L'AUBERGE
ADRIEN. — Bonjour, madame Hamelin.
madame hamelin. — Tiens! c'est vous, mauvais sujet? vous
voilà donc encore une fois dans notre pays ? ADRIEN. — Comme vous voyez. (Il chaule.)
Et l'on revient toujours , Toujours, toujours, toujours, A ses premiers amours , A ses premiers amours.
MADAME BAMELIN. — En avez-vous l'ait des farces, hein?
adrien. — Oui, j'en ai bien quelques-unes à me reprocher... mais j'n'en fais plus.
madame HAMELIN. — Vous v'Ià donc rangé?
LE PÈRE. — Eh bien ! serons-nous servis aujourd'hui ?
MADAME BAMELIN. — Charlotte?
i \ -i BTANTB. — Madame!
madame HAMELIN. — Apportez h' potage.
IDRIEN, a M. Mignolet. — Vous êtes dans la rotonde, I < rois, monsieur ?
M. MIGNOLET. — Oui. monsieur, si cela peut vous être
agréable.
lSf. SCENES POPULAIRES.
adrien. — Mais beaucoup. Unis n'avez pas, monsieur, un Bis dans le 2e hussards?
m. IliGNOLBT. — Non , monsieur, je n'ai pas cet avantage , n'ayant pas d'enfants.
adrien. — Pardon, excuse.
m. mignolet. — Il n'y a pas de mal à ça, monsieur, il n'y a pas de mal à ça.
M. PRUDHOMME, en dehors. — La fille, je solliciterais une serviette pour mes mains.
LA SERVANTE. — Oui, monsieur, en voilà une.
M. PRUDHOMME. — Elle est encore toute mouillée. Je payerai ce qu'il faut, donnez-m'en une vierge; vous me présentez un torchon.
la servante. — Nous n'en avons pas d'autres.
M. prudhomme. — Je ne vous en fais pas mon compliment. (Il entre dans la salle à manger.) Ah! me voilà enfin. Ces dames et ces messieurs sont, je le vois, en bonnes dispositions. Donnez-moi du potage... merci, monsieur, je vous rends mille grâces... Quelle mauvaise voiture nous avons là?... je crains bien d'être encore trois ou quatre jours sans pouvoir m'asseoir... ces diables de banquet les sont d'un dur...
adrien. — J'crois ben, on les rembourre avec des noyaux de pèches.
M. prudhomme. — Oui, monsieur, je crois votre observation excellente , avec des noyaux de pèches... Eh bien ! mademoiselle, comment nous trouvons-nous? hien, sans doute.
LA JEUNE PERSONNE. — Oui, monsieur.
l'homme aux moustaches. — Voulez-vous du bouilli, ma. demoiselle?
la jeune PERSONNE. — Merci, monsieur, je veux bien.
M. MIGNOLET. — Mademoiselle la bonne, voici deux fois que je demande du potage.
LA servante. — On est allé en faire venir, monsieur.
11. Mir.Nor.r.T. — Dépêchez-vous, mademoiselle; la voituro va partir, je n'aurai rien pris.
m. PRUDHOMME. — Par une singulière concordance du calendrier, c'est aujourd'hui qu'à deux différentes époques, bien entendu , François l"r el Bonaparte sont passés par cette ville.
Adrien, (es //< "r hagards, s' agitant sur sa chaise. — Ali! iieui Dieu ! mon Dieu! mon Dieu! (Tous tes voyagewrs st tournent du côté d' Adrien.)
M. PRUDHOMME. — Qu'avez-vous , monsieur, qu'avez-vous? aurais-je, dans l'observation historique que je viens de faire, blessé vos susceptibilités politiques...
Annii \. — Non , monsieur: mais j'ai oublié de me faire attacher pour boire ce vin-là. C'est à vous faire sauter au plafond.
MADAME MAMEr.iN. — Vous n'en faites jamais d'autres, c'est si bête !
ADRIEN. — Prenez-vons-en à votre marchand de vin, ou attachez-nous Bon! v'Ià une belle pomme.... Oui est-ce
qui \<'iit jouer du Champagne4... j'en réponds de celui-là, c'est moi qui rfonrnis... Ne parlez pas tous à la fois... Personne ne dit mot... une fois, deux fois... Adjugé. (Il retire .su proposition.)
M. mignolet. — Madame, faites-moi donner du potage, je vous en supplie.
MADAME imii.t.iv — Pardon, monsieur, dans l'instant on va vous l'apporter... C'est ici à côté, à la table de MM. les officiers... Charlotte!
i \ 5ER1 INTE. — Madame.
* Dana les tabla d'hôte, les commis-voyageurs, surtout ceu\ dans les \in>, proposeol an dessert de jouer du Champagne. Ils fixent une pomme sut Dne fourchette <|ui fait le tour de la table; chaque joueur doit enlever avec son couteau un morceau de la pomme, celui qui la sépare de la fourchette perd la partie.
madame BÂMELTN. — Voyez au n° 7 si MM. les officiers ont
encore a flaire du potage.
M. PRUDHOMME. — Voici une poule qui est centenaire au moins.
M. mignolet. — Madame, faites-moi donner autre chose, ce potage est glacé. (L'arrivée de plusieurs musiciens impose silence aux justes récriminations des voyageurs .')
LE conducteur. — Allons, messieurs, dépêchons-nous.
M. prudhomme. — Dépêchons-nous, dépêchons-nous; mais, conducteur, vous-même n'avez pas encore préludé.
le conducteur. — Ça ne sera pas long , en deux temps , deux mouvements; passez-moi le poulet.
adiuen. — Voilà, vous avez du cachet vert, vous... pas gêné.
LE conducteur. — Oui, je n'peux pas m'habituer au vin d'pays.
ADRIEN. — Moi, difficilement.
le père. — Madame, combien est-ce que c'est ?
MADAME HAMELIN. — VOUS êtes?
le père. — Mon épouse et deux enfants.
madame hamelin. — C'est douze francs, monsieur.
la mère. — Combien que vous dites, madame ?
madame hamelin. — Douze francs, madame.
la MÈRE. — Douze francs ! ! ! douze francs ! ! !
LE père. — Est-ce que vous vous moquez du monde, à la fin ?
LA mère. — Nous donnerons quatre francs pour nous deux , mon mari et moi, et cinquante sous pour nos deux petits , et c'est bien honnête, c'est à prendre ou à laisser... Douze francs 1 une gargotte de dîner pareil ! douze francs!
madame hamelin. — Encore, je n'vous compte pas un seau d'eau chaude pour votre enfant.
Le PÈRE. — Faites donc taire votre musique S.... n... de D... on ne s'entend pas, à la fin. (A sa femme.) Tais-toi et
laisse-moi parler. Ali! ça! madame, c'est une farce, n'estce pas?
i \ HÈRE. — Si c'est une farce? j 'crois bien , douze francs! MADAME HAM1 I IN. — Nous n'voulez pas payer, n'est-ce pas.'
Eh heu , nous allons voir.
LA MÈRE. — Non . sûr que nous ne payerons pas. C'est une
injustice... Douze francs! Si jamais je r'mets les pieds ici,
plutôt être pendue ! Douze francs ! ! ! M ii:UE. — Laisse-moi donc m'expliquer; toi, tu es là à
crier, tu t'emportes, laisse-moi faire. Madame, vous êtes
une vraie voleuse.
MADAME HAMRLIN. — Vous en êtes un autre, vous, monsieur,
avec votre cravate rouge; \ous allez voir à qui que vous
avez affaire... Oh ! je suis une voleuse... j'en suis bien aise. LE CûNDl'CTEi R. — Payez , allez, ce sera plus tôt fait. LE PERE. — Je payerai si ça m'fail plaisir; gardez vos conseils
pour cpii vous les demandera.
1 1 ( ONDDCTEOR. — Ce que j'vous en dis, moi...
la vieille dame, arrivant. — Mon Dieu! que l'endroit d'où je viens est mal tenu; c'est mieux chez les sauvages, bien sûr. l'eut-on tenir des garde-robes aussi malpropres... Faites-moi servir un bouillon... In bouillon seulement... Aije affaire à «les sourds... un bouillon... mademoiselle, un bouillon seulement, et une pâtée bien légère, une toute petite pâtée... bien légère.
le pi'RE. — Je n'sais ce qui m'relient de tout briser ici. I.a i ii i lie dame se trouve, < >/ cherchant une piace disponihie , derrière te père des enfants, qui, en gesticulant, jette à terre le petit chien qu'elle tenait dans ses bras.)
la vieille dame. — Zémire! \h ! Dieu ! Vous m'avez donné, vilain butor, un coup de coude abominable dans les seins. Mimîre, pauvre Mimire, es-tu blessée?
le père. — No m'dites rien , vous ! Je l'écrase sous mes pieds, votre sacré chien.
la VIEILLI dame. — Arrêtez cet homme! il est furieux. Mimire, Mimire !
Adrien. — Prenez garde! ils ont la gendarmerie dans leur manche, ici.
le père exalté. — Qu'est-ce que ça me fait, h moi, votre gendarmerie! Qu'est-ce qu'on m'fera? on m'tuera. Eh bien ! tant mieux ! ça m'est égal.
{Il saisit une chaise qu'il lève en l'air, et brise quel ques verres sur la table. )
ADRIEN. — Bon ! quarante-cinq à quinze.
Ferdinand. — Papa ! papa ! papa ! ! !
la vieille dame. — A la garde! A l'assassinat! IMimire! IMimire !
LA mère. — Bertéché ! Bertéché! ! Arrêtez mon mari... il va tout briser, je le connais.
le père. — Laissez-moi.
la mère. — Emmenez-le... J'vas payer, puisqu'on ne peut pas faire autrement... Mais j'vas mettre la table dans mes deux paniers. ( Le père est emmené.)
adrien. — - C'est ça : emportez tout dans vos paniers; voulezvous que j'vous aide?...
m. mignolet. — Je n'ai pas dîné, madame.
adrien. — C'est pas une raison.
M. prldhomme. — Il serait si agréable, cependant, de voyager, si les auberges savaient concilier leurs intérêts et ceux des voyageurs.
le conducteur. — iMessieurs, en voiture , les chevaux sont à la voilure.
la servante. — N'oubliez, pas la bonne?
M. PRUDHOMME. — Pour votre serviette , que je n'ai pas eue , n'est-ce pas?
la servante. — N'oubliez pas la bonne ?
M. M1CNOUET. — Je me suis passé de souper.
LA SERVANTE. — N'oubliez pas la bonne?
LA flEILLE DAME — Est-ce (|iie je n'ai pas payé mon vilain bouillon? Ma pauvre Mimire était si troublée qu'elle n'a pas seulement pu commencer sa pâtée ; c'est autant de gagné pour vous.
LA SERVANTE. — Merci , madame.
LA VIEILLE dame. — Laissez-moi en repos, dévergondée! avec vos papillotes.
L'HOMME iiit.r moustaches. — Tenez, la bonne; pour mademoiselle et pour moi.
ADRIEN. — Fouinais, prenons-nous le café ici ?
LE CONDUCTEUR. — J'veux bien.
ADRIEN. — Charlotte, du café et deux petits verres... quel rageur que c'l'individu-Ia!...
LE conducteur. — A quoi qu'ça sert? puisqu'il faut toujours payer.
ADRIEN à la servante qui apporte le café. — Merci; baisez papa , vilain loulou.
LA servante. — Voyons, Adrien, laissez-moi; voyons, finissez avec vos bêtises.
LE conducteur. — Allons, en route, mauvaise troupe.
ADRIEN- — Voilà.
LA servante. — N'oubliez pas la bonne?
adrien. — Jamais dans mes prières; tiens, méchante.
la servante. — Merci , bien obligée.
L'IMPÉRIALE
LE CONDUCTEUR. — Allons, eu route, nous sommes en relard. \ sommes-nous ?
ADRIEN. — J'vas un peu m'arranger, moi pas bète ; j'vas mettre mon manteau ; tant pis.
le conducteur. — J'ai cru que nous n'déniarerions jamais d'thez c'te mère Ilamelin.
l'J2 SCÈNES POPULAIRES
ADRIEN. — J'ai vu l'inouient que c't'enragé d'homme allait tout saccager. .