DERNIÈRES ÉLECTIONS DE CLARE
Voyage du candidat. — Suite de triomphes. — Orage dans les montagnes «rO'Connel.— Arm A; fc Ennis. — Dîner à l’Hôtel . — Rumeurs publiques. — Troupes cantonnées autour de la ville. — • Ouverture de la séance. — Irruption du peuple dans la salle. — • Entrée d’O’Gorman. — Annonce du sbériff. — Discours d’O’Gor-
man-Malion pour proposer O'Connel. — Houras populaires. — Discours de Steel. — Souvenir d'une assemblée de dissident. — Le major Mac-Jiamara. — Réclamations d’un gentleman injurié. — M. Daniel O’Connel est proclamé député de Clare. •— Son discours de remerciement. — Chairing.
C’était en vain que M. O’Connel s’était promis d’arriver incognito à ClaEe , dont les élections s’ouvraient le 5 o juillet. Parti de Liinerick le mardi 28, à peine sa voiture avait-elle atteint la grande route d’Ennis , que les populations s’y élançaient de tous côtés pour le recevoir, et recommencer aveç
lm celte interminable conversation , que seul il sait soutenir, et dans laquelle l’immense chœur des Irlandais répond par éjaculation. Près de la maison du révérend docteur Ryan ,1e prélat catholique chez qui il s’était arrêté sur les deux heures, O’Connel montrait à son interlocuteur ( le peuple ) les beautés pittoresques du site : le Shannon, ce beau fleuve , avec ses abondantes pêcheries , son large cours, que des lacs interrompent ; admirable tableau de cette beauté , de cette richesse, qu’une Providence bienfaisante a prodiguées à l’Irlande, et qui n’attendent qu’une administration et des municipalités sorties du peuple pour fleurir de toutes parts , et le combler de toutes les bénédictions de l’aisance et du bonheur. Ici il indique du doigt les majestueuses ruines du château de Connell , s’élevant devant eux ; à côté, cette colline que descendit l’armée de Guillaume , s’avançant pour assiéger Limerick dans le dernier effort de l'Irlande pour
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repousser une armée envahissante. Ces ruines sont là , sombres témoins des ravagea d’une guerre civile. O’Connel est; surtout énergique dans la peinture des malheur»
qu’entraînent les ligues locales , les rebellions partielles. Il parle duWhiteboysme, de ses horreurs, de la perte de tous ceux qui s’enrôlèrent dans ses rangs , comme un homme qui a vu les pâles rebelles passer des mains des juges dans celles du bourreau : et le peuple, crie et jure de renoncerà jamais aux. guerres de parti.
C'estparle passage dupont d'O’Brien que, sur le soir, O’Connel franchit les limites du, comté de Clare. La foule y était prodigieuse : il parle aux paysans des funestes effets de leurs vieilles querelles, de leurs vengeances de clan à clan, se perpétuant de père en fils : plusieurs hommes se dégagent alors de la mêlée , s’avancent , et se tendant la main , demandent à se réconcilier, à mettre le passé en oubli , et c’est le tour d’O’Coimel d’ap.-
plaudir. En avançant vers Killaloe, le cortège grossissait; les huttes, sur le bord de la roule , étaient décorées de guirlandes et de festons de fleurs des champs ; les hommes, les femmes , les enfans , qui , par groupes, descendaient des hauteurs, étaient couronnés de lauriers ; les branches des arbres ' qui bordaient le chemin avaient été courbées et réunies pour former des arcs de verdure , des berceaux de feuillage. Lorsque la voiture pénétra dans cette chaîne romantique de montagnes, que M. Sleele a nommées « les pics d’O’Connel , » et d’oil , l’année dernière , bon nombre de frceholders à quarante schellings s’étaient élancés pour exer-* cer librement le droit qu’on leur a maintenant ravi , un orage se déclara. Le bruit du tonnerre roulait d’écho en écho, des éclaira projetaient leur rapide éclat sur cette multitude qui continuait d’avancer, et dont lés acclamations s’entendaient encore a travers le tumulte des éléniens, la procession pa~
raissant insensible à la pluie qui tombait à verse.
Les magistrats et un corps de carabiniers s’étaient cantonnés a Killaloe et avaient fait enlever les branches d’arbres qui décoraient les maisons j le peuple murmurait; le moindre accident, la plus petite boutade individuelle , dans une si grande réunion , pouvait amener un combat. « C’est pour les exhorter h la tranquillité et à la paix que je suis au milieu des ntiens , de mes enfans , de mes frères , et non pour les exposer aux risques d'une rencontre fâcheuse avec l’autorité , »
s’écrie O’Connel; et il prend, avec son cortège , la route de traverse de Broâdford. La nuit approchait ; les hauteurs s’éclairaient de feux de joie ; pas de misérable hutte qui n’eût sa petite lueur joyeuse dansant à travers les ombres croissantes, lorsque le libérateur atteignit enfin à onze heures le château de son parent , M. O’Connel de Kilgoray, chez qui il passa la nuit. .
3 Ca
SCENES POPCtAIRES
Mercredi, après avoir assisté a la pris»
d’habit de deux jeunes religieuses au couvent catholique romain près d’Ennis, O’Connel arriva dans cette ville, où une troupe d’amis particuliers l’attendaient, au milieu de cette foule qui salue de cris de joie chacun de ses mouvemens. Il dîna à l’auberge avec autant des principaux de cette nation d’amis , qu’il en put tenir dans l’hôtel trop étroit , même pour cette élite , et là on lui rendit compte des bruits de ville. Un nouveau candidat devait se présenter le lendemain à onze heures ; on en nommait d’iufluens qui avaient fini par céder aux sollicitations des électeurs anti- catholiques , anti - irlandais , et qui se mettraient sur les rangs; le hautshériif avait dit qu’il refuserait de mettre aux voix la nomination de M. O’Connel, et en trouverait un motif suffisant dans les circonstances qui Je ramenaient. C’était bien autre chose ! Un tumulte avait été préparé ; il y aurait une charge sur le peuple; les agens de police
avaient ourdi une conspiration pour assassiner l'homme de l'Irlande , et le robuste O’Connel remplissait son verre et riait.
M. Scott , le plus aqtif des agens d’O’Connel , M. N. P. O’Gorman , son conseil , le major Mac-Namara , le plus ardent de ses amis, propriétaires et résidens dans le pays , et tous les gentlemen employés en arrangcmens préliminaires pour l’élection , étaient h leurs postes. Ils avaient la caisse des fonds votés pour l'élection , un nombreux corps de freeholders campait à portée •, enfin tout était prêt , au cas que la nomination fût contestée. A l’heure même de se rendre à la maison de ville, la rumeur qu’un nouveau candidat allait paraître prévalut , et de minute en minute l’intérêt et la curiosité croissaient sans que l’on pénétrât l’étrange mystère qui enveloppait cette nouvelle. Le grand shériff jurait qu’il n’avait reçu aucun avis officiel qu’un rival dût se présenter pour disputer les suffrages, mais, comme les autres, il
avait entendu les bruits qui circulaient , et ne pouvait ni les confirmer ni les détruire ; le sous-shériff avait été prévenu qü'il fallait tout préparer pour un ballottement; mais ce prétendu candidat n’avait ni nom r ni forme > et apparaissait et s’évanouissait comme une ombre aux yeux du peuple.
Des corps nombreux de' troupes étaient stationnés dans le voisinage , et. avaient leur quartier-général au château de Glare.
Tous, ainsi que lesagcns de police, étaient sous lés armes , prêts , mais consignés ; et les seuls officiers de cavalerie , d’artillerie , d’infanterie et des carabiniers circulaient dans les rues salés et étroites d’Ennis, au milieu du peuple des campagnes qui s’y entassait au nombre de plus de soixante mille hommes.
A onze heures , enfin , le jeudi 3o , le grand shériff entra dânà là maison de ville qui est peu commode, et grossièrement construite.
A peu près au même moment , M. O’Connel *
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son frère, ses deux fils, plusieurs membres de ' l'ancienne Association catholique et une foule d’amis y pénétrèrent ; et une armée redoutable de peuple s’y précipita à leur suite. Les bancs, les barrières furent renversés,
et se poussant les uns les autres, grimpant le long des piliers des galeries, s’accrochant aux piédestaux , se suspendant aux corniches , aux grilles , aux moulures , à tout ce que la main pouvait saisir, tout ce qui pouvait soutenir l’orteil , les enfans de l’Irlande prirent la salle d’assaut. Le spectacle de cette première invasion était effrayant. L’aristocratie, ces favorisés qui obtiennent des placés et des sièges avant que l’on ait laissé pénétrer le vulgaire, furent renversés, jetés loin des places qu’ils s’étaient choisies. L’é- . chafaudage préparé pourl’élection ne présentait qu’une masse compacte de geus échelonnés sur les épaules les uns des autres, et qui obstruaient la vue du banc du candidat et de ses conseils , et de la loge du shériff. En
vain criait-on de tous côtés que l’estrade ne pouvait soutenir une telle charge, que les' grilles et balcons des galeries cédant au poids de ceux qui s’y accrochaient , allaient se briser ; les poutres craquaient , mais nul
avertissement, nulle frayeur des terribles accidens qui menaçaient tant d’individus ne pouvaient en décider un seul à quitter la place que sa témérité et son audace lui avaient conquise; et la masse du peuple dans l’arène était si compacte , que pas un des hommes entassés sous les galeries, et que menaçait leur chute, ne se pouvait glisser hors de cette dangereuse place ; ceux qui occupaient les avenues extérieures , pressant ceux de l’intérieur de manière à les réduire à un seul et même corps.
Quelques minutes ne s’étaient pas écoulées depuis que cette population était empilée dans la salle, que l’air manqua. Le cri qu’il fallait casser la large fenêtre s’éleva de tous côtés , mais trouva d’entêtés contradic-
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teurs dans les hommes qui occupaient les rebords extérieurs et intérieurs de la croisée, et dans ceux qui, placés au-dessous, auraient reçu la pluie de verre. Enfin, par un compromis entre les parties , le châssis entier fut arraché de ses gonds par ceux d’en haut , descendu parleurs voisins à l’aide des cordes qui servaient à le lever et à le baisser, et reçu et transporté de mains en mains par les habitans du parterre.
Un peu de silence et de calme ayant été, non sans peine, obtenu, lecrieur fut élevé, par-dessus le peuple jusqu’à l’échafaudage, et la séance ouverte selon la forme ordinaire.
Les proclamations , les ordonnances furent lues successivement , et tous , les yeux fixés sur le banc oùM. O’Connel et le grand shériff étaient assis , attendaient, sans oser presque respirer, le rival mystérieux, et trahissaient leur anxieuse impatience par l'expression animée de leurs traits, de leurs regards , et du peu de gestes que leur permettait le
manqué d’espace. Une seule femme était présente, celle du commandant militaire, qui était placée avec son mari dans une petite tribune de côté. Aù-dessüs des tètes de
la multitude , une douzaine environ d'hommes de la police , dans leur sombre uniforme, debout sur les marches d'une galerie, s’appuyaient sur leurs longs fusils armés d’une baïonnette rivée au bout. Le peuple était trop occupé pour manifester l'irritation que la vue de ces hommes manque rarement de lui donner, mais il était difficile
d'imaginer une force armée plus inutile; il eût été de toute impossibilité à ces gens de manier leurs longues armes au milieu d’une foule si dense.
Tous les yeux étaient fixés sur un même point, tous les esprits occupés d’une même pensée, quand Un incident inattendu attira l’attention d’un autre côté. Un homme
habillé avec élégance parut tout-à-coup , cheminant sur les épaules du peuple, d’où
U parvint à escalader le bord de la galerie, qu’il suivit se tenant aux balustrades jusqu’à ce que , traversant par-dessus les têtes des gentilshommes qui entouraient les hustings, il put atteindre au banc du candidat, sur lequel il s’établit. Fantasquement vêtu, paré d’une écharpe verte et d’une large médaille , qui pouvait-ce être que M. O’Gorman-Mahon ? A onze heures et demie le grand shériff fit l’appel légal aux électeurs du comté de Clare, les sommant de s’occuper de suite de la nomination d’une sage et discrète personne, pour les représenter au parlement.
Le nom d’O’Counel aussitôt déchira l’air, et fut répété au dehors par toute la population qui n’avait pu pénétrer dans l’hôtel de ville.
O’Gorraari-Mahon s'avance alors; et, dans un petit discours prononcé avec sa grâce ordinaire et son air conquérant , demande , avant de remplir l’agréable devoir de nommer pour la seconde fois son ami O’Connel comme représentant du comté , s’il n’y a
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point d’autre candidat qui conteste l’élection.
« Point d’autre qu’O’Connel ! » répond la voix de tonnerre du peuple. « Point de candidat. O’Counel ! O'Connel ! »
Les exclamations sont un moment suspendues, et nulle voix ne trouble le silence :
personne ne se présente pour disputer la victoire au redoutable tenant du tournoi , et les cris , les acclamations , les transports du peuple recommencent , redoublent , et deviennent assourdissans. ••• , -
«Vous avez entendu, » reprend O’Gorman , « j’ai demandé , et personne n'a répondu ; je suis fondé , nous sommes tous fondés à croire qu’aucune créature n’ose même penser à s’opposer k l’élection de Daniel O’Connel !... » et les applaudissemens l’interrompent.
Quoique l'éloquence de M. O’Gorman ne soit point à dédaigner, comme nous ne pourrions remplacer dans son discours la grâce qu’y ajoutent le débit élégant, la belle figure.
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la tournure vraiment remarquable de l’orateur, nous ne croyons pas lui faire tort en en supprimant une partie. Personne ne doutera de ses congratulations sur la loi qui affranchit les catholiques; en même teins il flétrit la puissance (qu'elle émane du roi, des pairs ou des communes) « qui exclut un homme de l’émancipation d'une contrée ! » Et le peuple s’écrie : « Honte ! » Autant de fois que les chambres leur renverront O’Connel, ils sauront envoyer O’Connel aux chambres.
L’orateur justifie le peuple , si souvent calomnié ; il loue les soldats des régimens cantonnés dans l’île. « Ces régimens de gentilshommes, » comme les nommait un noble colonel. Il revient à l’exclusion de leur député : Ce n'est pas le peuple qui a acheté l’émancipation à ce prix ; d’autres , et hiimême O’Gorman-Mahon , comme délégués par les Irlandais , ont réclamé contre cet indigne marché ; « mais un noble lord , dont j'ai oublié le nom , » ajoute-t-il , « a affirmé
que je n’étais qu’un agitateur, et qu’il y aurait trop à faire si l’on prêtait l’oreille aux pétitions de ces gens-là. » ( Rires.) D’ailleurs O’Gorman a voyagé si à la hâte , pris si peu de repos , qu’il n’a pu préparer tout ce qu’il aurait eu à dire aux électeurs. 11 affirme •cependant qu’O’Connel va retourner au parlement, non -seulement comme le représentant d’un comté, mais de l’Irlande tout entière. ( Véhémens houras. ) « Et s’il vous plaît en quelque future élection , d’adjoindre à un tel homme, » dit modestement M. Mahon , « quelque autre ami de la liberté, vous pourrez , si c’est votre bon plaisir, faire droit à mes prétentions personnelles. » ( Rires et applaudissemens.) Au milieu des plus étourdissantes acclamations, il met aux voix M. O’Connel.
Stcele appuie la présentation ; son discours, tout irlandais, tout lardé d’histoires locales, d’allusions individuelles, ne se peut extraire que difficilement. Ses premiers
hommages sont pour le grand sliériff,« qui offre dans sa conduite digne et impartiale un ' si parfait contraste avec son prédécesseur, M. Molony ou Mollowny; on voit qu’il a passé sa vie, non à ramasser de l’or dans les factoreries du tropique, mais qu’il a été admisdans les cours des rois. »(M. Purdon était secrétaire de légation de M. Vesey-Fitz-Géraid lorsque ce dernier fut ambassadeur à Stockholm.) Nous ne voudrions pas chercher querelle à M. Steele , mais , pour un libéral aussi excentrique que l’honorable gentilhomme , l’éloge a une teinte bien aristocratique. Par forme de compensation , la satire qu’il fait un moment après d’un gentleman, catholique du comté, M. Wilson de Belvoir, « qui arefusé sou vote à celui qui avait affran-. chi sa croyance, » est en termes qui sentent fortement la démocratie. M. Steele s’élève avec force et avec assez de justesse contre les plats éloges prodigués àWellington et à Peel. « Ces ministres qui n’ont pu étouffer les lau-
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riers qu’O’Connel et les meneurs de l’Association catholique avaient semés. » Quand il entend louer l’administration de ces hommes , il ne peut oublier l’horrible système sous lequel ils ont si long-tems fait gémir l’Irlande; leur astuce à encourager ces factions d’Orange et de Brunswick, dont l’histoire est écrite avec du sang; il ne peut oublier qu’ils ont fomenté ces exaspérations de parti, qui, sans le pouvoir modérateur et bienfaisant de l’Association catholique, auraient étendu , du nord au sud , la guerre civile , et fait de l’Irlande une large plaie.
Quelques allusions de M. Steele à une assemblée de dissidens protestans, dans laquelle M. O’Connel a été reçu, rappellent les paroles louchantes , et pleines de tolérance , que le catholique irlandais prononça au milieu des zélés protestans qui l'admettaient parmi eux comme apôtre de la liberté de conscience. Il était impossible do n’ûtre pas ému quand il dit avec un orgueil si
rempli de bienveillance : «Je représente ici l’Irlande entière, non par mes facultés, bien inférieures, mais par les chaudes émotions de mon cœur. » Je cite de mémoire et ne puis cependant m’empécher de retracer son appel à une libre discussion, son cri pour une réforme religieuse, non protestante, comme la veulent ceux à qui il s’adresse, mais catholique. 11 sympathise avec eux, malgré l’opposition de leurs dogmes; car tous cherchent , par des chemins divers, une même chose , la vérité , l'amélioration. «Raconlezmoi vos projets, vos succès, vos progrès, protestans, s’écrie-t-il, pour que je puisse vous embrasser en frère ! »
Quand M. Steele s’est assis , le major Mac-Namara se lève, s’avance dans sa tenue royale, et. est salué parles vivats bruyans de l’assemblée. 11 considère celte séance plutôt comme une ramification de la dernière élection, que comme une œuvre originale. «L’ouvrage des anciens freeholders à 49 schellings
a été mis aux mains des nouveaux freeholders à 200, et n’est-ce pas tout un? » (Véliémens cheers . ) Il est glorieux de dire qu'il vient de faire enregistrer sur ses propriétés bon nombre de ces nouveaux électeurs k 10 livres sterling, qui seraient prêts, au premier coup de sifflet, k voter pour M. O’Connel ( applaudissemens). «Tenanciers de Clare, vous connaissez bien mes opinions; j’ai toujours vécu parmi vous, vous protégeant contre l’oppression. Vous ng m’avez pas vu venir ici voter pour l’émancipation catholique, et le lendemain fouler aux pieds les droits du pauvre? » (Non! non! major, jamais!) « Vous ne m’avez pas vu appuyer un jour le parti du peuple , et le lendemain , comme une vieille bigote , présider une société biblique? »
(Rires.) «Je suis tout d’une opinion, et ne m’enrôlerai jamais parmi vos propriétaires de bourgs , qui sont à vendre à prix courans aussi connus que ceux des blés qu’ils s’envoient aux marchés de Liverpool ou de Glas-
cow. Si, en bâtissant sur mes terres, je puis ouvrir un bourg, ce que je crois fort, le peuple n’oubliera pas la famille des Mac- Namara , et le nom du vieux château ne se perdra pas dans Clare. »
A peine le major, convenablement applaudi, reprenait -il sa place, que le gentleman que M. Steele avait pris à partie, M. Wilson, se fait jour sur le devant d’une des galeries, d’où il s’adresse au Conseil de M. O’Connel. N’étant pas présent lorsque M. Steele se permettait des allusions sur sa conduite , et pressé de soutenir et de justifier ses propres actions, il'prie cet orateur de répéter ses allusions ou du moins, si cela le fatigue trop, la substance des paroles qu’il a proférées.
Sautant sur le bord de l’écliafaudage , M. Steele s’écrie qu’il est prêt à donner toute espèce de satisfaction au gentleman , et à répéter chaque mot qu’il a prononcé.
L’empressement du grand shériff à apai-
SCEXES POPULAIRES
ser celte querelle est en raison directe de la vivacité de M. Steele, des regards mécontens de lofiensé, et du voisinage du major, si habile à mesurer les distances et à terminer les discussions d’une façon moins paisible. L’autorité de M. Pttrdon, qui a su imposer aces esprits violens, réussit à arrêter une dispute si peu en rapport avec l’affaire du jour, et après quelques discours modérés et assez peu remarquables de deux ou trois électeurs libéraux, personne autre ne paraissant disposé à parler, le grand shériff fait lire trois fois la proclamation ordinaire. Dans l’intervalle de repos entre chaque lecture, la foule attentive ne respire pas. Mais aucune voix ne s’est élevée pour s’opposer à l’élection, aucun candidat ne s’est présenté: à la troisième proclamation , les enthousiastes clameurs du peuple se font entendre , et c’est avec peine que la voix de Stentor de M. Nicholas Purccll O’Gorman obtient assez de silence pour que le grand shériff ait le pou-
voir et le teins de déclarer que Daniel O’Connel, Esquire, est dûment élu représentant du comté de Clare, à la chambre des communes.
Cette annonce eut lieu peu après midi.
Les acclamations aë renouvelèrent avec une énergie assourdissante quand M. O’Connel se présenta sur le bord des hustings pour remercier le peuple; son discours dura au moins deux heures.
«En présence de mon Dieu,» dit-il, «et avec le sentiment le plus profond de la responsabilité qu’entraînent les devoirs solennels et redoutables que vous m’avez deux*fois imposés, Irlandais, je les accepte! et je puise l'assurance de les remplir, non dans ma force,, mais dans la vôtre. Aucun catholique n’avait encore tiré le plus léger avantage direct de cette loi d’émancipation qui abolit toute distinction politique pour différence de reli-i gion; c’est à votre union, c’est à votre énergie, c’est à votre persévérance que je dois d’être le premier objetdecebienfaitimmeuse
et si laborieusement obtenu. » Prêt a pardonner ses injures personnelles, M. O’Con— nel désirerait pouvoir pardonner aussi fa-> cilement les injures faites au peuple, et commencer sa carrière parlementaire libre de tout souvenir du passé. Il ne peut cependant s’empêcher de rendre compte à ses oommettans des résultats de sa première et seule apparition à la chambre ; il représentealors, avec d’amers sarcasmes, ces hommes de haut rang, cette magistrature imposante se réunissant , sous l’influence d’ignobles, motifs, contre un homme, pour le dépouiller des droits qu’il tenait des freeliolders , «de vous, électeurs de Clare! Une fois je regardai ma profession, qui s’appuie sur le droit, sur la justice, et l’explique et la dispense aux hommes, comme une des plus honorables; et j'étais glorieux de faire partie du corps que je considère aujourd’hui comme le plus, dégradé de tous par les machinations du pouvoir. J’ai défendu ma cause à la chambre des
communes. J’exposai mes droits légaux dans un pamphlet pour que tous pussent lire et juger. Mais personne ne répondit. A la vérité, dans un discours à la chambre , on a tenté de combattre mes raisons : ce fut le ci-devant
solliciteur général d’Angleterre, maintenant grand juge, plufe épris de l’amour des places que de celui delà justice , qui vit de l’avantage à recourir aux sophismes, et à déployer son talent pour l'équivoque, quand il s’agissait de droits clairement exposés. Rien n’excite plus mon mépris que ces hommes haut placés qui biaisent et mentent à leur propre conscience. Parmi cette armée degens de loi rangés contre moi en bataille , l’un surtout
fit les plus étranges bévues M. Sugden,
le solliciteur général d’aujourd’hui , qui méjugeait passible d’amendes et punitions légales pour avoir accepté votre mandat.
Quant à sir James Scarlett, l’avocat général actuel , il n’allait pas si loin que son confrère dans l’application des peines; mais quand il
eut prononcé son discours, M. Huskisson affirma que l’honorable membre l'avait bien convaincu que c’était affaire de devoir et de conscience que de voter pour M. O'Connel ; plusieurs députés anglais tirèrent la même conclusion des argumens de sir James Scarlett : seul il ne fut pas convaincu par son propre discours, car il le termina en votant contre moi.» (On rit.) O'Connel parle de ceux qui lui prêtèrentune juste e tloyale assistance, parmi lesquels il cite avec orgueil Brou»
gbam, et pourtant la décision fut contre lui ! « Décision que je n’hésite pas à proclamer illégale; k laquelle je dois toujours, dedans ou hors du parlement, résister avec fermeté, et contre laquelle, maintenant que vous m’a-r vez donné la pleine autorité de parler k mes adversaires, j’élèverai ma voix en lieu, où elle sera entendue , k la honte et confusion de ceux qui m’ont condamné. Un million de sujets se pressent dans mon ame, si j’avais force et tems pour me livrera mes sensations,
pour développer mes pensées} et d’abord je dois rendre compte, à ceux qui m’ont envoyé, de ma conduite publique ces derniers trois mois. Ce compte, je suis (comme je le serai avec vous en toute occasion) , je suis prêta le rendre. » (Applaudissemens.) « On a dit que j’avais manqué à mes promesses , à mon mandat , en ne me rendaut pas à la chambre durant cette session , qui était sur le point de se clore. Je n’ai jamais promis d’aller sans débotter au parlement, et O’Connel n’est pas de ces mauvais fusils qui partent, dans la main avant qu’on ait eu le tems d’ajuster.
Non, non, je sais mieux les choses, et j’ai préféré garder en main, non l’épée de la justice, mais Je bon vieux bâton de chêne irlandais, jusqu a la nouvelle session./) Il raconte comment il s’est sacrifié à la cause de
la religion , et a attendu que le bill catholique fût passé. 11 parle de cette association catholique que Peel et Wellington, se donnant la gloire de tuer les morts, avaient
renversée , quand elle s’était déjà licenciéé elle -même. Pour ce qui regarde l’association , cette attaque n’était que ridicule , mais il se plaint qu’elle ait placé un pouvoir des* potique dans les mains du lord lieutenant : il dénonce ensuite le désafFranchissement des freeholders à 4 <> schellings j « leur seul crime fut de prouver par un généreux vote, que les plus pauvres électeurs peuvent être indépendans et libres.» ( Cheers .) «Les bourgs pourris, les plus évidemment vendus, sont conservés avec amour, et deux cent cinquante mille hommes , qui se sont montrés incorruptibles, sont balayés d’un seul coup des champs de l’élection. » O’Connel , après avoir réfuté le bill qui, privant de leurs droits les freeholders à 40 échellings parce que les catholiques , obéissant aux prêtres , ne sont qu’une masse mue par un seul homme , n’excepte cependant point les freeholders protestans, s’écrie : « Ce bill frappa dans ses racines l’union , dont la base est l’égalité de
privilège entre les électeurs irlandais et anglais. Je verrai au parlement de combien la brèche qu’ils ont faite peut s’élargir, et
comment cet acte, si défavorable à l'Irlande,
peut être rappelé. Quant à la bonne foi que le gouvernement apporte danSj l’exécution des bills en notre faveur, les précédens sont peu faits pour nous rassurer. » Après avoir passé en revue des injustices criantes, il montre le gouvernement réprimant les orangistes après les batailles données, fermant l’écurie quand les chevaux se sont échappés. « Le peuple, » continue le libérateur, « ne s’est pas montré aussi prêt à se laisser couper la gorge sans résistance que dans d’autres occasions, et les nôtres se sont défendus à la bataille de Mackecn de manière à donner aux orangistes une leçon qui sera vraisemblablement plus efficace que les proclamations de tous les lords lieutenans. »
Suivrons-nous plus loin M. O’Connel? Ses leçons de modération mêlées de cris de souf-
franco , chaque fois qu’une des injustices faites aux Irlandais est ramenée dans le tourbillon de sa pensée et de ses discours ; ses tentatives pour rapprocher dans un même patriotisme la noblesse et le peuple, ses promesses saerées de restaurer les libertés de l’Irlande; « et pour cela il cherchera, il trouvera au parlement des amis du peuple. »
Faut-il dire comment il passe des biens généraux à des soins de localités? Il obtiendra une meilleure navigation sur le Shannon , des ports commodes , des gares ; il prendra souci des nécessités du pauvre , et non de3 aisances du riche. Cependant ses talens pour obtenir taift de choses sont médiocres , il l’avoue. (f Je n’ai pas la prétention d’être considéré comme un orateur, » dit-il ; « l’habitude du barreau me fournit , il est vrai , des paroles en abondance, et en même tems que l’habitude de parler, celle d’accumuler des raisons ; mais nul essor poétique n'emporte mon ame et celle de ceux qui m’écoutent
EM IRLANDE
sur les ailes de l’imagination... Qu’importe? ce qui me manque en génie , je vous le promets en énergie et en dévouement. D’ailleurs ne suis-je pas en tout et surtout, homme d’affaires? Il serait matinal celui qui se lèverait avant moi , et il aurait la tête froide , celui qui irait au lit avec les idées plus nettes qu’O’Connel.» (Rires et cris : Écoutez ! écoutez ! ) « Je serai à la chambre avec le président et la quitterai avec lui. J’aurai à Londres mon étude comme à Dublin ; et toujours vous me trouverez à mon poste , siégeant à la chambre , tant que durera la session. »
Pourquoi le suivre encore ? qui dira tout ce qu’il doit faire au parlement , lfti , le redresseur des torts , qui porte un regard sur les dîmes et les biens du clergé protestant , un autre sur les lois et ce dédale impur où l’on marche de sermens en sermens, de parjure en parjure? Qui pourrait dire tout ce qu’il promet de faire , tout ce que son imagination accomplit pour l’Irlande? Il faut
voir son œil de feu, son geste animé, quand il s’écrie : « Les hommes de Clare savent que la seule base de la liberté est la religion. Us ont triomphé , parce que la voix qui s’éleva pour la patrie avait d’abord exhalé sa prière au Seigneur. Maintenant des chants de liberté sont entendus dans les vertes campagnes de notre pays; les sons parcourent les collines , ils ont rempli les vallées; les échos en sont portés au loin par les torrens de nos montagnes; cette douce musique murmure avec les ondes de nos fleuves , et la voix universelle du peuple proclame Clare indépendant , et l’Irlande libre. »
Alors vint le chairing , comme on appelle le triomphe du député promené dans son fauteuil par ceux qui l’ont élu. C’est encore une cérémonie pour laquelle il ne nous reste plus de puissance de description. Nous avons fait connaître l’empire d’O’Connel, l’amour que ses concitoyens lui portent; plus de
soixante mille d’entre eux étaient réunis à Clare ; les officiers même qui étaient là pour surveiller l’enthousiasme général ne pouvaient s’empêcher d’y prendre part. Ils agitaient leurs chapeaux; les bannières, les devises se déroulaient dans l’air ; la scène était des plus extraordinaires, des plus enivrantes. Il faut la livrer à l’imagination du lecteur et laisser O’Connel achever son histoire et celle de son pays au parlement anglais.