‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 16 sur 19 · CINQUIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME RÉCIT

LS BUCHMAYER.

Le premier Mai au matin, la maison de Michel Wagner se trouva ornée d'un superbe mai qu'on avait planté devant la façade. C'était un sapin svelte et magnifique, dépouillé de ses branches, et auquel on n'avait laissé que la couronne. Il planait au loin sur toutes les maisons du village, et si le clocher n'eût pas été bâti sur la montagne, le mai eût aussi regardé par dessus sa tête. Hors celui-là on n'en voyait pas un seul clans toute la commune, et les jeunes filles enviaient Eve, la fille aînée de Michel Wagner, parce qu'elle seule avait un mai.

Les enfants montaient le village. Au milieu d'eux se berçait une cabane de verdure. Cette cabane, en forme de pain de sucre, liée avec des osiers et

couverte de feuillage, couvrait la tête d'un bambin qui s'en allait ainsi de maison en maison, en faisant une halte devant chaque porte. Près de lui marchaient deux autres garçons, portant un panier plein de paille et d'œufs ; une bande d'enfants, ayant tous des branches vertes à la main, venaient après eux. Devant toutes les maisons ils chantaient :

— Ha ! ha ! ha ! le voilà ! le voilà ! L'homme de mai revenu, le voilà!

Donnez-nous des œufs, sans quoi, Pour vos poules gare au putois , Donnez-nous des œufs, si non Nous semons de paille le seuil de la maison.

Quand on ne leur donnait pas d'œufs, ils réalisaient leur menace et répandaient, en poussant de bruyants éclats de rire, une poignée de paille sur le seuil. Mais presque partout on leur faisait bon accueil, et ils continuaient leur ronde. Il n'y eut que la maison du seigneur devant laquelle ils passèrent sans s'arrêter.

Mais ce jour là l'attention du village n'était pas dirigée sur l'homme de mai, car tout le monde était devant la maison de Michel Wagner, à considérer le beau sapin. Pour l'amener là, il avait au moins fallu six hommes et deux chevaux. Il était inconcevable que cela ait pu se faire aussi vite et en cachette, car le plantage de mai, délit forestier sévèrement défendu, était puni par trois mois de travaux forcés. Aussi, malgré l'ancienne coutume, pas un garçon du village n'eût voulu planter un bouquet de ce genre

LE BUCHHATER. 151

devant la maison de sa fiancée; Mathias Wendel, le fiancé (ÏEve, l'avait seul osé, en dépit de la défense. On ne pouvait s'imaginer qui avait pu l'aider, on disait que c'étaient des garçons de Dettensée, village qui est à un quart de lieue de Xordstetten, et qui dépend du pays de Sigmaringen.

Beaucoup de paysans qui allaient aux champs avec la herse et la charrue, ou bien avec la pioche sur l'épaule, faisaient halte et regardaient un instant le superbe mai. Mathias Wendel était aussi au milieu des groupes, et souriait sous cape, en faisant des signes à Eve, qui était toute joyeuse à sa fenêtre.... ces clignements d'œil en disaient beaucoup. A toutes les questions malicieuses qu'on lui adressait pour savoir qui avait planté le mai, Eve se contentait, pour toute réponse, de lever ironiquement les épaules.

Les enfants de Mai venaient précisément d'arriver devant chez Michel Wagner, et ils commençaient leur chanson, quand le garde-champêtre arriva avec le garde-forestier, et s'écria : — silence, marmaille ! Les enfants se turent tout à coup, sur quoi le garde alla tout droit à Mathias, le prit par le bras et lui dit :

— Viens avec moi chez le bourgmestre. Mathias fit lâcher prise à la forte main du garde et lui demanda :

— Pourquoi?

— Tu le sauras là bas; maintenant suis-moi, sans quoi cela pourrait mal tourner.

Mathias regarda à droite et à gauche autour de lui, comme s'il ne savait que faire ou comme s'il voulait demander à quelqu'un secours et conseil,

en ce moment l'homme de Mai arriva tout à coup, et, avec sa cabane de verdure, alla frapper au milieu du visage du garde. Le bambin s'imaginait bonnement qu'en qualité d'homme de Mai, sa personne était sacrée et inviolable ; mais le garde ne reconnaissait pour inviolable que sa propre personne, aussi d'un revers de main mit-il en pièces toute la maison de feuillage. Christli, le plus jeune frère de Mathias, s'échappa alors de dessous son masque, et s'éloigna au plus vite.

Cependant Eve était descendue devant la maison, et avait saisi Mathias par le bras, comme pour le sauver. Mais celui-ci retira brusquement sa main, et le garde-champêtre dit à Eve : — Attends, attends ! toi aussi, on viendra bientôt te chercher.

— J'irai bien tout seul, dit Mathias en lançant à Eve un regard très significatif; mais celle-ci n'aperçut rien, car ses yeux étaient déjà remplis de larmes, et, le tablier sur le visage, elle rentra vite à la maison.

Les paysans allèrent alors à leurs champs, pendant que Mathias, escorté des deux gardes, longeait le village, avec tous les enfants qui criaient de loin derrière eux. Quand le garde ne fut plus à portée de les entendre, quelques uns des plus osés se mirent à crier : — Soguès ! Soguès! c'était le sobriquet du garde, sobriquet qui le mettait toujours dans une grande colère. Comme il était déjà revêtu de ces fonctions actuelles pendant les dernières années de la domination autrichienne, il s'imaginait, par surcroît de zèle, devoir parler aussi le dialecte autrichien, et

LE BUCHMAYER. 153

il dit un jour : — J sog es, au lieu de : — Ich sage es, ce qui signifie : — Je vous le dis, et c'est de là qu'on lui donna le sobriquet de Sogiiès.

Soguès, Mathias et le forestier disparurent bientôt derrière la mystérieuse porte brune de la maison du bourgmestre, et tôt après celui-ci se mit à reprocher à Mathias son marnais coup.

Mathias se tenait là debout, bien tranquille, abattre du pied la mesure d'une mélodie qu'il chantait intérieurement. A la fin il dit : — Aurez-vous bientôt tout dit, Monsieur le Bourgmestre, tout cela ne me regarde pas, je n'ai pas planté de Mai; maintenant, continuez, si cela vous amuse; je peux encore bien vous écouter un moment. Le bourgmestre, furieux, allait s'élancer sur Mathias, mais Soguès lui dit tout bas quelque chose, et son poing crispé resta tranquille. Il ordonna seulement à Soguès d'incarcérer pour vingt-quatre heures le criminel, à cause de sa grossière dénégation.

— Je suis un enfant du village, on sait où me trouver; je ne veux pas m9 enfuir pour une pareille bagatelle, on ne peut pas m'enprisonner, dit Mathias d'un ton calme.

— On ne peut pas! s'écria le bourgmestre, tout rouge de colère, c'est ce que nous allons voir.

— Eh bien! c'est assez plaisanté; j'y vais tout seul, dit 3Iathias ; mais avec un fils de bourgeois cela ne devrait pas se passer ainsi, si mon cousin, le Buchmayer, était ici, ça ne serait pas.

Sur le chemin de la prison, Mathias rencontra

encore Eve, mais il ne chercha pas à lui parler. Eve n'y pouvait rien comprendre ; elle regarda longtemps Mathias, quand il était déjà bien loin, puis, le cœur oppressé de honte et de souci, elle se rendit, les yeux baissés, chez le bourgmestre. La femme de celui-ci était sa marraine, et Eve lui dit qu'elle ne sortirait pas de là avant que Mathias ne fût libre ; mais pour ce cas, l'intercession ne servit à rien ; le bourgmestre attendait prochainement le tribunal, et il voulait, par sa sévérité, se concilier l'amitié du grand Bailli.

Secondé par Soguès, son fidèle et sage ministre, le bourgmestre écrivit son rapport ; et le lendemain de bonne heure, Mathias fut transféré à Horb. Fort heureusement que le chemin passait par l'autre bout du village, et que la pauvre Eve ne vit pas partir Mathias, car c'était pitoyable à voir : ce garçon, d'ordinaire si frais et si dispos, semblait maintenant abattu et négligé ; une seule nuit de prison avait suffit pour l'arranger ainsi. A toutes les haies devant lesquelles il passait, Mathias arrachait de colère une branche qu'il jetait là tout aussitôt; quand on arriva à la forêt de sapins, en montant la côte, il en cueillit encore une de sapin, mais pour celle-ci, il la mit entre ses dents et la conserva.

Tout le long de la route il ne dit pas un mot. Il semblait que cette branche de sapin était le visible enblème de son silence relativement au Mai, ou bien que cette branche liait sa langue par un charme inexplicable. Devant le haut bailliage, il mit bas sa branche, et presque sans s'en apercevoir, il cacha dans sa poche cette marque de son accusation.

LE BUCHMAYER. 155

Ceux qui n'ont jamais été dans les mains de la justice, ne savent pas ce qu'il y a d'affreux à n'être tout à coup plus maître de soi-même , comme si on venait de vous prendre votre propre corps. Continuellement repassé de main en main, il faut lever spontanément les pieds pour aller où les autres veulent. Mathias sentit bien cela, car, de toute sa vie, c'était la première fois qu'il paraissait devant la justice. Il était aussi embarrassé et aussi mal à l'aise que s'il eut été un très grand criminel, ou qu'il eût assassiné quelqu'un; et il lui semblait que ses genoux allaient se briser, quand on lui fit monter les longs escaliers de la montagne sur laquelle est située la tour des prisons, tour qui est là revêchement posée sur la cote, comme un château fort, ou comme un grand doigt de pierre qui semble signifier à tous les environs : — prenez garde à vous !

Mathias trouva le temps d'une longueur mortelle. D'aussi loin qu'il pouvait se souvenir, il n'était jamais resté une heure sans travailler, que pouvait-il faire maintenant ? Il regarda un instant par la fenêtre doublement grillée et percée dans un mur de six pieds d'épaisseur, mais il n'aperçut qu'un petit morceau du ciel bleu. Etendu sur le lit de camp, il s'amusa longtemps avec la branche de sapin qu'il avait retrouvée dans sa poche, c'est tout ce qu'il lui restait du verdoyant monde extérieur. Il la planta dans une fissure de planches et se figura voir le grand Mai qui était devant la fenêtre d'Eve, et qu'il lui semblait déjà n'avoir pas vu depuis un siècle. Mais bientôt il devint

plus attentif et se mit à considérer avec soin cette branche. Il voyait alors pour la première fois combien elle était jolie. Dans le bas, les feuilles aiguës étaient dures et d'un vert sombre ; vers la pointe, elles étaient au contraire tendres et de couleur claire, et aussi douces que le duvet d'un oiseau qui ne peut pas encore voler; tout en haut, se trouvait le petit germe, avec ses écailles joliment disposées les unes sur les autres : c'est ce qui devait devenir une pomme de pin. Il s'exhalait de cette branche de sapin une fraîche odeur de résine, plus douce que la lavande et le romarin. Mathias la passait légèrement sur sa figure et sur ses yeux fermés, et finit par s'endormir, la branche toujours dans la main. En songe, il lui sembla qu'il était fortement lié à un sapin vacillant, de manière à ne pouvoir faire aucun mouvement. Il entendait la voix d'Eve qui conjurait le diable de la faire monter jusque près de lui pour le délivrer. Il s'éveilla et reconnut en effet la voix d'Eve et celle de son frère Christli. Ils venaient lui apporter à déjeuner, et priaient le geôlier de les laisser entrer auprès de lui, mais ce fut en vain.

Ce fut seulement vers le soir que Mathias fut conduit à l'interrogatoire. Le grand Bailli commença aussitôt à le tutoyer et à l'injurer en haut allemand , comme, la veille, le bourgmestre Favait fait en patois. Tant qne les actes judiciaires ne seront pas publics, comme ils l'étaient autrefois dans toute l'Allemagne, un fonctionnaire pourra toujours traiter les prévenus comme il l'entendra, et quoiqu'il ne puisse

LE BUCHMAYER. 157

plus se servir du bâton ou de la torture, il ne reste pas moins à sa disposition bien d'autres vexations, quelquefois encore plus cruelles.

Le grand Bailli formait ses questions tout en faisant résonner ses éperons en long et en large de la chambre, et en tortillant continuellement entre ses doigts nn petit morceau de papier :

— Où as-tu volé cet arbre ?

— Je ne sais rien de rien, Monsieur le grand Baili.

— Tu en as menti, misérable chenapan, dit tout à coup le fonctionnaire en s'avançant contre Mathias en le saisissant au collet.

Mathias se replia en arrière en crispant involontairement les poings.

— Je ne suis pas un chenapan, dit-il enfin, et vous mettrez dans le protocole ce que vous venez de dire là; nous verrons bien si je suis un chenapan, quand mon cousin le Buchmayer sera revenu.

A ce propos, le bailli tourna le dos en serrant les lèvres. Si l'affaire de Mathias eût été meilleure, la chose aurait pu mal finir pour le bailli, il se garda donc bien de consigner ses injures au protocole, et sonna pour demander Soguès.

— Qu'est-ce qui vous prouve que c'est celui-là qui a planté le Mai.

— Tous les enfants du village et toutes les tuiles qui sont sur les toits savent très bien que Mathias est le fiancé d'Eve; je crois que le plus court serait encore de faire venir la jeune fille, elle ne mentira

pas et ne voudra pas faire un faux serinent et dire que cela est faux.

En entendant cela, Mathias ouvrit de grands yeux, ses lèvres s'agitaient, mais il ne dit mot. Le bailli fut un instant interdit; il reconnaissait très bien l'inadmissibilité d'une pareille manière de prouver, mais il voulait faire un exemple, ainsi qu'il disait en style judiciaire.

Quand Mathias, Soguès et les deux éclievins ordinaires eurent signé le protocole, l'interrogatoire fut terminé ; Mathias n'eut pas le courage de récidiver sa réclamation, relativement aux injurieuses paroles du grand bailli; il fut de nouveau reconduit en prison.

Il était déjà tard dans la soirée, Eve était alors assise au-dessus de la côte, et contemplait au loin la tour de la montagne. Elle s'attendait à voir enfin arriver Mathias et s'était cachée derrière une haie pour n'être vue ni interrogée de personne. Elle aperçut alors Soguès qui montait les prés de la côte, elle voulut gagner la route ; Soguès lui fit signe, et elle s'empressa d'aller au-devant de lui. — Va tout doucement, Eve, cria Soguès, j'ai seulement voulu te dire (tu m'épargnes une course), que demain matin, à huit heures, tu auras à comparaître devant le tribunal.

Eve était là, pâle comme une morte, et regardant avec égarement; puis elle se mit à descendre la montagne au galop et ne s'arrêta qu'au bas, près du Neckar ; alors elle promena ses regards tout surpris

LE BUCQMATER. 159

autour d'elle. Il lui avait semblé qu'on feoij tisonnait à l'instant même, et qu'il ne lui re -tait plus qu'à s'enfuir. Elle rentra chez elle en pleurant silencieusement et en baissant la tète.

Pendant toute la nuit. Eve ne put fermer l'œil ; ne devait-elle pas. le lendemain, paraître | our la première fois en justice? Toutes sortes d'horribles tableaux d'appartements tendus de noir se dressaient devant son âme, et si elle n'avait pas invité son amie Agathe, de chez le tailleur, à venir coucher avec elle, la pauvre fille serait morte de frayeur.

Des le grand matin, elle alla à son armoire chercher sa robe des dimanches, et Agathe fut obligée de l'habiller. Elle tremblait si fort qu'elle ne pouvait pas nouer un cordon. Eve se contemplait douloureusement dans son miroir cassé, il lui semblait qu'avec ses habits des dimanches elle allait aller à un enterrement.

Michel Wagner accompagna sa fille, ne pouvant laisser aller seule cette enfant. En arrivant à la porte du tribunal, il ôta son chapeau, lissa ses cheveux courts avec sa main, et prit une physionomie aussi avenante que possible, en frottant ses pieds sur le seuil de la salle. Il appuya un bâton d'épines contre le mur. et en tenant avec la main gauche son chapeau à trois cornes contre sa poitrine . il pencha humblement la tète et frappa. La porte s'ouvrit : — Que veux-tu? demanda une voix rauque.

— Je suis Michel Wagner, et celle-là est ma fille. l'Eve: et elle se gène tant que j'ai voulu demander

si je ne peux pas entrer avec elle devant le tribunal?

— Non! répondit la voix rauque, et on lui ferma si brusquement la porte au nez, qu'il en recula de trois pas. On ne lui laissa pas le temps d'observer que c'était réellement lui, et non sa fille, qui devait paraître devant le tribunal, puisque le mai était planté devant sa maison.

Il s'assit donc dans le vestibule, près de sa fille, les deux mains appuyées sur son bâton d'épine et le menton penché sur ses mains, en regardant fixement les dalles du sol qui étaient aussi froides et aussi impitoyables que la figure du fonctionnaire. Puis il commença à murmurer en lui-même : — Si le Buchmayer était là, il leur ferait bien filer un autre coton. Eve ne pouvait dire le mot. Elle avait les mains jointes et se contentait, par intervalles, de tousser doucement dans son mouchoir de poche bien repassé.

Enfin on l'appela dans la salle du tribunal; elle se leva lestement. Le père et la fille se regardèrent sans rien dire , et Eve disparut derrière la porte. Elle s'arrêta là ; le grand bailli n'était pas encore arrivé, seulement le greffier était à sa place, il jouait avec une plume qu'il tenait dans les doigts. Les deux échevins étaient près de lui et chuchotaient quelque chose entre eux. Eve frissonnait et tremblait de tous ses membres. Ce silence dura pendant dix minutes, qui semblèrent à Eve la moitié d'une éternité. Enfin on entendit résonner des éperons, le grand bailli

LE BUCmiAYER. 161

arriva. Eve sembla beaucoup lui plaire, car il lui prit le menton, caressa de la main ses joues rouges et brûlantes et lui dit : — Assieds-toi. Eve obéit, en se mettant timidement sur le bord de la chaise. Quand elle eut satisfait, les yeux baissés, aux demandes du nom, de l'âge, de la profession, etc., le grand bailli lui demanda : — Maintenant qu'est-ce qui t'a planté le mai?

— Je ne peux pas le savoir, Monsieur le bailli.

— N'est-ce pas toi qui as donné la corde pour l'attacher à la fenêtre du pignon?

— Non, Monsieur le bailli.

— Ne sais-tu pas non plus qui est ton bon ami?

Eve commença à pleurer à chaudes larmes. C'était affreux pour elle d'être obligée de nier, et cependant elle ne pouvait pas non plus en convenir. Le bailli lui vint en aide et dit :

— Voyons, qui a-t-il donc là à nier? Mathias est ton fiancé, et vous devez même vous marier bientôt.

Eve réfléchit alors que dans quatre semaines ils devaient aller chercher près de l'administration leur permission de mariage ; elle crut que si elle niait, on ne voudrait leur remettre ni papiers, ni autorisation, de plus elle ne pouvait pas dire non, c'était contre sa conscience. Son cœur battait fortement; un certain sentiment d'orgueil s'élevait en elle, une certitude qui planait sur tous les périls anima tout son être. Tout à coup elle ne pensa plus ni aux papiers, ni au grand bailli, ni au lieu où elle se trouvait ; elle ne pensa plus qu'à Mathias ; la dernière

larme tomba de ses cils, son œil resplendit d'éclat, elle se leva, regarda autour d'elle d'un air de triomphe, et dit : — Non ! je n'en aurai jamais d'autre que lui au monde.

— C'est donc Mathias qui t'a mis le mai?

— Ça se peut bien, mais je n'y étais pas, et j*ai été cette nuit là.... et ses pleurs recommençant de plus belle, elle ne put en dire davantage.

Fort heureusement qu'Eve fermait les yeux, elle ne vit pas le sourire des juges.

— Conviens-en donc, voyons, pas un autre ne t'a mis le mai, n'est-ce pas?

— Que puis-je savoir!

Au moyen de toutes sortes de questions entortillées, et de l'assurance que la peine serait légère, le grand bailli finit par faire avouer la pauvre Eve. Alors on lui lut le protocole, qui était rédigé en pur allemand, et sous forme de discours continu. De toutes les larmes et désolations de la pauvre fille il n'en était pas question. Eve s'étonna de tout ce qu'elle avait dit là, mais elle signa tout de môme, enchantée de pouvoir enfin sortir. Quand elle eut passé la porte et qu'elle entendit tomber le loquet, elle s'arrêta brusquement, toute saisie, et joignit les mains; un profond soupir sortit de sa poitrine, il lui sembla que le sol vacillait sous elle, car elle comprenait pour la première fois le tort qu'elle pouvait avoir fait à son Mathias.

Elle descendit timidement la rampe d'escaliers de pierre, en se retenant à la balustrade; et alla cher-

LE BUCHMAYER. 163

cher son père qui buvait une choppe au Mouton, pour se refaire le cœur. Elle s'assit près de lui sans mot dire, et ne voulut rien accepter.

Pendant ce temps là, Mathias avait été aussi ramené à l'interrogatoire. Quand il entendit la déposition d'Eve, il frappa des pieds la terre et grinça des dents. Ces démonstrations furent aussitôt saisies comme confirmation de l'aveu, et, de guerre las, Mathias se reconnut pris ; mais il s'agitait encore comme un sauvage pris dans un filet, qui se retourne en tous sens pour se délivrer, et qui s'entortille toujours davantage.

Quand on lui demanda où il était allé chercher cet arbre, Mathias dit d'abord qu'il l'avait pris dans le bois de Dettensée (principauté de Sigmaringen). Puis quand on te menaça de nouvelles poursuites devant l'administration d'Haigerloeh, il avoua enfin qu'il l'avait tiré de sa propre foret, située en Weiherlé, et que c'était un de ceux que le garde devait marquer quelques jours après.

En égard à cette circonstance atténuante, Mathias fut condamné à une amende de dix thalers, pour avoir enlevé avant la marque un arbre de sa propre forêt.

Au dessus de la côte, à l'endroit où, la veille, Mathias avait cueilli une branche de sapin, il rencontra Eve et son père, qui avaient pris par le sentier des près. Mathias voulait passer outre sans saluer. Alors Eve courut vers lui, prit sa main, et s'écria en respirant péniblement : — Mathias ne boude pas, tiens, voila mon médaillon et mon collier, s'il te faut payer

l'amende. Remercie le bon Dieu de ce que tu n'es au moins plus eu prison.

Après quelques difficultés, Matin as s'appaisa, et donna la main à son Eve pour rentrer dans le village, où chacun l'accueillit amicalement.

Voilà l'histoire du Mai de la maison de Michel Wagner. Le jour de la noce des deux jeunes gens, on le décora de rubans rouges. Le ciel se montra plus favorable pour ce sapin que l'estimable police, car, par une sorte de miracle, l'arbre reverdit et poussa de nouveaux bourgeons ; aujourd'hui encore il est là debout, comme un éternel signe d'amour, devant la maison de ces heureuses gens.

Mais à cette histoire s'en rattache encore une autre d'une signification plus générale. Le plantage des Mais, ainsi que d'autres délits forestiers survenus quelque temps après, décidèrent le grand Bailli à publier une ordonnance qui voltigeait déjà depuis bien longtemps au bout de sa plume.

Dès les temps anciens, c'est un droit et une coutume parmi les paysans de la Foret-Noire, en allant par les champs, c'est-à-dire d'un endroit à un autre, de porter une petite hache à main sur le bras gauche. Les hommes seulement portent ce signe, les garçons ne l'ont pas. Il se peut très bien que se soit là, selon la tradition qui court, un reste de coutume des temps où tout le monde était armé.

Le premier jour des fêtes de Pentecôte, on put

LE BUCH3IAYËR. 165

lire dans les villages du district, sur la planche noire de la maison commune, l'ordonnance ci-dessous :

— Comme il est arrivé à notre connaissance que beaucoup de délits forestiers proviennent du port illégal des haches, nous faisons savoir au public par les présentes :

Que dorénavant quiconque sera trouvé dans les rues ou dans le bois avec une hache, devra expressément justifier au gendarme, garde-champêtre ou garde-forestier qui le rencontrera, à quoi et en quel lieu il prétend s'en servir.

Quiconque ne donnera pas à cet égard des renseignements satisfaisants, sera condamné pour la première fois à une amende d'un thaler, pour la seconde fois à une amende de trois thalers, et pour les autres fois à une peine de huit jours à un mois de prison.

Le grand Bailli, RELLINGS.

Beaucoup de paysans stationnaient après l'église devant la maison commune; Mathias, qui maintenant faisait aussi partie des hommes, se mit à lire à haute voix l'ordonnance. Tous secouaient la tête, en murmurant des malédictions et des jurements. Quanta l'ancien Bourgmestre, il dit tout haut : — De mon temps cela ne serait pas arrivé, c'était là un de nos privilèges.

En ce moment on vit le Buchmayer monter le village avec sa hache sur le bras. Dès qu'on l'aperçut, chacun se tourna vers lui.

C'était un homme fort et robuste, aux manières aisées ; il n'était pas grand, mais gros et large d'épaules. De sa courte culotte de peau s'échappait un tarît soit peu sa chemise bouffante. Dessous son gilet rouge entrouvert on voyait la large courroie transversale qui s'agraffait à ses bretelles et qui, avec ses couleurs bariolées, ressemblait de loin à une ceinture de pistolets. Le chapeau à trois cornes recouvrait une tête d'une petitesse démesurée, et dont la figure, surtout autour de la bouche et du menton, avait une expression d'une douceur presque féminine. Ses grands yeux bleus, resplendissant sous des sourcils élevés, annonçaient l'intelligence et la fermeté masculine.

Mathias courut au devant du Buchmayer, lui annonça l'ordonnance et lui dit : — Cousin, vous êtes tous des conseillers municipaux de rien du tout, si vous laissez passer cela ainsi.

Le Buchmayer continua à marcher d'un pas aussi calme, sans se presser d'une semelle. Il alla tout droit à la planche des affiches. Chacun se retira pour le laisser lire plus à l'aise. Il releva un peu la pointe de son chapeau ; un silence plein de curiosité se fit autour de lui. Quand le Buchmayer eut fini de lire à voix basse, il donna un coup de plat de sa main sur le fond de son chapeau pour le consolider : cela signifiait quelque résolution. Là dessus il prit tranquillement la hache qui était sur son bras gauche, et avec un : — tiens ! il la planta dans la planche noire, au beau milieu de l'ordonnance, puis il se retourna

1E BUCH3IAYER. 167

vers ceux qui l'entouraient, et dit : — Nous sommes citoyens et conseillers municipaux ; sans réunion administrative et sans le vote de tous les conseilliez on ne peut pas publier une pareille ordonnance. Il faudra Lien qu'on voie une fois si les scribes sont tout et si nous ne comptons plus pour rien du tout. Dussions-nous porter l'affaire jusqu'au roi, nous ne souffrirons pas cela ; que ceux qui sont d'accord avec moi prennent aussi ma hache, et la plantent dans la planche.

Mathias fut le premier qui la saisit, mais le Buchmayer le retint par le bras et lui dit : — Laisse commencer les vieilles gens.

Ce mot fit effet sur les poltrons et les irrésolus qui étaient étonnés de la manière d'agir du Buchmayer etne savaient que faire. L'ancien bourgmestre frappa le premier son coup d'une main tremblante, et tous l'imitèrent avec empressement.

Pas un de ceux qui étaient là ne resta en arrière et le nom du grand bailli fut surtout haché dans tous les sens. Peu à peu tout le village arriva, chacun s'associa avec empressement à cette démonstration significative, et chacun donna son coup, au milieu des cris et des éclats de rire.

Le bourgmestre, à la nouvelle de ce qui venait d'arriver, voulut faire venir les gendarmos de Horb. Mais son sage ministre le dissuada de cette idée, sous prétexte que cela ne servirait à rien. Le malin Soguès se disait en lui-même : — C'est bon, laissezles tous contrevenir à l'ordonnance; cela va faire

une vraie moisson de procès-verbaux, et chaque procès-verbal me vaut un batz. Tapez seulement fort, cela entrera dans la chair, et tout cela nous sera profit. D'un air joyeux, Soguès comptait déjà à une choppe pris à boire à Yaigle^ le profit que lui rendrait la conduite du village.

Excepté Sognés et le bourgmestre, il ne resta enfin personne dans tout le village qui n'eût pris part à ces excès.

Le mardi suivent, sur l'avis de l'ancien bourgmestre, les conseillers allèrent eux-mêmes porter au conseil la déclaration de ce qu'ils avaient fait. Le grand bailli se mit à jurer et à tempêter par la chambre. Ce n'était plus M. Rellings, il ressemblait vraiment à un matou rasé (0, auquel on aurait mis des lunettes sur le nez et des éperons aux pieds. Il voulait faire emprisonner de suite les scélérats ; mais le Buchmayer s'avança brusquement devant lui et dit : — Voilà toute votre science, emprisonner! Mais cela ne presse pas. Nous sommes ici pour nous expliquer, nous reconnaissons nettement ce que nous avons fait, et dans tout cela il ne peut être question de prison préventive pour aucun de nous; je ne suis pas un vagabond, vous savez où j'habite, je suis le Buchmayer ; celui-là, c'est Beck; celui-là, c'est Jean Schmied; celui-là, c'est Bastien de chez Michel. On nous trouvera toujours sur notre propre fonds et chez nous. Sans jugement on ne peut pas nous emprisonner, et

(9 Dans la Forèt-Noire un matou s'appelle Relling.

LE BUCHMAYER. 169

après jugement nous pouvons encore en appeler à Reutlingen, et même à Stuttgart s'il le faut.

Le grand bailli changea de batterie et renvoya ces hommes à son audience du lendemain, à neuf heures.

Cette détermination eut au moins ceci de bon, c'est que par là Soguès fut floué de ses batz si bien comptés. Ainsi se trompent bien souvent dans leurs calculs les grands et les petits messieurs.

Le lendemain, le village semblait presque sur le pied de guerre, quand on vit partir, leur hache sur le bras, ces paysans, dont le nombre dépassait bien la centaine. Souvent ils s'arrêtaient devant les maisons pour appeler les retardataires, qui dans leur empressement finissaient de mettre leur habit au milieu de la rue. Bien des gasconnades et des railleries s'assoupirent à l'apparition du Buchmayer, qui fronçait horriblement les sourcils. On n'avala pas une goutte de quoi que ce soit, avant la fin de l'audience. — D'abord les affaires, ensuite les verres, ce fut la devise de ces gens.

Le grand Bailli était à sa fenêtre, en robe de chambre et sa grande pipe à la bouche. Quand il vit arriver cette troupe en armes, il ferma vite la fenêtre et courut à sa sonnette, mais comme les éperons ne quittaient pas ses bottes, il s'empâtura dans le rideau et s'étendit de tout son long sur le plancher. La grande pipe gisait là à côté de lui, comme eussent fait ses armes après une bataille. Il se releva pourtant vite, sonna le concierge, l'envoya vers le commandant de la station et le maréchal des logis des

gendarmes, pour leur donner l'ordre d'arriver tous, les armes bien chargées. Par malheur on ne trouva que quatre hommes dans l'endroit. Il leur ordonna cependant de rester par derrière, dans la chambre du concierge, et de se tenir prêts à lui obéir. Dans la salle d'audience il ordonna également qu'on ne fît entrer qu'un paysan l'un après l'autre, et qu'on refermât toujours aussitôt la porte.

Le Buchmayer ayant été appelé le premier, il dit en tenant la porte entrouverte avec sa main : — Bonjour Monsieur le Bailli, et se retournant aussitôt, il cria à ceux qui étaient encore dehors : — Voyons, entrez donc, vous autres, nous avons à parler des affaires de commune; je ne parle pas pour moi seul. Avant que le Bailli ait eu le temps de se reconnaître, toute la chambre était pleine de paysans avec leurs haches sur le bras. Le Buchmayer s'avança vers le greffier et lui dit en étendant la main : — Ecrivez mot à mot ce que je dis, car il faut bien qu'ils le sachent aussi au gouvernement du district. Il étira en même temps deux fois avec sa main droite le collet de sa chemise, posa son poing sur la table verte et commença :

— Tout respect devant vous, Monsieur le grand Bailli; c'est le roi qui vous a envoyé, et nous devons vous obéir comme le veut la loi; le roi est un brave et excellent homme, il ne veut certainement pas qu'on élève avec des coups de fouet. Tout les petits maîtres que nous avons, du haut jusqu'en bas, trouvent leur plaisir à se donner des airs d'importance. Bientôt

LE BUCHMÀYER, 171

ils feront des notes sur la manière dont une poule devra chanter quand elle fait son œuf. Je veux vous trouver une fois un couvert à votre marmite, je veux vous verser du vin clair. Je sais bien, cela ne sert à rien maintenant, mais il faut que cela soit dit; il faut que je fasse une fois la lessive, il y a assez longtemps que cela m'étrangle. La commune ne doit plus rien être désormais, il faut que tout se fasse dans les bureaux des employés. Ainsi donc labourez , semez et moisonnez donc aussi dans les bureaux des employés. C'est ainsi qu'un maigre écrivassier vilipande une maison commune pleine de paysans, et avant qu'on n'y ait rien vu, on envoie des écrivassiers pour être bourgmestres dans le village, les uns après les autres, et alors tout est parfaitement dans le meilleur ordre, comme l'entendent ces messieurs. Ce qui est vrai est vrai ; il faut qu'il y ait de l'ordre, mais premièrement il faudrait voir si cela n'irait pas mieux sans les écrivassiers. Nous ne sommes pas plus bêtes que d'autres, et si cela n'est pas en style administratif, ça ne dit pas que nous ne pouvons pas nous en tirer. Il faut qu'il y ait des gens instruits pour avoir la surveillance sur toutes choses, mais d'abord il faut que ce soient les citoyens qui mettent eux-mêmes en ordre leurs affaires.

— A la question! à la question ! s'écria le fonctionnaire.

— Ceci tient à la question. Avec votre écrivasserie vous ne savez plus que commander, et vous êtes toujours à protéger, à soigner et à empêcher,

oui empêcher, j'aurais bientôt dit cela. A la fin, mettez donc un agent de police au pied de chaque arbre, afin qu'il ne sente pas trop l'air quand il fait du vent, et qu'il ne boive pas trop quand il pleut. Si cela va ainsi avec cette manie de commander, nous n'avons plus qu'à plier boutique. Tout! oui tout ! vous voulez tout nous prendre. Seulement voici une chose que nous ne nous laisserons pas enlever... Il leva sa hache tant qu'il put et continua en grinçant des dents : — Quand même avec cette hache-là je devrais enfoncer toutes les portes pour arriver auprès du roi, je ne me la laisserais pas ôter de la main.

Depuis les temps anciens , c'est notre droit de porter la hache, et si on veut nous la prendre, il faut assembler le conseil, ou bien ouvrir la Diète, et là au moins nous verrons ce que nous avons à dire. Mais pourquoi voulez-vous nous la prendre ? Pour qu'il n'arrive point de délits forestiers. Mais il y a des gardes, des lois et des punitions, et elles sont les mêmes pour le noble et pour le mendiant. Combien faut-il de dents à un paysan pour manger des pommes de terre ? Arrachez-lui donc toutes celles qui sont de trop pour qu'il ne sente pas la tentation de voler de la viande. Et pourquoi laissez-vous donc courir les chiens avec leurs dents crochues? Quand un bambin a huit, neuf ans, il a son couteau dans sa poche, et s'il se coupe le doigt, c'est lui-même qui en pâtit, s'il s'en sert pour faire du mal à un autre, on lui donne sur les doigts. Qui vous dit donc que

LE BUCHMAYER. 173

nous sommes encore plus méchants que ne le sont les petits enfants et que vous ne Têtes, vous nos instructeurs et nos tuteurs? Vous autres messieurs, on dirait que vous croyez que c'est à vous que j'en suis redevable, si je ne me jette pas en ce moment par la fenêtre. Dans les choses importantes de la vie, il faut pourtant bien que chacun fasse ses affaires soi-même , de même que chaque commune doit soigner les siennes, et non pas vous, nos maîtres! Qu'est-ce que je dis là, nos maîtres? Vous êtes nos domestiques, et c'est nous qui sommes les maîtres. Il vous semble toujours que nous avons été créés pour vous, afin que vous ayiez à commander à quelqu'un. Si nous vous payons, c'est pour que Tordre soit dans le pays, et non pour nous laisser berner. Vous êtes domestiques de l'Etat, et l'Etat, c'est nous, les citoyens. Si on ne nous laisse pas notre droit, nous n'irons pas à la fontaine, nous irons à la source; et je mettrais ma tête sur le tronc, pour qu'elle y soit coupée avec la hache du bourreau, plutôt que de me laisser prendre la mienne, sans que je le veuille, par un employé. Voilà ce que c'est ! et j'ai fini.

Un profond silence régnait dans la salle. Chacun de ces hommes regardait son voisin, et clignait de l'œil d'une manière qui semblait dire : — Il a son affaire; maintenant on peut le mettre bouillir ou rôtir, à volonté ! Pour Bastien, il dit tout bas à Beck : — Le proverbe a raison, il n'a pas cuit la pièce à côté du trou. — C'est vrai, il n'a pas mis sa langue dans sa poche, répondit Beck.

Le bailli ne laissa pas durer longtemps l'impression de ce discours. En tortillant clans ses doigts un petit morceau de papier, il commença d'une voix calme à exposer la gravité du crime en question. De nombreux et terribles coups de côté tombèrent sur le Buchmayer, mais celui-ci se contentait chaque fois de secouer légèrement la tête, comme s'il chassait ses mouches. Enfin le bailli parla des amateurs de procès, des insurgés, et des avocats de village qui ont bu une fois une choppine avec un homme de lois, et qui l'écoutaient avec de grandes oreilles sans y rien comprendre. Après ces digressions générales, il en revint aussitôt à la question. Il demanda tous les prévenus par leur nom, les complimenta comme de paisibles et intelligents citoyens, incapables d'un fait pareil. Il exprima sa conviction pr'ofonde qu'ils s'étaient laissé entraîner par le Buchmayer, et les conjura, au nom de leurs consciences, au nom de l'obéissance au Roi et à la loi, au nom de leur amour pour leurs femmes et leurs enfants, de ne pas assumer sur eux une pareille faute, de reconnaître franchement leur erreur, en promettant que leur punition en serait adoucie.

Le silence régna de nouveau dans la salle ; quelques-uns s'entre-regardaient , puis baissaient les yeux avec embarras. Le Buchmayer, lui, levait haut et hardiment la tête; il les regarda tous au visage; sa poitrine se soulevait, et il retenait son haleine d'un air de vive attente. Mathias avait déjà ouvert la bouche pour parler, mais Jean Schmied la lui

LE BUCHMAYER. 175

ferma, car au même instant se levait l'ancien bourgmestre, qui seul de tous les assistants s'était assis sur une chaise. Il s'avança vers la table verte à pas lents, et en levant les pieds avec peine. Là il prit la parole, d'abord timidement et en reprenant souvent haleine, wais bientôt il dit couramment : — Grand merci, Monsieur le grand-bailli, pour le beau discours que vous m'avez tenu, et aux autres aussi, mais je suis prêt à signer de point en point tout ce qu'a dit le Bichmayer, s'il fallait encore une preuve que les mess'eurs nous regardent comme de petits enfants ou conme des mineurs, vous viendriez de la lui fournir, monsieur le bailli; non, j'ai 76 ans et j'ai été vingt ans bourgmestre. Nous ne sommes plus des enfants qu se laissent entraîner à quelque chose comme à une firce de gamin; je garderai ma hache jusqu'à ce quoi me mette entre six planches. Que ceux qui sont ic comme des enfants le sachent donc bien : — Je sui) un homme qui sais ce que je fais, et s'il y a condannation, j'en réclame ma part !

— Nous aussi, s'écrièrent d'une seule voix tous les paysans. La v>ix de Mathias perçait sur toutes les autres.

La figure du Bucimayer resplendissait de contentement. Il prit enccre de la main droite sa hache et la pressa tendremeii sur son cœur.

Dès que les formatés requises furent terminées, on signa le protocole le Buchmayer s'en fit donner copie, et tous les pay.ans quittèrent la salle.

Bien d'autres commmes encore firent des récla-

mations contre la nouvelle ordonnance. La chose alla jusque devant le gouvernement du district. Ceux qui avaient fait eux-mêmes à coups de hache leur réclamation d'une manière si insolite, furent condamnés à une amende déterminée. Cependant, comme au bout de quelque temps le grand-baidi Rellings fut changé, il ne fut plus question de l'ordonnance.

Après, comme avant, les hommes portèrent la hache sur le bras gauche.

Une autre fois, je vous raconterai bien volontiers encore autre chose du Buchmayer.

Page 1