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LE COUPÉ

M. DE VERCEILLES. — Je ne voyagerai plus qu'en diligence : c'est admirable ! pas de retards, pas de relais qu'il faille attendre; on est servi à point nommé; personne ne vous parle , pas d'écrous à resserrer ; rien à démêler avec les postillons ; je le répète , c'est admirable. Ne trouvez-vous pas , Ernestine ?

ERNESTINE. — Ah ! mon père, il y aurait bien quelque chose à dire...

M. DE VERCEILLES. — Quoi doilC ?

ernestine. — On est bien ; mais on n'est pas à son aise comme dans une voiture à soi.

M. DE VERCEILLES. — Je ne vois pas cela.

ernestine. — On voudrait s'arrêter, on ne le pourrait pas.

M. de verceilles. — On voyage pour aller et pas pour s'arrêter.

ernestine. — Quand mon cousin saura que nous sommes passés devant sa préfecture sans seulement lui dire un petit bonjour

M. DE verceilles. — Il saura que nous sommes passés en diligence. C'est positivement ce passage devant sa préfecture qui m'a déterminé à ne pas prendre la poste, puisque vous voulez le savoir.

ernestine. — Vraiment !

M. de verceilles. — C'est une de mes raisons au moins. J'approuve mon très-cher neveu en tout ce qu'il fait ; mais certes, s'il m'eût consulté et qu'il eût voulu suivre mes conseils , il se serait tenu tranquille. Ce n'est pas l'argent qui pouvait le tenter.

ERNESTINE. — Jl est jeune; il ne savait que faire.

M. DE VERCEILLES. — Je ne le blâme pas. Kst-ce que je vous

I N VOYAGE l-N D1LIGI X I 193

ai dit que je le blâmais? Seulement, je n'aurais pas voulu le déranger en descendant chez lui.

i k\i;stine. — Nous n'\ serions restés qu'un instant.

m. m. verceilli s. — Vous connaissez bien les préfets. C'est enchanté de m' montrée dans toute leur gloire. Il aurait l'allu dîner, coucher peut-être, afin d'avoir le temps de nous entourer de toutes les notabilités fonctionnaires et industrielles du département. Nous aurions été là comme dans un omnibus. Autant passer notre chemin.

ERNESTIm:. — Il faut avouer (pie nous avons dans la diligence ou sur la diligence un monsieur qui se donne bien du mouvement.

M. DE VERCE1LLES. — Ce diable d'homme, à lui seul, fait autant de bruit qu'une émeute.

EUMStim:. — Voilà, par exemple, mon père, un inconvénient qu'on n'aurait pas dans une voiture de poste.

MARIE. — Mademoiselle trouve que c'est un inconvénient?

M. DE verceilles. — Je croyais que vous dormiez, Marie?

MARIE. — Non, monsieur; c'est un commis-voyageur, tout le monde le trouve aimable. Tantôt, à l'auberge, il a sauté de la croisée d'un premier étage dans la cour sans sourciller. In (liât n'aurait pas fait mieux.

1 i;m.mim.. — Et c'est donc très-aimable , cela , Marie?

MARIE. — Mais, dam! mademoiselle, vingt autres s'y seraient tués. Sans compter qu'il a donné à Laurent un paquet de cigares.

M. DE VERCEILLES. — Est-ce que Laurent fume?

MARIE. ---Non, monsieur. D'ailleurs Laurent fumerait, que, comme il sait que monsieur le comte ne veut pas qu'on fume , il ne fumerait pas; c'est seulement pour dire.

LTNTÉRJËl R.

L'homme aux moustaches. — Comment vous trouvez-vous, mademoiselle 7

la jeune personne. — TiOs-bioii ; merci, monsieur. Comme ce monsieur m'a fait peur à l'auberge !

l'homme aux moustaches. — Oui , il s'est fâché tout rouge.

la jeune personne. — Il a l'air bien méchant.

l'homme aux moustaches. — Vous avez peur des gens qui ont l'air méchant , mademoiselle ?

LA jeune PERSONNE. — C'est-à-dire j'en ai peur... je ne les aime pas.

l'homme aux moustaches. — Si vous aviez froid cette nuit, vous me demanderiez mon manteau : il est h votre service.

LA jeune personne. — Merci , monsieur. Et vous?

l'homme aux moustaches. — Nous partagerons.

la jeune personne. — Comme vous avez de grosses moustaches !

l'homme aux moustaches. — Vous ne les aimez pas?

la jeune PERSONNE. — Si, monsieur. Au surplus, toul le monde en a à présent. Il y a dans notre maison un jeune homme, c'est cependant un clerc de notaire, il a des cheveux longs comme un marchand de salade et de la barbe comme une chèvre.

l'homme aux moustaches. — A la jeune France?

LA JEUNE personne. — Oui, monsieur... Oh! ça nous fait rire , toutes les demoiselles du magasin.

l'homme aux moustaches. — Ne demeurez-vous pas, mademoiselle , dans le quartier de la Bourse ?

la jeune personne. — Oui, monsieur, près la rue Vivienne, rue des Fiiles-Saint-Thomas, n° 17.

l'homme aux moustaches. — C'est extraordinaire : j'ai justement un de mes amis qui demeure dans votre maison.

LA JEUNE PERSONNE. — Au troisième ?

i. 'homme aux moustaches. — Au troisième.

LA JEUNE PERSONNE. — Ce n'est pas M. Leblond?

L'HOMME aux moustaches. — C'est précisément cela, Lc-

hlond.

LA JEUNE PERSONNE. — Nous l'appelons Jules.

l'homme aux moustaches. — Joies Leblond , .Iules esl sou nom de baptême. Comme on se rencontre !

I \ JEUNE PERSONNE. — Oh! je connais bien M .Jules. Il (loi! épouser nue jeune personne du magasin, une nommée Clarisse.

L'HOMME dur moustaches. — Je crois lui on avoir entendu parler... file esl j<»lie?

Là JEUNE PERSONNE. — l'rès-jolie. .. Kl le a de beaux yeux , de beaux cils, de très-belles dents, de beaux cheveux, et puis elle a beaucoup d'esprit, ce qui ne gâte rien.

l'homme aux moustaches. — Dire que je n'ai jamais été / heureux pour vous rencontrer !

r..v jli'.ne personne. — ("est bien drôle... et je ne le savais pas... Enfin, si nous n'avions pas parlé...

m. PRUDHOMME. — Mon Dieu! que je suis mal à mon aise! diables de choux !

LA VIEILLE DAME. — Kb bien, Mimire. comment vous trouvezunis !

M. PRUDHOMME. — Comme les jours raccourcissent ! Il faut dîner à la chandelle : il n'y a pas à dire . on n'y voit déjà plus. Mon Dieu ! que je suis mal à mon aise!

i \ MjlsiN. — On finit par s'\ habituer.

m. PRUDHOMME. — Monsieur, nous ne devons pas encore nous plaindre. J'ai voyagé à une époque, vous êtes trop jeune pour l'avoir connue . j'ai donc, dis- je, voyagé à une époque où il fallait toujours compter quinze jours , au bas mol . pour aller de Paris ii Lyon. On couchait alors en voiture. Bref, <ni perdait un temps considérable'. Kh bien! Dooa voici arrêtés, je pense.

le i onductedr. — Les personnes qui veulent mouler la côte à pied ?

190 SCJ NES POPULAIRES.

m. prudhomme. — Conducteur, je voudrais volontiers descendre.

DM VOISIN. — Moi aussi.

la vieille DAME. — J'espère que vous ne me ferez pas faire

la route à pied.

LE conducteur. — Non , madame.

la vieille dame. — C'est qu'il ne manquerait plus que cela

pour combler la mesure de vos impertinences. l'homme aux moustaches. — Nous descendons, n'est-ce

pas, mademoiselle?

la JEUNE personne. — Ah! oui , par exemple, moi j'aime

bien marcher.

l'homme aux moustaches. — N'ayez pas peur, appuyezvous sur moi.

la jeune PERSONNE. — Comme le temps est doux. l'homme aux moustaches. — Donnez-moi le bras. la jeune personne. — Comment , vous n'avez jamais va

Clarisse ?

M. prudhomme. — Ça soulage un peu de marcher. le conducteur. — Vous ne descendez pas dans la rotonde ? M. MIGNOLET. — Voilà cinq fois que je vous l'ai demandé,

monsieur.

LE conducteur. — Je ne l'avais pas entendu. \i. mignOLET. — Je l'ai demandé lorsque ce monsieur qui est

en face de moi est sorti en allumant sa grosse pipe. le conducteur. — Vous ne descendez , plus personne? le père. — Allez vous promener.

la mère. — Ce sera-t-il encore douze francs? le conducteur, refermant la portière. — Allons, ne

nous fâchons pas.

adriex aa postillon. — Paraphile! confie-moi un instant

ton fouet, heim? Que j 'fasse un peu aller les chevaux. le postillon. — Prenez garde au débord. ADRIEN. — Ya\o pas peur, prends ma pipe.

TN VOYAGE l'N DILIG1 NC] 197

r.E POSTILLON. — >lcni : tous pouvez les fouetter; ils nt> prendrom pas le galop ici : amusez-vous.

II. PRDDHOMME. — Il iif fera pas chaud cette nuit : ça commence déjà ii pas mal pincer.

M. Mic.NOLET. — Oui, monsieur, je crois que celle nnil ça pourra bien pincer.

M. PBUDHOMME. — Quant à moi . j'aime mieux la gelée : un temps sec esl toujours préférable à l'humidité.

m. MIGNOLET. —Sans coutredit, préférable à l'humidité.

M. PBUDHOMME. — ,1e ne \ois pas ce nionsieiir qui était si monté à dîner.

m. MIGNOLET. — Je suis ;i\cc lui dans la rotonde... Il est bien brutal.

M. PBUDHOMME. — Je lui soupçonne effectivement assez peu de manières : il a employé à table plusieurs épithètes d'assez mauvais goût. Monsieur voyage pour son plaisir?

M. MIGNOLET. — Je vais passer quelque temps à la campagne, oui , monsieur.

M. PBUDHOMME. — Vous avez grandement raison, monsieur; car, à Paris, on est tellement claquemuré, que c'est un bonheur, un très-grand bonheur de pouvoir s'échapper un moment... Monsieur est avocat?

M. MIGNOLET. — Non , monsieur : uiais j'ai deux neveux cpii le sont... je suis retiré des affaires; j'étais quincaillier.

M. PRUDHOM.ME. — Fort jolie partie. Ah! c'est à un quincaillier, c'est-à-dire à un ex-quincaillier que j'ai L'avantage de parler.

M. MIGNOLET. — Mon Dieu! oui, monsieur, et maintenant je ne fais plus rien.

m. pbudhomme. — Vous avez amassé eu temps chaud.

M. MIGNOLET. — Oui , monsieur ; je suis dans ma maison.... Je ne suis pas, du reste, bien frileux , et puis je suis bien

couvert

nu rEUB. — Allons, messieurs, en voilure.

m. puudhomme. — A l'avantage de vous voir, monsieur. M. hignolet. — Vous aussi, monsieur ; j'ai l'honneur de

vous saluer.

la vieille dame. — Prenez donc garde, monsieur, vous n'avez aucun égard pour une femme.

M. PRUDHOMME. — Je fais ce que je peux , madame.

la vieille dame. — Vous ne pouvez pas grand'chose, je le crains bien, mon clier monsieur.

le conducteur. — Mais il me manque encore <leu\ places •dans l'intérieur.

M. prudhomme. — Oui , ce monsieur à moustaches et l'amie de mademoiselle Clarisse...

Adrien. — Tenez, je les vois qui arrivent tout essoufflés,

LE conducteur. — Allons donc! lié! là -bas. Allons donc !

Adrien. — Dame! donnez-leur donc le temps...

M PRUDHOMME. — Jeune homme ! nous avons ici des dames...

ADRIEN. — On peut bien rire.

M. prudhomme. — Certainement, je suis parfaitement de votre avis : rions, badinons... mais n'allons pas plus loin.

l'homme aux moustaches. — Nous voilà.

la jeune personne. — Je n'en puis plus d'avoir couru.

L'IMPÉRIALE

adrif.x. — Moi, j'adore les chevaux !

LE conducteur. — Si m. us aviez été comme moi pendant

douze ans avec eux, dans la cavalerie, vous ne les adoreriez

pas tant.

adrien. — Vous avez doue servi , vous, Pournaisl Je n'eu

savais rien.

M CONDUCTEUR. — J'crois bien que j'ai servi. J'ai été en

Prusse, en Silâsie, en Allemague , eu Bohême, partout;

j'ai vu du pays, allez.

ADRIEN. — Tiens, tiens, tiens!

LE conducteur. — JY-tais maréchal-des-Jogis-chef au 7*

chasseurs, à Wagram.

ADRIEN. — A l,i bataille de Wagram!

î i COND1 Cl lin. — Eh ! quoi donc? Adrien, — \!i ! 7008 étiez à Wagram ?

LE COMW en PB. — lu peu. J'n'en suis pas plus riche pour

ADRIEN. — Il \ faisait chaud, heim !

l i CONDUCTEUR, —Oui, qu'il y faisait chaud.

adrisn, — Contez-moi donc çaî

\M cru I'.. — Est-ce » [ne j'sais, moi, je n'me rappelle plus, J a ni longtemps, c'était en 1809. Étiez-vous né seulement. \oiis, en |809?

ADRIEN. — Oui: mais j'étais moutard *.

LE condi CTEiR. — (.'était une fameuse affaire, allez, que celle-là : je me rappelle (pie, le matin de Wagram, un capitaine d'elle/, nous, un nommé I. élever, un homme plein d'esprit, <pùsl maintenant retiré du côté de la Loire, par là-bas. Ce capitaine, c'était doue, comme j'vpus disais, un homme plein d'esprit; il avait des moustaches grises énormes, comme \ot' a\ant-hras. Il a\ ait trente-sept ans de service, H n'appelait rien comme tout l'inonde; par exemple, des bouteilles de vin, il appelait ça des godiveaux. Il disait (liez les paysans : Apporte/. -moi un godiveau ; mi était fait à ça , on lui apportait une bouteille de vin. Deux godiveaux, deux bouteilles de vin, trois godia \ .ni\ , trois bouteilles de vin ; il comptait comme ça jusqu'à ceni. Eh bien! ce capitaine-là, qui s'appelait Lcfè\rc, qu'était plein d'espril , qu'appelait des bouteilles de vin des godiveaux, qu'avait des moustaches mises comme le tuyau d'vot'pipe , qu'avait trente-sept ans de service... eh

bien! cet hoi e-là, le brave des braves, c'était le brave,

le plus brave des braves! eh bien! il n'est ni décoré ni

* in moutard, un aofant ( Expression populaire.)

rien; tandis que chez nous tous les administrateurs, les inspecteurs le sont tous; ceux qui ne le sont pas , c'est qu'ils ne l'ont pas voulu. [Adrien s'endort. ) Pour lors, le capitaine Lefèvre , qu'était mon capitaine , il me dit comme ça le matin : Fouinais! je réponds : Capitaine? Il me dit , dit-il ; Fouinais , attention , aujourd'hui ça s'ra chaud! Moi, j'iy réponds : Oui, capitaine. Mon cheval était déferré de la veille, pas moyen de l'faire ferrer ; enfin j'distant pis; v'ià le 1er escadron qui donne, nous, le 2e, nous restons. Mon sacré cheval , qu'entendait l'canon , il sautait aussi haut qu'la diligence, que c'était un plaisir ; enfin nous restons vingt-quatre heures sans descendre de cheval , sans rien prendre , enfin c'était un carnage, une tuerie , quoi ! v'ia donc pour le jour. Le lendemain nous nous mettons en route, nous allons à dix lieues plus loin; c'est là seulement que mon cheval a pu être ferré ; nous faisons donc dix lieues sans nous reposer. Dame! fallait les voir, les Autrichiens, les Kinserlicks; uniques... Tiens ! mais j 'suis bote, moi: vous v'ià parti, vous? (Adrien est profondément endormi.) Bonne nuit. (Au postillon.) Dépêchons-nous, nous sommes en retard.

le postillon. — Je n'vous voyions pas v'ni, j'disions , y a pas d'bon Dieu, faut qui z'y soye arrivé quet'chosc

LE conducteur. — C'est au dîner... J'ai cru que nous y coucherions.

LE postillon. — Vous savez bien Baptiste?

le conducteur. — Qui ça Baptiste ?

LE postillon. — Baptiste, qu'on appelle la Coloquinte?

LE conducteur. — Parbleu ! si j'copnais la Coloquinte , oui j'ia connais; tu dis Baptiste. Eh bien! après... qu'est-ce qu'il a fait, la Coloquinte?

le postillon. — Il a fait.... qui s'a marié, quoi!

le conducteur. — Comment, c'vieux serpent-là !

le postillon. — Oui, c*vieux serpent-là , il a épousé une

in Voyage en diligeni i 201

jeunesse qui s'nominons Zéphirine, qu'a pas core dix-sept ans, qui les aura à la Saint-Marlio, la mm' à père Coville. 11 onductei r. — Oh! le vieux brigand!

LE POSTILLON. — AUSSI, OD les a amusés assez. On leu z'\ a

fait une musique d'enragés; 5 /"étions tons avec des casseroles, des clarinettes . des serpents , des poêles , est-ce que j'savôns, (1rs marteaux, des tonneaux avec des pierrailles d'dans, ça a duré jusqu'à trois heures, hier matin.

le coMin mit,. — C'était un charivari?

le POSTILLON. — Non; un charivari, c'est ce qu'ils ont donné au sous-préfet quand il a été nommé préfet. Oh ! ça c'étions core aut'chose. En v'Ià un de chouan , c'gredin-là, je l'avons conduit une fois. J'vous l'onsm'né ventre ii terre, à tout hrésiller sur les pavés, il m'a encore donné pour boire par là-dessus, le scélérat !

LE CONDUCTEUR. — T'as reçu son argent?

LE POSTILLON. — J'crois ben , l'argent du gouvernement.

(Silence. £e conducteur s'endort.)

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