CIBOT, MAUGÉ
cibot, allant à lui. — Eh! bonjour, Mangé. Ce pauvre Mangé! te voilà donc? Ab ça, et depuis quand, dans ce pays-ci?
MAUGE, — Depuis ce matin cinq beures, mon cher ami. J'ai passé deux mortelles heures à sonner à ta porte.
cirot. — Je crois bien, il n'y a plus de sonnettes; ma femme les a enlevées.
MALGi;. — Aussi ai-je pris le parti de frapper, et cela m'a réussi. Marguerite est venue m'ouvrir, à la fin. Elle n'avait pas l'air enchanté de ma visite; je l'ai trouvée un peu changer à mon égard.
CIBOT. — Tu te trompes, Maugé, elle est toujours la même. ( 'est que, vois-tu, elle est amoureuse. J'ai découvert ça, moi, Maugé... pas plus tard (pie ce matin, vois-tu? N'en dis lien à ma femme, au moins. Mais d'où viens-tu donc, Mangé?
MAI GÉ. — De déjeuner. Elle n'avait rien à me donner, ton amoureuse. Madame avait les clefs dans sa chambre, m'at-elle dit. J'ai passé la nuit en voiture, et je t'assure que la faim commençait furieusement à me galoper.
cibot. — Mon pauvre Maugé !
MAUGÉ. — Que je te fasse des reproches. Comment, toi, Cibot, n'avoir jamais répondu à aucune de mes lettres, à ton plus ancien ami , ton camarade d'école ! Et il faut que je vienne te relancer jusqu'ici. Tu n'as cependant rien à faire, loi, rien absolument.
cibot. — Je suis plus occupé que tu ne penses , va , Maugé.
MAUGÉ. — Comment ça?
cibot. — Oh! oui, certainement {M soupire) , mon pauvre Mangé !
MAUGÉ. — Mais lu soupires, Dieu me pardonne!
cirot. — Tu crois, Maugé.
maugé. — Oui , tu as soupiré.
CIBOT. ■ — C'est possible.
maugé. — Je te fais mon compliment, mou cher ami ; vous avez là une propriété délicieuse ; je n'ai encore pu pénétrer nulle part, toujours par la raison que ta femme avait les clefs dans sa chambre; mais j'espère que tu me feras l'honneur de me faire visiter ton parc , dont ce matin j'ai mis trois bons quarts d'heure à faire le tour.
cibot. — Oui, tu verras, Maugé, c'est un joli parc.
maugé. — Comment passes-tu ton temps, ici? On dit à Paris que vous êtes toute l'année dans les plaisirs. Vous voyez beaucoup de monde?
cibot. — Oui, Maugé; aujourd'hui ou demain nous recevons trente personnes.
maugé. — Trente personnes !
cibot. — Au moins.
MAUGÉ. — Mais tu comptes donc recevoir toutes les autorités du département?
cibot. — Oh bien ! oui , les autorités! qui ne pensent pas comme ma femme. Par exemple ! je reçois un homme qui a trois millions de fortune. C'est pour un mariage.
MAUGÉ. — Mais lu n'as ni enfants, ni neveux, ni nièces.
CIBOT. — Tu as raison , aussi ça ne nie regarde pas ; mais < 'est pour rendre service à des voisins.
MADGE. — C'est bien mériter de ses voisins, que de recevoir trente personnes pour les obliger.
cibot. — .Mon Dieu ! Maugé, tu ne sais pas ce que c'est que la campagne. Est-ce qu'on n'a pas besoin de tout le monde? est-ce qu'il ne faut pas s'enlr'aider on peu? Eh bien! nos voisins marient leur demoiselle, il fallait bien leur être agréables. Et d'ailleurs, sais-tu ce qu'ils sont? les anciens seigneurs d'ici. Rien que ça.
MAUGE. — Enfin, mon cher, si je comprends un mot, je veux...
cibot, ('interrompant. — Etre pendu! Tu ne le seras pas. Mais laisse-moi l'expliquer; tu ne me donnes pas le temps. Ce monsieur que nous attendons de Paris...
MADGE. — L'homme aux trois millions?
cibot. — Oui. Eh bien ! c'est l'oncle du jeune homme , un homme superbe ! C'est l'oncle du jeune homme qui doit épouser mademoiselle de Barentinot. Tu as bien entendu parler, Maugé, des de Barentinot?
maugé. — Jamais.
cibot. — Ah çà ! lu plaisantes.
MAUGÉ. — Jamais, sur ma parole. Mais qu'a de commun avec toi l'oncle du jeune homme qui doit s'allier aux Barentinot?
□BOT. — De Barentinot.
MADGE. — De Barentinot , soit.
cibot. — Je n'ai rien de commun ! Non , certainement, je n'ai rien de commun avec l'oncle ni avec personne; mais, comme la famille des de Barentinot est dans les maçons jusqu'au cou, ils viennent loger demain chez moi.
MAI GÉ, appuyant. — Tous les de Barentinot ?
cibot. — Tous les de Barentinot, avec l'onde du jeune homme; et c'est ici que se fera la première entrevue. Et lu crois que je ne suis pas occupe, moi ? j'avais bien raison
de te dire que je l'étais plus que lu ne le pensais ; et si je soupirais tout à l'heure, j'en avais bien les motifs. Je ne l'ai pas dit d'abord, parce que tu te serais moqué de moi , comme à ton ordinaire.
MÀUGÉ. — J'y suis maintenant; je comprends parfaitement. Je vois , d'après tout cela , qu'il y aurait de ma part plus que de l'indiscrétion à descendre chez toi.
cwjt. — Oui, certainement, puisque nous-mêmes nous ne savons pas où loger. Tiens , Maugé , tu le sais , je ne peux rien te cacher; eh bien ! apprends donc que tu vois devant loi, dans ton ami, le plus malheureux des hommes. Enfin, je ne vis plus depuis que j'ai quitté Paris : plus de plaisirs, plus rien pour moi. Tu sais si j'aimais le domino, Maugé? eh bien ! ici c'est trop commun , on n'y joue qu'au cabaret ; les boules , trop commun aussi. Il ne me restait donc que la pêche, la pêche à la ligne. Nous sommes entourés d'eau, et c'est cependant un amusement bien raisonnable: on peut se suffire à soi-même , on n'a besoin de personne ; eh bien ! la pèche , c'est trop bête. Tiens , Maugé , tu te plains de ce que je ne t'ai pas répondu ; tu ne sais donc pas que ma femme t'a en horreur ? parce que d'abord tu ricanes toujours , et puis parce que tu t'es tant et tant moqué de moi dans le temps, que tu m'as fait rayer des listes pour la croix dans ma compagnie. « Tenez, monsieur Cibot, me disait-elle encore hier en plein salon, chez des voisins, tenez, regardez tous ces messieurs, ils ont tous la croix, et vous seul, monsieur Cibot, vous seul, regardez à voire boutonnière et remerciez votre Maugé. » Elle t'appelle mon Mangé; et sais-tu comment elle te traite?
MAUGÉ. — Non. Comment?
cibot. — De jacobin, Maugé, de jacobin.
maugé. — Pauvre madame Cibot !
cibot. — Écoute, Maugé, ma femme dira ce qu'elle voudra ; mais il faut que tu nous sortes d'embarras.
LtS BOURGEOIS CAMPAGNARDS. i...
m m 1,1 . • Mais attends donc ; certainement, je puis \ous être
d'uo grand secours.
cibot. — Tu ris, Maugé, MAUGÉ. — Pas le moins du inonde. Écoute-moi : j'ai déjeuné
ce matin à doux pas d'ici, dans le village, j'y ai trouvé une auberge qui m'a pain fort propre, fort bien tenue....
cibot. — (.'est chez manie Duhamel.
mai GÉ. — Est-ce madame Duhamel? Soit.
cinoT. — Elle est veuve.
maugé. — Je n'en sais rien , c'est possible ; mais toujours est-fl qu'elle a fort bonne mine.
cibot. — Des yeux superbes !
maugé. — Oui, d'assez beaux yeux, c'est possible. Eh bien ! je vais louer un appartement chez elle, et j'en mets une partie à votre disposition. Qu'en dis-tu ?
cibot. — C'est impossible, Maugé , c'est impraticable; ma femme est jalouse de madame Duhamel.
maugé. — Vous lui avez donc encore donné occasion de l'être, monsieur Cibot?
cibot. — Non, Maugé; oh ! non, bien sûr.
maugé. — Je n'en répondrais pas. Enfin, il faut sortir de là; voulez-vous coucher dans la rue ?
cibot. — Non, certainement. Madame Cibot non plus n'en serait pas flattée; mais...
maugé. — Il faut cependant vous décider ; quant à moi , je vas toujours m'assurer d'un logement. Puisque j'ai tant fait que de venir à la campagne, je ne veux pas repartir sur-lechamp. C'est pour le coup qu'à Paris on s'égaierait sur mo>- compte , sur le tien.
cibot. — Bon Maugé! c'est vrai, au moins.
IfAUGÉ. — Si le pays me plaît, eh bien! j'y resterai huit juins, trois semaines, un mois, peut-être; j'ai marié mo lils , je n'ai plus d'entants , je suis veuf.
CIBOT, —Tu n'en es que plus heureux, Maugé.
maugé. — Je suis libre comme l'air, et je prends mon plaisir où je le trouve. Tiens, justement voilà mon sac de nuit que Marguerite ne s'est seulement pas donné la peine de changer de place. Adieu , adieu , Cibot, au revoir ! Ainsi , c'est convenu , n'est-ce pas , au Cheval-Blanc. Adieu , ne le dérange pas.