‹ Scènes populaires en IrlandeChapitre 8 sur 9 · PROMENADE A CLARE · texte numérisé non relu

PROMENADE A CLARE

Us A&socialions , excepte celles des Orangistes , se séparent.-— IJsles des frceholdcr» à 4 ° schellings. — Départ d’O’Connel pour Clarc. — Marche triomphale h travers la campagne.— Nenagh.— Limcrict .

* —Discours d'O’Connel h quarante mille personnes Accueil dus

électeurs de Clarc. — Causeries du candidat avec son escorte. — Discours h Clare.— Rixes de partis.— Réunion de la halle au blé. — Troubles du 18 juillet. — Proclamation du vice-roi.

L’Association catholique d’Irlande s’était séparée , celle d’Angleterre venait de se dissoudre; à Npw-York il n’y en avait plus. La

polérhique religieuse était morte à Dublin.

Quelques ministres prêchaient bien encore contre le papisme , mais c’était dans le désert, et les prêtres catholiques s'abstenaient de répondre. Le docteur Doyle, archevêque de Dublin, dans une adresse pastorale, posait les armes, et déclarait se retirer entiè-

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rement de la vie publique. La nouvelle de l’émancipation avait répandu une joie générale, mais tranquille. Dans le Midi, surtout, l’on était calme : la détresse du commerce, le manque de travail , un vent d est flétrissant qui menaçait les moissons , ces présages de famine promptement jugés par.

une nation qui connaît la faim, rien n avait pu réveiller la fièvre des partis. Les prisons étaient vides dans les comtés les plus peuplés , les plus catholiques et les plus misérables de l’Irlande ; mais dans le Nord les protestans menaçaient, se plaignaient, et la yeomanry orangiste était encore sous les armes. Rien n’était plus facile cependant que d’anéantir cette agitation partielle ; il n’y avait qu’à dissoudre les associations protestantes, au moins inutiles, dès que tes associations catholiques n existaient plus.

Les nouvelles listes électorales se dressaient sur toute l’étendue du royaume, et les barristers , les assistons barristers , ayo-

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cats chargés par la couronne de la vérification des listes, opposaient aux frceholdcrs

les plus étranges difficultés , refusaient l’en-

registrement sous les plus frivoles prétextes, et environnaient de chicanes et de restrictions une loi qui retire déjà à tant d’individus le» droits d’électeurs. On harassait les paysans en exigeant d’eux des titres , des pa-v piers, dans des milliers de circonstances où jusqu’alors la notoriété publique , les témoins , ou même l’affirmation sur serment , avaient été regardés comme preuves suffisantes. Dans plusieurs endroits, sur deux ou trois cents titres , à peine vingt à trente étaient admis; à Tipperary, sur deux mille deux cent quatre-vingt-cinq électeurs , on en enregistra quatre cents. Dans des comtés où il y avait eu vingt-cinq mille électeurs, en ne supposait pas pouvoir en réunir plus de huit à neuf cents. Les landlords s’étaient de suite associés; ils formaient des clubs et' se réunissaient pour empêcher les freehol-

ders de leurs terres de se faire inscrire , et la, connivence des magistrats et dp» grands propriétaires menaçait de jeter tout-à-fait les élections dans les mains de ces derniers , et de rendre la représentation nationale dérisoire. 11 y avait un ou deux comtés qui auraient eu deux freeholders à i>e livres ster-> ling ! Le peuple avait senti sa force ; il commença à murmurer : « Ses libertés,.» disait** il , « étaient à la merci de trente- quatre officiers de la couronne , movibles à volonté ; la clause du bill était dirigée contre le défenseur de l’Irlande; » on attaquait le peuple, il se défendit. Des sociétés populaire»

se formèrent ; des souscriptions s’établirent; un fonds pour l’élection d’O’Connel se remplit. On commença à parler d’un comité pour diriger les élections; il remplaça l’Association catholique, et des hommes de loi , partant du centre, allèrent se mettreàlatête des clubs libéraux, surveiller les opérations de» hamsters, guider et défendre les freeholders,.

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enfin l’agitation fat de nouveau organisée.

Sur ces entrefaites, le dimanche 7 juin, M. O’Connel se rendant à Clare, arriva à Né* nagh, comté deTipperary, à minuit. La ville avait été spontanément illuminée , et des torches étaient portées k travers les rues en toutes directions. ?arti de Dublin de bonne heure , le libérateur avait été reconnu en traversant les faubourgs, et son nom, répété au milieu des acclamations et des bénédictions du peuple, avait attiré des milliers de paysans sur son passage. La procession grossissant dans sa marche , saluée de mille cris . de joie, traversa les villes et villages transformés en jardins : des arbres étaient plantés., en baie , chargés de guirlandes de fleurs ; des rameaux et des arbustes étaient entassés aux portes et aux fenêtres des maisons ; les femmes , les jeunes filles et les enfans , jetaient des fleurs sur le passage. La plus grande partie de la population de Nenagh,,lcs uns portant des flambeaux, ceux-ci jouant des in*

SCÉJiES POPULAIRES

struracns, ceux-là s'étourdissant eux-mêmes et les autres, de leurs chants, de leurs cris, de leurs houras , accompagnèrent la marche triomphale à une grande distance sur la route de Limerick , en dépit de l’heure avancée. Les habitans des chaumières , réveillés par l'allégresse publique , s’élancaient hors de leur lit sans prendre le tems de se vêtir, se joignaient à la foule, et, malgré les prières réitérées du héros de la fête, le suivaient pendant plusièurs milles. Jamais tant d’hommages n’environnèrent un homme; jamais homme aussi ne fut plus sensible aux transports de reconnaissance de ses compatriotes.

A trois heures du matin il arriva à Limerick. Les vivats , les cris , les hurlemens joyeux , curent bientôt réveillé la ville entière : tout fut debout. O’Connel se retira pour dormir j mais une population, qu’accroissait à tous iromens l’affluenee des communes voisines, s’agitait sous les fenêtres de l'hôtel où il logeait , et s’entassait dans les rues environ—

nantes. A onze heures un grand arbre, à immenses branches , fut dressé vis-à-vis son balcon , et deux ou trois musiciens s’y établirent pour jouer les mélodies nationales; peu après les chefs des corporations et corps de métiers se formèrent en ordre, avec leurs phalanges et les bannières des différentes professions, devant l’ hôtel de mistrissMoriarty ; et plus de quarante mille spectateurs entourèrent la place et remplirent tous les passages adjacens. Chaque fenêtre , chaque balcon, toit, auvent, chaque endroit d’où l’on pouvait voir était surchargé de curieux. Les femmes et tout ce qu’il y avait d’individus de toutes classes s’entassaient les uns sur les autres et attendaient M. O’Connel. Il parut enfin à deux heures, et se montra à la multitude sur le devant de son barouche.

Le suivre pas à pas dans ces discours qui s’adressent à tous les sentimens , à toutes les passions du peuple qu’il agite entre le rire et la terreur, la colère et l'attendrissement-,

serait chose impossible. La moitié des plaisanteries qui pétillaient et rencontraient le rire de tous ses auditeurs , au moment même où elles jaillissaient de ses lèvres, demanderaient , pour être comprises de nos lecteurs, une longue explication ; et il nous faudrait: fouiller une masse de biographies con tempo— raines irlandaises, pour donner les anecdotes auxquelles elles font allusion , et désigner les individus que l'orateur rappelle-, peint et ridiculise d’un mot. C’est par des plaisanteries qu’il débute et se met en sympathie avec son public ; et quand ils se sont égayés ensemble, .il jette un regard sur la situation de l'Irlande , comparée à l’état d’abaissement dont ell e vient dÿ se relever ; énumère rapidement les maux à guérir, le bien à faire, et promet d’obtenir avant deux ans pleine et entière justice. « Il n’y a pas deux ans que je vous ai dit que l’émancipation était proche, et vous l’avez obtenue avant le tems que j’avais marqué. Quand les Bruns.-

mekois 8e mirent en mouvement, je connus que nous touchions au but. Remercions les lirunswickois ! C’est de bon cœur que nous les devons remercier. Nous nous moquions d’eux, mais en vérité, amis, c’est main** tenant eux qui se moquent d’eux-mêmes ( ckeers). A qui encore devons -nous cette grande victoire ? A quatorze cents protcstans et nobles éclairés d’Irlande qui ont senti que tant que les catholiques seraient dégradés , les protestans seraient abaissés, et que l’union du peuple était nécessaire à l’affranchissement de la patrie. Mais ce n’est à aucun d’eux que jç céderai l'honneur exclusif d’avoir obtenu notre émancipation ; amis , c’est à vous-mêmes que vous la devez : à vos habitudes d’ordre, à vos progrès, à votre constance à suivre mes avis , à obéir aux lois , à renoncer aux rebellions partielles, au TVhiteboysme , à ces troubles, pendant lesquels l’Irlande fut enchaînée. Continuez à suivre la même route, soyez patiens, respectez les

autorités établies, et le bill du consistoire ( vestry bill) , et le bill de cotisation du grand jury ( grand jury Assessment bill) , et le Subletting act (i), tous les milliers d’autres loisoppressives , encore dans, nos statuts , iront-

(i) Les baux des francs tenanciers , sorte d'actes de rente dans le genre de ceux de la féodalité , sont chargés d’une si grandtv quantité de conditions pénales et vexatoires pour le tenancier, qu’ils en font un esclave au lieu d’un homme libre, et entraînent fréquemment l'incapacité à devenir électeur. Clauses contre la sous-location , contre les changcmcns de plantations et de culture ; clauses enlevant au tenancier la faculté de donner et léguer, même après sa mort; clauses contre l’aliénation d’aucune partie de la propriété -, clauses qui donnent au landlord, au propriétaire, facilité, tous les trois ans, de rentrer en possession ; pénalités en cas de non paiement, ou retard du paiement des dîmes , droits d'église ou impôts ; redevances d’œufs , de volaille , etc. ; enfin amendes , exceptions , peines de toute espèce , qui , laissant à peine au cultivateur et adjudicataire du fonds l'usufruit de la terre , rendent le plus grand nombre des tenanciers des misérables , auprès desquels le serf russe est un démocrate indépendant, et l'esclave du planteur américain un homme libre.

s’ensevelir au fond du sépulcre du code pénal. » (Applaudissemens tumultueux.) «J’ai parlé de ce que nous devions aux libéraux protestans d’Irlande, pouvons-nous jamais oublier Thomas Steele ! » ( Ici les applaudissement redoublent. )

Suivent d'autres remerciemens à plusieurs appuis de la cause patriotique , aux députés de Limerik, Thomas Lloyd, et Thomas Spring Rice : ensuite M. O’Connel énumère les avantages qüe trouverait l’Irlande à reprendre son parlement local ; le retour des absentees qui dépenseraient leurs revenus dans le pays au grand bien-être de leurs fermiers , et des ouvriers et du peuple. « Hé quoi donc ! » reprend M. O'Connel , « notre parlement une fois à Dublin , si quelqu’un de nos députés bronchait, les freeholders qui l’auraient nommé n’auraient qu’à monter en diligence , et , en peu d’heures , le député pourrait choisir en connaissance de cause de la popularité ou de la corruption. La distance ’

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est maintenant un {juge d’impunité , le délinquant se tient sarment hors de portée ( bruyans et continuels applaudissemens ).

Et quant à ces centaines d’honorables membres qui meublent les bancs de 1’hoüorable chambre, que leur importent l’Irlande et les Irlandais? comprennent -ils seulement notre accent! c’est du brùgue (éclats de rire). La question d'un parlement national, mes amis., n’est pas une question catholique, elle ébranle tous les intérêts irlandais. Proiestans , catholiques , presbytériens , non-conformistes, venez tous h moi , joignons-nous de cœur et dnction , et je vous jure de vous rendre votre parlement! » ( Cheers.)

Après avoir de nouveau recommandé la subordination et la patience, M. O’Gonnel est obligé de quitter les habitans de Limerick. Ses amis de Clare l’attendent. Encore un mot cependant, il recommande k ces milliers de patriotes assemblés de ne pas se laisser, dans leur joie, entraîner à des

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"excès. Qu’ils se retirent posément dans leurs foyers pour jouir de la compagnie de leur famille , en vidant joyeusement leur verre avec les femmes et les enfans.Quand il reviendra, comme il l’espère, couronné des lauriers d’une seconde victoire , il portera leur santé, il leur rendra leurs toasts avec un cœur irlandais et des rasades irlandaises. ( Continuelles acclamations. ) ; ;* i.:

La Voiture s’ébranle alors, précédée pa r un c masse des citoyens les plus respectables, suivie par les négocians , les corps de métiers , avec bannières , rameaux et arbres verts , portés comme des palmes ,- musique, etc., etc. Elle s’avaned entre des maisons pavoisées , et le cortège est rencontré par une députation des freeholders de Clare , composée de vingt beaux jeunes gens décorés de la médaille et été l’écharpe Verte de l’ordre des Libérateurs. A la barrière de Limerick, les corps de métiers se rangent des deux côtés de la route v et ïianiet O'Connel

est remis aux électeurs de Clare. Plusieurs s’élancent vers la voiture , s’emparent des mains de leur député en poussant des acclamations d’enthousiasme et de joie. «Oh! conseiller! oh ! ils vous ont renvoyé vers nous! nous ne leur en devons pas de grands remerciemens , mais , pas moins , nous sommes, à vous pour toujours! »

A la croisée des quatre routes, près du bois de Cratloe , du côté d’Ennis , O’Connel s’adresse encore au peuple , et rappelle que c’est là qu’il leur parla à la première élection. A Six- mile -Bridge, nouveau discours , oii il s’écrie : « J’apprends que l'agent de sir Edward Q’Brien s’oppose aux freeholders. Sir Edward a deux fils au Parlement : un pour le comté , l’autre député du bourg d’Ennis. Et maintenant j’établirai un fait. Sir Edward a dit à mon agent qu’il se rangeait de mon bord, et aiderait à assurer mes droits comme votre représentant aux chambres. Il n’a pas rempli sa pro-

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messe. Je m’amuserai à prédire aujourd’hui; je suis quelquefois prophète. Le fils de sir Edward cessera d’être député du comté »

(terribles acclamations); « et, quand je serai au Parlement, le monopole et la corruption du bourg que son autre fils représente seront exposés aux regards de tous. Gomment un homme qui entreprit d’enlever les droits et franchises des freeholders peut-il penser à briguer leurs suffrages? »

C’est ainsi que, marchait Daniel O’ConneJ, conversant chemin faisant avec la foule par laquelle sa voiture, qui pouvait à peine faire un mille à l’heure, était entourée. Le mardi, vers une heure du matin, il fit son entrée solennelle à Clare , suivi de toute la population du comté, au milieu des fleurs, des palmes, dçs flambeaux, au son des iustrumens, au bruit des houras, et aux cris des femmes qui agitaient leurs mouchoirs et lui jetaient des bouquets, saluant «l’homme du peuple » à mesure qu’il passait sous leurs bal-

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cons resplendissans de lumières. Arrivé près de l’hôtel Carmody , il y eut impossibilité de faire un pas de plus , et sur l’impériale de sa voiture , où il était assis , Daniel O’Connel se leva , et après quelques effort# pour apaiser l'enthousiasme de son auditoire , commença ainsi : • ♦ •' ■

« J’ai parlé à mes compatriotes cinq fois hier, et c’est la quatrième fois aujourd’hui que je m’adresse à eux. Je suis par conséquent un peu épuisé de corps, mais mon ame , mon esprit , dans cette lutte entreprise pour le repos de la patrie , seront toujours infatigables. » (Applaudissemens et bruyantes acclamations.) « Je suis aussi frais; aussi vigoureux à cette heure que si je commençais seulement. Hier j’ai parlé à Marybourg à des milliers des nôtres au sujet de la grossière, palpable et méprisable injustice qui a été faite à ei*, à vous, à moi, par Wellington et Peel après que je les ai eu contraints de force à nous émanciper. Dix fois les

ministres ont repoussé notre sympathie par la bassesse de leur conduite envers nous, et vous ne leur laisserez pas U possibilité de nous outrager encore.» (Non, non, nous vous renverrons vers eux. ) « On vous a enlevé la franchise des électeurs à 40 schellings pour y substituer celle de 1 o* livres ? Rendez-moi l’opportunité de vous faire restituer cette franchise, ce droit. Je vous promettais la liberté religieuse, j’ai tenu parole. Les catholiques sont libres aujourd’hui, les Brunswickois ne seront pas plus long-tems nos maîtres. Que misérable et abjecte était cette troupe qui prétendait nous subjuguer! Ils levaient les yeux aux ciel, et glissaient leurs mains dans vos poches, car ils ne se reposent pas sur le Tout-Puissant quand il s’agit d’espèces sonnantes. Mais nous avions pour nous Hewit Bridgemau, Thomas Steele, et, je le nommerai avec emphase, le major Maç-Namara! voilà les protestons qui ont combattu avec nous, qu’avec nous ils partagent le triomphe ! »

SCÈNES rOPljLAfr.ES

11 s’égaie ensuite sur les envoyés du club de Brunswick. « Un Fitz-Gérald à l’œil louche , qui n’a rien de commun avec les nobles Fitz- Gérald du pays; un Bumbo- Green et son frère, la baleine terrestre! vous connaissez Bumbo, l’homme montagne, la plus grande masse que l’on puisse montrer gratis en Irlande? Que vous semble de ce monticule de chair? » s’écrie ironiquement O’Connel. Il supplie la noblesse , la gentry de Clare , de se séparer de cette misérable aristocratie de Dublin, cette meute altérée de sang, et de se joindre au peuple pour le salut commua.

« Il ne s’agit plus d'un protestant ou d’un ca« tholique , cette question-là est terminée. Il s’agit seulement de choisir d’un bon ou d’un méchant Imprime. Appelés à décider ainsi , qui prendriez-vous de Bumbo ou de moi? »* (Effroyables acclamations.) « Oh ! je le sais , vous vous laverez de tout rapport avec cette race sanguinaire, et ratifierez votre première élection. Quel bien a fait jusqu’ici n’importe

quel député de Clare , au Parlement , si ce n’est de placer ses neveux , cousins, arrièrepetits-cousins, quelque nombreuse que Fût la famille? Qu’ai-je fait, moi , député rejeté, je le demande ? je vous ai rapporté rémancipation. Le Sublelting Act vous opprimet-il ? Eli ! je n’aurai pas été six mois au Parlement que toute oppression sera détruite ! »

L’orateur passe de nouveau en revue toutes les lois oppressives. « Votre dernier grand shérifT, » ajoute-t-il, « se faisait nommer Molony : son vrai nom était Mollowny; (Ah ! ali!) mais cela sentait trop l’Irlande! il a anglifié le nom ainsi que la personne. A présent, que diriez-vous d’ü’Gorman-Mahon pour votre haut sliérifl ? » (énergiques applaudissemens) « ou de M. Ilugh O’Loughlin ? Auriez-vous peur pour les innocens jetés qp prison par les BrUnswickois , ( si O’Gorman était le shérifT? Et un jury catholique , qu’en dites-vous? ne vous irait-il pas bien mieux qu’un ramas de jurés orangistes? C’est en abandonnant les petites querelles, les maigres révoltes, les ven-

lia

SC ESTS POPULAIRES

geancës d’homme à homme, de village à village, que vous ave* gagné l’émancipation : allez, allez, reportez-moi au Parlement, ayez tous l’œil à l'intérêt de tous , et sachez bien que quiconque vote contre moi , vote contre le pays. Oui ! je suis homme de parti , comme ils disent, mais mon parti à moi, c’est le peuple. — Je suis fatigué, demain nous nous reverrons ; je ne suis pas de ces membres du parlement dont vous entendiez parler une fois , peut-être , en six mois. Certes il sera question de votre député, et souvent! Vous verrez , vous verrez dans les papiers publics ce que le membre de Clare dira pour vous et la patrie. »

Après avoir recommandé aux masses qui l’entourent de se créer à elles-mêmes une police comme oa»a fait l’année dernière, et de maintenir l’ordre et la paix , l'inépuisable , l'infatigable O’Connel entre dans l’auberge où l’attendaient soixante gentlemen réunis pour le recevoir.

Il serait long de suivre M. O’Connel dans

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son triomphe et dans ses discours. Les .lecteurs se pourraient lasser de la répétition de ces scènes laborieuses ; d’autant plus que Daniel O’Connel , habile à manier son auditoire , . procède poétiquement comme ces belles chansons populaires, qui , une fois en possession d’une forte et grande idée, la répètent à chaque fait qui s’y rattache , et reproduisent pour l’imagination du peuple la jouissance que donne à l’oreille l’écho , et aux yeux la réflexion des objets dans un lac. A son école l’Irlandais apprend par cœur ses intérêts et ses droits, et se pénètre d’autant plus fortement des sentimens et des idées que son orateur a voulu graver en lui, qu’ils sont enfoncés dans son intelligence à coups redoublés et reproduits devant ses yeux par des images sans cesse ravivées. Pendant qu’O’Connel tient à Kilrush un chapitre de l’ordre des Libérateurs, où il déclare que rien ne peut le satisfaire qup le rappel de l'union , tandis qu’il promène avec lui l’agi-

talion de ville en ville , de village en village dans Clare, les comtés adjacens s’émeuvent.

La brigade de carabiniers du Go' et le 36' régiment se battent à Limerick ; l’un , prenant pour cri de ralliement : sanguinaires papistes! l’autre, qui fut le vainqueur: O’Connel pour toujours ! les trois quarts des soldats des régimens de l’île sont catholiques et Irlandais; et dans cette rixe, malgré l’attrait du désordre et l’esprit de corps, les catholiques du 60 % se séparant de leurs eamarades, demeurèrent neutres pendant le combat. En général , les soldats sont fort aimés dans le pays, surtout les carabiniers. « Arrah J » disent les gens de Clare, « on voit de reste qu’ils sont des nôtres ; regardez plutôt leur bel uniforme vert, et la croix qu’ils ont sur leurs manches. »

Daus Tipperary, des collecteurs de dîme furent maltraités, des gens de la police attaqués , blessés , et par suite il y eut des paysans emprisonnés. Les politiques du pays as-

auraient que c’étaient autant de preuves de tranquillité. Lorsque les gens de campagne cessent de jouer du couteau , de combattre les agens de police, d’enlever ou de lapider les collecteurs , cela commence à devenir dangereux ; car alors le mécontentement a , non un terme, ce qui n’arrive pas en Irlande, mais un plan , un but. Swift; disait « que la corde était la fin naturelle d’un homme à pied, d'un vilain.» L’administration, et tout ce nombre d’honnêtes gens qui ne pensent que par routine, et succèdent à la provision d’idées et de connaissances acquises de leurs’ ancêtres comme à leur fonds de terre , regardent en vérité l’insurrection, les lois martiales et de rébellion comme le mode d’existence*naturel de l’Irlande. Son histoire est tracée sur le registre vu par Ezéchiel, 011 on lisait au dedans et au dehors : malheur! Cependant, dans le nord, le caractère des troubles devenait de plus en plus sérieux; les Orangistes se rendant au temple en pro-

SJS SCÉfjpS POPULAIRES

cession, avec bannières déployées, insultaient les catholiques publiquement, et appuyés parles magistrats qui loin de réprime»* les assaillans, enlevaient aux catholiques les moyens de repousser l’outrage, ils augmentaient de violence. Ils paradaient à travers les rues , insultant, battant, maltraitant , hommes, femmes, enfans, rompant les foires et les marchés, et criant : « Pasdo roi! pas de pape! pas d’apostats! point de Wellington! point dePeel!» A Enniskillen, i]s parcoururent ainsi la ville, un jour de foire, prméa de gros gourdins ; et les catholiques moins nombreux, et à qui les constables avaient eu soin d’enlever préalablement leui's bâtons , fuyaient devant eux. Quelques-unes des maisons des papistes furent forcées; il y en eut d’incendiécs et le. désordre alla loin.

La plupart des Orangistes commencèrent ces processions insultantes et ces provocations par parties de plaisir, amour du tumulte et du bruit. Le duc de Cumberland,

grand-maître de la congrégation protestante 1 , avait, par une lettre authentiqueau comte d’Enniskillen , recommandé aux fidèles protestons dans cette douloureuse crise (l'émancipation) de rester fermes et unis. Les représentations publiques , les parades, sont en Irlande le fond de tous les clubs. Il y avait quantité de loges Orangistes; elles persistèrent à se réunir; il s’en suivit des processions. C’était la marche naturelle. Il est à croire que les meneurs du parti songeaient h amener le paysan catholique, qui ne se laisse pas tuer ni même insulter et braver sans se^défendre , à la rébellion, afin de prouver que la demande d’émancipation n'avait été qu’un prétexte, pour gens que rien que le renversement de la maison de Brunswik et de l’église anglicane ne pouvait satisfaire.

Les nouvelles du nord fomentaient à leur tour le mécontentement du midi qtii n’était déjà que trop fondé. Que se pou-

SCÈNES POPCtAlRES

v aient dire les membres épars de l’Association? « Lord Anglesey a appuyé avec fermeté les intérêts de notre liberté, il est rappelé. Les freeholders à 40 schcllings ont avancé notre cause par leur patriotisme : ils sont privés de leurs franchises. Clare consomma l'œuvre par son mémorable choix, on rejette son représentant. O’Connel a retrempé l’esprit des électeurs, concentré nos forces, racheté le pays, il est privé du bénéfice de la loi qu’il a le plus contribué à faire rendre. Que signifie cela? sinon que les ministres n’ont cédé qti’à la peur, qu’à la force, et n’attendent qu'un moment favorable pour nous ôter, le fer en main, ee que nous avons obtenu avec tant de peines et de si longs travaux. »

Le ministère avait renvoyé O’Connel dire ces choses au peuple, et il n’y manquait pas. Revenu à Dublin où il remplissait les devoirs de sa profession , son activité infatigable trouvait encore à s'exercer dans de nom-

breux meetings, en attendant que la clôture des listes de Clarc lui permît d’aller encore une fois parcourir le comté en triomphateur.

Sa nomination n’était plus mise en doute , même par ses ennemis. Il n’y avait qu’un lunatique , sorti depuis peu d’une maison de fous, qui eut voulu consentir à se mettre sur les rangs comme candidat pour Clare. Tous ceux à qui on s’était adressé pour cette tâche dangereuse, et M.Vesey-Fitz-Gérald en tête, avaient reexdé. M. Toby Glascock seul se pavanait aux quatre cours à Dublin, un fusil à vent sous. le bras, jurant qu’il sc débarrasserait d’O’Connel, qui enfin, de peur d’accident, fut obligé déporter plainte ; et le pauvre écervelé que quelques électeurs, aussi fous que lui , avaient le courage d’appuyer, ayant obtenu de sortir de prison sous caution, porta la témérité jusqu’à s’aller présenter à Gare aux freeholders qui l’auraient jeté à l’eau, sans l’intervention du fils de son rival.

•Les soins de M. O’Connel tendaient à or«,

ganiser les meetings de la halle au blé de Dublin en comités d’élections permanens pour tous les comtés , toutes les cités et tous les bourgs d’Irlande. Dans celui du ai juin , il rendit compte de ses succès à Clare, «il il avait été non-seulement accueilli avec enthousiasme par le peuple des freeholders à 10 livres sterling, mais avec empressement par ceux de ao et de 5 o livres. Il avait rangé de son bord jusqu’à des ministres protestons, et des pensions de jeunes religionnaires avaient couru les rues , le shamerock au chapeau et des lauriers à la main.

M. O'Connel dénonce au meeting l’assistant barrister, M. Major. Influencé par les plus méprisables sentimens, cet agent de l’autorité a, non-seulement retardé l’enregistrement, mis en avant des difficultés illégales que le conseiller attaquera devant les tribunaux , mais il a fait jeter en prison vingthuit freeholders , et menacé d’y mettre le secrétaire des catholiques d’Irlande, M. O’Gor-

man ! « C’est sans doute a M. Gregory, aü vide-roi du vice-roi duc de Northumberland.

qui n’est lui-inême qu'un zéro», s’écrie le fou* gueux O’Connel , « que Clare doit ce M. Ma-* jor ! Notre vice-roi en titre n’est qu’un capeaii dans la soupe (i), qui u’en accroît ni la saveur ni la quantité.» Nous sautons le brûlant éloge de son ami O’Gorman-Mabon , celui un peu plus réservé de M. V escy-F i tz>-Gérald , qui ne s’opposera point à lui , il en a l’assurance : les ministres eux-mêmes n’oseraient rêver une opposition ! Une faction expirante lui cherché en vain des rivaux, et est contrainte à tirer son candidat des petites-maisons. Quelques Orangistes persistent dans leur inimitié j « mais, pour moi , » poursuit O’Connel, «je ne fais plus de distinction désormais entre les Irlandais, quelque nom qu’ils se donnent. Je suis libre ; il n’y a plus de suprématie ; en

(i) Ile is like chip in porridge; expression proverbiale pour exprimer l'insipidité , la nullité.

droit civil , je suis l’égal de tout protestant. Avec autant de zèle qu’en ait jamais montré un protestant libéral se joignant à l’Association catholique, je me joindrais demain aux Brunswickois pour combattre avec eux et arracher au parlement anglais ce qu’il nous a ravi de nos libertés au tems de l’union. Les Irlandais de toutes classes n’ont maintenant qu’une pensée, l'amélioration de leur commune patrie ! »

Un anniversaire mémorable pour les protestans approchait au milieu de ces élémens de trouble : le 12 juillet, jour de la bataille d Aughuin , où .Guillaume vainquit Jacques II, s’annoncait d’une manière orageuse; de nombreux meetings dans les loges orangistes effrayaient les catholiques, amenaient des querelles , des meurtres , et faisaient prévoir de plus affreuses mêlées. Les veilles des fêtes de la Saint-Jean, de Saint-Pierre et Saint-Paul , les feux de joie ordinaires des catholiques alarmèrent la police oran-

gislc, et dans plusieurs endroits on tira sur le peuple; les foires, occasions naturelles de rassemblement, donnaient aussi aux gens de la yeoinanry, de cette police dé parti, l’occasion de prouver qu’ils rendaient avec usure au peuple la haine dontils étaient depuis long-tems l’objet. A Borris-O’Kane comté de Tippérary, il y eut une échauffourée d’agens de police sabrant et faisant feu sur une foule paisible. C’était une affaire de novembre de la rue Saint-Dénis. Mais ce n’était rien auprès de l’espèce dé guerre civile qui éclata le i3 juillet dans les comtés de Tyronc , d’Àrmagh, de Downe, de Monaghan et dé Fermanagh. Les orangistes s’organisaient pour attaquer, les catholiques songeaient à se défendre; et, dans jdusieurs villes, les plus modérés d’entre eux adressèrent des pétitions au gouvernement pour demander son appui : ils appelaient la force armée , les soldats du roi de préférence à ceux des orangistes, et suppliaient le vice-roi de

SCÈNES POPULSIRES

mettre toutes les opinions sous la protection «le l’armée en proclamant la loi martiale.

Malgré ces avertissemens, malgré ces symptômes d’orage , le duc de Northumberland , ne démentant point les éloges donnés par O’Connel à sa nullité, s’obstina à rester tranquille: on ne prit qûe des dcmwnesures, et on renvoya aux magistrats eux -mêmes les pétitions qui les accusaient de'partialité.

Le 1 1 juillet arriva, et les assassinats commencèrent. On tira sur les prêtres de derrière les haies, on mit le feu aux chapelles, on coucha en joue les catholiques, on força leurs maisons ; les femmes et les enfans se sauvèrent sur les hauteurs , et y furent suivis par leurs maris, leurs fils, leurs pères, tout ce qui pouvait manier une fourche ou lever une faux. Munis de tout ce qu’ils avaient pu se fabriquer d’armes , et de ce «ju’ils étaient parvenus h en dérober aux perquisitions des orangistcs, les catholiques s’assemblèrent au nombre de plusieurs mille autour de leurs

familles. C’est là qu'ils furent assiégés par les orangistes pourvus d’armes à feu et ayant à leur tête la yeomanry.

Les plus grands troubles eurent lieu dans les comtés où la yeomanry est la plus nombreuse, et les deux batailles les plus mémorables se livrèrent à Mackeen , comté de Fermanagh ; le désespoir des catholiques armés de fourches et d’autres instrumens de labourage y triompha d’ennemis armés de fusils et de baïonnettes , ainsi qu’à Glenoe ou Coal-Island , sur les frontières de Tyrone et d’Armagb, où les premiers rapports , à la vérité très-exagérés , affirmaient que soixante personnes avaient perdu la vie. Partout ce fut le i3 juillet qu’on en vint aux mains; le 12 étant le dimanche jour du Seigneur et du repos , la piété des ministres anglicans avait retardé d’un jour la guerre civile. Le récit des massacres , où le nombre des blessés et des morts se grossissait de bouche en bouche, parvenait dans le

sud et y excitait la plus viôlente fermentation , lorsque l'autorité enfin ébranlée prit le parti, le 1 8 juillet , d’émettre une proclamation vigoureuse. Toüt meeting , toute réunion ayant pour but la commémoration d’événemens politiques, ou la manifestation d’opinions politiques ou religieuses , et tout rassemblement qui prétendait n’avoir d’autre objet que celui de s’opposer à ces assemblées et de les dissoudre, furent également défendus ; l’attaque et la défense simultanément et justement prohibées, et ordre fut donné aux magistrats de faire une sévère enquête sur les troubles du i5 juillet, et de punir les perturbateurs de la paix publique.

Ces actes semblent avoir suffi. Ce bruit, ce tumulte , cette conflagration qui menaçait d’embraser l’île entière , tout s’est apaisé , tout s’est éteint dès que le gouvernement l'a voulu. Honte à lui de ne l’avoir pas voulu plus tôt! .

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