‹ Scènes populairesChapitre 11 sur 201 · I. \ COI I! D'ASSISI S. 3<J · texte numérisé non relu

I. \ COI I! D'ASSISI S. 3<J

tenant , messieurs les jurés, <[ii<' nous sommes sur le véritable terrain de l'accusation , il me reste peu de chose à dire pour achever la démonstration claire et évidente du crime que la société tout entière reproche à Jean Irou.v. Nous le répétons encore uni' l'ois, la présence de l'accusé dans un lieu éolé, un homme qui vient seul, au milieu de vingt personnes tranquille^ el honnêtes , n'est-il pas conduit dans ce lieu par une pensée coupable? On l'a dit avec raison il y a fort long-temps: Lecrime veille à câté de la vertu qui dort. I.e charretier Maclou dormait. Qui a troublé son sommeil? J < un Iroux.

[Ici y. V avocat-général parait émUy it reste quelques instants sans parler et reprend en ces imites): Messieurs les jurés, nous avons rempli la tâche pénible que la société nous avait imposée. Notre ministère nous a paru bien doux, puisque nous nous adressions à des hommes qui ne voudraient pas tromper la confiance que nous leur accordons. Ah! sans doute, messieurs les jurés, c'est un devoir pénible d'appliquer une peine ; mais combien l'honnête homme doit se rassurer en pensant que cette peine servira un jour de leçon à ceux qui , comme Jean, I roux , voudraient porter dans la société l'effroi et la perturbation. {L'accusés qui n'est endormi depuis le, commencement du réquisitoire de M. V avocat-général, est toujours plongé dans le plus profond sommeil.) LE PRÉSIDENT. — La parole est au défenseur du prévenu.

DÉFENSE DE l/ AVOCAT DU PRÉVENU.

(Il a l'accent méridional très-prononcé.) Mi ssieurs les jurés ,

Justifia est constant et perpétua voluntas , jus suum euique triùuendi. Cette maxime du Roi législateur de Rome devra recevoir ici son application, puisqu'on a parlé de la société, qu'en son nom on est venu demander d'ouvrir les portes de la prison , de forger pour Jean Iroux les fers

de l'esclavage; que le défenseur, à son tour, celui dont le mandat est plein de noblesse et de dignité , fasse entendre la voix de la raison et de l'humanité.

Justifia est constans, et perpétua voluntas jus suum eu ique trib uendi.

LE président. — Avocat, tâchez de mettre moins d'érudition dans vos plaidoiries, et veuillez éviter de si fréquentes citations.

LE Défenseur, étant scs lunettes. — Monsieur le président, je croyais pourtant que cela ne pouvait pas nuire dans une plaidoirie; si monsieur le Président le désire, je donnerai la traduction avec.

le président. — La traduction est aussi inutile que le texte. LE DÉFENSEUR, remettant ses lunettes, continue sur son manuscrit.

Je disais donc, messieurs les jurés, avant l'interruption de M. le président; je disais donc: Justitiq est constans... .Te m'arrête , messieurs, je continue en français. Tâchons d'examiner ces divers phénomènes.... Pardon.... je suis tout-

troublé je tenais la page trois, et n'en suis encore qu'à la

première où je développe la théorie du sommeil.

Un savant *, dont la magistrature s'honore et que la gourmandise respecte... un savant a dit : « Le sommeil est cet état d* 'engourdissement dans lequel l' homme, séparé des objets extérieurs par V inactivité forcée des sens, ne rit plus que de la vie mécanique. » Jeté sur la terre, l'homme a besoin de repos, surtout quand il s'est beaucoup fatigué ou qu'il a bien dîné. Comment donc arrive la fatigue? par le travail ou le manque d'aliments, par celte diète, véritable épouvantai! de l'homme civilisé. Tout individu dans la nature doit avoir part au bienfait de la nutrition; pourquoi, s'ils s'en trouvent privés de ce bienfait, leur en faire un crime ?

* Brillât-Savarin, Physiologie du goût.

LA COUR D'ASSISES. i 1

Appliquons à l'espèce, messieurs, appliquons, dis-je,à . L'espèce, des principes conservateurs de l'ordre social, et voyons... voyons si mon client doit être mis en dehors de cette maxime du législateur de Home — Justilia est constant... Vous savez, le reste, messieurs, je ne pousserai pas plus loin la citation ; je ne la pousserai pas plus loin.

On a parlé de la naissance de l'accusé; on vous a dit qu'il était né avec celte révolution d'épouvantable mémoire : moi aussi, messieurs, je suis né au milieu de la tourmente révolutionnaire; l'orage a grondé sur mon berceau. La hache meurtrière m'a privé de mon lait nourricier; elle a coupé les liens du maillot , et dans cet état d'abandon j'ai puisé malgré moi des principes d'indépendance et de liberté. Si parva licet comporter e... Pardon, messieurs, je me trompe ; je ferai cette citation plus loin... J'ai donc , ai-je dit, puisé malgré moi des principes d'indépendance et de liberté... de liberté... Libcrtas rcspc.vù adoiescentem... Quand Mirabeau, montant à la tribune...

le PRÉSIDENT. — .le me vois forcé de vous rappeler encore une fois qu'il ne s'agit point ici de faire un cours d'histoire : votre défense est tellement simple que déjà vous devriez l'avoir présentée.

LE Défenseur. — Expcrto credo Robcrto , dit le proverbe, et je m'en rapporte à M. le président. Je disais, messieurs ; non... pardon, j'allais dire au ministère public : Où sont les preuves du crime? car, enfin, Dcliclum est faclum jure prohibitum quo quis dolo aiterius privatim laditur. Ici, où est le fait défendu? est-ce parce que l'accusé est somnambule'? Mais alors, que M. l'avocat-général fasse le procès au sommeil. Morphée, messieurs, dit Chompré dans sou Dictionnaire, Morphée ou le Sommeil, est ainsi représenté : avec une blonde chevelure, couronnée, ceinte de pavots ; or, les pavots...

LE PRESIDENT. — Je dois vous déclarer que si vous conti-

nuez vos digressions, je vous interdirai la parole el Dominerai un défenseur d'office.

LE DÉFENSEUR. — Celui qui plaide d'office , ordinairement , le fait parce qu'il n'a pas de cause ; or, il n'a pas de cause parce qu'il ne sait pas plaider : donc un avocat d'office ne sait pas plaider. Argumentum ad hominetn. Contiiiuo , je continue :

lui résumé, messieurs, personne n'a souffert; les preuves manquent : on ne peut donc, condamner. Maintenant je vous ai démontré d'une manière claire et lucide l'innocence de l'accusé; je dépose le fardeau de la défense, el remets entre vos mains, messieurs, Iroux. Peut-être a-t-il un père! S'il en a un , messieurs , il doit être bien vieux ; courbé qu'il doit être sous le poids des ans, il attend ce jour où l'homme va incessamment quitter la terre pour entrer dans un monde meilleur. Éloignez son fils de l'écbafaud ; que la condamnation de ce malheureux, connue plus tard, ne fasse pas un jour rougir les cheveux blancs du vieil et respectable auteur de ses jours; qu'il rentre au sein de la société dont il est appelé à être un des plus beaux ornements; qu'il prenne une compagne...

[Jean Iroux, qui jusqu alors et pendant tout le cours des débats, est resté presque toujours endormi , sort de son apathie et crie de toutes ses forces qu' 'il ne veut pas se marier. ) le DÉFENSEUR, continuant d'une voix émue, entrecoupée par ses sanglots.

Qu'il prenne une compagne; qu'il inculque à ses enfants les lions, les \iais principes... Pardonnez, messieurs, pardonnez à mon émotion. Je réclame l'indulgence de la Cour pour mon malheureux client.

(Il se rassied au milieu de l'hilarité qu'a produite

.son plaidoyer sur l'auditoire.) LES HUISSIERS. — Silence, messieurs.

LA (OUI D'ASSISES. i3

LE président. — Accusé, ii\»'/.-vous quelque chose à ajouter

pour votre défense?

.u \ .n iroi \. — Qu'on m'guillotine. Moi, battre une vieille,

jamais... moi pas noble...

1 1. président. — Les débats sonl fermés. ii ni 1 1 nset R. — Pardon , monsieur le président; niais j'ai

oublié de répondre aux principaux arguments du ministère

public.

le président. — C'est un tort irréparable. La loi défend

d'accorder la parole au défenseur, comme au ministère public, quand le président a déclaré (pie les débats étaient fermés. F. ni seul a la parole pour le résumé.

LE DÊFENSLt T.. — Mais si , dans ce résumé , vous ne résumiez pas tout, monsieur le président; si vous élargissiez l'accusation en étranglant la défense.

LE président. — Il n'en peut jamais être ainsi.

DR avocat présent au barreau. — Cela s'est -pourtant \u ; c'est un tort que la loi permet. LE PRÉSIDENT.

L'observation est inconvenante, et si à l'ouverture des débats le président des assises ne prête pas, comme MAL les jurés, le serment de ne trahir ni les intérêts de l'accusé ni ceux de la société qui l'accuse, il lui reste le souvenir du serment qu'il a prêté en revêtant la toge , et le témoignage de sa conscience, qu'il ne doit jamais oublier dans ses pénibles fonctions. Si quelques-uns l'oublient, c'est un crime de leur part, et le mépris de leurs collègues leur est acquis à tout jamais.

Voua excuserez, messieurs les jurés, la longueur de cet entrelien qui a retardé la continuation des débats; mais le zèle que vous avez apporté dans tout le cours de la session , l'exactitude à remplir \->s devoirs et la haute sagacité que vous avez montrée, nous prouvent plus que jamais le bienfait de votre institution et nous font espérer votre indulgence pour

cette interruption. Nous serons aussi bref que nous semble le comporter cette affaire.

Un malheureux , accablé sous Je poids de la fatigue et de la misère , se présente dans une ferme où l'hospitalité du maître lui offre un asile. Bientôt ses sens sont assoupis: toutefois son sommeil fut agité; des lèves vinrent l'assiéger. De cet état inquiet, il ne tarda pas à passer au somnambulisme. Alors il se leva, se rendit dans la chambre de la veuve Loddè; il dansa , frappa de son bâton sur le bois du lit dans lequel elle reposait. Cependant il ne la maltraita pas. Rentré à la grange, il se remit de nouveau sur un lit de paille. Un sommeil bienfaisant et réparateur lui faisait oublier sa misère et la faim, quand il fut réveillé par le fermier et arrêté comme un assassin. Voilà toute la cause. Vous avez -entendu M. l'avocat-général et le défenseur de l'accusé , ce serait abuser de vos moments que de vous rappeler les moyens qu'ils ont fait valoir , et qui sans doute ont dû frapper vos esprits. Ce sera à vous de décider entre l'attaque et la défense; mais n'oubliez pas les circonstances dans lesquelles Jean Iroux est introduit dans la chambre de la veuve Loddé; et puisque dans cette cause on a abusé du droit de citation , veuillez nous en passer une , pour nous permettre de répéter avec l'auteur déjà cité : « Que l'homme qui dorL n'est déjà plus V homme social » que la loi protège encore , mais ne lui commande » plus. »

Dans ces circonstances, vous êtes appelés à prononcer sur les questions que nous avons l'honneur de vous soumettre :

1. Jean Iroux est-il coupable d'avoir, le 17 octobre dernier, tenté un meurtre avec préméditation sur la personne de la veuve Loddé?

2. A-t-il commis celle tentative étant en état de vagabondage ?

Si , sur l'une ou l'autre de ces deux questions vous n'étiez d'avis de l'affirmation de la simple majorité de sept contre

LA C'OIK D'ASSISES. 4.>

cinq, vous voudriez bien en faire mention en marge de chaque question.

Les jurés se retirent dans ta chambre de leurs délibérations. On fait retira1 ('accuse. Après dix minutes de délibération tes jurés rentrent. — Rentrée de la cour.

LE président. — Monsieur le chef du jury, veuillez faire connaître la réponse du jury.

LE chf.f DU jury se iève , la main droite sur ic cœur. — Sur mon honneur et ma conscience , devant Dieu et devant les hommes, la déclaration est, sur les deux questions, à l'unanimité : Non, l'accusé n'est pas coupable! — (Bravos dans l'auditoire.)

M. prudhomme. — Honneur a jamais à la magistrature française, j'ai 1rs \eux baignés de douces larmes.

t ne femme. — Ça s'rait l'horreur de la vie. Pauvre homme!

d'autres voix. — '■ N'poussez donc pas.

t N huissier. — Silence, messieurs.

le PRÉSIDENT. — Les signes d'approbation et d'improbation sont défendus. Faites entrer l'accusé. — Rentrée de l'accusé au milieu des gendarmes.)

LE président, au greffier. — Greffier, donnez lecture à l'accusé de la déclaration du jury.

le greffier lit. — La déclaration du jury est, sur les deux questions : Non, l'accusé n'est pas coupable.

LE PRÉSIDENT. — Vu la déclaration du jury, de laquelle il résulte que Jean lroux n'est pas coupable des crimes qiu*lui étaient imputés; en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés par la loi, déclarons Jean I roux acquitté de l'accusation portée contre lui ; en conséquence, ordonnons qu'il sera sur-le-champ mis en liberté, s'il n'est retenu pour autre cause.

LE PRÉSIDENT. — L'audience est levée.

jean [ROUX. — J'en rappelle.

Page 1