‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 3 sur 19 · PREMIER RÉCIT · texte numérisé non relu

PREMIER RÉCIT

TOLPATSCH.

Je te vois toujours devant moi, mon bon Tolpatsch , avec cette tournure si gauche , avec ces blonds cheveux rasés si près, et dont il ne te reste plus qu'une couronne sur la nuque. Oui, c'est bien toi qui me regardes ainsi, avec cette large figure, ces grands yeux bleus tout écarquillés , et cette vaste bouche toujours entr'ouverte.

Autrefois, quand tu m'allais chercher, dans cette charrière où il y a aujourd'hui des maisons neuves, quelques branches de tilleul en sève pour m'en

faire un sifflet, la pensée ne nous venait assurément guère qu'un jour je sifflerais quelque chose au monde sur ton compte , tout éloignés que nous voilà maintenant l'un de l'autre.

Je me rappelle encore au grand complet tout ton accoutrement, ce qui, il est vrai, n'est pas fort difficile, car chemise, bretelles rouges, et noir pantalon de lin obligé de faire face à toutes les occurences, ainsi se résumait l'affaire.

Le dimanche, c'était autre chose. Pour ce jourlà, tu avais ta belle casquette sans visière, bordée de fourrure et ornée d'une petite houppe d'or sur le milieu du fond; ta veste bleue à larges boutons, ton gilet écarlate , ta culotte de peau jaune, tes bas blancs, tes gros souliers ferrés, aussi bons que d'autres, après tout, et, le plus souvent, un œillet rouge, tout fraîchement cueilli, passé derrière l'oreille; mais tu ne te trouvais pas à Taise dans cette toilette. Je m'en tiendrai donc avec toi au costume de la semaine.

Maintenant, mon cher Tolpatsch, ne prends pas ceci à mal; mais, je t'en prie, va-t-en, car je ne prétends pas te raconter à toi-même ta propre histoire, face à face. Sois fort tranquille, en tout cas: je ne dirai point de mal de toi, bien que me servant de la dénomination lui pour en parler.

Il faut vous dire d'abord que le nom de Tolpatsch représente à lui seul toute une généalogie, car on l'appelle assez volontiers le fils à Bartholomée Sébastien, tandis que son nom de baptême est sim-

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plement Aloys. Nous nous en tiendrons encore à ce nom-là afin de lui être agréable, car c'était pour lui un vrai plaisir que de s'entendre ainsi nommer ; et ce plaisir, personne, hélas ! sauf sa mère Marie et nous autres petits enfants, personne ne pouvait se résoudre à le lui procurer. Tous les autres l'appelaient durement Tolpatsch. Aussi, malgré ses dixsept ans, venait-il avec nous de préférence, soit pour jouer en petite troupe dans quelque endroit écarté, soit pour courir à travers la campagne.

Quand Tolpatsch.... non, dis-je , quand Aloys était avec nous, nous étions en sûreté contre les attaques des enfants des mineurs, ce qui était pour nous un grand avantage, car la jeunesse du village était presque toujours partagée en deux armées rivales qui ne manquaient jamais, où qu'elles se rencontrassent, de s'attaquer avec le plus inexorable acharnement.

Cependant, les camarades de notre Aloys commençaient à jouer un certain rôle clans le village. Chaque soir, ils se rassemblaient et circulaient par la commune, en chantant et sifflant comme de tout grands garçons, ou bien stationnaient près des tas de bois devant l'auberge de V Aigle, et agaçaient de là toutes les filles qui venaient à passer.

L'insigne le plus caractéristique du tout grand garçon étant la pipe, chacun de ces messieurs avait aussi la sienne, avec couvercle et chaînette en argent; pour la tête, elle était en bois madré, comme on les fabrique à Ulm. Le plus souvent ils se con-

tentaient de l'avoir à la bouche, sans le moindre feu; d'autres fois, pourtant, l'un deux se hasardait à aller, dans la cuisine, demander un charbon ardent à la domestique du boulanger voisin, et souriait alors d'un air de satisfaction à la fumée qu'il en faisait sortir, bien qu'en réalité cela lui soulevât le cœur.

Notre Aloys, lui aussi, avait déjà fait ses preuves en ce genre, mais toujours en cachette. Un dimanche soir, il s'aventura à laisser le tuyau de sa pipe sortir un tant soit peu de sa poche de côté, et rejoignit ainsi ses camarades. L'un d'eux vint aussitôt à lui et arracha la pipe de sa poche, en criant Hallohl d'un air triomphateur. Aloys voulut protester; mais la pipe voyageait déjà de main en main, au milieu des éclats de rire ; et, quand il en vint à la réclamer avec plus d'instance, la pipe avait disparu, et tout le monde prétendait ne plus l'avoir. Aloys, tout en larmes , continuait pourtant à les tirailler les uns après les autres, en les sommant de lui rendre sa pipe ; mais les éclats de rire n'en devenaient que plus bruyants; sur quoi le pauvre Aloys empoigna le bonnet du premier qui lui avait pris sa pipe, et s'enfuit avec chez Jacques, le maréchal. Alors seulement, le sans-bonnet se décida à lui rapporter sa pipe , qui était demeurée cachée dans le tas de bois.

La maison de Jacques Bomiïller, le maréchal, était l'unique but de toutes les sorties d' Aloys. Il était toujours là quand il n'était pas chez lui, et il ne

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restait plus chez lui dès l'instant qu'il n'y avait plus à faire. La femme de Jacques, le maréchal, était sa cousine, et, jele répète, excepté sa mère, nous autres petits enfants, clame Apollonie et Marannelé, sa fille aînée, personne ne l'appelait par son véritable nom, Aloys.

Aloys se levait toujours de très bonne heure. Sitôt qu'il avait donné à manger et à boire à ses deux vaches et à son veau, il allait chez Jacques, frappait à la porte jusqu'à ce que Marannelé vînt lui ouvrir, et, après un simple bonjour, arrivait, en passant par l'écurie, à la grange. Les bètes le connaissaient et le saluaient toujours d'un mugissement sympathique, en tournant vers lui la tète, mais Aloys répondait alors à peine à ces avances, tant il avait hâte d'arriver à la grange, et de donner aux deux bœufs et aux deux vaches leur habituelle ration de foin. C'était surtout avec la Brunette que maître Aloys était en bons rapports, l'ayant élevée lui-même dès l'âge où elle n'était qu'un veau. Aussi, quand il était près d'elle et qu'elle voyait arriver sa pitance, lui léchait-elle joyeusement les mains, ce qui advenait ainsi juste à point, comme complément non superflu à sa toilette du matin. Aloys n'entrait jamais dans l'étable, pour y remettre un peu les choses en ordre, sans adresser à ses bêtes quelques affectueuses paroles, tout en les faisant se ranger tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Pas un fumier, dans tout le village, n'était aussi large et carrément posé avec autant de grâce que celui qui s'étalait devant la maison de Jacques, le maréchal. Or, c'est

là, comme on sait, un des plus importants ornements d'une bonne maison de ferme. Aloys mettait tant de soins à laver et à étriller ses bêtes, qu'on eût vraiment pu se mirer dans le lustre de leur poil. Ensuite il allait à la fontaine, devant la maison, pompait de l'eau plein l'auge, puis faisait sortir son bétail; et, pendant que ses bêtes buvaient dehors, lui, au-dedans, renouvelait leur litière.

Si, maintenant, Marannelé venait à l'écurie pour y traire les vaches, voilà que tout y avait repris un air de souriante propreté. Parfois, quand une vache difficile regimbait et ne voulait pas se laisser traire, Aloys s'approchait d'elle, étendait la main sur son échine, et Marannelé trayait ainsi tout à fait à l'aise ; mais le plus souvent il était alors occupé à autre chose.

Que Marannelé lui dise, comme cela arrivait quelquefois : Aloys, tu es tout de même un bon garçon !... et lui, sans seulement lever les yeux sur elle, se mettait là-dessus à balayer si fort, qu'on eût pu croire qu'il voulait sérieusement arracher du sol les pavés de l'étable. Ensuite, il allait à la grange hacher du foin pour tout le jour, et quand son modeste travail était terminé, il montait l'escalier , approvisionnait d'eau la cuisine et fendait le bois, sauf à passer définitivement à la chambre.

Alors Marannelé apportait la soupière, la mettait sur la table, puis joignait les mains, et chacun en faisait autant en répétant après elle le Benedicile.

Dès qu'on avait fait là-dessus le signe de la croix,

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chacun se mettait à table avec un Dieu merci! des mieux articulés. Tout le monde mangeait à la même soupière, de façon qu' Aloys choisissait presque toujours, pour remplir sa cuillière, l'endroit où Marannelé venait elle-même de remplir la sienne. Autour de cette table, chacun était grave et recueilli, comme s'il se fût agi d'une œuvre pie. Bien rarement y échangeait-on la moindre parole. Le repas fini et les grâces dites, Aloys s'en retournait paisiblement chez lai.

Ainsi vécut-il jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Or, comme au nouvel-an Marannelé lui faillit toujours cadeau dune chemise dont elle-même avait broyé et filé le chanvre, qu'elle-même avait blanchie et cousue, il se trouvait véritablement le plus heureux des hommes.

Cela lui frisait pourtant bien quelque peine de ne pouvoir aller par les rues sans veste ce jour-là; il n'eût certainement rien senti au froid le plus violent ; mais on se serait moqué de lui, et Aloys devenait toujours plus sensible aux railleries de son entourage.

Ce surcroît de timidité avait surtout pour cause un certain domestique du vieux bourgmestre, arrivé seulement depuis la moisson dans la commune. Ce domestique s'appelait Jorgli, il avait servi dans la cavalerie, et portai; presque toujours, depuis, sa casquette militaire. C'était un assez joli garçon, à figure pleine de suffisance, qu'une moustache rouge faisait mieux ressortir encore.

Le dimanche, quand il se promenait par le village

avec sa tenue raide et hautaine, la pointe du pied en dehors, ses éperons sonores aux talons , son bonnet militaire sur l'oreille, et un pantalon garni de cuir aux jambes, tout en lui semblait dire: Je suis sûr que toutes les filles rafFollent ici de moi !

Chaque fois qu'il menait boire ses chevaux à la fontaine de Jacques, le pauvre Aloys sentait son cœur bondir dans sa poitrine, car chaque fois il surprenait Marannelé qui guettait Jôrgli par la fenêtre. Combien n'eût-il pas donné alors pour qu'il n'y eût plus aumonde ni lait, ni beurre, et pour être, lui aussi, écuyer.

Tout bonace qu'il était, notre Aloys n'en comprenait pas moins à merveille l'énorme différence qui existe entre ces trois états : de vacher, de bouvier et d'écuyer.

Les plus pauvres de tous sont les vachers, obligés de tirer de leur bétail, non-seulement le lait et les veaux, mais encore le voiturage. Puis viennent les bouviers, qui, leur voiturage terminé, peuvent engraisser leurs bœufs et les vendre au boucher. Au premier rang figurent enfin les paysans possesseurs de chevaux, lesquels chevaux ne donnent pourtant, en sus du voiturage, ni lait, ni viande, bien qu'ils mangent le meilleur foin et coûtent le plus cher. Mais ce n'était pas précisément cela qui préoccupait alors Aloys.

Au nouvel an, par exemple, il revint ainsi à Jorgli une excellente aubaine en sa qualité d'écuyer. Sitôt la messe dite, il mena promener en traîneau, jusqu'à Empfingen, la fille du bourgmestre et Marannelé, son

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intime amie. Bien qu' Aloys eût le cœur navré de cette préférence, il n'en céda pas moins aux invitations de Jôrgli, quand celui-ci le pria de lui aider à essayer son attelage au traîneau. Il raccompagna même bonnement tout le long du village, sans penser à la triste figure qu'il faisait à côté du beau et vaniteux militaire.

Aussitôt que les jeunes filles furent installées, Aloys prit les chevaux par la bride, et courut ainsi avec eux jusqu'à ce qu'ils fussent bien en train; puis enfin il laissa aller seuls les heureux promeneurs. Et quand Jôrgli fut ainsi parti avec les jeunes filles, au vacarme des grelots, du claquement du fouet, et à la vue de la moitié de la commune, Aloys resta encore bien longtempslà à lesregarder, quoiqu'ils eussent presque aussitôt disparu.... tout en maugréant, hélas! contre cette neige stupide qui lui arrachait de l'eau des yeux ; puis il s'en retourna tristement au logis.

C'était alors pour lui absolument comme si tout eût été mort dans le village. Il ne devait pas y revoir Marannelé de tout le jour.

Ce fut surtout à dater du commencement de cet hiver que notre Aloys devint sombre et taciturne. Souvent les jeunes filles se réunissaient le soir chez sa mère pour filer. Elles choisissent toujours, pour ces sortes de réunions, soit une de leurs amies nouvellement mariée, soit quelque veuve aux manières affables, car de vieux chefs de famille gêneraient par trop l'expansion de leur insouciante gaîté.

Les jeunes filles venaient donc souvent chez la mère Marie, et les jeunes garçons aussi, bien entendu.

Jusque-là Aloys s'était fort peu inquiété qu'on le laissât seul dans son coin, occupé à ne rien faire. Maintenant il se répétait à tout moment, à part lui : Aloys, que diable ! voilà que tu as dix-neuf ans passés ; il est bien temps, il me semble, que tu te mettes à la tête de quelque chose ! Puis aussitôt il en revenait à cette autre idée : Si seulement le diable prenait tous les jours une once de ce inaudit Jorgli !... Jorgli était sa bête noire, parce que, bien que domestique (ce qui ne constituait pas ici, après tout, une très énorme différence) , Jorgli avait bien vite pris la haute main sur tous les jeunes gens du village, lesquels ne dansaient plus désormais qu'au son de son sifflet. Or, comme il sifflait, chantait et faisait la roulade avec un talent tout particulier; comme il s'entendait fort bien à raconter les histoires, c'était lui qui apprenait aux filles et aux garçons toutes les chansons nouvelles , entre autres celle du Cavalier, commençant par ce mot : V aurore, etc.

Quand il chanta pour la première fois le couplet :

Tu te tiens fière de ta joue , Parce que le lait s'y joue, etc.

Aloys se leva tout à coup, plus grand qu'on ne l'avait jamais vu, crispant ses poings en signe de satisfaction, et faisant même grincer ses dents les unes contre les autres. On eût vraiment dit alors qu'il allait manger des yeux Marannelé, laquelle se trouvait en ce moment tout à fait en rapport avec les paroles de la chanson.

Les jeunes filles s'asseyaient ordinairement en

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cercle, munies de leurs belles quenouilles à pommeaux dorés, autour desquelles le chanvre était retenu par un magnifique ruban. Quant à leur fil, elles l'humectaient simplement à leur bouche, et l'enroulaient sur le fuseau diligent qui pendait à leur côté jusqu'à terre. Aloys se trouvait toujours heureux de pouvoir offrir à la compagnie quelques rafraîchissements, tantôt un plat de pommes, tantôt un plat de poires, qu'il plaçait alors près de Marannelé, afin qu'elle y puisât plus à son aise.

Au commencement de l'hiver, il atteignit sa majorité. Marannelé reçut de lui une belle quenouille neuve, toute garnie d'étain. Quand elle l'apportapour la première fois à la réunion filante, Aloys s'avança devant elle, comme elle venait de prendre place, empoigna la quenouille par le pommeau et entonna le vieux couplet :

— Permettez moi, mademoiselle, De secouer sur votre sein de lis,

Tous les beaux anges que recèle

Votre quenouille dans ses plis.

Cette quenouille, elle est de bois vulgaire, Si ses deux bouts étaient garnis d'argent, Je comprendrais que vous fussiez si fière Et parlerais d'un ton plus engageant.

Aloys avait prononcé ce couplet avec une aisance tout à fait inaccoutumée, bien que de temps en temps sa voix se fût mise à trembler quelque peu. Marannelé baissa d'abord les yeux sur son sein, tant par pudeur que par anxiété, pendant qu' Aloys, lui, demeurait court; mais quand elle s'aventura de nou-

veau à le regarder, ce fut avec des yeux resplendissants.

Alors, d'après le vieil usage du pays, elle laissa tomber à terre son fuseau et le peson y attenant, que releva aussitôt Aloys ; et Marannelé dut lui promettre pour le fuseau un plat de knœpflcs C1), et pour le peson un gâteau de carême.

Mais le meilleur était resté pour la fin. Il rendit aussi la quenouille, que Marannelé lui paya par un gros baiser. Aloys le fit claquer si fort qu'on l'entendit clans toute la chambre, au grand dépit de tous les garçons qui se trouvaient là, ce qui ne l'empêcha pas d'aller se rasseoir dans son coin, en se frottant les mains, tout enchanté qu'il se trouvait enfin de lui même et de tout le monde. Mais cela ne dura pas longtemps ainsi, car Jôrgli était toujours là... Jôrgli son rabat-joie !

Un soir celui-ci pria Marannelé, qui était première chanteuse à l'église, de chanter la chanson de la Fille brune. Marannelé commença sans trop se faire supplier, pendant que Jôrgli faisait, lui, le second-dessus, mais avec une telle précision, que tous les autres, qui d'abord chantaient aussi, se turent insensiblement pour les écouter, tant ils chantaient admirablement tous deux. Marannelé, se sentant ainsi abandonnée de ses compagnes, perdit d'abord toute son assurance, et poussait du coude ses voisines pour les stimuler un peu. Voyant à la fin qu'elle ne pourrait rien obtenir, elle se remit en train, mais avec tant de verve,

(*) Grumeaux de pâte cuits dans le beurre.

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qu'on eût dit quelle ne s'arrêterait plus, emportée qu'elle était par la voix libre et puissante de Jôrgli, ainsi que l'eussent emportée ses deux bras vigoureux. Ils chantaient :

— Demain matin je vais me mettre en roule, Ma belle brune, aux longs regards si doux ; Demain matin je vais me mettre en route Pour m'en aller bien loin, bien loin de vous.

Quand je serai sur la route étrangère, Promets-moi bien, ô ma chère beauté, De n'accepter jamais le moindre verre De vin sans boire un coup à ma santé.

Je veux charger mes pistolets, ma belle, Et faire feu des deux en te quittant , Pour t'honorer puisque tu m'es fidèle Malgré tous ceux qui me jalousent tant.

Deux astres plus éclatants que la lune Luisent pour moi dans le ciel souriant, L'un sur ton front, ma belle tille brune, Et l'autre sur le sol tout verdoyant.

Mets un ruban à mon sabre fidèle, A mon chapeau mets un bouquet joyeux , Et dans ma poche un mouchoir, ô ma belle , Pour essuyer au loin mes pauvres yeux.

En avant donc, pour franchir la barrière De l'éperon je presse mon cheval, Les yeux pourtant retournés en arrière, Pour voir encor ma brune au fond du val.

Sitôt que toutes les fileuses eurent rempli quatre ou cinq fuseaux, on poussa la table dans un coin; et, sur l'espace, large de deux ou trois pas, qu'on avait

ainsi obtenu, on se mit à danser, avec les chants de ceux qui restaient assis pour tout orchestre.

Quand vint le tour de Jorgli et de Marannelé, il entonna lui-même une roulade campagnarde, et se mit à valser à l'unisson, aussi rapidement et sans absorber plus de place qu'un fuseau, car il tenait à se montrer danseur habile et capable de danser partout sans gène, fût-ce même sur le fond d'une assiette.

Au moment d'en finir avec Marannelé, il l'emporta encore une fois dans un élan si fort, que l'ampleur de sa jupe en vola de tous côtés. Ensuite Marannelé le fit asseoir tout à coup, puis courut, comme si elle venait de lui échapper, vers le coin d'où Aloys la regardait tristement, et dit à celui-ci, en lui prenant la main :

— Viens, Aloys, il faut que tu danses aussi.

— Laisse-moi, tu sais bien que je ne sais pas danser; tu veux te moquer de moi.

— Toi... reprit Marannelé ; elle voulait dire Tolpatsch; mais elle s'interrompit tout court, quand elle vit sa figure déjà tellement décomposée par la douleur, qu'il était, certes, plus près de pleurer que de rire, puis elle reprit, d'un ton affectueux :

— Non ! bien sûr, non! je ne veux pas me moquer de toi; viens, et si tu ne sais pas, toi aussi, danser, il faut que tu apprennes, et je danserai avec toi tout aussi volontiers qu'avec un autre.

Elle essaya donc avec lui une ronde; mais Aloys brandillait ses jambes comme s'il eût eu mis des sa-

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bots, de sorte qu'à force de rire, les antres qui chantaient, ne purent plus chanter du tout.

— Eh bien! je t'apprendrai quand nous serons seuls, lui dit Marannelé pour le consoler.

Cependant les jeunes filles allumaient leurs lanternes et songeaient à retourner au logis. Aloys n'ou* blia pas de les accompagner. Pour tout au monde, il n'eût pas laissé Marannelé s'en aller seule avec les autres, quand Jôrgli se trouvait là.

Par cette nuit neigeuse et tranquille, les ca juetages et les plaisanteries des filles et des garçons retentissaient au loin dans le village. Pendant ce temps-là, Marannelé restait silencieuse, en évitant de se trouver au voisinage de Jôrgli.

Quand chacun fut arrivé devant chez soi, celui-ci dit à Aloys :

— Tolpatsch, tu aurais dû rester cette nuit avec Marannelé.

— Insolent ! répondit Aloys, puis il disparut. Tous les autres se mirent à rire après lui. Quant à Jôrgli, il continua tout seul ses hallalis par les rues jusque chez lui; de façon que chacun, sauf les dormeurs et les malades, dut en avoir le cœur tout émerveillé.

Le lendemain matin, quand Marannelé vint traire les vaches, Aloys lui dit :

— Vois-tu, Marannelé, il faut décidément que j'empoisonne ce chien de Jôrgli, et toi, il faut que tu le maudisses jusque dans la fosse, si tu veux être une brave fille.

Marannelé se rangea complètement à son avis, tout

en cherchant néanmoins à lui persuader qu'il devrait tâcher de devenir, lui aussi, un garçon aimable comme Jôrgli. A cette insinuation, une grande pensée s'empara tout à coup d'Aloys. Il partit d'un douloureux éclat de rire, jeta au loin le vieux balai à manche rugueux et inflexible qu'il tenait, pour en saisir un tout neuf dont le manche était des plus souples, et conclut enfin à haute voix :

— Eh bien oui !... Cela te fera ouvrir la bouche et les yeux d'étonnement... Fais seulement bien attention.

Marannelé n'en exigea pas moins qu'il restât toujours en bonne amitié avec Jôrgli ; ce qu'il finit par promettre après une longue résistance, car, en fin de compte, il en passait toujours par où elle voulait.

Ce jour-là encore, par exemple, il aida Jôrgli à arranger son traîneau; ce jour-là encore, par exemple, la neige lui fit couler de l'eau des yeux, juste à l'instant où il les regardait partir.

Le soir, à la nuit tombante, il mena boire ses vaches à la fontaine de Jacques. Il y trouva réunis quelques jeunes gens dont Jôrgli faisait partie, ainsi qu'un juif, son ami, nommé Jokkel (le fils au grand Herz), et sorti du même régiment que lui. Marannelé était à sa fenêtre. Aloys tâchait d'imiter les allures de Jôrgli. Il cheminait aussi raide que s'il eût eu avalé un bâton et tenait ses bras aussi rigidement collés contre lui que s'ils eussent été de bois.

— Tolpatsch ! s'écria Jokkel, que me donnes-tu si je te fais épouser Marannelé ?

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— Un grand coup de poing sur la gueule, lui répondit Aloys en reconduisant ses vaches. Aussitôt la fenêtre se ferma, et toute l'assistance se mit à rire à gorge déployée, Jôrgli le tout premier.

En rentrant dans Fétable, Aloys essuya du revers de sa manche la sueur glaciale qui couvrait son front, tant il lui en avait coûté pour maîtriser sa colère ; puis il resta longtemps, assis sur la crèche de ses vaches, à ruminer son projet, qui fut bientôt irrévocablement arrêté dans sa tête.

Aloys avait ses vingt ans révolus. La conscription approchait. Quand le jour en fut arrivé et qu'il fallut aller à Horb, le chef-lieu, avec les autres jeunes gens de son âge, il se rendit encore une fois chez Marannelé, dans ses plus beaux habits, pour savoir si elle n'aurait pas quelque commission à lui faire faire en ville.

En le reconduisant, Marannelé l'arrêta un instant dans le corridor, et tira de son sein un petit papier bleu renfermant un kreutzer, qu'elle donna à Aloys.

— Tiens, prends cela, lui dit-elle, c'est un kreutzer de bonheur. Regarde, il y a trois croix dessus. Tu sais, la nuit, quand les rayons blancs de la lune dardent sur la terre, il tombe aussi chaque fois un plat d'argent. Avec ce plat, l'on fait des kreutzers. Or, quand on a un de ces kreutzers-là dans son sac, on a aussi avec soi le bonheur. Prends donc celuici, et tu es sûr d'avoir un bon numéro.

Aloys prit le kreutzer; mais, en passant sur le pont du Neckar, il chercha dans sa poche, ferma les yeux et jeta le kreutzer à l'eau.

— Je n'en veux point, moi, de leur bon numéro ! Je veux être soldat, moi ! Un peu de patience, l'ami Jôrgli !

Ainsi se disait-il , en crispant ses poings et se frappant résolument la poitrine.

Le bourgmestre attendait les conscrits de son village à l'auberge de Y Ange. Quand ils furent tous réunis, il se mit en route avec eux pour le chef-lieu. Le bourgmestre était un paysan aussi borné que présomptueux. Il avait été autrefois sous-officier, faisait aujourd'hui l'important personnage avec ce qu'il appelait sa charge , et traitait volontiers tous les paysans, jeunes et vieux, comme des recrues. Chemin faisant, il dit à Aloys :

— Tolpatsch, tu vas bien certainement ramener le meilleur numéro. Après tout, quand même tu aurais le n° 1, tu n'as pas à t'inquiéter, car, sérieusement, on ne saurait faire un soldat de toi !...

— Qui sait? répondit vertement Aloys; je puis être tout aussi bon sous-officier qu'^n autre; je sais tout aussi bien lire, écrire et compter qu'un autre. Avec cela, que les anciens sous -officiers n'ont, pardieu ! pas encore avalé tout l'esprit du monde...

Le bourgmestre le regarda furieux.

En arrivant dans la salle de tirage, Aloys avait une contenance tout à fait décidée. Plusieurs numéros lui passèrent par les doigts quand il mit sa main dans l'urne; mais il ferma les yeux, comme pour ne pas voir celui qu'il allait prendre ; puis enfin il en exhiba un en tremblant, tant il avait peur

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que ce fût un bon. Quand il entendit proclamer le n° 17, il sauta de joie et se mit à chanter si fort, qu'on fut obligé de lui imposer silence.

Tous les jeunes gens s'achetèrent des bouquets de fleurs et des rubans rouges, puis allèrent boire encore un coup avant de regagner leurs villages. Notre Aloys n'avait plus son pareil, ni pour héler, ni pour chanter.

Les mères et les fiancées des conscrits attendaient au-dessus de la côte, et Marannelé était aussi de ce nombre. Bien plus ivre de bruit que de vin, Aloys zigzaguait déjà avec les autres, en les tenant bras dessus, bras dessous. Pareille familiarité ne lui était pas encore advenue; mais, ce jour-là, ils étaient tous égaux.

Quand la mère Marie vit le n° 17 à la casquette de son Aloys, elle se mit à pleurer, en répétant coup sur coup : — Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

Marannelé tira Aloys à part et lui demanda :

— Qu' as-tu donc fait de mon kreutzer?

— Ton kreutzer, je l'ai perdu, répondit Aloys, et pourtant, malgré sa demi-démence, ce mensonge le remua jusqu'au fond de l'âme.

Pendant que les jeunes gens s'en allaient en chantant, les mères et les fiancées des présumés partants les suivaient de loin, en essuyant leurs larmes avec leur tablier.

Il y avait encore six semaines jusqu'à la révision, et c'était là surtout le moment décisif. La mère Marie prit donc un gros pain de beurre avec une corbeille

pleine d'œufs, et alla trouver la femme du médecin. Malgré le froid de l'hiver, le beurre se tartinait à ravir. Aussi la mère Marie rapporta-t-elle l'assurance que son Aloys serait exempté. Oui, disait le consciencieux médecin, Aloys est tout à fait incapable de servir, attendu qu'il a la vue courte, et c'est même précisément à cause de cela qu'il est quelquefois si gauche.

Mais Aloys s'inquiétait peu de toutes ces histoires. Depuis quelque temps on ne le reconnaissait plus. Il se dandinait et sifflait maintenant de l'air le plus résolu, toutes les fois qu'il allait par le village. Le jour de la révision arriva. Cette fois-ci, les conscrits se rendirent un peu plus paisiblement à la ville.

Quand Aloys fut appelé dans la salle de révision et qu'il dut se déshabiller, il s'écria : — Visitez-moi tant que vous voudrez, vous ne trouverez rien à reprendre ; je n'ai pas un seul défaut, et peux très bien servir. On le fit passer sous la toise, puis, quand on vit qu'il avait grandement la taille, on l'enregistra comme soldat. En l'entendant parler sur ce ton, le médecin oublia la vue courte, les œufs, le beurre et tout ce qui s'ensuit.

Dès qu'il se vit devenu sérieusement et irrévocablement soldat, maître Aloys fut pris tout à coup d'une telle frayeur, qu'il était tout prêt à pleurer. Cependant quand, au retour du chef-lieu, il vit sa mère se lever en pleurant de l'escalier de pierre où elle était assise, sa fierté reprit le dessus, et il dit : — Eh bien ! non, mère, ce n'est pas bien : il

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n'y a pas là de quoi pleurer. Dans un an je serai de retour, et votre Xavier peut déjà très bien, d'ici-là, faire votre ouvrage par les champs.

Une fois bien sûrs de leur destin, tous les conscrits se hâtèrent de regagner, en boissons, chants et roulades, tout le temps qu'ils s'imaginaient avoir perdu depuis quelques jours.

Quand Aloys alla la voir, Marannelé lui donna un bouquet de romarin, avec des rubans rouges qu'elle attacha elle-même à sa casquette en pleurant ; ce qui n'empêcha pas Aloys de tirer impassiblement sa pipe et de s'en aller par le village, fumant et chopinant avec ses camarades, jusque bien avant dans la nuit.

Bientôt il n'y eut plus que trois jours à languir avant d'en arriver au moment où les recrues devaient partir pour Stuttgard. Aloys alla chez Jacques de très bonne heure. 3Iarannelé était à l'écurie, obligée désormais de faire elle-même sa besogne. Aloys lui dit : — Donne-moi ta main. Elle la lui donna. Sur quoi il continua :

— Promets-moi que tu ne te marieras pas avant mon retour.

— Oh ! certainement non, répondit-elle.

— Bien! reprit-il, je suis prêt. Ou plutôt non, arrête... Viens, donne-moi aussi un baiser...

Marannelé l'embrassa, pendant que les bœufs et les vaches, tout ébahis, les regardaient faire, comme s'ils eussent compris de quoi il s'agissait entre eux.

Aloys prit congé de chaque vache et de chaque

bœuf, l'un après l'autre, en les frappant familièrement sur l'épaule. Les pauvres bêtes mugissaient pour toute réponse.

Jôrgli avait attelé ses chevaux pour reconduire à quelques lieues les recrues ; de façon que ceux-ci, sur cette voiture, s'en allaient en chantant par le village. Conrad, le fils du boulanger, qui jouait de la clarinette, siégeait à côté du conducteur, et faisait l'accompagnement de toutes leurs chansons.

La voiture n'allait qu'au pas. De tous côtés ce n'étaient que poignées de mains amies à recevoir, ou derniers coups de l'étrier à boire.

Marannelé regardait tout cela de sa fenêtre et saluait encore amicalement. Comme on approchait des dernières maisons du village, on se mit à chanter pour la dernière fois :

— En route! en route! en route!

Par la porte de Nordstetten.... etc.

Mais aussitôt qu'on eut dépassé le village, voilà qu'Aloys ne dit plus mot. Il promenait ses regards humides sur tout ce qui l'entourait. C'est ici, sur cette lande de YHochbux , que Marannelé avait blanchi la toile dont était faite sa chemise. A cette pensée, il lui semblait que tous les fils de cette chemise étaient en feu sur sa peau, tant cela lui donnait la fièvre. Il disait tristement adieu à tous les champs et à tous les arbres qui bordaient la route. Là-bas, derrière la cible, se trouvait la meilleure de ses terres, si souvent remuée par lui, qu'il en connaissait personnellement tous les cailloux. L'été

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dernier encore , il en avait moissonné l'orge avec Marannelé. Plus loin était son champ de trèfle, que lui-même avait semé, et qu'il ne verrait cependant pas lever. Ainsi regarda-t-il longtemps encore autour de lui, puis, quand on descendit la côte, il porta ses yeux en avant et devint de plus en plus taciturne. En passant sur le pont, il regarda un instant l'eau couler... Qui sait si, dans ce moment, il y eût encore jeté aussi résolument son kreutzer de bonheur?...

En traversant la ville d'Horb, on reprit, il est vrai, les chansons et les roulades ; mais ce ne fut guère qu'au-delà, quand on fut arrivé au-dessus de la côte de Bildechingen, qu'Aloys respira un peu plus à l'aise. Son cher Nordstetten était là devant lui, mais à une hauteur tellement pareille, qu'on eût pu croire d'abord à la possibilité de faire entendre ses cris jusque-là, bien qu'en réalité on en fût déjà éloigné de presque une lieue. Il reconnaissait fort bien la maison jaune et sale du maréchal Georges, avec ses volets verts, et Marannelé logeait seulement à deux maisons plus loin. Aloys secoua en l'air sa casquette, et chanta de nouveau :

— En route I en route ! en route !

Jorgli conduisit ses recrues jusqu'à Herrenberg, d'où elles devaient continuer leur route à pied. En quittant Aloys, il lui demanda :

— Tu n'a rien à faire dire à Marannelé !

Aloys sentit tout son sang lui monter au visage. Jorgli était bien pour lui le plus détestable messa-

ger qui pût exister. Néanmoins, il eut presque la bouche ouverte pour le charger de ses salutations; mais, involontairement, il lui jeta ces mots au visage :

— Tu n'as rîen à faire auprès d'elle, et je sais qu'elle mourrait pluôt que de se déranger pour toi.

Jôrgli partit en riant beaucoup de cette réponse.

Nos conscrits eurent encore une aventure en route. Dans le bois de Boblingen, ils forcèrent un bûcheron à leur servir de guide pendant deux lieues à travers la forêt. Aloys se montra dans cette circonstance le plus exigeant de la bande. II avait si souvent entendu raconter à Jôrgli les tours audacieux des soldats, qu'il voulait également s'en passer la fantaisie. Il est vrai qu'il fut aussi le premier à tirer sa bourse de cuir quand on arriva à la lisière de la forêt, et le premier à récompenser le bûcheron avant de le renvoyer.

A Stuttgard, les conscrits arrivants furent reçus à la porte de Tubingen par un sergent-major. Plusieurs soldats originaires de Nordstetten étaient venus là au-devant de leurs compatriotes. Qu'on juge de la position d'Aloys, quand toutes ces voix se mirent à lui crier ensemble : — Tiens ! te voilà ! bonjour, Tolpatsch !

Pourtant toutes ces clameurs prirent fin, et les recrues se laissèrent conduire à la caserne aussi paisiblement qu'un troupeau de moutons.

Aloys disait à ses compatriotes qu'il voulait entrer comme volontaire dans la cavalerie, son unique

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préoccupation étant de se modeler sur Jôrgli. Mais quand il apprit qu'il fallait retourner à la maison, attendu que les exercices de la cavalerie ne commençaient qu'en automne, il modifia ses prétentions et se dit: — Non, c'est impossible, je ne retournerai pas à Xordstetten avant d'être devenu un tout autre homme, et alors, du moins, si quelqu'un vient encore m'appeler Tolpatsch, c'est moi qui le tolpatscherai.

Aloys fut donc incorporé dans le cinquième d'infanterie, où, contre toute attente, il se montra rangé et des plus dociles. Pourtant, il eut encore ici une mésaventure. On lui donna pour camarade de lit une espèce de vagabond qui avait pour l'eau une aversion insurmontable. Aloys dut donc, sur l'ordre du chef d'escouade, le conduire tous les matins à la fontaine, et là le bouchonner à tour de bras.

Au commencement, Aloys ne faisait qu'en rire ; mais peu à peu cela lui devint une corvée insupportable. Il eût certes mieux aimé laver la queue à six bœufs , que la figure seulement à ce malotru. Dans la compagnie de notre Aloys se trouvait aussi un peintre fourvoyé qui, lui sentant quelque argent au gousset, se mit à le peindre en grand uniforme, avec fourniment complet, le drapeau même y compris. Il est vrai que ces accessoires étaient seuls quelque peu reconnaissables. Quant à la figure, c'était une figure quelconque et rien de plus, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire au bas, en grandes lettres

latines : — Aloys Schorer , soldat au cinquième d'infanterie.

Aloys fit encadrer l'objet et l'envoya à sa mère par le messager. Dans sa lettre d'envoi, il écrivait :

— Mère, mettez ce portrait dans la chambre; montrez-le aussi à Marannelé , pendez-le près de la table, mais cependant pas trop près de la cage de la tourterelle, et si Marannelé veut l'avoir, donnez-le lui. Mon camarade qui l'a fait dit que vous feriez bien de m'envoyer un pain de beurre et deux aunes de votre toile écrue pour la femme du sergent-major : nous l'appelons tout simplement la sergent-majore. Mon camarade m'a aussi appris à danser. Je vais dimanche danser à Hesslach pour la première fois. Ne fais pas la moue, Marannelé, c'est seulement pour m'essayer. Il faut que Marannelé m'écrive aussi. Jacques a-t-il encore ses bœufs? et la Brunette, n'a-t-elle pas encore fait son veau ? Ce n'est tout de même pas une chose bien en règle que leur vie de soldat; on se fatigue comme des chiens, et cependant, au bout du compte, il se trouve qu'on n'a rien fait du tout.

Le beurre arriva, et cette fois il porta bonheur à Aloys : on lui donna un autre camarade de lit. Mais, avec le beurre, il y avait aussi une lettre écrite par le maître d'école, et dans laquelle on disait :

— Notre Mathias a envoyé d'Amérique cinquante florins ; il a aussi écrit que, si tu n'étais pas soldat, tu devais maintenant aller vers lui, qu'il voulait te donner trente journaux de champs. Comporte-toi

TOLPATSCH. 27

bien et ne te laisse pas débaucher. L'homme se débauche si facilement ! Marannelé me boude depuis quelque temps, je ne sais pas pourquoi. Quand elle a vu ton portrait, elle a dit que ce n'était pas toi du tout.

A ces derniers mots, Àloys sourit en pensant :

— Fameux ! me voilà décidément un tout autre homme. Ne te l'avais-je pas dit, hein, Marannelé?

Quelques mois après, Aloys, se rappelant que c'était la fête à Xordstetten le plus prochain dimanche, obtint par son sergent-major une permission de quatre jours, pour aller chez lui avec sabre et schako.

Était-il heureux, le samedi matin, en emballant sa petite trousse militaire dans son schako, et en disant adieu à son sergent-major!...

C'est au point qu'il ne put s'empêcher d'en parler encore au factionnaire de la caserne , aussi bien qu'avec celui de la porte de Tubingen. Il se croyait obligé de dire à tout le monde qu'il s'en allait chez lui, persuadé que tout le monde devait s'en réjouir, et il prenait en pitié ses camarades, obligés de battre la semelle deux heures durant, toujours à la même place, tandis que lui, clans le même laps de temps, il allait arriver tout près de son village.

Déjà, avant d'arriver à Boblingen, il fit une halte et but une chopine au Yaldburg. Mais, comme il lui était impossible de rester tranquille sur une chaise, il se remit presque aussitôt en route.

ANufringen, il rencontra ce même juif Jokkel qui

l'avait autrefois tant insulté. Ils se serrèrent affectueusement la main. Aloys apprit par lui bien des choses de son village, mais pas un mot sur Marannelé, car il appréhendait d'en demander.

Enfin, à Bohndorf, il parvint à s'arrêter. Aussi bien se serait-il fort vite épuisé à courir plus longtemps de cette façon. Il s'assit sur un banc, toujours plein de cette idée, que chacun devait prendre le plus grand intérêt à son retour ; puis il repassa devant le miroir, inclina un tant soit peu son schako sur l'oreille gauche, frisa un tant soit peu ses cheveux sur l'oreille droite, et se sourit enfin dans la glace, d'un air de parfaite satisfaction.

A la tombée de la nuit, il se trouva sur les hauteurs de Bildechingen, avec son cher village pour vis-à-vis. Là, il ne chanta plus, comme autrefois : il se contenta, silencieux et debout, de faire au lieu de sa naissance le salut militaire, c'est-à-dire de porter gravement la main à son schako.

Aloys se remit en route d'un pas toujours plus lent, ne voulant arriver chez lui qu'à la nuit noire, afin de surprendre tout le monde le lendemain matin.

Sa maison était une des premières du village ; il y avait de la lumière dans la chambre. Le voilà donc qui se met à frapper à la fenêtre, en disant :

— Aloys n'est-il pas là ?

— Maria ! Joseph ! Un gendarme ! s'écria la mère.

— Non, mère ! c'est moi, dit Aloys en ôtant son

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schako pour entrer, car la porte était trop basse, et en serrant affectueusement les mains à sa mère.

Les premières salutations terminées , la pauvre femme se trouva bientôt tout en peine de n'avoir plus rien de prêt à lui servir. Elle alla pourtant lui casser deux œufs à la cuisine, pendant qu' Aloys, debout près d'elle au foyer, lui racontait toute son histoire. Il s'informa de Marannelé, et demanda pourquoi son portrait était encore là.

— Je t'en prie, je t'en prie, lui répondit sa mère, ne pense plus à Marannelé, car c'est tout-à-fait inutile.

— Mère, ne me parlez jamais comme cela; je sais ce que je sais, répliquait Aloys, et son visage, rougi par le feu du foyer, prit une expression des plus hautaines.

La mère se tut; puis, étant retournée à la chambre, elle se prit à admirer, la joie au cœur, quel beau garçon faisait maintenant son Aloys. Tous les morceaux qu'il avalait lui semblaient descendre par son propre gosier ; puis elle soulevait le schako et se lamentait sur son horrible pesanteur.

Le lendemain, Aloys se leva de très bonne heure. Aussi son schako fut-il fourbi, et le baudrier de son sabre nettoyé, ainsi que ses boutons, bien mieux que s'il y eût eu grande revue ce jour-là pour lui. Au premier coup de la messe, il se trouva prêt ; au second, il sortit.

Chemin faisant, il entendit deux bambins qui discutaient entre eux :

— N'est-ce pas là Tolpatsch ? disait l'un.

— Non, ce ne l'est pas, disait l'autre.

— Et si, ce l'est, reprenait le premier.

Aloys les regarda tout furieux ; mais ils s'enfuyaient déjà avec leur livre de chant sous le bras.

Aloys marchait au milieu des amicales salutations de tous ceux qui allaient aussi à la messe. En passant devant chez Marannelé, il n'y aperçut personne. Il monta la montagne en y regardant toujours, et il arriva enfin à l'église, précisément comme on sonnait le troisième coup. Il ôta ses gants de peau blanche, prit de l'eau bénite et se signa ; puis il regarda dans l'église de tous côtés, sans apercevoir Marannelé où que ce fût. Il s'arrêta à la porte pour voir si elle était parmi les arrivants ; mais elle n'y était pas davantage.

Les chants commencèrent sans que la voix de Marannelé y prît part. Aloys eût reconnu cette voix-là entre mille. Que lui importait que chacun le trouvât changé à son avantage, puisque Marannelé ne le voyait pas ? N'était-ce clone pas pour elle seule qu'il était si rapidement accouru la veille ?

Quand, après le sermon, le curé se mit à publier les bans de Marianne Bomiïller, de cette commune, avec Georges Melzer, de Wiesenstetten, Aloys ne resta plus immobile comme une statue. Ses genoux, hélas! commencèrent à trembler sous lui, et ses dents à claquer. Il sortit de l'église le premier de tous, courut chez lui à toutes jambes, jeta au travers de la chambre son sabre et son schako, alla se cacher

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dans le foin, et là. enfin, se mit à pleurer toutes ses larmes. Yi\ moment il lui vint une horrible pensée, il résolut de se pendre, mais il n'avait même plus la force de se relever; tous ses membres étaient comme brisés; puis il pensait à sa mère, et recommençait alors de plus belle ses pleurs et ses lamentations.

Enfin sa mère arriva et le trouva dans le foin. Elle essaya d'abord de le gronder ; mais elle se mit bientôt à pleurer avec lui. Aloys apprit seulement alors que Jôrgli aA> ait débauché Marannelé, et qu'il y avait déjà longtemps qu'ils s'étaient ainsi donnés l'un à l'autre. Aloys sanglota de nouveau, mais en se laissant maintenant conduire à la chambre par sa mère, aussi docilement qu'un agneau. Quand il revit son portrait, il l'arracha du mur et le brisa contre terre. Ensuite il resta longtemps appuyé sur la table, le visage couvert de ses deux mains. A la fin il se releva tout à coup, se mita siffler un air joyeux, et demanda à manger; mais il ne put toucher à rien. Ce que voyant, il alla se promener par le village.

Les vêpres étaient dites, et la musique qu'on faisait à V Aigle retentissait déjà jusqu'à lui. En passant devant la maison de Jacques, il baissa les yeux comme s'il eût eu à rougir de quelque chose ; mais, sitôt qu'il l'eût dépassée, il les releva avec fierté. Sa permission une fois remise au bourgmestre, il se rendit à la salle de danse. Là, il regarda encore de tous côtés pour savoir si Marannelé s'y trouvait, et pourtant rien ne lui eût fait alors autant de mal que de l'y apercevoir.

Quant à Jôrgli, il était là, lui, bien entendu; il vint à Aloys et lui tendit la main en s' écriant :

— Eh ! bonjour, camarade !

Aloys le regarda comme s'il eût voulu l'empoisonner avec son regard, puis se retira sans lui rendre ni poignée de main, ni réponse. Il se disait bien alors qu'il eût été plus sage de lui répliquer de suite : — Camarade!.... C'est le diable qui est ton camarade, et non pas moi ; mais il était trop tard à présent pour revenir là-dessus.

Garçons et filles, tout le monde se leva de table pour inviter notre Aloys, qui dut boire à tous les verres, les uns après les autres; mais tout ce qu'il buvait lui semblait maintenant aussi amer que de la bile. Finalement, il se mit lui-même à table et se fit servir une bouteille du meilleur. Bien qu'il trouvât en ce moment toute boisson détestable, il n'en vida pas moins la bouteille coup sur coup. Mathilde, la fille de son cousin Mathias, de la montagne, était aussi là. Il s'approcha d'elle. La jeune fille lui fit cordial accueil et ne le quitta plus, car personne ne s'occupait d'elle; elle était sans amoureux, et n'avait pas encore pu danser une seule fois de la journée, parce que les couples dansaient presque toujours ensemble, ou bien n'échangeaient qu'entre eux leurs danseuses.

— Mathilde, lui demanda Aloys, ne veut-tu pas aussi danser ?

— Oui, viens, nous ferons un tour. Ce disant, elle prit par la main Aloys qui se leva, mit ses gants, regarda encore une fois autour de lui, comme s'il eût

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cherché quelque chose, et dansa enfin avec tant de grâce que chacun en fut émerveillé. Après la danse, Aloys offrit par politesse à Mathilde une place à côté de lui ; mais sa politesse lui devint bien vite à charge, car Mathilde ne le quitta plus de toute la soirée. Du reste, il s'inquiéta fort peu de son voisinage, se contentant de lui offrir à boire de temps en temps.

Les regards menaçants d'Aloys restèrent presque continuellement fixés sur Jôrgli, qui était venu s'asseoir non loin de lui. Toutes les fois qu'on lui demandait où donc était Marannelé, celui-ci répondait en riant qu'elle était indisposée. Pendant ce temps-là, Aloys serrait si fort entre ses dents le tuyau de sa pipe, que le bout lui en resta bientôt dans la bouche, si bien qu'il le rejeta en faisant pfoui ! à ce qu'il paraît.

Jôrgli se retourna furieux, supposant que ce pfoui était à son adresse ; mais, quand il vit qu'Aloys restait tranquille, il se contenta de hausser les épaules, et se mit à chanter toutes sortes de cauteleuses chansons, dans le goût de celle-ci, par exemple :

— Un joyeux luron comme moi Use des souliers par centaine; Tandis qu'un bêtard comme toi , Use sa paire avec grand' peine.

Minuit approchant, Aloys reprenait déjà son sabre qui était accroché au mur, et allait se retirer, quand Jôrgli entonna, avec ses camarades, cette chanson bouffonne qu'on chante avec accompagnement de coups de poings sur la table :

— Non, je ne veux pas m'en aller!

Pour consentir à s'en aller, Il faut avoir le gousset vide.

Non , je ne veux m'en aller !

Aloys se rassit encore une fois avec quelques-uns de ses camarades, et se fit apporter deux nouvelles bouteilles. Bientôt ceux-ci se mirent à chanter de leur côté, tandis que Jôrgli continuait à hurler du sien. Jorgli alors se leva en criant :

— Tolpatsch ! Tairais-tu ta gueule ?

Pour toute réponse, celui-ci saisit une bouteille pleine, l'aplatit sur la figure de Jôrgli ; puis, s'élançant par-dessus la table, il alla le saisir à la gorge, au bruit des tables qui tombaient, et des verres qui roulaient de tous côtés. La musique s'arrêta et chacun se tut. On eût dit que les deux combattants allaient s'égorger en silence, quand surgit tout à coup une nouvelle tempête de hourras, de sifflets, de clameurs et de vociférations. Les amis s'en mêlèrent, chacun de leur côté, saisissant seulement, d'après une vieille tactique des paysans, l'adversaire de leur camarade, pour mettre celui-ci à même de frapper plus librement. Quant à Mathilde, elle mordit si rudement Jorgli à la tête , qu'elle lui arracha une touffe de cheveux. Tous les pieds de chaises furent brisés, et les partis, divisés autour des deux champions, échangèrent bientôt entre eux les plus terribles volées. Pour Jorgli et Aloys, ils se tenaient à peu près à belle dent. Enfin, après une longue lutte corps à corps, Aloys se releva de toute sa hauteur, lança

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Jôrgli contre terre avec tant de force, qu'on lui crut la nuque complètement fracassée, et s'agenouillait déjà sur sa poitrine, prêt à l'étrangler. Mais alors arriva le bourgmestre, qui mit fin à tout ce vacarme. La musique en resta là pour aujourd'hui, et les deux combattants furent conduits en prison.

Le lendemain, Aloys quitta le village, la figure couverte de meurtrissures bleues, pâle et désespéré. Sa permission n'était pas à bout ; mais qu'avait-il à faire là dorénavant ? C'est avec empressement qu'il retournait maintenant à sa vie de caserne ; c'est avec empressement surtout qu'il eût marché à l'ennemi. Le bourgmestre ayant consigné l'algarade sur sa feuille de route, Aloys n'avait plus en perspective qu'une punition sévère. Certes , il n'était plus absorbé à présent par la contemplation de lui-même. Il marchait, il marchait sans y prendre garde, et sans le moindre désir de revenir jamais. Apercevant à Horb le poteau de la route de Freudenstadt, par où l'on va à Strasbourg, il s'arrêta un moment, tout entier à la pensée de déserter en France, quand tout à coup il s'entendit saluer par Mathilde, qui lui demanda :

— Tiens, Aloys ! est-ce que tu retournes déjà à Stuttgard?

— Oui ! répondit-il, et il continua en effet sa route de ce côté. Mathilde se rencontra là pour lui comme un poteau céleste. Il lui dit adieu et disparut.

Tout le long de sa route il sentit bourdonner dans sa tête ce chant qu'il avait entendu chanter jadis pour la première fois à Jôrgli, et qu'il pouvait répéter

aussi maintenant, lui, car à présent il s'appliquait parfaitement à Marannelé. Sans le vouloir, il répétait donc continuellement en lui-même :

Ah! comme avec rapidité S'en vont l'éclat et la beauté, Tu te tiens fière de ta joue Parce que le lait s'y joue Avec le pourpre 5 sais-tu pas, Que chaque rose à son trépas ?

En arrivant à Stuttgard, il ne dit plus mot ni au factionnaire de la porte de Tubingen, ni à celui de la caserne, où il rentra comme un vrai criminel. Durant les huit jours de cachot que lui valut son escapade, il lui prit souvent des accès d'impatience et de rage si violents, qu'il voulait se briser la tête contre les murailles. Pourtant il se retint, et passa ces huit jours clans une somnolence à peu près continuelle.

Au sortir du cachot, il entra pour six semaines dans la compagnie de punition, laquelle ne sort jamais de la caserne et doit toujours être prête à répondre à l'appel. Là, il maudit tout à son aise l'idée qu'il avait eue de devenir soldat, ce qui allait le retenir, pendant six années encore, éloigné de son village. A cette pensée, il se sentait prêt à s'enfuir, à s'enfuir jusqu'au bout du monde !

Un jour, la mère Marie lui apporta une lettre de Mathias, d'Amérique, qui avait envoyé quatre cents florins avec lesquels Aloys devait, soit acheter un champ, soit s'affranchir du service militaire. Si bien qu'en automne Aloys, Mathias, de la montagne, sa femme et ses huit enfants, au nombre desquels était

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Mathilde, partirent eux-mêmes de compagnie pour l'Amérique.

Une fois en mer, Aloys fredonnait à tout moment la strophe suivante de cette chanson si connue, qu'il comprenait maintenant à merveille :

Voilà, voilà, voilà Notre vaisseau qui s'en va ,

Voici, voici, voici Notre pilote en souci :

Déjà les vents sur notre tête font Comme si le navire allait couler à fond . Et malgré moi je sens dans mon cœur mes pensées Toutes bouleversées î

Dans sa première lettre, datée de POhio, Aloys écrivait à s a mère :

— ... Cela me fend souvent le cœur de ce que je dois ainsi jouir seul tous ces biens. Je voudrais avoir tout Nordstetten ici : le vieux Zahn, l'aveugle Conrad, Soguès, Schacker, de la carrière, et Maurice, de l'Hiïngerbriïnnen, qui, au moins, mangeraient ici chez moi jusqu'à n'en pouvoir plus. Vous verriez aussi comme quoi Tolpatsch a maintenant ses quatre chevaux à l'écurie et ses dix juments à la pâture. Si cela ne tourne pas bien à Marannelé, écrivez-le moi aussi. Je veux lui envoyer quelque chose; mais il ne faut pas qu'elle sache de qui cela vient. Je pense toujours à elle dans le fond de mon cœur. Mathias, de la montagne, demeure à une lieu de moi; Mathilde fait une solide bergère, mais ce n'est tout de même pas Marannelé. Pourvu que tout lui aille au moins bien! A-t-elIe déjà des enfants? Nous

avions aussi auprès de nous, pendant la traversée, un savant pays, le docteur Staber, d'Ulm, qui m'a montré, sur une boule du monde, que, quand c'est le jour en Amérique, c'est la nuit à Nordstetten, et réciproquement. Je n'y ai pas réfléchi davantage ; mais maintenant, quand je suis aux champs et que je me dis : — Qu'est-ce qu'ils font maintenant à Nordstetten ? il m'échappe toujours un: — Pardieu! ils dorment à l'heure qu'il est, et Jean Schacker, le veilleur de nuit, crie par les rues son — Que Dieu et la Vierge vous gardent ! Le dimanche, c'est encore bien pis pour moi que ce soit la nuit du samedi à Nordstetten. Cela ne devrait pas être ainsi; il devrait n'y avoir qu'un jour pour tout le monde. Dimanche dernier, nous avons pourtant dansé chez Mathias, de la montagne. C'était la fête à Nordstetten. Je n'oublierai jamais cela, quand même je vivrais jusqu'à cent ans. Je voudrais tout de même bien me trouver encore une heure à Nordstetten, pour faire un peu voir au bourgmestre ce que c'est qu'un libre citoyen d'Amérique.

LA WIESE. 39

LA WIESE C1).

(Traduit de Hcbef.)

Le Feldbcrg, de grands bois couvre son noble faîte; Plus d'un vous contera d'une voix stupéfaite, Qu'un fantôme faucheur, à minuit, quand tout dort. Y bat sa faux d'argent sur une enclume d'or... (Il n'est du moins personne à Todtnau qui s'avise D'en douter!) C'est de là que s'échappe la Wiese ; C'est aussi là qu'un charme ineffable et vainqueur. Fait revenir toujours mes regards et mon cœur...

0 fille du Feldberg î ô VViese bien-aiméc ! Puissé-je jusqu'aux cieux porter ta renommée, Et voir dorénavant couler à l'unisson Ton eau limpide avec ma limpide chanson. Née aux flancs d'une roche et de brouillards nourrie, Jamais l'œil d'un mortel n'aura l'effronterie D'aller fouiller au fond de ce pierreux séjour, Les replis du mystère auquel tu dois le jour. La troupe des esprits seule en ce lieu pénètre Par des sentiers secrets qu'on ne peut reconnaître, C'est elle qui t'apprend à courir, à penser, Et tu fais ton profit de tout sans te lasser; Et dès que tu le peux, sans être soutenue, Tu viens nu-pieds, chercher à voir, pauvre ingénue, Tout ce dont tes instincts te parlaient vaguement, Les arbres, le soleil et le clair firmament.

Comme tu leur souris... comme tes regards brillent... Ecoute, comme aussi les mésanges babillent... Tu ne t'attendais point à ces merveilles-là? — Non, mais j'espère encor trouver mieux que cela, Dis-tu, car plus j'avance et plus ma joie augmente D'avoir osé tenter cette course charmante... — Comme elle saute...— Cours après moi si tu veux... — Dit-elle, en secouant à l'air ses beaux cheveux...

(1) Rivière qui se jette dans le Rhin, au-dessous de Bàle , près du Petit- Huningue. Etymol. die ff iese , la prairie ; prononcez : Vise.

— Tu vas tomber, prends garde.. Ah! vilaine étourdie, Tout ceci finira par une tragédie...

Pouf! que disais-je donc? t'y voilà, c'est bien fait ; Pourvu qu'elle n'en ait pas le pied contrefait.

Sans plus se soucier de cette maladresse, Elle repart, d'abord à quatre... puis se dresse Derrière les buissons, et rit en défiant Tous ceux qui la suivaient d'un regard confiant. Puis voilà qu'elle vient là-bas de reparaître, Pour s'éclipser soudain derrière quelque hêtre, En criant : — Cherche-moi maintenant où je suis... — Mais tous ces détours font qu'en vain je la poursuis.

Plus elle avance, et plus elle devient superbe 5 Sur ses rives l'on voit partout pointiller l'herbe 5 Bientôt, bergeronnette et canards de Todtnau, Tout le monde s'en vient barbotter dans son eau ; Tout le monde veut voir notre Wiese au passage -, Tandis que, déjà faite aux compliments d'usage, Celle-ci les reçoit tous d'un air enchanteur, Sans couler toutefois avec plus de lenteur.

Où s'en va-t-elle ainsi? peut-être à quelque danse, Ou bien vers les garçons.. Mon Dieu., quelle imprudence! Pourtant vers Uzefeld elle hésite... et ne part De Bùchen (ah! ceci c'est très-beau de sa part..} Qu'après la messe dite... alors d'une bordée Elle arrive à Schœnau, d'où sa route est bordée De grands prés, de coteaux et de sentiers étroits, Le long desquels surgit plus d'une vieille croix. Plus elle avance et plus elle devient superbe, Sur ses rives l'on voit partout foisonner l'herbe, Les fraises et les fleurs qu'au bord des grands chemins Vous pourriez en passant cueillir à pleines mains, Tandis que, sur la droite, on voit là-bas des aulnes Déjà tout verdoyants et des navettes jaunes.

0 AViese ! ranimés par tes fraîches vapeurs, Le pâtre au loin répond aux chansons des coupeurs, Les grands moutons de Zell bondissent plus à l'aise, Si bien qu'il n'est personne à qui cela ne plaise,

LA WIESE. 41

Et que chacun voudrait, ô ma Wiese ! pouvoir, Avec plus de splendeur encor, te recevoir...

Oui. mais près de Bruckwoog, où la rocaille abonde, Quand grimpent les enfants par troupe vagabonde, Et qu'ils ont vu de là quel vacarme tu fais, Ils disent, en ouvrant de grands yeux stupéfaits : — Est-ce que par hasard la démence la gagne, Cette Wiese, et pourquoi battre ainsi la campagne? — Oui, c'est bien vrai, je trouve aussi cela, comme eux ; Pourquoi tant secouer là tes flots écuraeux? Qu'as-tu? que veux-tu? rien., toujours môme silence.. Puis voilà qu'à travers les prés elle s'élance Du côté de Hausen, pays luthérien, Où sa foi va bientôt devenir moins que rien.. Tenez, tenez, voyez si j'étais bon prophète; C'est triste, mais enfin, comme la chose est faite, Malgré le regret qui dans ma poitrine bout, Je vais patiemment la suivre jusqu'au bout.

Ah ! puisque de Luther le régime te tente, Laisse-moi t'habiller en fille protestante; Tiens, mets d'abord ces bas à coins, puis ces souliers, Puis ce corsage vert, d'où tombent par milliers Ces plis de ruban noir sur lesquels va s'étendre Ce plastron de velours bordé de rouge tendre, Pendant que je ferai de tes beaux cheveux blonds, Deux nattes dont le bout pendra sur tes talons.

Ce bonnet bleu de ciel sera-t-il à ta guise, Dis? avec ces fleurs d'or, que t'en semble, ô ma Wiese! C'est du damas très cher, tu vois ; mais tâche donc De passer par-dessous tes nattes le cordon, Et par-dessus l'oreille, afin que je t'en fasse Une large rosette au sommet de la face... Puis vient, pour compléter ce costume opulent, Ce tablier, avec ce mouchoir de Milan, Qui fera ressortir ta beauté ravissante. Comme un nuage autour de l'aurore naissante, Et qui trahira même, à l'œil des amoureux, Chaque pulsation de ton sein vigoureux.

Tu devrais bien aussi retrousser cette manche, Pour montrer ton bras blanc sous ta chemise blanche, Et porter à la main ton chapeau, car vraiment, Ton visage me semble, à moi, bien plus charmant, Lorsque le grand soleil peut en toute occurence, En faire flamboyer la pure transparence. A présent te voilà superbe, et pour le coup, Je puis te protester que tu me plais beaucoup... Voyez, comme elle prend des allures de reine... On dirait qu'elle vient d'être aujourd'hui marraine 5 Aussi nous lorgne-t-elle, en marchant, de côté, Pour savoir quel effet produira sa beauté...

Maintenant devinez où va notre mutine... — Peut-être, sur la place, ou bien à la cantine, Ou bien sous les tilleuls, là-bas, vers ces garçons, Qui pourtant n'ont pas tous de très-bonnes façons : Ou, vers la forge... — Eh ! non, rien par là ne l'attire 5 Leur forge mise en train, vite elle se retire En faisant galopper de mieux en mieux son eau, Par les prés de Hausen, du côté de Fahrnau, De crainte qu'à Schopfheim, quelqu'un se scandalise, En la voyant passer encor devant l'église.

Mais à Gundenhausen, là-bas sur le chemin De Wieslcth, à qui donc vas-tu donner la main ? Ce doit être ta sœur car elle te ressemble 5 Allons, soigne-la bien et venez voir ensemble Ce château de Rœttcln où tout tombe en lambeaux, Rœtteln, où par essaims si joyeux et si beaux, Foisonnaient autrefois, en brillants équipages, Les dames, les seigneurs, les limiers et les pages 5 Rœtteln, de tant de luxe autrefois coutumier, Hélas ! et qui n'est plus qu'un grand nid à ramier.

Nous voici vers Maulburg ; là-bas, dans la feuillée, C'est Fohris ; puis là-haut, l'église émerveillée De Hellstein; maintenant, prenons par ces vallons. A te suivre, sais-tu qu'au train dont nous allons, Mes jambes s'avoueraient tout à fait impuissantes, S'il ne se rencontrait parfois quelques descentes.

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