que grand, il y avait de la puissance dans son port, ses yeux brillaient d’un éclat tout particulier , et dans l’expression de ses traits, la véhémence de sentiment se mêlait d’une manière étrange à la sagaoité et au sang-froid. 11 était sans rivaux dans la controverse ; parfois, des discours plus éloquens que les siens furent prononcés dans la convention catholique ; mais

la mesure proposée par J. Keogh l’emporta toujours, même contre une opposition qui avait une apparence de supériorité. Hautement loué dans plusieurs endroits de l’ouvrage de Wolfc Toue, il est moins également bien traité dans le journal particulier tenu par ce secrétaire du comité. Dans ce dernier écrit, qui n’était pas destiné à voir le jour, et dont le style est des plus familiers, J. Keogli est appelé du nom de Gog , et représenté comme excessivement subtil, lin et rusé; et tellement jaloux de tout faire par lui-même, qu’il combattait toute bonne mesure sug-

gérée par un autre que lui. II peut avoir eu cette faiblesse; mais comme Wolfe Tone écrivait dans la chaleur du moment, sous l’impression immédiate des événemens , qu’il consignait dans ses tablettes h mesure qu’ils se succédaient, et que, comme secrétaire des catholiques, il avait pu être quelquefois traversé par J. Keogh , et écrire sous la préoccupation de méconlentemcns éphémères, il est

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plus juste de s'en tenir aux opinions qui résultent des observations générales de cet écrivain judicieux, et qu’il a émise» dans ses mémoires* Plus tard, pendant son voyage en France, il revient sur John Keogh, et en fait un éloge très-chaud. D’après la manière dont il s’exprime, il paraît évident que les dispositions du chef des catholiques irlandais envers l’Angleterre étaient fort hostiles , et qu’il était disposé à favoriser l’entreprise de Wolfe Tone. Il n’échappa cependant pas à l’accusation de corruption , si habituelle en Irlande. En 1793 , il convint avec le ministre des termes dans lesquels devait être rédigée l’émancipation partielle accordée aux catholiques. Quand un chef populaire est amené à traiter avec l’autorité , et qué les résultats ne remplissent pas toute l’attente du peuple, il est en hutte aux soupçons les plus injurieux. On affirma que si J. Keogh avait insisté pour que l’émancipation fût complète, on aurait pu tout arracher du gouvernement,

SCKNES l’OPULAmtS

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dans ce momeul d’inquiétude et de trouble; on insinua, et pendant long-tems la foule voulut croire , qu’il avait reçu d’énormes sommes d’argent pour sa complaisance. Mais il n’existe pas la moindre preuve qu'il ait vendu son pays, et les aines généreuses, lentes à croire la dégradation humaine, attribueront toujours son opulence à son honorable industrie , et non à l’ignoble trafic des libertés de l’Irlande. Il est difficile de déterminer si une inébranlable ténacité à exiger l’égalité absolue aurait forcé le ministère à plier; mais il semble assez probable que les catholiques auraient rencontré d'insurmontables obstacles dans les préjugés du feu roi. Un fait certain, c’est qu’à J. Keogh et au comité qu’il gouvernait sont dues les conceSr sions qui furent accordées ; et elles étaient importantes.

En 1793, la liberté des élections fut obtenue. Legrain était semé, nous en avons vu les fruits aux cicetions de Walcrford, de Loulh,

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de Clare. Ce fut dans le tems une grande joie parmi les catholiques, qui sentaient que pour la première fois ils avaient pris pied dans l’état , et qu’ils avaient acquis le pouvoir, si ce n’est de briser les portes de là Constitution, au moins d’y frapper de façon à les ébranler. Pour quelque tems, la question fut mise de côté; puis la rébellion éclata, l’union suivit, la cause catholique fut oubliée , et ne fut pas même débattue à la chambre des communes avant l’année x8o5, où elle éphoua et fut rejetée à une majorité immense.

Keogh vieillissait, vaincu par un jeune légiste, et abattu par les infirmités de l’âge; il s’était retiré des affaires, et vivait claquemuré dans sa maison de Mount-Jerome , aux environs de Dublin. Celui qui l'avait emporté dans une question de quelque importance sur l’ancien chef de la corporation catholique, Daniel O’Connel, quoiqu’il se fût fait connaître avantageusement' au barreau, où

il avait été appelé en 1798, était hors d’état de saisir les rênes du gouvernement que Keogh laissait échapper. Il était peu riche : son père et son oncle vivaient encore ; et plus occupé d’accroître ses connaissances en droit et de fonder sa fortune , que de se faire un nom dans les affaires politiques , il 11e s’y mêlait que de loin en loin , et son éloquence et son habileté à remuer les passions populaires n’étaient pas alors ce qu’elles sont devenues depuis. Un autre homme se mit sur les rangs après la retraite de John Keogh : c’était Denis Scully. Son nom est moins familier aux Anglais que celui d’O’Connel; mais il obtint, par ses admirables écrits , une influence presque égale à celle de ce dernier dans le comité catholique qui avait repris toute sa vigueur.

, Scully, fils aîné d'un riche gentilhomme du comté de Tippérary , faisait partie du barreau; il publia d’abord quelques pamphlets en faveur du gouvernement. On lç supposait

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influencé par l’alliance qu’il avait contractée avec une parente de lord Hardwick ; et effectivement, pendant le séjour de ce seigneur en Irlande, M. Scully était fort recherché au château. Ses premiers écrits n’étaient cependant que des effusions de jeunesse. Il sentit bientôt que l’unique moyen d’obtenir justice pour l’Irlande était de réveiller dans la grande masse du peuple le profond sentiment de ses misères et de ses griefs, et ce fut alors que le caractère de ses ouvrages changea tout-à-fait. Ses écrits brûlans , ses appels passionnés se succédèrent avec rapidité. Il travaillait de concert avec O’Connel à un journal dont Æneas Macdonnel était, fondateur, et oh les maux de la patrie étaient peints dans leur effroyable nudité. Tandis que le gouvernement prenait l’alarme, et que le peuple s’instruisait chaque jour à connaître et à sentir ses plaies, l’influence de M. Scully allait croissant: Son ouvrage sur le code pénal , admirable analyse des lois de

l’Irlande et des résultats qu'elles entraînent, mit le sceau à sa réputation. C’était l’union de la philosophie et de l'éloquence, et jamais ; écrit n’avait produit sensation plus vive. > L’ascendant de Seully s’étendit alors jusque >. sur O’Connel lui-même , quoique les talens i oratoires de ce dernier fussent supérieurs.

Mais Seully préparait les résolutions, les ins- , piroit au comité, et imprimait le mouvement au corps catholique; on pourrait même lui reprocher quelquefois le caractère de vio- .

lence des mesures qu’il faisait adopter. Aussi » était-il en butte autant à la haine des protestons qu’à l’amour des catholiques, lorsque,, dans le moment de sa plus grande popularité , la mortde sonpère et un procès domestique , . en absorbant toutes ses facultés, le retirèrent de la vie publique, et la ruine de sa santé l’empêcha plus tard de se rattacher aux affaires. :

Les catholiques tirent en lui une grande perte. Ses richesses, son infatigable indus-

trie, l’éloquente simplicité avec laquelle il ’ exprimait sa profonde indignation des injustices faites à son pays , le rendaient propre au rôle dont il s’était chargé. Sort maintien, sa physionomie formaient un singulier Contraste avec ses dispositions politiques; Sa prononciation était lente, son débit prudent.

Il manquait d’énergie et de feu , ses finales * étaient singulièrement monotones. La fin de ses phrases se perdait dans une espèce de cadence tremblotante sans naturel et sans grâce; cependant ses gestes n’avaient rien 1 d’affecté, et ses mouvemens étaient vrais.' Il était même plus facile de deviner ses émotions dans le tremblement de ses doigts que dans l’altération de ses traits : sa figure res- 1 tait immuable et comme sculptée dans lapierre ; le même sourire profond était empreint sur ses lèvres, soit qu il se livrât aux impressions d une joie exaltee ou a 1 ironie et au sarcasme. Aucune' sensation ne se- venait peindre dans sa physionomie, tandis •

que ses mains s’agitaient, sous l’influence de la passion, comme la feuille du tremble. 11 avait dans la tournure quelque ressemblance avec Bonaparte, à l’éppquc où celui-ci était devenu gras et replet, mais il était plus pesant. Peut-être aussi aurait-on pu découvrir quelques traces d’une ressemblance impériale daus ses traits larges et méditatifs.

Seize à dix-sept ans se sont écoulés depuis le teins où Scully avait une attitude si remarquable dans le comité catholique; plusieurs autres, qui depuis sont morts ou retirés des affaires, y figuraient aussi. Feu lord French est parmi eux celui qui a laissé les plus vifs souvenirs; c’était un homme grand, brun, pâle, au regard sombre, dont l’aspect était véritablement révolutionnaire, et réalisait l’idée que l’on se forme de ces bommes qui deviennent formidables dans les teins de convulsions politiques. Son ovale était long, ses sourcils touffus et mêlés; son nez aquilin était d’une proéminence remarqua-

Lie; le même esprit qui creusait dans ses joues de parchemin un sourire farouche, animait ses yeux d'un feu couvert. Ses manières étaient empreintes de cette urbanité traînante qui caractérise la vieille noblesse catholique du Connaught, et sa politesse était étudiée et parfois fatigante. Ce n’était point un lettré, son éducation était demeurée imparfaite; mais son ame était d’une trempe forte, et sa voix profonde, quilaisait rouler le br'ogue irlandais avec une mélancolie toute particulière, avait des sons effrayans qui remuaient tout l’auditoire. Il parlait avec abondance dans un style qui n’appartenait qu’à lui, et qui était lardé d’expressions bizarres mais vigoureuses, qu’il appuyait de gestes aussi hardis que sauvages. Duelliste avec ostentation, il avait donné plus d’une preuve de ses talcns de gladiateur; l’orgueil était le trait distinctif de son caractère et il en fut k la victime. Associé à une banque de Dublin qui fit banqueroute , il ne put se résoudre

h subir l'examen des commissaires de Y Exchange, et dans un accès de fureur se donna la mort. Avec tous ses défauts, il est justement regretté comme un véritable patriote.

Il serait difficile d’imaginer deux personnes de caractères et de physionomies plus opposés que lord French et le premier des nobles Irlandais, le comlode Finga), qui a depuis laissé à un fils, plein de capacité et de lumières, l’office de chef du parti catholique qu’il remplissait à l’époque dont je parle.

Lord Fingal est peut-être l’homme le plus aimable et le plus doux que j'aie eu la bonne fortune de connaître. Sans la moindre nuance d’arrogance, incapable de blesser les sentimensde quelque homme que ce soit, il sait garder sa dignité patricienne et s’attirer le respect aussi bien qne l’amour de tout ce qui l'approche. Quoiqu’il n’ait pas la même puissance d’intelligence que son fils, il a un sens très-droit et une prudence admirable. Il n’a , fait que peu ou point de méprises dans sa vie

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publique^ et très-souvent sa froideur et sa prudente réserve ont prévenu l’adoption de mesures téméraires et dangereuses. Ses manières sont très-conciliantes; et j’ai ouï dire qu’à Londres, où il se rendait tous les ans

comme chef des catholiques, il avait adouci par le charme de sa conversation les dispositions irritables de quelques-uns des ennemis les plus acharnés de l’Irlande. Ses talens d’orateur n’ont rien de remarquable; mais il y a en lui une douceur et une grâce qui suppléent à l’éloquence, et lui concilient tellement les esprits de ceux qui l’écoutent , qu’il est parvenu souvent à persuader ses auditeurs dans des occasions où toutes les ressources de l’art oratoire avaient échoué.

Un individu , mort aujourd’hui , faisait aussi grande sensation à peu près à la môme époque, non -seulement dans l’Association catholique, mais dans tout le royaume. C’ctait le célèbre docteur Drumgoole , que lord Kcnyon semble déterminé à ne pas laisser

reposer un paix. Ii était le plu# , ferme ennemi du vélo , et, pour la religion, une sentinelle véritablement dévouée. 11 veillait avec

une prudente anxiété sur la hiérarchie ca— tholijjue , et tenait le corps entier sous sa vigilante protection. Ce fut un discours qu’il prononça à la galerie de Shakespeare , rue de l’Échiquier, à une assemblée catholique , qui le mit d’abord en vue. Il assaillit les dogmes de la religion établie avec une véhémence candide que les proteslans de l’époque regardèrent comme le comble de la présomption ; mais qui est maintenant surpassée chaque jour dans les harangues des orateurs de l’Association. Le discours du docteur est remarquable, parce que ce fut la première fois qu’on s’aventura à se servir, contre les ennemis de l’émancipation j de leurs propres armes. Des hommes qui affirment que la croyance de la grande majorité des chrétiens est une superstition et une idolâtrie , ne devraient pas être si irritables lors-

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que l’on retourne contre eux leur virulente controverse; cependant, au moment même où parut la philippique du docteur Drumgoole contre l’église réformée , un cri général se fit entendre , et il ne manqua pas de catholiques romains pour modifier, expliquer, adoucir l’attaque scolastique du docteur. Quanta ltxi, il demeurait ferme et inébranlable, comme le roc sur lequel il croyait ses doctrines fondées. On n’en put extorquer aucune espèce de rétractation. Son esprit était d’une trempe particulièrement forte et inflexible, et, pour chaque proposition qu’il avait avancée, il était en état de fournir une suite interminable de raisonnemens puissans. Médecin de profession, il était en pratique et par prédilection théologien , et théologien, incapable de la plus légère concession. Sa petite fortune le rcrçdâit indépendant de sa clientelle , et il se livrait ardemment et exclusivement h l’étude de la scolastique. Il était éclairé, instruit, très-

disert, mais non agréable orateur; lent, monotone , invariable dans son débit : et son maintien tenait tout à la fois de la solennité médicale et théologique. Il portait habituellement une grosse canne à pomme d’or, sur laquelle en parlant il appuyait ses deux mains; et, à la façon dont il se balançait le corps et frappait la terre de sa canne à chaque fin de période, accompagnant ce geste d’une sorte de hem étrange et guttural , on l’eût pris pour un paveur intellectuel tout hérissé de rhétorique et fort affairé à aplanir la grande route de la liberté, et à paver les voies de l’émancipation.

Dans sa vie privée , le docteur était le plus doux et lé meilleur des hommes. Il n’y avait pas moyen d’ébranler la quiétude de son caractère , à moins de toucher au chapitre du vélo i sur pe point il n’entendait pas raillerie,, et je me souviens qu’à mon arrivée à Paris , à une époque où depuis longues années ce sujet de discussion était épuisé,

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me trouvant chez un ami , le docteur y tomba à l’improviste. Il arrivait de Rome; je ne l’avais pas vu depuis fort long-temir, et j'avais à peine eu le loisir de lui demander comment il se portait , qu’il était déjà sur le veto. La discussion ( nous étibns ëln i8ig) fut immédiatement entamée. Quelques Irlandais, que le hasard amena, rie oédèrent pas leur part d’argumentation ; on avait malheureusement laissé les fenêtres ouvertes , et l'éloquence des disputeurs s’enflammant de plus en plus , une foule de Français fiat bientôt rassemblée, dans la rue, devant la maison, et tous les gens de l’hôtel firent queue à la porte pour entendre les débats.

Ce ne fut qu après que le docteur, qui était toujours sous le charme de la vetophobie , eut pris congé , que je sentis tout le ridicule de cet incident. Un volume de Gil-Blas était sur la table , je l’ouvris et tombai par hasard sur le passage où il décrit les ergoteurs irlandais à Salamanque : « Je rencontrai» qpefl-

quefois des figures hibernoises, il fallait nous voir disputer ! » Il est vrai que nous sommes ttn étrange peuple, et que nous justifions ■ bien notre réputation dans les universités étrangères , où l’on dit proverbialement des .-irlandais, qu’ils sont ratiorw furentes.

D’autres se firent connaître, à la même époque , dans les affaires catholiques ; mais depuis ils ont paru d’une manière plus brillante dans le nouveau comité. La seule personne dont il me souvienne comme digne de remarque parmi ceux qui sont aujourd’hui ou morts ou retirés des assemblées catholiques , était Peter Bodkin llusséy. C’était bien le plus plaisant, le plus sarcastique, le plus amusant discuteur ; il s’abandonnait , presque exclusivement à l’ironie, et se ser- • tait, en parlant et en gesticulant, d’une si grande abondance d’images grotesques, que, .Vil n'instruisait pas ses auditeurs, toujours était-il sûr de les amuser. Sa figure caustique et rubiconde était surmontée d une

EK IRLANDE

profusion de cheveux roux , et ses manières et son aspect lui avaient attiré le sobriquet assez heureusement trouvé > de précipité ■ rouge . Je ne sais par quel motif il s’est rétiré de la vie politique ; mais , quoique jeune, il n’a paru depuis long-tems à aucune réunion de catholiques romains.

Voilà, à l’exception de ceux qui sont en-

core aujourd’hui les défenseurs actifs de l’Irlandô , quels étaient les principaux acteurs du comité catholique, en 1811 , lors-

- qu’il fut en butte à la persécution de M. Saurin. M. Kirwan et le docteur Shéridan avaient été accusés , dans le Irish convention act, d’avoir été élus pour siéger dans le parlement

•catholique. Le gouvernement mit’ en jeu ' tous les ressorts pour amener l’affaire à con- -viction. M. Saurin, avocat-général et chef de la faction orangiste , commença son discours de la manière suivante : « Milords et

- messieurs les gentilshommes du jury, jè ne i puis que vous féliciter , vous et le public ,

de ce que le jour de la justice est enfin venu, etc.; » et Bushe, aujourd’hui grandjuge, alors procureur-général, parlant du comité, finit ainsi son réquisitoire : « Comparez une semblable constitution avec les autorités établies du royaume , toutes régulières, retenues dans leur sphère respective , se balançant l’une l’autre dans leur majestueuse gravitation , toute symétrie , ordre, harmonie. Regardez, d’autre part, cet effrayant météore dans l’hémisphère politique , avec son cours excentrique , son effroyable lueur, astre qui n’est lié par aucune attraction, qui dédaigne toute orbite, trouble le système, et épouvante le monde. » Le comité catholique , malgré cette bordée d’éloquence , fut d’abord acquitté ; mais à une seconde épreuve l’avocat-général eut le dessus, le jury fut obligé de plier bagage, et la comète fut anéantie. »

Le comité catholique , comme corps représentatif élu par le peuple et formé par un

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certain nombre de députés de chaque comté et de chaque ville , cessa donc alors d’exister. Un grand coup avait été porté à la cause de l’Irlande, et il se passa long-tems avant qu’elle put s’en remettre. La guerre de Russie arriva peu après : Napoléon tomba , la paix acheva de détruire toutes les espérances du catholicisme , et une léthargie politique engourdit la masse entière de la nation : les assemblées des papistes furent désertées , et leur langage était devenu plus froid et plus découragé que jamais. Les malheureux différends qui s’étaient élevés entre l’aristocratie et le peuple, par rapport au veto > avaient 'laissé des traces de discorde ; et , divisés entre eux, les catholiques cessaient d’être formidables à leurs adversaires. • ;

Rien ne changea jusqu’en 1821, que le roi signifia sa volonté de visiter l'Irlande. La nation se réveilla à cette nouvelle. Les protestans soupçohnèrent , les catholiques furent persuadés que ce n’était pas pour satisfaire

une curiosité oiseuse, ou pour jouer le rôle d’apparat dans une procession mélodramatique au milieu de la métropole , que leur souverain venait. visiter cette partie de ses domaines. On présuma assez raisonnablement qu’il ne pouvait venir que comme le précurseur de la tranquillité nationale, le grand pacificateur du peuple; et avant son arrivée, les deux partis conclurent une trêve temporaire. M. O’Connel , parvenu au premier rang dans sa profession, et exerçant une influence incontestable sur tout le corps catholique , fit de son mieux pour amener une réconciliation entre les orangistes de la corporation et les papistes irlandais. •

. Sir Benjamin Bloomfield arriva à, Dublin avant son maître, et intima le désir royal que tout différend , toute animosité fussent mis de côté. En conséquence , on arrangea un dîner public à la taverne de Mormon. Les chefs des deux factions s’y jurèrent, au milieu des toasts, une amitié éternelle : maître

Elliot et M. O’Connel s’embrassèrent presque, et les protestations furent tellement véhémentes de part et d’autre, que beaucoup de gens restèrent persuadés que c’était une réconciliation définitive. Le roi arriva. Les catholiques convinrent de ne pas le tourmenter de leurs doléances. Notre gracieux souverain passa donc assez bien son tems à Dublin. Il fut salué de hourras tumultueux partout où il parut , et en reconnaissance de l’accueil plein d’enthousiasme qu’il avait reçu , il fit écrire par lord Sidmouth une lettre où il re-' commandait au peuple d’être uni. Peu après sa majesté, les larmes aux yeux, fit voile de Kingstown.

Les catholiques demeurèrent quelque tems encore sous la misérable illusion qui les avait aveuglés pendant tout le séjour du roi; mais quand ils découvrirent qu’il n’existait pas la moindre intention d’introduire un change-* ment de système en Irlande, que la visite du roi avait tout l’air d’uù artifice, que l’é-

pitre de lord Sidmouth ne signifiait rien, et que, tandis que l’on changeait les hommes , les mesures continuaient k être les memes, ils commencèrent à penser qu’il était tems d’adopter une ligne de conduite plus utile que ne l’avait été leur loyale sollicitude k ne pas troubler le repos de sa majesté.

L’Association catholique actuelle est née de ce désappointement du peuple. Ses fondemens furent posés conjointement par MM. O’Connel et Shcil. Ils s’étaient rencontrés chez un ami commun dans les montagnes deWicklow, et après s’être communique leurs opinions sur le déplorable état auquel l’esprit catholique était réduit, et sur le manque complet de système et d’organisation du parti , ils convinrent de signer tous deux une adresse aux catholiques irlandais et de l’envoyer aux principaux membres du corps. Cette manière d’agir fut regardée comme très-présomptueuse par la plupart de ceux auxquels leur manifeste en appe-

lait : peut-être dans d'autres circonstances la démarche eût-elle été justement désapprouvée; mais il fallait que quelqu’un entreprît de soulever l’esprit national engourdi.

Une faible réunion d’environ vingt individu»

se tint à la taverne de Dempsey, dans Sackville-Street , et l’Association fut fondée.

Ses commencemens n’annonçaient pas l’importapce qu’elle a prise depuis. Les premières séances étaient à peine suivies, et le public paraissait si peu occupé de ce qui se faisait ainsi à huis clos , qu’il est surprenant que l’on n’ait pas désespéré de l’entreprise. Non-seulement le parti ennemi , mais les catholiques eux-mêmes en parlaient avec dérision et mépris , et se moquaient de ces murailles de boue si rapidement bâties par leurs frères, et qui sont devenues assez vite altœ mœnia Rorrue. Enfin les meneurs se rassemblèrent , les puissans appels d’O’Connel dont l’ambition stimulait le ta>7 lent furent entendus de la masse; l’aristoera-

tie , oubliant les affronts qu'elle avait subis , commença à se rapprocher du peuple. Lord Killeen, fils du comte de Fingal, se mit en avant comme le représentant de son père et de la noblesse catholique; étranger aux habitudes serviles que sa caste avait contractées à une époque d’oppression, animé par une conviction ardente des injustices qui lui étaient faites, ce jeune lionimc entra avec zèle dans une franche coopération avec M. O’Connel : son exemple fut suivi par d’autres nobles; lordGormanstown, pair catholique très-riche etd’uneancienne famille, parut à l’Association. Jusque-là il avait vécu tout-à-fait à l’écart. Persuadé que les catholiques manqueraient leur but par la violence même de leurs efforts à le poursuivre, il s’était tenu éloigné de leurs assemblées, mais il avait à la fin reconnu son erreur. Le comte de Kenmare ne suivit pas les séances (car il déteste toute exhibition populaire) , mais il envoya sa contribution en argent, et prêta

au comité l'autorité de son nom. Ainsi se consolidait l’alliance de l’aristocratie et du peuple. M. O’Connel commença à les manier avec cette puissance de parole dont il donne chaque jour de nouvelles preuves. En peu de tems, le pays entier eut les yeux fixés sur les délibérations de ce corps qui ayait surgi des ruines du vieux comité catholique ; les meetings furent assiégés par la foule, les journaux quotidiens se remplirent de véhémentes harangues, et l’esprit public excité, échauffé, déploya un caractère tout nouveau. ,

L’alliance du clergé vint doubler les forces de la confédération. La sympathie que les prêtres ont montrée pour les efforts de l’As»sociation , la part active qu’ils ont prise dans les dernières affaires politiqûes, doivent être attribuées, en grande partie, à l’influence dn docteur Dogle, évêque catholique de Kil r dare et deLeighlin. C’est certainement l’un des caractères les plus saillans que l’étrange situation de l’Irlande ait mis en lumière,

IO

Élevé dans une université portugaise , où il n'aurait pas dû contracter un grand attachement pour la liberté , l’amour de la patrie l’enleva à la théologie de Coïmbre, et il rapporta en Irlande un esprit riche de savoir, d’éloquence, et brûlant de patriotisme. D’abord professeur dans le collège ecclésiastique de Carlow, il fut fait évêque avant -d’avoir pris rang en politique; mais à peine la crosse avait-elle été placée dans ses mains qu’il la leva dans la cause de son pays. Il écrivit et prêcha audacieusement une doctrine, qui non -seulement fit tressaillir le gouvernement , mais alarma quelques-unes des têtes blanches de Maynooth. Dans le passage suivant de sa lettre à M. Robertson , après avoir parlé de l’apparence d'une rébellion et d’une invasion française , Doglc s’exprime ainsi :

« Il ne faut pas que les ministres d’Angleterre comptent sur l’aide des ecclésiastiques catholiques ; ils ont été trop maltraités pour

ne pas céder momentanément à l’influence de la nature, bien qu’clle soit opposée à celle de la grâce. Ce clergé, à peu d'exceptions près, sort des rangs du peuple; il en conserve les sentimens. Les prêtres ne sont plus nourris et élevés sous des gouvernemens despotiques , les doctrines de Locke et de Paley sont plus profondément imprimées dans leurs esprits que celles de Bellarmin ou même de Bossuet sur le droit divin des rois : ils connaissent beaucoup mieux 1 les principes de la constitution que les préceptes d’une obéissance passive ; et, qu’une rébellion s’allume de Carrickfergus au cap Cléar, pas une sentence d’excommunication ne sera proférée par un prélat catholique. »

Cette annonce de ce qui est évident aujourd’hui répandit une sorte de consternation dans le ministère. Lord Wellesley, espérant neutraliser l’effet du manifeste épiscopal, en appela au collège de Maynooth , et én obtint un document auquel, bien entendu, ni les

i4& SCÈNES POPULAIRES

étmlians ni même le président, le docteur Crolly, ne donnèrent leur approbation, mais qui était signé de six des professeurs de théologie. Cette pièce était l’œuvre de deux vieux docteurs en Sorbonne: Français, élevés au collège irlandais , ils appartenaient de tous points à l’ancien régime de leur pays, et, avec beaucoup de science, avaient importé en Irlande un grand esprit de servilité. Il est inutile de transcrire cette protestation contre le docteur Dogle , dans laquelle MM. de la Hogue et François d’Anglade, s’appuyant de l'autorité de saint Pierre , de saint Paul et de Tertullien, prêchaient la soumission à n’importe quelle puissance, toutes venant de Dieu, et la volonté d’en haut étant que nous endurions les maux et les peines qu’on nous fait souffrir, même injustement; « car quiconque résiste au puissant, résiste k « la volonté du Seigneur. »

Cette morale passive n’eut aucun succès ; elle fut la risée des séminaires, et n’eut d’autre

EM IRLANDE

effet que d’étendre , de consolider la réputation du docteur Dogle, et de prouver la vérité de ce qu’il avait avancé. Il s’était joint alors ouvertement à l’Association , et l’investissait de toute l’influence de son autorité spirituelle. Le docteur Kelly, évêque de Waterford , et l’archevêque de Dublin , Murray, s’enrôlèrent aussi parmi les membres de l’Association.

. Ce dernier a été élevé à Salamanque; mais les études scholastiques n’ont pu glacer Tardent esprit de liberté qui est en lui. Il montre comment le' zèle brûlant du citoyen peut s’alliera l’enthousiasme du prêtre. Il n’a rien conservé d’espagnol, quoiqu’il ait passé plusieurs années dans la Péninsule sous la tutelle du docteur Curtis, primat catholique, et professeur de théologie de l’université de Salamanque. Le docteur Curtis est presque plus Espagnol qu’un Espagnol même. Par sa perpétuelle mobilité de gestes, la flexibilité des muscles de son visage , il l’emporte sur le

Que l’on juge de 1’imprcssion.jqu’a dû faire un pareil homme , lorsqu’appuyant sur son cœur la main qui , de l’autel , distribue au peuple l’hostie sainte , le visage enflammé des plus vives émotions , tout le corps tremblant sous l’influence des sentimens exaltés qui le dominaient; que l’on juge de l’impression qu’il dut produire lorsqu'à l'assemblée qui se tint dans la magnifique cathédrale catholique de Marlborough-Street, il s’écria : « La contemplation des maux de ma patrie brûle mon ame au dedans de moi. »

Voilà quels sont les hommes que le gouvernement , dans sa sagesse , avait trouvé moyen d’aliéner de lui.

0 GONNEL.

S’il t’arrive par hasard, ami lecteur, etranger à Dublin , d’aller visiter cette somptueuse capitale, et que, t’oubliant dans quelque partie gaie, tu ne rentres que vers les cinq à six heures du matin, l’hiver ; en traversant Merrion Square du côté du midi , tu ne manqueras pas d’observer que l’Un de ccs hôtels splendides est habité par une personne dont la manière de vivre diffère évidemment de celle de ses brillans voisins. Le volet du parloir demi-ouvert,' et la lumière de l’intérieur, annoncent que le teins de celui qui y demeure est trop précieux pour qu’il ne se lève qu’avec le soleil. Si, la curiosité te poussant, tu montes les degrés du perron , et , à la faveur de l’obscurité , tentes de

reconnaître l’intérieur, tu verras un grand homme, d’un embonpoint respectable, devant un pupitre, et plongé dans un solitaire travail. Sur la muraille qui lui fait face, pend un crucifix. Cette circonstance, l’at- - titude calme de l’individu, et une certaine rotondité monastique dans son col et dans ses épaules , pourront d’abord te faire supposer que ce doit être quelque pieux dignitaire de l’église de Rome absorbé dans ses dévotions matinales. Mais cette conjecture sera rejetée aussitôt que formée ; l’œil n’a pas plus tôt parcouru d’un regard les autres meubles de l’appartement , la bibliothèque chargée de volumes simplement reliés en veau , les in-octavos à couvertures bleues , épars sur la table et sur le plancher , les liasses de manuscrits , de forme oblongue , liés d’un ruban de fil rouge , qu’il devient évident que celui qui médite au milieu de pareils objets est plus occupé de la loi que des prophètes. Sans aucun doute, c’est un

EN IH LANDE

homme du barreau; immanquablement il est enrôlé parmi ces braves érudits de cabinet , dont le travail sent la lampe , qui labourent du matin au soir pour regagner, par l’assiduité, ce qui leur manque en intelligence, et qui tressaillent et sont deboutavant que l’oiseau du matin ait sonné la retraite des fantômes. Arrivé à cette conclusion , tu poursuis ta route au logis, bénissant ton étoile , chemin faisant , de n’être pas homme de loi , et plaignant du fond de l’ame le sédentaire souffre-douleur que tu as surpris enseveli dans son ingrat travail.

Mais si, dans le cours de la même journée , il t’arrivait d’aller flâner aux Quatre Cours (i), tu ne seras pas peu surpris de voir l’objet de ta pitié miraculeusement transformé , de l’austère reclus du matin, en l’un des plus affairés, des plus importans et

(l) Le» Quntrc Cours (Four Courts ); le palais de justice de Dublin .

des plus joyeux personnages de cette scène mouvante. Là, tu es sûr de le rencontrer rayonnant de santé et de vie, le maintien libre et dégagé, et portant serré contre sa poitrine, avec une tendresse toute paternelle, un large sac, tellement rempli , que son robuste bras peut à peine le soutenir. Une palissade vivante de cliens et d’avoués l’entoure; le col tendu , les oreilles et la bouche ouvertes , ils cherchent à attraper à la volée quelque opinion qu’on a chance d’extorquer du conseiller en l’enjôlant, ou s'efforcent d’entendre , ce que les cliens savourent le plus (parce qu’à tout événement cela ne peut jamais tourner eu épices ), scs débordemens de plaisanteries joyeuses et familières; et, quand il est monté sur un tou plus sévère et plus haut , ses assurances prophétiques que l’heure de la rédemption de l’Irlande est proche : tu juges alors tout d’un coup que c’est un grand avocat populaire que lu as rencontré , et si tu prends la

EM IRLANDE

peine de suivre ses mou venions durant une couple d’heures , à travers les differentes Cours, tu ne peux manquer de découvrir les qualités qui lui ont valu ce titre : ses connaissances en droit, ses habitudes d’activité, le caractère ardent qui fait de lui moins l’avocat que le partisan de son client , sa finesse , son abondance de pensées et de langage , sa bonne humeur inaltérable , et , par-dessus tout , sa mobilité. Sur les trois heures , quand les juges lèvent le siège , le voyant se démêler rapidement à travers un dédale d’affaires , dont la préparation et la conduite suffiraient pour user une constitution ordinaire, tu supposeras naturellement que, de - toute nécessité, le reste du jour est consacré à la récréation et au repos ? mais en cela encore tu seras dans l’erreur , car si tu te trouvais dispçsé, en revenant du palais, à te rendre h quelques-uns des meetings qui , presque tous les jours , à propos de quelque chose ou à propos de lien , se tiennent dans

notre bonne ville, très-certainement lu y trouveras le conseiller. Là , tu le verras devant toi « esprit qui préside à l’orage et galope dans le tourbillon, » diriger l’ouragan des débats populaires avec une force de poumons, un redoublement d’énergie, comme si, dans l’instant même, il s’élancait tout frais aux travaux de la journée , et il reste dans l’assemblée jusqu’à ce qu'à force de vigueur ou d’adresse, il ait emporté chaque point débattu. Partant de là, si tu le suis à la lin d’un jour si plein , tu auras très-vraisemblablement à l’accompagner dans un dîner public, d’où, après s’être conduit en digne acteur de la turbulente fête du soir, et avoir lancé une demi-douzaine de discours à la louange de l’Irlande, il se retire à une heure tardive peur réparer le weetr et le tear, le porté et Y usé du jour, par un court intervalle de sommeil ; et le lendemain le retrouvera immanquablement, avant l’aube, à son poste solitaire , recommençant la routine de

KH IRLANDE

celle vie sans repos. Maintenant, quiconque a vu une fois cette personne multiple, à large corps , à large esprit , sc remuant , agissant, parlant dans les situations que j’ai décrites, peut être certain que c’est lui, que ce ne peut être un autte , lui , « l’orgueil de Kerry, la gloire de Munster, » le renommé , l’infatigable Daniel O’Connel !

Il y a environ quarante - huit ans que M. O’Connel est né, dans cette partie des royaumes unis de l’Irlande et du Kerry, ap-' pelce le Kerry. On assure qu’il descend par une ligne, mathématiquement et moralementdroite, des anciens rois d’Iverarah. Il est resté pourtant quelque chose de mieux h la famille détrônée que l’orgueil de sa royale origine: la présente ex-majesté d’Iverarah, oncle de M. Daniel O’Connel, a, pour soutenir la dignité de la royale tradition, un revenu territorial de quatre h cinq mille livres sterling par an. Les nombreux princes du sang dispersés sur la surface des états de leurs

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ancêtres, comme tenanciers de fiefs absolus, opulens fermiers à bail ou fiers prêteurs sur gages devenus propriétaires de coins de terre hypothéqués, forment une puissante et compacte, si ce n’est monarchie , au moins syui- »

rearchie , dont l’influence force les orgueilleux fils de l’étranger a baisser le ton dans les querelles politiques du comté. Le sujet de cette notice est héritier présomptif des possessions de son oncle. 11 jouira probable- ' ment bientôt de l’héritage ,'son royal parent ayant compté sa quatre-vingt-dixième année. En attendant il gouverne, en son propre 1 et privé nom , une grande étendue de terrain dans les montagnes de Kern-Terre, de peu de revenu , à ce qu’on assure , mais chère à son propriétaire comme la résidence de l’idole de son aine, qui peut passer par le fait pour la seule habitante des trois quarts du territoire : ■ »

'« La nymphe des montagnes, la douce liberté, s

M. O’Gonncl avait d’abord été destiné à l’église, ou, pour parler plus correctement, à la chapelle. On l’envoya, en conséquence, étudier à Saint-Omer. En ces jours-là , le sage gouvernement de l’Irlande ne souffrait pas que la terre soumise à la suprématie protestante fût souillée par une école publique de théologie catholique. Quand le docteur Duigenan fut forcé d’allouer à la doctrine abhorrée une prédication libre , afin de rendre ceux qui la professent bons sujets , il insista subtilement pour qu’ils continuassent à être forcés de traverser la mer, et d’aller dé- • poser avant tout leur provision de loyauté irlandaise dans les universités étrangères. La crainte de la théologie indigène n'a pas été particulière à ce grand homme ; d’autres hommes d'état ont depuis découvert que tous les désastres de l’Irlande devaient être imputés à un invisible établissement de Jésuites , et ne cesseraient que lorsque la toutepuissance parlementaire aurait expulsé leB

intrus. Cette habile manière de remonter des effets à la cause rappelle le- raisonnement puissant de cet équipage orthodoxe d’un paquebot britannique, qui, ayant découvert pendant un orage qu’un prédicateur méthodiste était parmi les passagers , ne trouvait autre moyen d’apaiser la tempête , que de jeter le non-cônformistc par-dessus bord.

Je ne sais trop ce qui changea la destina- lion de M. O’Connel. Probablement il eut le Con sens de sentir qu’il y avait trop de chair et de sang en lui pour faire un moine , ei- la nouveauté de la carrière légale lu tenta. Le barreau venait tout récemment d’être ou- • vert aüx catholiques. 11 laissa donc Saint- Omer, ses dogmes, ses vêpres et ses jeunes, et ayant avalé le nombre convenable de gigots de mouton (i) à Middle Temple, fut

(a) Nous laisserons aux jeunes légistes anglais qui viennent passer le teins de leurs études de droit h Paris , le soin d’expliquer & nos lecteurs comment , cher, nos voisins , c'est après un

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reçu dans le barreau irlandais , au terme de' Pâques, 1798. L’événement, justifia son choix. Malgré tous les obstacles qu’opposaient à son avancement sa religion et ses principes politiques , il fit de rapides progrès , et depuis plusieurs années s’est élevé dans sa profession aussi haut qu’il soit permis à un catholique de monter.

• Si M. O’Connel n’est pas l’homme le plus capable, il est assurément le plus extraordinaire du barreau irlandais. II l’est non-seulement par la vigueur de ses facultés , mais par leur extrême variété et leur incompatibilité apparente, ün en peut dire autant de son caractère. Les élémcns de tous deux sont si nombreux, si divers, qu’il semblerait qu’une demi-douzaine d’échantillons de l’espèce humaine, sympathisant assez mal les uns aveè les autres , aient été capricieusement fondus

certain nombre de dîners, au lieu d’itn certain nombre d’exa mens , que l’on est reçu avocat.

ensemble en une seule forme , et contraints à composer cette étrange et complexe individualité. De là vient que, quoique j’aie d’abord représenté le conseiller comme un sujet heureusement choisi pour une esquisse ‘ je trouve maintenant la tâche de le dessiner avec exactitude beaucoup moins facile que je ne me l’étais imaginé.

L’homme est là , posant devant moi , et ne demandant pas mieux , à ce qu'il semblerait, que de voir ses traits reproduits; mais, comme le pauvre artiste qui avait affaire au remuant philosophe de Ferney, tous mes efforts pour le maintenir dans une expression ou une posture sont inutiles. Je le vois distinctement, un moment grave et pesant légiste, à travail laborieux ; l’instant d’après, c’est Tardent politique, puis le profond théologien ; ses traits, tantôt se contractent sous la profonde impression d’une angoisse patriotique , tantôt se dilatent ( et qui peut dire pourquoi i ) comme à la célébration d’un triomphe na-

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tional. Il y a qutelque teins, je le saisis dans son caractère d’emporté réformateur, proclamant la constitution , et dénonçant les vices des cours et des rois. Il m'avait promis qu'il ne bougerait de là. Bail ! je n’avais pas eu le tems de regarder autour de moi , et je le retrouve au lever, dans les rangs des oppresseurs r gonflé comme eux , l’épée au côté , prodiguant ses loyaux regards , ses sa- Iuls anti-radicaux , comme s’il se destinait à faire partie de la prochaine fournée de baronnets de M. Blake (i), ou comme s’il n’avait pas suffisamment prouvé son attaclie-

(1 ) Nom pourrions donner tout un historique de M. Blake, ami et factotum de lord Wellesley , très-affairé à disposer les promotions , à égaliser les faveurs . à rapprocher les partis , et qui ne parvint qu'à les irriter tous ; mais ce récit et celui du lever du lord-licutcuant, où M. O'Connel, reçu gracieusement, eut l’honneur d'entendre sou excellence solliciter sa coopération à lui-même, Daniel O’Connel, le chef des factieux, pour la pacification de l’Irlande , et tant d’autres détails nous entraîneraient trop loin.

ment an trône, en se présentant à sa majesté avec une couronne de lauriers irlandais sur la plage de Dunleary.

On ne peut décrire un tel mélange qu'en énumérant les ingrédiens qui le composent, et je ne suis pas trop sûr, même en m’y prenant ainsi, qu’une critique rigoureuse ne me trouve souvent, comme mon sujet, en contradiction arec moi-même. Je commencerai' par ce qui, dans d’autres hommes de lois éminens, est subordonné : les particularités individuelles , et qui n’ont aucun rapport avec la profession. Chez M. O’Connel elles prédominent, et sont les principaux moteurs dans chaque scène , soit légale , soit privée ou politique de ses professions compliquées.

Il est grand , ses formes sont développées et musculaires , précisément comme il convient à un favori du peuple, car les classes inférieures redoublent de confiance et d’affeçtion pour le chef qui possède les qualités

qu’elles prisent le plus. . Sa figure est heureuse et avenante ; les traits en sont a la fois doux et mâles. L’éclat florissant de la santé et d’un tempérament sanguin, brille sur son visage , dont la ligne est nationale , et qui rayonne d’émotions patriotiques. Son ex* pression ouverte et franche invite aussi à la confiance; il n’y a pas en lui trace de malice ou de ruse , et ses doux et rians yeux bleus sont doués des plus honnêtes et des plus bienveiiluns regards. M. O’Conncl ne néglige point de faire valoir ccs avantages naturels ; peut-être serait-il plus vrai de dire que la main qui s’est plu à former sa figure , a rempli son ame d’une surabondance d’activité qu’il est entièrement hors de son pouvoir, comme hors de sa volonté r de réprimer! 11 en dépense une bonne partie dans l’exercice de sa profession ; mais les travaux de la plus laborieuse de toutes ne sont pas suilisans pour le disposer au repos. En déduisant les saignées journalières de l’étude

et du palais , il lui reste encore une ample provision d’esprits animaux et d’ardeur qui servent à former son caractère distinctif et prédominant, celui de meneur politique.

Cette vivacité, cette surabondance de vie, perce dans toutes les actions , dans tous les mouvomens d'O’Conuelj et, comme c’est une qualité populaire et nationale, elle le recommande fortement au peuple irlandais. Mobilitate vigeru x vigoureux de mobilité, il est, corps et tune, dans un état d'insurrection permanente. Voyez-le courir les rues, et vous jugerez de suite que c'est un homme qui a fait serment que les injures de sa patrie seraient vengées. Un jury de Dublin, s’il était habilement choisi, le condamnerait à vue comme coupable de haute trahison par construction , tant toute sa tournure , et chacun de ses gestes , sont imprégnés de ce sentiment national : « L’indépendance de l’Irlande ou la combustion du monde. » En allant au palais, il porte son parapluie sur l’épaule comme

une pique. U lance un pied factieux devant l’autre , comme si , brisant déjà ses fers , il chassait devant lui la suprématie protestante; tandis que de tems en tems le mouvement d’épaules démocratiques de son large buste semble un vigoureux effort pour rejeter au loin l’oppression de sept cents ans.

Cette sensibilité nationale profonde ?st le

trait le plus saillant du caractère d'O’Connel ;

car ce n’est pas seulement dehors et sous les regards populaires que les affaires de l'Irlande semblent peser sur son cœur, le même entrain patriotique le suit dans les détails les plus techniques de ses occupations de barreau. Donnez-lui à soutenir le point de droit le plus sec , le plus abstrait que vous puissiez imaginer , le plus éloigné de la violation des articles de Limerick , ou du rapt du parlement irlandais , et je parie dix contre un ; qu’il trouvera moyen d’y entremêler quelque épisode patriotique sur ces deux échantillons de la tyrannie bretonne. Le peuple

n’est jamais absent de sa pensée ; sa vigoureuse réplique est faite au nom de l’Irlande, et il em poche des arrhes de l’air d’un homme qui se dévoue à son pays. Il y a peut-être quelque peu d’exagération dans tout ceci , mais beaucoup moins , je crois, qu’on ne le suppose généralement ; et j’appréhende qu’t^Connel n’eût pu prendre rang parmi les patriotes sans cette enseigne ; car il a toujours été si heureux , sa physionomie est si prospère , et ses esprits élastiques sont si prompts à bondir et h s’épanouir à chaque joie j en un mot, il a une figure si peu faite pour le chagrin, que sa sincérité politique paraîtrait équivoque, s’il ne l'enveloppait de quelques nuages de douleur et d’indignation patriotique , pour voiler un peu ce riant soleil qui rayonne toujours aq travers* .. *■ * ,

Quant à sa profession, O’Connel est peutêtre, pour le train général des aflaires, l’avocat le plus compétent du barreau irlandais ;

; i EK^UUANDE. 17*

bon à tout , les qualités de l’homme de loi et de i'homuiftÿl’affaire se trouvent combinées en lui; quelques-unes en perfection, toutes en suffisance. Il ne passe pas pour profond eu science de droit; il est, ce qui vaut beaucoup mieux pour ses cliens et pour lui-même, admirable dans la pratique , il est complètement initié dans toutes ces formés fantastiques et compliquées que la justice , aussi fo^lnaliste qu’un mgmarque chinois, exige de tout ce qui l’approche. Les supplians qui s’avancent vers son trône ne peuvent passer à travers les évolutions de l'indispensable Ko-loo sous un plus savant maître de cérémonies. Dans l'habitude des usages des différentes cours, et la connaissance familière et complète des principes généraux des lois, applicables aux questions discutées en séances publiques, O’Connel est de niveau avec ses rivaux les plus expérimentés , et , en exceptant peut-être le seul M. Plunkctt, les surpasse tous par le talent véhément et

ferme qïi’il apporte à combattre jusqu’à la lin; et quand la victoire est impossible, à s’assurer du moins une honorable retraite. S'il s’était rendu plus maître de son esprit, il

aurait été le raisonneur le plus intrépide , le plus formidable sophiste ; il a toutes les qualités requises, une clarté, un à-propos, une finesse singulière. Quand l’occasion l’exige, il déploie une subtilité métaphysique et une profondeur de perception auxquelles il est impossible d’échapper. 11 peut retenir, tant qu’il lui plaît, les plus glissantes distinctions, mais ses talens , comme argumentateur , perdent de leur effet par le manque d’arrangement. Dans la conscience de sa force , il fait jaillir ses pensées trop bouillantes pour les pouvoir coordonner. Elles ne s’avancent pas en armées régulières, c’est une masse d’insurgés qui s’élancent, se poussent, se renversent l’un l’autre dans la confusion de la charge, etquoique finalement vainqueurs, grâce à leur force et à leur nombre , vous

EN 1 RI.ANDE

font réfléchir aux grandes choses qu’avec plus de discipline ils auraient pu accomplir. Mais O’Connel, par tempérament, dédaigne tout ce qui demande du calme et de la méthode. Cette tendance perce dans toute sa conduite par-devant la cour. Je n'ai jamais connu savant personnage qui négligeât plus complètement les insignes de sa profession.

Assis, et attendant que son tour d’éclater en jets de flamme arrive, il semble totalement exempt des pesanteurs et douleurs d’enfantement d’esprit habituelles à ses collèges ; il n’a point les lèvres hermétiquement fermées comme s’il ne fallait rien moins que cette contraction pour comprimer la fermentation intérieure : point de ces airs abstraits comme si l’ame, quittant son logis , était lancée dans un long voyage de découverte : point de ces soulèvemens de sourcils hautains et méditatifs sur ce front savant. Rien de tout cela dans O’Connel ; sa tenue et toutes ses manières prouvent qu’il attend le combat

comme un passe-tcms qui l’amuse. Au lieu

de jouer le rôle dé sir Oracle , il est pétillant de gaîté et de bonne humeur, et manque rarement de troubler la gravité des débats par une bordée de plaisanteries désordonnées.

Ses antagonistes les repoussent gravement avec une indignation solennelle qui provoque le retour du scandale. Mais sa légèreté incorrigible est si bien rachetée par son imperturbable bonne humeur, que les juges euxmêmes , lorsqu’ils sont forcés d'intervenir et de le rappeler à l’ordre , se tiennent les côtes à foi ce de rire , comme les plus enthousiastes de ses admirateurs dans les galeries.

Cependant , au milieu de cette apparente insouciance, son esprit eri réalité; s’attache avec l’attention la plus subtile au principal sujet de la discussion ; tandis que ses yeux errent autour dé la salle, cherchant quelque objet qu’il puisse renverser d’une de ses impétueuses saillies , ou lorsque , occupé plus sérieusement, il esquisse sur les marges de

son plaidoyer le plan de quelque république impossible , ou calcule en gros quel peut être, d’après le dernier recensement, le nombre d'Irlandais en état de porter des piques, si sa partie adverse laisse échapper la moindre irrégularité , tente de faire passer la plus légère erreur, vous êtes sûr de le voir s’élancer avec une agilité inouie; et, reprenant son caractère d’avocat , il fait Valoir ses objection^ avec une vigueur et une clarté qui prouvent que son attention 11’a pas été un seul moment distraite de ce qui se passait devant lui.

On s’adresse plus particulièrement à M. O’Connel dans les cas de jury : c’est là son élément. Après la harpe de sa patrie , un jury irlandais est l'instrument sur lequel il se délecte le plus à jouer ; et nul n’en connaît mieux les qualités et la portée. J’ai parlé de sa mobilité ; c’est ici qu’elle se déploie. Sa force ) comme avocat, est moins dans la perfection de ses moyens de persuasion . que

ij6 SCÈNES POPULAIRES

dans leur nombre, et dans son habileté à les choisir et à les adapter aux besoins de chaque cas particulier. 11 a une connaissance complète de la nature humaine , et surtout de la classe d’hommes qu’il a à manier. Je ne sais personne qui montre une perception plus vive et plus sûre des particularités du caractère des Irlandais : et ce n’est pas seulement dans leurs passions qu’il les comprend, quoique d’une adresse inouie à les ménager. Il est capable d’enjôler une douzaine de misérables fragmens de corporation , et de leur persuader qu’en leurs personnes est concentré l’honneur de la patrie.

Sa manière d’agir, en pareil cas, est quelque chose d’admirable. Peu lui importe leur bassesse et leur stupidité, et l'antipathie politique dont on les a saturés contre lui : il cache son dédain , son njépris , sous l’apparence d’une confiance illimitée ; s’adresse à eux avec la déférence qui serait due aux jurés de l’esprit le plus droit et le plus élevé. 11

leur parle des regards de toute l’Europe, de la reconnaissance présente de l’Irlande , et des bénédictions que la postérité lcür prépare , avec le plus perfide , le plus imperturbable sang-froid. Bref, h force deldges non mérités , il les amène à penser qu 'après tout ils pourraient bien avoir une réputation à soutenir, et les berce de l’espérance de la gloire dont un verdict, rendu scion l’évidence, doit faire briller leur nom.

A cet art de chauffer les passions de ses auditeurs , au point de les rendre malléables, M. O’Connel ajoute une puissance d’observation autre, et d’un genre plus élevé : il connaît cette étrange modification de l’humanité, lame irlandaise, non-seulement sous ses laces morales, mais dans ses particularités métaphysiques. Jetez-lc au milieu de quelque classe d'hommes que ce soit, et vous pourrez croire qu’il a passé avec eux toute sa vie, tant il sait bien accommoder sa façon d’argumenter à leur mode de raison-

ncmcnt et de pensée. Il connaît la quantité juste de logique serrée qu’ils peuvent supporter ou comprendre. Alors, quand cela peut servir à ses desseins , au lieu de les traîner à sa suite, de gré ou de force, par une chaîne de démonstrations suivies , il a l’adresse de leur faire penser que leurs mouvemens dépendent de leur seule volonté. Il fait à leur capacité le compliment de ne pas rendre les choses trop claires. Familier avec la manière de procéder de leur esprit, il se contente d’y jeter plutôt des semences de raisonnement que des raisonnemens tout laits. Il connaît le sol et sème des idées avec la certitude qu’elles croîtront , où , et comme il veut, et produiront les conclusions qu’il attend. Cette méthode a le désavantage, comme éloquence, de rendre le style des discours de jury de M. O’Connel plus lâche et plus irrégulier ; mais le client , pour qui seul il travaille, y gagne de toute façon. D’ailleurs, en ne se livrant point à une démonstration

rigoureuse sur les points où la vérité est évidemment de son côté, l’avocat a davantage de laisser ce qu’il veut dans l’obscurité, et de ne point exciter de soupçons en passant sous silence le côté faible de sa cause.

Ce n’est pas là l’invariable manière de M. O’Connel, car il n’en a point d’invariable , mais un échantillon de sa dextérité à accommoder des moyens particuliers à une fin particulière , d’où l’on peut inférer la variété de ses talcns comme avocat. Il a aussi son accent d’autorité et d’énergie , pour arracher un verdict. Doux et conciliant comme je l’ai dépeint, quand les circonstances l’exigent, lorsqu’il le peut avec sûreté, il n’hésite pas à apprendre aux jurés dont la probité lui est suspecte, l’opinion qu’il en conçoit; et, assez fréquemment, il les défie dans les termes les moins équivoques , d’hésiter un instant entre leurs préventions coupables , et l’irrésistible, la claire, l’irrévocable jus-, tice de la cause.

Uifc-des fonctions du barreau la plus difficile, dit-on, mais assurément la plus pénible, qui entraîne le plus dd responsabilité, et dans laquelle M. O’Connel est sans rival en Irlande, est celle de défenseur à la cour royale. On retrouve là une de ces contradictions de caractère dont j’ai déjà parlé. Lui, ordinairement si fougueux , si emporté, est ici le modèle de la prévoyance et d’une prudence méticuleuse. Dans ses contre-interrogatoires les plus rapides , il né remue pas Une question dangereuse. Il presse un témoin sur des faits accessoires, et l’étourdit et l’accable à coups d’argumens et par une pluie de bons mots et de vociférations. Regardant sagement son client comme coupable, jusqu’à ce qu’échappant à la conviction il soit absous , O'Conncl n’offre jamais à un témoin l’occasion de répéter sa première dé* position, et peut-être en se rappelant quelque circonstance omise , de çceller la sentence de l’accusé.

Le style habituel de notre avocat est vigoureux et abondant, mais incorrect. J’attribue à son inattention le manque de liaison dans ses périodes. Les phrases lui arrivent en foule , et son oreille est sensible à la mélodie. Çà et là il jette une sentence qui çst non-seulement sans défaut, mais un des plus heuroux^spécimens de diction. Quant à la force générale de son éloquence , il manque rarement, pour peu que le cas y prête, d’émouvoir profondément le jury , et dans une assemblée populaire il est sublime ; mais là encore il y a heauçoup pins d’éloquence dans son sujet et dans lui- même que dans sus conceptions. 11 prouve d’une manière indubitable , par des saillies inattendues , qüc plusieurs élémens de l’art oratoire, et peutêtre de l'ordre le plus haut, sont à sa portée -, mais trop d’appels pressans d’un autre genre l’ont distrait et empêché de cultiver ce talent, le plus rare de tous. Je ne sache donc pas qu’aUcun de ses virulens discours, quel-

SCKS ES POPULAIRES

iSi

que brillans, quelque prospères qu’ils aient été, méritent de survivre comme morceaux d’étdquence, à l’occasion qui les a inspirés. Sà diction est moins gracieuse que vive et impressive. 11 a une chaleur naturelle et continue, et point de ces accès fébriles auxquels nos gens à longues robes sont sujets.

Sa voix est puissante , et les intonnations en sont pleines et graduées. J’ai ouï dire que, quand il parut pour la première fois au barreau, son accent' trahissait son origine irlandaise. Aujourd’hui il reste quelques traces d’étrangeté dans sa manière de prononcer un petit nombre de mots ; mais généralement, dans tout ce qui a rapport au débit oratoire , il est parvenu à parler presque aussi purement qu’un Anglais.

J’avais d’abord le projet de donner quelques détails sur M. O’Conncl comme meneur politique : je renvoie aux élections de Clare; mieux vaut le montrer agissant, que raconter *les qualités et les passions qui le pous.-

sent. Cependant un mot ou deux de répara lion avant que de finir. Je devrais peut-être

en conscience prévenir les conséquences peu favorables que l'on peut tirer du ton de légèreté avec lequel j'ai esquissé quelques traits de son caractère public; ce que je ne me gérais pas permis si je n’avais pleinement compté sur son bon naturel, sur son esprit enjoué et facile , certain que si ses regards se fixent sur ces pages, il hésitera entre uuo saillie inofFensivc et un sourire hioqueur.

Il y a maintenant vingt-huitans qu’O’Gonnel s’agite , acteur affairé de cette scène mouvante ; pendant ce laps de tems il n’y a pas de caractère public qui ait été exalté avec plus d’enthousiasme, dégradé avec plus de haine que le sien. Qu’y a-t-il d’excessif, le blâme ou la louange? Aucun des deux n’estil mérité? C’est en plaçant la question à ces points de vues extrêmes que des juges trop passionnés, ou trop intéressés k la solution pour être impartiaux, l'ont débattue : telle

SCÈNES rOPL’L.MRES

sera facile à résoudre pour celui dont rien, en ce qui regarde O’Gonnel , n'a provoqué une exagération d'admiration ou de haine.

Après avoir examiné toute la carrière politique du héros de l'Irlande, un observateur impartial dira que c’est un homme à forte capacité, à seutimens pilus forts encore; incessamment occupé, et presque toujours sans préparation , de questions ardues , dans lesquelles le plus sage aurait peine à discerner le point juste entre une soumission servile et une importunité factieuse; partisan par nécessité , toujours fidèle à sa cause , con-r stant dans son but, quoique souvent incertain dans le choix des moyens pour y parvenir; et qui , dans sa longue course politique , a forcé les esprits les plus lumineux de l’Angleterre à mettre en doute qu’il y eût pour avancer les intérêts de son corps une marche plus modérée que celle qu’il a suivie.

En mettant de côté l’aiguillon politique , et ne nous occupant que des provocations per-

sonnclles auxquelles il est journellement en butte, je dirai qu'il est impossible qu’il soit autrement que violent. Refuser à O’Connel le titre et les privilèges de conseiller, barrister, est une injustice criante; elle n'est pas pénible seulement théoriquement, elle le fatigue dans tous les détails pratiques de sa vie judiciaire , et de manière à irriter au dernier point un homme qui a la conscience de sa force et ira caractère ambitieux. Il a la mortification de sc voir continuellement rappeler que , depuis des années , sa fortune est en échec, tandis qu'il se voit passer sur le corps des hommes entrés dans la carrière en môme te ms que lui et plus tard, dont aucun ne lui est supérieur, et beaucoup sont au-dessous ; foule que la faveur pousse devant lui, et élève h des honneurs et à des émolumens auxquels il lui est défendu d'aspirer.

Le plus ferme adversaire des usurpations des papistes doit admettre qu’il y a là de quoi irriter : et pour ma part, loin déjuger

avec témérité l'esprit que l’injustice ent raine à l'opposition , j’honore bien plutôt l’homme qui lutte jusqu’au bout avec le système qui l’écrase; et si parfois sa résistance prend une forme en apparence coupable , je ne suis pas fâché, pour le salut de la liberté et celui de la nature humaine, de voir une preuve de plus que des lois intolérantes ne peuvent être exécutées sans inconvéniens ( i ) . Mais en général , et pour parler vrai , la vengeance d’O’Connel n’est pas d'un caractère très-redoutable. Il est, après tout, homme de bonne et tendre nature ; et lorsque les in-, térêts généraux de sa patrie ne sont pas lésés , il prend son parti sur les injures qui lui

* • { 1 ) U ne sera peut-être pas hors de propos de rappeler ici l& mot de lord Chattam , lorsque 1a colonie anglaise d’outre-mer se révoltant pour ne pas payer une taxe injuste sur le thé , il s’écria : «Je me réjouis que l’Amérique ait résisté ! Trois millions d’hommes , consentant à devenir esclaves , auraient été des iustrumens fort propres h faire des esclaves de tout le

reste. »

sont purement personnelles avec beaucoup de modération. On doit lui savoir d’autant plus gré de sa patience k cet égard , quelle ne trouve point de retour. Les admirateurs du roi Guillaume n’ont point de merci pour tin homme qui , dans ses boutades séditieuses, a eu l’insolence de dire à l’univers que leur idole n'était qu-un « aventurier hollandais. «Voyez d'ailleurs ses intolérables succès dans une carrière ou plusieurs bons protestons sont condamnés à mourir de faim, et son hôtel fashionable dans Merrion-Square-, et, ce qui offusque encore bien davantage tout œil orthodoxe , sorr brillant et révolutionnaire équipage , sa voiture verte, ses livrées vertes, et scs turhulens coursiers pa-r pistes galopant d’unefacon. toute fringante sur un pavé protestant, au grand ebagrin et dommage des protestans piétons. Abomination qui, dans les bons vieux jours, aurait été foudroyée par acte du parlement.-* ■ > Ces provocations et d’autres également

publiques ont exposé le savant légiste à la haine profonde et irrévocable d’une nombreuse classe de sujets irlandais de sa majesté protestante , partie haineuse de la race , et ce sentiment se fait jour quotidiennement. La loyale presse de Dublin gémit sous les plus étonnantes imputations contre son caractère et 6es projets, fabriquées par les faiseurs de libelles périodiques. M. O’Conuel est un de ces points de ralliement auquel ori revient sans cesse. Tous s'y acharnent , depuis le ministre caduc écumant de rage dans son appréhension que ses dîners soient supprimés, jusqu'à l’imberbe écolier politique du collège qui, au lieu d’essayer son génie naissant sur les vertus cardinales, ou l’équité qu’il y avait à tuer César, passe ses heures de loisir classique à la tâche plus louable de démontrer, aux grands applaudissemens des clubs orangistes, que « l’avocat O’Counçl entretient traîtreusement une correspondance criminelle avec le capitaine

Rock (i). » Mais l’avocat qui connaît un peu mieux les lois en matière de haute trahison que ses accusateurs , se moque d’eux et de leurs menaces, de la corde et du bourreau.

Maintenant que toutes tentatives directes contre sa vie (2) ont été abandonnées, O’Connel prend son parti sur le reste avec une pa-

(1) C’est le nom adopté ponr désigner les portions les plus turbulentes delà population irlandaise, celles qui se maintiennent sourdement dans nnc insurrection perpétuelle.

(a) Je fais allusion h nnc circonstance choquante. Ou a défini une corporation nnc chose qui n’a pas corps poar être chassée à coups de pieds, ui aiuc pour être damnée. Arec celte définition en perspective , M. O'Gonnel ne pouvait imaginer qu'il dépassât les bornes delà modération en appelant la corporation de Dublin une corporation mendiante, dépendant un des membres les plus nécessiteux de celte société , soit par sa propre impulsion, soit sur l'avis d'autrui, en a jugé autrement, et a appelé l'orateur sur le pré i s’excuser on & combattre. Pour un homme comme M. O’Gonnel , dont la vie, indispensable i l'existence dune nombreuse famille, est d'une si grande importance pour la meilleure part de la population irlandaise.

igo SCÈNES POI'LLAIRES

ticnce vraiment chrétienne et un profond dédain. Et quand quelques-uns de ses diffamateurs se repentent in extremis , et meu-

rent bons catholiques , comme il est arrivé aux plus bigots d’entre eux (si nous en croyons l’honnête M. Denis Scully (i), qui a un instinct tout particulier pour recueillir des notes sur ce point curieux et secret d’his-

l'alternative élail effrayante. 11 vit tout cc qu’il y avait de perfide dans cette transaction, soumit sa conduite à la décision de ses amis , et le duel eut lieu. L'agresseur fut tué. Si le résultat avait été différent , les réclamations du champion protestant n’auraient pas été infructueuses auprès des pnissans d’alors ( i8i5 ) ; au moins l’on assure que c’est dans celte espérance que ce dernier engagea la querelle.

( 1 ) Scully, avocat catholique , ami d’O’Connel, remarquable par sa science , et distingué sous plusieurs rapports , a pour théorie favorite qne nul orangiste forcené ne meurt gibier du diable. Il peut vous dire le moment précis oh le docteur Duigenar commença à gémir pour demander un prêtre. 11 a une immense provision d’anecdotes mortuaires à l’appui de sa doctrine générale , et il les raconte avec une vivacité toute méridionale.

toirc ) , O’Connel, j’cn ai toute certitude, non-seulement leur pardonne et libelles et

^mensonges , mais encore contribue libéralement à faire dire des messes expiatoires

pour le salut de leurs âmes.

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