‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 4 sur 19 · LA THESE · texte numérisé non relu

LA THESE

Laisse Steinen et prends, te dis-je, par les prés, Car les chemins y sont de fleurs tout diaprés. Bien, voilà maintenant qu'enfin tu te résignes A ralentir le pas, pour admirer les vignes D'Hagen et de Rœtteln qu'on aperçoit d'ici... Tiens., vois-tu ce monsieur., n'a-t-il pas l'air ainsi De ('appeler?.. Kli quoi?., vas-tu ne plus connaître Celui qui te sourit là-bas de sa fenêtre; Avec son grand bonnet sur la nuque tiré?.. Allons, réponds-lui donc, c'est monsieur le curé...

Ici c'est Thumrigen \ là-bas, dans la prairie, C'est Lœrrach, étalant avec coqueterie, Dans un cadre de fleurs, ses grands toits à pignons, Pendant que sur la route, en joyeux compagnons, Les beaux messieurs de Bàle errent à l'aventure, Les uns sur des chevaux, les autres en voiture...

Voici le cabaret de Stetten, mais je crois Que tu trembles, ma Wiese? est-ce donc cette croix Qui te fait peur? allons, que cette peur finisse, Car dans quelques instants, nous allons être en Suisse.

De Schopfheim à Stetten, Dieu ! comme tu bondis, Dans ce lit de cailloux déjà tout arrondis ; Comme admirablement aussi, tu t'y dessines, Bien que chaque bord soit renforcé de fascines ; Comme à chaque détour, l'on voit, ma chère enfant, Ton beau front devenir toujours plus triomphant.... Comme en t'apercevant les herbes reverdissent, Et comme ces boutons que leurs sucs alourdissent, Rivalisent entr'eux de légitime orgueil, Pour te faire au passage un plus brillant accueil..

En voilà— t— il des fleurs de toutes les familles...? Des liserons, de l'orge avec des alchimilles, Du trèfle, du cumin, des soleils et des joncs, Etalant tous, au bout de leurs moindres bourgeons, Ces diamants si purs qu'y suspend la rosée, Tandis qu'une cigogne étourdiment posée Sur ses échasses, court dedans à la façon D'un faucheur qui d'abord inspecte sa moisson.

De montagne en montagne, oh ! combien de prairies Te déroulen ainsi leurs vertes draperies, Avec un bataillon de champêtres clochers. Perdus, le plus souvent, au faîte des rochers.. Les chevaux de Lœrrach, aussitôt qu'on les lâche, Viennent aussi vers toi s'ébattre sans relâche... De Zell jusqu'à îiiehen, grands arbres et buissons Fourmillent de linots et de petits pinsons Qui sifflent, touchent l'orgue et tiennent synagogue, Jusqu'à la nuit qui clôt enfin leur dialogue.

Le tilleul de Bromback est donc mort., ah! tant pis. Mais dans ces plaines, vois quels superbes épis, Et comme, dès le pied, ces côtes sont couvertes, En guise de manteau, de belles vignes vertes ; Tandis que le haut porte, en guise de cheveux, Des chênes aux longs bras écaillés et nerveux.

Oui, j'admire vraiment comme sur ton passage, Sitôt que tu parais, tout change de visage ; Combien de chariots circulent à la fois, Sur les rives, au bruit sifflant des coups de fouets 5 Comme à verser le foin chaque faux continue, Et comme enfin tu fais à tous la bien-venue.

Qu'il surgisse une usine, une ribe en chemin : Vile au maître, tu cours donner un coup de main. Ailleurs, par un effet d'obligeance excessive, Tu viens aider aux gens qui lavent la lessive ; Ou bien des forgerons, tu vas, dans leur enfer, Comme s'il était d'œuvre, unir le fil de fer. C'est encor toi qui fais arriver sur l'enclume, Ces masses que ta main brandit comme une plume, Et lèves leur marteau, sans te mettre en souci, Quand ils ont oublié de te dire merci.

Trouve-tu quelque part une blanchisserie, Tu te roules, avec un air de moquerie, Sur la toile, en disant : — Bah ! si je ne m'y mets, Le soleil, à lui seul, n'en finira jamais. —

Cependant, il faut bien aussi que je t'apprenne Ce qu'on dit d'autre part... — tout aimable et sereine

LA WIESE. 45

Que paraisse ta mine, on dit qu'en maint endroit, Tu te fais des sentiers auxquels tu n'as pas droit, A travers les regains que tu remplis de sable... Qu'an pauvre diable ait eu du chanvre un peu passable, Tu te plais, on ne sait pas trop dans quel dessein, A l'emporter, dit-on, dans le champ du voisin. Tu fais aussi, dit-on, mainte étrange trouvaille, Sous les bancs où jamais le balai ne travaille 5 Puis, d'autres fois enfin, tu t'en vas sans façons, Emportant sous ton bras les gens et les maisons.

Si tu prends ce ton là, j'ai tien peur, ô ma Wiese, Que de te fiancer nul garçon ne s'avise... Eh bien, quoi? tu souris, qu'est-ce? allons, lève donc Vers moi tes yeux et laisse en repos ce cordon... Va, ne crains pas de t'ètre avec moi compromise, Car, je te sais très-bien depuis longtemps promise, Je sais qu'au rendez-vous tu vas dans ce moment, Je sais même le nom de ton robuste amant.

Du haut du Saint-Gothard, par Rheineck et Constance, Il arrive au galop, sans nulle intermittence, Et traverse le lac, en nageur bien appris, Qui se dit : — il me faut celte Wiese à tout prix.. — Mais vers Stein, il reprend son allure ordinaire, Et sort, les pieds lavés, de ce lac débonnaire -, Diessenhofen l'ennuie ainsi que son couvent; Depuis Schaffhouse aussi poursuit-il en avant, En criant à travers les rochers qu'il balaye : — Oui, je la veux, la Wiese, il faudra que je l'aie.. — Puis, ces rochers venant à manquer tout à coup, Il fait un brusque saut dont l'affreux contre-coup L'étourdit un moment, pourtant il continue Sa route vers Rheinau, sans plus de retenue.

Eglisau, Kaiserstuhl, Zurzach, il franchit tout, Waldshut même et Krensach et s'enfuit de partout, Impatient qu'il est de te trouver à Baie, Le front resplendissant de beauté virginale. C'est là que le contrat doit s'écrire; pourtant, Weil, si tu m'en croyais, conviendrait bien autant.

Mais il se peut aussi, pour traiter cette affaire,

Que ce soit le Petit-Huningue qu'il préfère.

Prenons donc par les prés de Richen.... oh! dis-moi,

N'est-ce pas lui qui vient là-bas tout en émoi..

Oui, je le reconnais à ces énormes cuisses,

A ces boutons d'acier comme en portent les Suisses,

Puis à ces trois menions... mais, vois-le donc, là-bas!

Comme ses gros mollets remplissent bien ses bas,

Et d'un bon gros bâlois comme il a bien la mine..

Tiens, voilà qu'à présent ton beau front s'enlumine,

Et que ton grand mouchoir commence à s'agiter

Sur ton cœur qui bondit... c'est à n'en plus douter,

Tu l'aimes et bientôt toutes les espérances

Des esprits du Feldberg, malgré les apparences,

Ma Wiese, à ton profit, vont se réaliser. —

Adieu, je ne veux pas plus longtemps abuser

De ton temps, que réclame un colloque plus tendre 5

Aussi bien ce monsieur se lasse-t-il d'attendre ;

Va jouir du bonheur que chacun te prédit,

Mais rappelle-toi bien tout ce que je t'ai dit.

~\aaAAAAa/^

deuxième mm.

Ceci est une histoire tout à fait personnelle, mais qui se trouve pourtant très étroitement liée à la récente histoire du monde ; ou, ce qui revient à peu près au même, à l'histoire de Napoléon. Quel temps c'était que celui-là ! Chaque paysan pouvait, de la loge royale de sa propre maison, voir défiler et se mouvoir devant lui toute cette gigantesque histoire ; rois et empereurs y jouaient ensemble : tantôt se montrant, tantôt disparaissant ; et, le plus souvent, tout ce magnifique spectacle ne coûtait pas autre chose à ce fortuné paysan, que sa maison, sa ferme, et même aussi pourtant quelquefois sa vie. Ce i est pas tout à fait ainsi qu'il en arriva à mon voisin Jeangeorges; néanmoins, je veux tout de même vous raconter son histoire dès le commencement.

C'était en 1796. Nous autres, dans cette époque de calme plat où nous vivons ; nous, les enfants de cette paix maussade et contristante, quelle idée pourrions -nous nous faire des tempêtes d'alors; comment nous figurer toutes ces populations en transes continuelles dans leurs demeures; comment nous figurer tout ce genre humain incessamment sur pied, dans le seul but de chasser d'ici ou de là, celui-ci ou celui-là. A travers la Forêt-Noire on voyait alors passer tantôt les Autrichiens avec leurs vestes blanches, tantôt les Français avec leurs figures avenante»; puis les russes à grande barbe ; le tout, entremêlé de Bavarois, de Wurtembergeois, de Hessois de toutes les tournures. La Forêt-Noire fut de tout temps une porte ouverte pour les Français; aussi en a-t-on maintenant poussé le verrou (*).

C'était donc à tout moment des marches et des retraites, des charges et des fusillades, le tonnerre enfin ; mais tellement continu, qu'on ne savait vraiment plus où donner de la tête, aussi arrivait -il souvent à la susdite de ne pas rester en place et d'être emportée tout à coup sans qu'elle s'y attendît. Non loin de Baisingen, s'élève au milieu de la plaine un monticule exclusivement formé de cadavres de soldats français et allemands, paisiblement étendus là les uns auprès des autres.

Quant à mon voisin Jeangeorges, il avait été exempté du service, bien qu'il fût un fort garçon, susceptible de bien figurer partout, et âgé de dix-

CO Les fortifications de Rastadt.

neuf ans. Voici d'où cela provenait. La veille de la noce de Maurice Wendel qui a pris femme à Empfingen, Jeangeorges chevauchait avec les autres derrière la voiture sur laquelle était montée la fiancée, avec les meubles, le coffre bleu, la quenouille et le berceau assorti tout à neuf. Jeangeorges tirait continuellement, comme un vrai diable, en mettant toujours double charge dans son pistolet. Quand le convoi arriva vers la marnière, entre l'étang, à droite, et la tuilerie, à gauche, d'où guettait Catherine, Jeangeorges tira de nouveau; mais à peine eût-on entendu la détonation qu'on entendit aussi Jeangeorges crier miséricorde. Le pistolet tomba de sa main , et lui-même fût tombé également de cheval, si son camarade Yiteli ne l'eût retenu. On vit alors ce qui était arrivé. Jeangeorges s'était coupé en deux l'index de la main droite. On le descendit de cheval, chacun s'empressa désolé autour de lui. Catherine elle-même accourut de la tuilerie, plus morte que vive, quand elle vit que le doigt de Jeangeorges ne tenait plus que par la peau. Jeangeorges, lui, grinçait des dents, tant sa douleur était affreuse, et regardait fixement Catherine. On le porta chez le tuilier, puis on courut chercher le vieux Jockel de Scheubiiss, fort habile dans l'art d'arrêter le sang. Un autre alla en ville chercher M. Erath, un chirurgien très en vogue. Quand le vieux Jockel entra, chacun se tut et se retira de devant lui, formant ainsi une double haie, à travers laquelle Jockel se rendit vers le blessé, qui était étendu sur

un banc près de la table. Catherine seule sortit des rangs en criant : — Pour l'amour de Dieu ! Jockel, sauvez Jeangeorges ! — Celui-ci ouvrit les yeux, tourna la tête vers celle qui parlait, et quand Jockel vint lui toucher la main en marmotant quelque chose, il put entendre enfin le sang couler à terre. Cela n'arriva pas précisément cette fois-ci en vertu de sa sympathie pour Jockel , mais bien ensuite d'une tout autre sympathie, c'est-à-dire, de celle qui existait entre Jeangeorges et Catherine. Car aussitôt que le malade avait entendu celle-ci parler, il s'était agité comme si le sang lui eût oppressé le cœur, et voilà pourquoi ce sang s'était remis à couler du doigt.

M. Erath arriva, et coupa le doigt. Au reste, Jeangeorges endura en vrai héros cette opération douloureuse. Comme il était déjà depuis quelque temps en fièvre, il lui sembla tout à coup qu'un ange était penché sur lui et le rafraîchissait de son haleine. Il ne se doutait pas que ce fût Catherine qui lui chassait ses mouches, et qui quelquefois se trouvait aussi fort rapprochée de son visage. Un tel rapprochement, si ce n'est même attouchement d'une main chérie, peut certainement produire sur nous un magique effet , et cet effet avait très bien pu prendre sur notre Jeangeorges la forme d'un rêve. Jeangeorges vit même en rêve une bien autre figure, dont il put à peine se souvenir au réveil, si étonnants et fugitifs sont les rêves ; cette figure avait un doigt coupé à la bouche, et avec ce doigt fumait du

tabac, comme si c'eût été une véritable pipe, de sorte qu'il s'en dégageait des nuages bleus en épais tourbillons.

Catherine s'inquiétait beaucoup en voyant les lèvres serrées de Jeangeorges se rouvrir et se refermer à tout moment pendant son sommeil. Au réveil, devinez ce qu'il réclama d'abord?... sa pipe. Jeangeorges avait la plus belle pipe de tout le village; or, comme cette pipe est pièce importante dans notre histoire, il est indispensable de la dépeindre avant de passer outre. C'était une tête en bois madré d'Ulm, dont les brunes veines marbrées formaient les plus étonnantes figures que l'on pût imaginer. Le couvercle qui était en argent, avait la forme d'un casque. Il était si blanc qu'on pouvait s'y mirer, avec cet avantage en sus, qu'on s'y voyait double, de la tête aux pieds. Par le bas, elle était garnie d'argent, et en forme de botte. Une double chaîne en argent, avec un anneau courant, y tenait par un cordon, et rattachait le court tuyau au bec, long, souple et cambré. Cette pipe n'était-elle pas en effet bien belle, et Jeangeorges n'avait-il pas raison de l'aimer, comme les héros d'autrefois aimaient leurs boucliers ?

La première pensée de regret qu'eut Jeangeorges à propos de la perte de son doigt, c'est qu'il lui serait désormais très-difficile de charger sa pipe. Cette idée fit beaucoup rire Catherine, qui l'en gronda toutefois quelque peu. Néanmoins elle consentit à la lui charger cette fois-ci ; elle alla cher-

cher un charbon et se hasarda à aspirer elle-même deux bouffées , mais en se trémoussant aussitôt et en faisant une grimace qui annonçait pour la chose le plus complet dégoût. Quant à Jeangeorges , il ne se souvenait pas, lui, d'avoir fumé une pipe aussi savoureuse que celle que Catherine avait eue à la bouche.

Quoiqu'on fût au plus chaud de l'été, Jeangeorges avec sa blessure ne put être emporté chez lui, et dut rester chez le tuilier. Bien que ses parents vinssent le soigner là, il savait pourtant que le moment ne se ferait guère attendre, où il pourrait être seul avec Catherine. Le lendemain, c'était la noce de Maurice Wendel. Quand on sonna à l'église, Jeanjeorges se mit à siffler, de son lit, l'inévitable marche nuptiale qu'on jouait alors précisément dans la rue. Après l'office la musique circula par le village en s'arrêtant devant chez toutes les belles filles, ou devant chez toutes celles qui avaient des poursuivants. Les garçons et les jeunes filles se joignaient alors à la troupe, qui devenait ainsi incessamment plus nombreuse. On s'arrêta aussi devant la maison du tuilier. Viteli entra comme ami de Jeangeorges, avec sa compagne, pour inviter Catherine au bal, en place du blessé ; mais celle-ci remercia, en prétextant son ouvrage et resta au logis.

Jeangeorges fut enchanté d'une pareille conduite, aussi lui dit-il quand ils furent seuls :

— Catherine, n'aie pas de regret, va ; il y aura bientôt une autre noce, et à celle-là nous danserons joliment les deux!

— Une noce? demanda Catherine, un peu troublée, et de qui donc, s'il vous plaît ?

— Viens seulement ici, reprit Jeangeorges en souriant. Catherine s'approcha. — Ecoute , dit-il alors, il faut bien que je te l'avoue. Je me suis coupé le doigt exprès,... pour ne pas être soldat... comprends-tu, maintenant ?

Catherine se retira précipitamment et poussa les hauts cris en cachant sa figure dans son tablier.

— Eh bien? pourquoi tant crier? demanda Jeangeorges. Est-ce qu'il y a du mal à cela. Il faudra pourtant bien que tu le trouves au mieux ; car enfin c'est toi qui en es cause !

— Moi ! ! Jésus ! Maria ! Joseph ! non, bien sûr non ! ce n'est pas moi qui en suis cause ! Mon Dieu ! mon Dieu ! quel péché tu as commis là, Jeangeorges ! Pense donc que tu aurais aussi bien pu de tuer tout à fait. Oh! tu es un homme cruel; non! je ne veux pas nvemménager avec toi, car maintenant tu me fais peur !

Catherine voulait s'enfuir, mais Jeangeorges la retint de la main gauche ; Catherine, impatiente de cette contrainte, lui tournait le dos, en mâchillant le coin de son tablier. Jeangeorges eût alors donné tout au monde pour qu'elle le regardât au moins encore une fois, mais toutes ses suplications demeurèrent inutiles. Il la lâcha donc et attendit un moment, pour savoir si elle ne reviendrait pas. Ouand il vit qu'elle continuait à bouder et à lui tourner le dos, il dit d'une voix émue :

— Veux-tu bien avoir la bonté d'aller chercher mon père; je veux retourner chez nous...

— Non, c'est impossible ! tu n'y gagnerais qu'une horrible défaillance, c'est M. Erath qui l'a dit, répondit Catherine, sans se retourner.

— Eh bien ! si tu ne veux aller chercher personne, je m'en irai tout seul, reprit Jeangeorges.

Catherine se retourna et le regarda avec des yeux en larmes, dans lesquels toutes les supplications et toute l'énergie de la plus affectueuse inquiétude s'apercevaient clairement. Jeangeorges prit la main de son amie ; cette main était brûlante ; puis il contempla longtemps le visage de la jeune fille. Ce n'était pas précisément ce que l'on appelle une beauté. Elle était forte et solide ; le visage et la tête à peu près ronds, le front très bombé, presque en demi cercle, les yeux enfoncés dans leur orbite , un petit nez écrasé, un parler quelque peu railleur et drolatique, deux bonnes joues bien rondelettes ; en somme une fraîche et avenante créature. Jeangeorges regardait, lui, les filles les plus riches en couleurs, comme les plus belles de toutes.

Ils se tinrent longtemps ainsi sans mot dire. Enfin Catherine lui demanda :

— Veux-tu que je te charge ta pipe ?

— Oui! dit Jeangeorges, et il la laissa libre. L'offre de Catherine était entre eux la meilleure

formule de réconciliation possible , ils le sentirent bien tous deux, car ils ne se dirent plus mot de leur querelle.

Le soir, il vint beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles, aux joues très colorées et aux regards étincelants, inviter encore une fois Catherine pour le bal; mais celle-ci refusa de nouveau. Pendant ce temps-là Jeangeorges riait sous cape, se réservant le plaisir de prier lui-même Catherine l'instant d'après et de lui faire accepter cette invitation. Au premier mot de lui Catherine se décida en effet, s'enfuit toute joyeuse et pétillante, et reparut presque aussitôt en toilette de bal.

Mais, il se présentait un nouvel embarras. Malgré l'excellent cœur de tous ces gens, pas un ne pouvait se décider à quitter la salle de danse , pour demeurer auprès de Jeangeorges. Le vieux Joçkel arriva fort heureusement sur les entrefaites. Pour une bonne chopine de vin qu'on alla lui chercher à l'auberge, il s'offrit à passer là toute la nuit, s'il en était besoin.

Jeangeorges avait fait mettre son doigt par M. Erath dans un bocal plein d'alcool, dans la pensée d'en faire cadeau à Catherine; mais, malgré toute son assurance ordinaire, la jeune fille en eut peur, comme d'un revenant, et n'osa pas même toucher le bocal.

Aussitôt donc que Jeangeorges put quitter la chambre, ils allèrent ensemble au jardin enterrer le doigt. Jeangeorges regardait tout pensif, pendant que Catherine refermait le trou. Pour le crime qu'il avait commis envers la patrie, en se mutilant ainsi soimême, il n'y pensait même pas. Il ne s'arrêta qu'à cette idée qu'un membre que Dieu lui avait donné plein de vie, était là enterré, et qu'un jour il lui fau-

cirait en rendre compte. Il assistait pour ainsi dire tout vivant à son propre enterrement ; aussi la ferme résolution surgit-elle en lui, d'employer désormais tout ce qu'il lui resterait de forces à satisfaire toujours scrupuleusement à son devoir et à sa conscience. Du milieu des pensées de mort qui s'emparaient alors de lui, il releva enfin les yeux avec un indicible mélange de douleur et de satisfaction, en se retrouvant aussi bien en vie, et près de celle qu'il aimait. Toutes ces considérations commençant à s'éclaircir peu à peu dans son âme, il dit à Catherine : — Oui, je vois bien que je me suis rendu très coupable; je veux aller me confesser: il faut que je m'ôte ce poids là de dessus le cœur; je suis prêt à faire quelle que pénitence que l'on m'inflige.

Catherine lui sauta au cou et l'embrassa, de sorte qu'il reçut ainsi d'avance la plus précieuse absolution; absolution que doit d'ailleurs éprouver déjà en ellemême, toute âme vraiment repentante et animée de la ferme résolution de ne plus faillir.

Le dimanche suivant Jeangeorges alla donc à confesse; on n'a jamais su quelle pénitence lui avait été infligée.

Il est présumable qu'un homme éprouve toujours quelque attrait secret pour le lieu où repose ainsi une partie de son être. De même que la patrie devient pour nous doublement sainte, quand nous pensons que les os de ceux que nous avons aimés y reposent ; de même que la terre entière nous devient aussi plus chère, quand nous nous disons que les cendres de

tous nos amis et de tous nos semblables sont mêlées

à sa poussière, de même un homme dont le corps, pourtant indivisible, est déjà partiellement devenu terre, doit se sentir attiré par cette puissance infinie de la sainteté du sol, et se retourner souvent vers le lieu où il est déjà enterré en partie.

Quand bien même l'idée vague de toutes ces choses eût pu être entrevue par notre Jeangeorges, on doit pourtant bien comprendre qu'il n'était pas homme à longtemps s'y arrêter. Tous les jours il allait chez le tuilier, attiré, non par la mort, mais au contraire par la vie, c'est-à-dire par son amour pour Catherine. Néanmoins, il en revenait aussi assez souvent toul triste, parce qu'il lui semblait que Catherine prenait à lâche de le tourmenter et voulait le dominer. La principale chose qu'elle réclamait de lui, à tout moment, c'était qu'il abandonnât sa pipe. Toutes les fois qu'il sentait le tabac, Catherine refusait de l'embrasser, et avant d'aller chez elle, il devait toujours cacher préalablement sa chère pipe. Dans la chambre du tuilier, défendu de fumer! aussi malgré tout le plaisir qu'il éprouvait à être là, n'y faisait-il que de fort courtes séances. Catherine avait parfaitement raison de le traiter ainsi. Cependant, Jeangeorges s'irritait au dernier point des exigences de Catherine, en se cramponnant toujours de plus en plus à sa terrible passion. Il trouvait qu'il était indigne d'un homme de se laisser prescrire quoique ce fût par une femme. Les femmes sont faites pour obéir, pensaitil; le fait est qu'il lui eût été tout à fait impossible de se défaire de son habitude. 3 *

Vne fois il l'avait essayé, deux jours durant, pendant les foins ; niais il lui semblait toujours alors qu'il était à jeun. Où qu'il fût, il lui manquait quelque chose ; aussi retourna-t-il enfin à sa pipe, dont il serra avec ivresse le tuyau entre ses dents quand il le 'retrouva, tout en battant briquet : — Au diable Catherine et avec elle toutes les autres femmes, avant que je renonce à ma pipe ! — Tout en parlant ainsi, Jeangeorges se donna sur les doigts un grarçd coup de briquet : — Bon ! pcnsa-t-il, en secouant violemment sa main meurtrie, voilà pour me punir de ce que je dis là; car, aussi bien, ce n'est pas vrai du tout!

Enfin arriva l'automne, Jeangeorges fut reconnu pour tout à fait impropre au service. Quelques autres jeunes gens avaient voulu imiter sa ruse, en se brisant par exemple les dents incisives, sans lesquelles il est impossible de déchirer la cartouche ; mais la coinmission militaire ne vit là qu'une volontaire mutilation, tandis que celle de Jeangeorges, grâce à ce qu'elle avait eu de plus dangereux, fut regardée comme un malheur fortuit. Tous les autres furent incorporés dans les compagnies du train, où l'on n'a pas besoin de dents pour faire feu sur l'ennemi. Avec leur mâchoire mutilée, ils durent mordre tout de même à Y ordinaire, souvent si maigre, de l'escouade; en attendant qu'ils allassent mordre la poussière , chose pour laquelle il n'est pas de rigueur d'avoir la moindre dent.

Dans les premiers jours d'octobre, le général Moreau opéra sa fameuse retraite par la Forêt-Noire.

Un détachement de son corps d'armée passa par Nordstetten. On en parla bien des jours d'avance. C'était dans tout le village une peur et une anxiété telles, qu'on ne savait plus ni que faire, ni que conseiller. Dans toutes les caves on fit de grands creux où Ton enfouit tout ce que l'on possédait d'argent ou de joyaux. Les jeunes filles ôtèrent leurs colliers à médaillons d'argent en forme de cœurs, de même que leurs bagues , pour les enfouir aussi. Tout le monde allait désormais sans la moinde parure, comme cela se pratiquerait pour un tout grand deuil. Quant au bétail, on le conduisit clans une inabordable caverne de la vallée de YEgelsthaL En entendant parler de l'approche de l'ennemi, les jeunes filles et les garçons se regardaient avec inquiétude; et quelquesuns de ceux-ci portaient même la main au couteau don^ on voyait le manche sortir de leur gousset.

Les plus embarrassés de tous étaient encore les Juifs. Qu'on prenne tout à un paysan, il lui restera encore ses champs et sa charrue qui se moquent des voleurs ; tandis que les Juifs avaient toute leur fortune en biens mobiliers , soit argent soit marchandises; aussi tremblaient-ils deux fois et même trois fois plus que les autres. Leur marguillier, un homme adroit et rusé , eut recours à un expédient des plus habiles. Il fit mettre devant sa maison un grand tonneau de vin rouge , fortement mélangé d'alcool , et des bouteilles sur une table , pour régaler ces hôtes peu invités. La ruse lui réussit , grâce à ce que les Français avaient hâte de passer outre.

Le jour de la passade arriva donc, et tourna mieux qu'on ne l'avait espéré d'abord. Tout le monde , ce jour là, stationnait en groupes par le village et regardait la défilade, sans dire le mot. Cela commença par de la cavalerie, puis vint une masse considérable d'infanterie. Jeangeorges, avec ses camarades Viteli et Xavier, était allé à la tuilerie, tenant à se trouver là, clans tous les cas , de peur qu'il n'arrivât quelque chose de fâcheux à Catherine. Il se tint donc devant la maison avec ses camarades, appuyé à la palissade du jardin et fumant tranquillement sa pipe. .Catherine mit la tête à la fenêtre et dit : — Jeangeorges , si tu voulais bien ne pas fumer, je t'inviterais à monter avec tes camarades

— Nous sommes très-bien ici, reprit Jeangeorges en aspirant coup sur coup trois énormes bouffées et en serrant fortement sa pipe.

La cavalerie arriva; c'était une confusion générale; tous ces hommes semblaient à peine faire partie du même corps, chacun d'eux ne pensait plus qu'à soi; cependant on voyait tout de même bien qu'ils allaient ensemble. Quelques-uns se mirent à sourire narquoisement à Catherine , qui était à sa fenêtre , en l'appelant de la main et en lui jetant des baisers, pendant que Jeangeorges furieux tourmentait dans sa poche le manche de son couteau. Catherine ferma aussitôt sa fenêtre et se contenta de guetter à travers les vitres. Après l'infanterie arrivèrent les bagages, puis les chariots de blessés. C'était un spectacle lamentable. L'un des blessés exhiba tout à coup

une main qui n'avait plus que quatre doigts: Jeangeorges frissonna de la tête aux pieds. Il lui semblait se voir étendu là lui-même, à la place de ce malheureux. Le blessé n'avait pour coiffure qu'un pauvre mouchoir lié autour de la tête. Jeangeorges escalada aussitôt la pallisade, prit la cape fourrée qu'il avait mise, et l'ajusta à ce pauvre diable, eu lui donnant même son argent et la bourse de cuir dans laquelle il était renfermé.

Le blessé fit plusieurs signes avec la bouche , pour lui faire comprendre combien il lui eût été agréable de fumer un peu; il regardait Jeangeorges d'un air piteux et suppliant, en lui désignant toujours la pipe; mais Jeangeorges secoua négativement la tète.

Catherine apporta du pain et des chemises qu'elle mit dans la voiture des blessés. Tous ces pauvres malades trouvaient plaisir à regarder cette fraîche jeune fille et la saluaient même militairement en baragouinant entre eux ; puis ils s'éloignaient eu lui faisant toujours signe de la main. Personne ne se demandait plus alors si c'étaient là des amis ou des ennemis. On ne voyait plus en eux que des hommes malheureux et en détresse, auxquels chacun devait venir en aide.

Un fort détachement de cavalerie formait l'arrière-garde. Catherine revenait à sa fenêtre et Jeangeorges à son poste avec ses camarades, quand Yiteli se mit à crier tout à coup : — Tiens ! tiens ! des maraudeurs !

Deux guenilleux garnements en demi-uniforme,

sans selle ni étrier, s'approchaient en effet. Un peu avant d'arriver près de Jeangeorges, ils s'arrêtèrent à causer, puis l'un d'eux partit d'un éclat de rire. Bientôt ils se remirent en marche, mais au pas, l'un d'eux rasant presque la palissade : arrivé près de Jeangeorges, il étend la main, et craque ! lui arrache sa pipe de la bouche, pique des deux et s'enfuit au galop.

Une fois maître de cette pipe , le maraudeur se mit à la fumer, d'un air de moquerie et de bravade.

Quant à Jeangeorges, il porta la main à sa bouche; il lui semblait que toutes ses dents venaient de lui être arrachées à la fois de la mâchoire. Pendant ce temps-là Catherine se tordait de rire, en criant : — Eh bien, maintenant... va la chercher, ta pipe!

— Certainement que j'irai! répondit Jeangeorges, et il brisa en même temps de rage une latte de la palissade. — Venez, Viteli et Xavier! nous prendrons nos chevaux pour les poursuivre, et, dussionsnous y rester, ce chenapan-là ne gardera pas ma pipe !

Les deux camarades allèrent donc en toute hâte chercher leurs chevaux à l'écurie, pendant que Catherine descendait épouvantée, en appelant à grands cris dans le corridor Jeangeorges, qui vint à elle en maugréant, irrité qu'il était de ses railleries de tout à l'heure. Mais Catherine lui saisit convulsivement la main, et lui dit : — Pour l'amour de Dieu !

Jeangeorges, laisse là ta pipe... Tiens, je te promets ensuite tout ee que tu nie demanderas ; mais accorde-moi au moins cela ! veux-tu donc te faire tuer pour si peu de chose ? je t'en prie ! je t'en prie ! reste là...

— Non ! ça m'est parbleu bien égal qu'il nf arrive quelque balle par la tête; qu'ai-je à rester ici plus longtemps; tu ne fais que t'y moquer de moi !

— Non! non! cela n'est pas vrai! s'écria Catherine en lui sautant au cou... je ne veux pas te laisser aller; il faut que tu restes là.

Jeangeorges commençait à s'émouvoir; cependant il demanda avec dureté: — Yeux- tu devenir ma femme ?

— Oui ! oui! je le veux, oui !

La plus ineffable étreinte suivit ces paroles ; après quoi Jeangeorges s'écria : — De ma vie je ne retouche une pipe! si je ments, que le diable...

— Non, je t'en prie, ne jure pas! Il faut que tu tiennes sans cela ta promesse; cela vaudra beaucoup mieux! Eh bien! tu restes ici maintenant, n'est-ce pas ? Laisse ta pipe aux Français et au diable.

Cependant les camarades armés de fourches arrivaient à cheval, en criant : — Allons, allons, Jeangeorges, en avant !

— Non, je ne vais plus, répondit Jeangeorges en pressant Catherine dans ses bras....

— Que nous donnes-tu alors, si nous te rapportons ta pipe? demanda Yiteli.

— Elle est à vous.

Aussitôt, comme emportés par une tempête , ils s'élancèrent du côté d'Empfingen, pendant que Jeangeorges et Catherine les regardaient aller.

Les maraudeurs étaient déjà presque à la montée où se trouve la marnière de la tuilerie. Quand ils se virent poursuivis, ils firent volte face, "tirèrent leurs sabres, et l'un s'apprêtait déjà à faire feu avec son pistolet; ce que voyant, Viteli et Xavier firent également tout aussitôt voile face, et se trouvèrent revenus tous deux, presqu'avant qu'on eût eu le temps de les voir partir.

A dater de ce jour Jeangeorges cessa de fumer. Un mois après on publiait ses bans avec Catherine.

Un jour Jeangeorges venait à la tuilerie. Il était arrivé presque derrière la maison sans que personne l'aperçut. Il entendit Catherine causer avec quelqu'un à l'intérieur. — Ainsi donc tu la connais bien, demandait Catherine.

— Si je la connais! répondit l'interlocuteur. A la voix, Jeangeorges reconnut Mayer, un brocanteur juif à cheveux rouges. — Je l'ai vu assez souvent avec elle pour cela; il l'aimait alors, autant qu'il t'aime à présent, et si la chose eût été possible, je crois qu'il se serait volontiers marié avec elle.

— C'est bien, dit Catherine ; il me tarde seulement de voir les yeux qu'il va ouvrir quand il la retrouvera le jour de sa noce... Ainsi donc je puis complètement m'y fier?

— Que ne suis-je aussi sûr de gagner cent mille florins !

— Oui, mais il n'en faut pas souffler mot à Jeangecrges....

— Muet comme un poisson ! répondit le Juif en se retirant. —

Jeangeorges entra tout timidement chez Catherine, n'osant pas lui avouer qu'il venait de tout entendre. Pourtant, quand ils se trouvèrent familièrement assis côte à côte, il ne put s'empêcher de lui dire : — Ecoute, il faut bien que je te le dise; ne crois pas un mot de ce que Ton te rapporte ; parce que cela est faux. On a autrefois jasé sur mon compte, je le sais, on disait que je connaissais la servante de l'auberge de Y Aigle, qui est maintenant domestique à Rottweil; je te le dis, crois-moi; tout cela est faux; car alors, j'allais encore au catéchisme, ce n'était qu'un enfantillage.

Catherine feignit d'attacher à cette circonstance une importance énorme, et Jeangeorges eut beaucoup à faire pour se justifier. Le soir il se donna encore toute sorte de peine pour saisir au passage ce que dirait le Juif; mais celui-ci restait, ainsi qu'il l'avait promis, muet comme un poisson.

Jeangeorges eut encore, sans compter bien d'autres punitions, à subir pour ainsi dire les verges, tout le long du village. Le dimanche avant la noce, lui et son camarade Viteli devaient, d'après l'antique usage, aller de maison en maison, tout le long du village, avec un ruban rouge au bras et un nœud de même couleur à leur tricorne; le fiancé répétant partout : — Vous êtes invités à la noce , de bon

cœur, pour mardi, à Y Aigle; nous ferons tout ce que nous pourrons pour mériter un tel honneur ; ainsi donc, venez, et ne l'oubliez pas!

Là dessus, dans toutes les maisons, la femme lui ouvrait le tiroir de la table, prenait la miche et le couteau et les lui offrait en disant : — coupez à cette miche. Le fiancé devait alors couper un morceau de pain et l'emporter dans sa poche. Jeangeorges coupa le pain un peu maladroitement avec ses quatre doigts, et cela l'ennuyait de s'entendre ironiquement répéter dans tant de maisons :

— Mais, Jeangeorges, il ne devrait pas t'être permis de te marier, puisqu'avec ton doigt rogné tu ne peux pas seulement couper ton pain comme il faut.

Quand la tournée fut finie, Jeangeorges respira enfin à l'aise.

La noce fut des plus joyeuses et des plus bruyantes : seulement on s'abstint de pistolets, car depuis le malheur, ou plutôt l'aventure volontaire de Jeangeorges, on en avait strictement interdit l'usage.

Le dîner nuptial se passa le mieux du monde. Au sortir de table, Catherine alla à la cuisine, et rentra bientôt après avec la fameuse pipe à la bouche.

Il est vrai qu'il eût été assez difficile de reconnaître si c'était l'ancienne, ou bien une autre exactement semblable. Catherine tira encore alors une bouffée de la pipe, en faisant toujours sa grosse grimace, et l'offrit ensuite à Jeangeorges en disant :

— Tiens, prends-la, tu t'es bravement conduit ; tu sais tenir ce que tu promets. Pour ce qui me con-

cerne, tu peux fumer librement; je n'y trouverai plus mot à dire.

Jeangeorges, qui était devenu rouge comme braise secoua négativement la tête :

— Non! ce que j'ai dit est dit; de ma vie je ne retouche une pipe. Puis il se leva en continuant :

— Tiens, Catherine ; quand même tu viens de fumer, je te permets tout de même de m'embrasser.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et s'étreignirent de la plus ineffable étreinte. Alors enfin Jeangeorges avoua qu'il avait surpris la conversation de Catherine avec le Juif rouge, et qu'il avait cru dans ce moment qu'il s'agissait de la servante de l'auberge de Y Aigle.

On rit beaucoup de la méprise.

La pipe fut suspendue, en éternel souvenir, au ciel du lit des jeunes époux, et Jeangeorges la montre encore souvent, quand il veut prouver que Ton peut se déshabituer de tout, avec une ferme résolution et l'assistance de l'amour.

Deux mots vont nous reporter bien loin de tout ceci. Jeangeorges et Catherine sont aujourd'hui grand'père et grand'mère, heureux au milieu de leur famille, toujours frais et vigoureux malgré les années. La pipe reste là comme un précieux souvenir de famille, pour les cinq fils de Jeangeorges. Aucun d'eux, ni de leurs enfants, ne s'est jusqu'à ce jour habitué à fumer.

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