‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 8 sur 19 · TROISIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉCIT

La plus belle maison du village de Nordstetten, celle qui déploie un si large front sur la rue que tous les ouvriers sur le tour, en traversant le village, y entrent pour demander la passade, cette maison appartenait autrefois au père de Geneviève. Les deux autres maisons, à droite et à gauche, étaient ses granges. Le père est mort, la mère est morte, les enfants sont morts. Dans la grande maison il y a une tisserie de lin, les granges ont été converties en habitations, et Geneviève a disparu sans laisser de trace.

Une seule chose a pourtant survécu, et survivra probablement toujours; dans tout le village on appelle encore la grande maison le château, de même qu'on appelait seigneur le vieux Zahn, père de Ge-

neviève. Il n'était pas natif du village, mais il y était venu de Bailingen, qui n'est éloigné que de deux lieues. Bailingen appartient au Slrohgciu, c'est-àdire au pays de la paille, ainsi nommé à cause de sa richesse en blé, et on appelle ironiquement ceux de Bailingen des tripeurs de paille, parce que toutes les rues du village sont couvertes de paille. Par ce moyen, on s'exempte d'abord de la peine de nettoyer les rues, et ensuite, de cette paille ainsi triturée, on obtient un nouvel engrais, car les gens de Bailingen ont tant de terres, que jamais sans cela ils ne pourraient y suffire. Le seigneur habitait depuis trente années dans la commune, et pourtant toutes les fois qu'il avait une querelle, on ne manquait jamais de l'appeler le tripeur de paille de Bailingen, et sa femme la bancale de Bailingen. La femme de Zahn n'était cependant pas bancale du tout, elle était encore pour son âge une belle et avenante femme, et d'un port irréprochable ; seulement son pied gauche était un peu trop court, ce qui faisait qu'elle boitait en marchant. Mais ce défaut corporel avait aussi été la cause de sa richesse extraordinaire : son père, qui s'appelait Stauffer, dit une fois publiquement à l'auberge que le pied court de sa fille n'était rien, qu'il mettrait dessous un boisseau de thalers à titre de dot, et qu'on verrait bien si tout n'était pas pour le mieux.

Le vieux Stauffer tint parole, et quand Zahn épousa sa fille, il lui fit remplir un boisseau de thalers, on en mit tant qu'il en put entrer, après quoi il

passa le rouleau dessus et dit : — Voilà, tout ce qui est dedans est à toi. Sa fille fut obligée de mettre par plaisanterie le pied gauche sur le boisseau, que Ton plaça ensuite, tout plein d'argent, comme un plat superbe sur la table de noce.

Zahn acheta bientôt après, avec cet argent, le bien seigneurial du comte de Schletheim, il bâtit la belle grande maison, et c'est de là qu'on l'appela le seigneur. De neuf enfants qui lui étaient nés, cinq restaient en vie, trois garçons et deux filles. Geneviève, la plus jeune, était si belle et si bien bâtie que, moitié par ironie et moitié par entraînement, on l'appelait la demoiselle. Mais autant par pitié que par contentement du fait, presque tout le monde faisait observer, quand on parlait d'elle, qu'elle était marquée, car elle avait hérité du pied court de sa mère. A cette expression de marquée se joint une idée désobligeante ; on appelle ainsi les rouges, les bossus, les borgnes, les boiteux, et l'on veut dire par là que Dieu les a ainsi marqués, parce qu'ils sont ordinairement dangereux et méchants. Comme on traite ces sortes de malheureux avec ironie et défiance, ils deviennent assez ordinairement rusés et malins, et ce préjugé, injuste dans le principe, entraîne des conséquences que l'on accepte comme sa confirmation.

Geneviève ne faisait pourtant de mal à personne, elle était même bonne et affable pour chacun; mais la haine que tout le village portait au père, s'étendait aussi sur ses enfants.

Le seigneur était depuis quatorze ans en procès

avec toute la commune. Il réclamait les droits du patronat seigneurial. Zahn tirait tous les impôts de grains pour la cuisine , les poules et les chevaux , enfin toutes les taxes d'origine seigneuriale. Il avait aussi cinq voix pour la nomination du bourgmestre. Seulement , les paysans ne s'acquittaient de toutes ces charges qu'avec le plus profond chagrin , et avec toutes sortes d'injurieuses moqueries.

Ainsi sont les hommes ! À un comte , à un baron , ils eussent tout payé sans dire le mot , tandis qu'ils maudissaient chacun des petits grains qu'ils devaient servir à l'un de leurs pareils. Ils ne surent se venger autrement qu'en fauchant pendant la nuit les champs de blé du seigneur, quand le blé était encore vert , mais cela ne tourna qu'à leur double désavantage , car Zahn porta plainte à l'administration syndicale, et comme les auteurs des dommages par lui éprouvés n'étaient pas connus, l'indemnité fut prise dans la caisse communale. On lui permit en outre d'entretenir un garde-champêtre pour lui seul , la moitié de sa solde devait être payée par la commune. Mais les difficultés entre les paysans et le seigneur n'en allaient pas moins leur train.

C'est à cette époque qu'un nouvel avocat vint s'établir dans la petite ville de Sulz , il commença l'instruction du procès de la commune avec le seigneur, procès dans lequel il s'écrivit tant de papier, qu'on eût pu en couvrir tout un arpent de terre. Le village appartenait encore alors à l'Autriche occidentale , le bailli avait son siège à Rottembourg, et le

tribunal d'appel était à Fribourg en Brisgau, mais un procès important pouvait aller plus loin. Comme toutes les opérations étaient compliquées par l'éloignement du tribunal suprême, il était donc extrêmement facile de maintenir un procès en litige jusqu'au jugement dernier.

Les difficultés du seigneur avec ses voisins se changèrent à la longue en une hostilité complète entre les habitants de Baisingen et ceux de Nordstetten. A la foire comme à la ville , les gens de Baisingen se moquaient de ceux de Xordstetten dès qu'ils se trouvaient ensemble. Ils les appelaient ironiquement leurs sujets et leurs serfs, parce qu'un Baisingenois régnait sur eux. Ceux de Nordstetten , qui sont d'ailleurs bien connus pour de mauvaises langues, ne restaient pas courts d'une réponse. Vn mot en amenait un autre , on riait , on plaisantait , en restant toujours boris amis ; cependant les propos devenaient de plus en plus durs , et avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir, voilà que la guerre se trouvait commencée d'un côté et de l'autre, et qu'on se bâtonnait à qui mieux mieux.

C'est à la foire d'Ergenzingen que cela arriva pour la première fois. Depuis ce moment, ceux de Nordstetten et ceux de Baisingen ne purent plus se retrouver ensemble sans se battre. Les jeunes gens des deux villages faisaient même plusieurs lieues de chemin pour se rencontrer à quelque danse ou à quelque noce.% Ils se mettaient d'abord à boire et à danser paisiblement ensemble , mais à la fin l'inévitable bastonnade venait former le bouquet de la fête.

Quant au seigneur, il vivait dans le village comme dans un désert. Personne ne le saluait , personne ne venait le voir. Quant il entrait à l'auberge tout le monde faisait silence. Il semblait toujours qu'on venait précisément déparier de lui. Zahn mettait sa blague pleine de bon tabac près de lui sur la table , mais on se serait brisé la mâchoire contre la pierre , plutôt que de demander une pipe de tabac au seigneur. Dans le principe , il se donna toutes sortes de peines pour conjurer, par la bonté et raffectuosité , ce concert d'inimitiés de tous ligués contre lui, car dans le fond, c'était un homme bon, quoique un peu rude, mais quand il vit que cela n'aboutissait à rien, il se mit à les mépriser tous indistinctement et ne fit plus attention à eux, il ne s'appliqua plus qu'à soutenir son droit. Il s'isola lui-même complètement de tous, prit des journaliers d'Ahldorf pour la culture de ses terres , et même , pour ne pas non plus prier Dieu avec ses voisins, il allait tous les dimanches à Horb pour y entendre la messe. Zahn avait un air de ville en s'en allant ainsi. Il paraissait plus court qu'il ne l'était en effet, parce qu'il était trapu et large d'épaules. Il portait résolument son tricorne un peu penché sur l'oreille gauche , avec le côté large en avant. L'ombre qui tombait alors sur son visage le rendait encore plus sombre et plus sérieux qu'il ne l'était réellement. Quand il s'en allait ainsi d'un pas ferme et décidé , les larges boutons d'argent , tout rapprochés les uns des autres, de son habit bleu sans collet, et les boutons d'argent ronds de son gilet rouge, ré-

sonnaient les uns contre les antres comme des clochettes.

La mère et ses enfants, mais surtout les deux filles, Agathe et Geneviève , souffraient beaucoup de cette division. Ces dernières étaient souvent assises l'une près de l'antre, à déplorer leur sort et à se lamenter, pendant que leur père était au cabaret avec son avocat. La haine était poussée si loin , que les pauvres eux-mêmes n'osaient pas accepter les aumônes qu'on leur faisait chez le seigneur. C'est en se cachant à la fois du père et des autres habitants du village, que la mère et les filles pratiquaient leur pieuse bienfaisance. Elles emportaient comme si elles les eussent volées, les pommes de terre, le blé et la farine dans le jardin du château, où les pauvres les attendaient.

La mère n'y pouvant plus tenir, elle alla voir son père et lui peignit sa misère. Le vieux Stauffer était un homme prudent et tranquille, qui aimait à suivre les voies sûres. Il envoya d'abord à Xordstetten Marem, un juif, son homme d'affaire, en le chargeant d'observer secrètement qui était l'instigateur de ce procès, et de voir s'il n'y avait pas moyen de s'arranger. Mais Marem était plus fin que le vieux Stauffer, quoique celui-ci fût depuis quinze ans bourgmeistre. Il publia, par l'entremise de ses connaissances à Nordstetten , que le seigneur avait tant fait de bruit, qu'une commission impériale allait y venir aux frais de la partie qui perdrait, qu'elle devait examiner de près la chose , et resterait là jusqu'à conclusion définitive. Ensuite il vint lui-

môme auprès des gros bonnets de la commune, et leur insinua indirectement qu'il amènerait un arrangement si on voulait lui promettre une gratification, quoique la chose fût bien difficile. Il s'assurait ainsi un avantage des deux côtés.

Mais à quoi servent toutes ces belles finesses avec des hommes qui y vont comme des ours , et qui regardent comme des turpitudes tous les calculs et tous les procédés conciliants.

Le vieux Stauffer arriva bientôt , et avec lui Marem. Ils se rendirent, accompagnés du seigneur, à l'auberge où leurs adversaires s'étaient rassemblés. — Bonjour, monsieur le bourgmeistre , dirent ceuxci aux nouveaux arrivants , comme si lui seul fût entré. Le vieux Stauffer tressaillit, cependant il se fit aussitôt apporter deux bouteilles de vin ; il remplit les verres, et saisissant le sien, il le choqua contre les autres et but à la santé de toute la compagnie. Mais alors le serrurier Ludwig dit : — Nous vous sommes bien obligés, mais nous ne boirons pas. Tout respect devant vous, monsieur le bourgmeistre, mais chez nous c'est la mode de ne boire le vin du marché que quand l'affaire est faite. Comment s'arrangent à cet égard les riches messieurs de Bailingen, nous ne le savons pas.

Le bourgmeistre reposa son verre sans y toucher et soupira profondément. Là-dessus il aborda tranquillement la question, exposant qu'il ne fallait pas jeter à ces sangsues d'avocats le bien qu'on avait tant de mal à gagner, que chaque procès attaquait

toujours la marmite, un écrémant la graisse par dessus, et qu'en faisant un pas chacun de son côté , on finirait par s'entendre.

Des deux cotés on proposa des sommes, afin de transiger, mais ces sommes étaient encore bien éloignées l'une de l'autre. Marem faisait tous ses efforts pour les rapprocher. Il prenait à part tantôt l'un, tantôt l'autre, et lui ctauchottait quelque chose à l'oreille. Il prit même sur lui de proposer une somme moyenne , malgré l'opposition des deux parties, en faisant tous ses efforts pour les amener à se donner la main.

Alors le seigneur dit enfin : — Non, je vous céderais pardieu tout, plutôt que d'accepter une bagatelle pareille, entendez-vous, Meurl-de-faim que vous êtes !

— Qu'est-ce que c'est ? dit là-dessus le serrurier Ludwig, ce n'est pas à toi que l'on parle, tripeur de paille !

— Prenez garde, répondit le seigneur, vous ne le deviendrez pas, vous, tripeurs de paille, je me charge de faire si bien votre lit, que vous n'aurez pas même de la paille à vous mettre sous la tête. Oui, dussé-je me ruiner, moi, ma femme et mes enfants, et de tous mes champs n'en pas conserver large comme ma main. Je ne veux plus maintenant vous laisser un kreutzer en bourse, quand même je devrais aller jusqu'à l'empereur. Attendez ! attendez ! Il se leva en grinçant des dents. Il n'y avait plus moyen de parler d'arrangement. Il finit même par s'en prendre à son beau-

père et partit en tirant fortement la porte sur ses talons.

A la maison, la mère et ses filles pleuraient aussi fort que si quelqu'un fût mort, au point même que les passants s'arrêtaient un moment sous les fenêtres. Mais toutes les prières de la mère et des enfants ne servirent à rien. Le seigneur s'en tint à sa résolution. Le vieux Stauffer s'en retourna sans revoir sa fille, il lui fit seulement dire adieu par Marem.

Les choses en restèrent donc au môme point. Le seigneur et sa femme étaient souvent en difficultés, mais Geneviève savait toujours tout ramener à bien. Le père avait pour Yenfaut (on l'appelait ainsi dans toute la maison) une certaine vénération pieuse. Elle avait une figure si douce et si angélique, une voix si ravissante, qu'elle n'avait qu'à dire : — mon cher petit papa ! en lui prenant la main et en le regardant avec ses beaux yeux bleus, pour le rendre bon et tranquille. L'homme fort et entêté se laissait adoucir par son enfant, comme si elle eût été un être surhumain. Il ne disait jamais une parole dure quand Geneviève était là, et pour lui plaire, il faisait tout ce qu'elle voulait, sauf les démarches nécessaires pour se réconcilier avec ses ennemis.

A ce dernier égard, quoique bien ferme et résolu en apparence, le seigneur n'en était pas moins au fond dans une irrésolution profonde. Il eût volontiers tendu amicalement la main à ses adversaires, mais il aurait eu honte de cette faiblesse, comme il disait; il craignait même d'en avoir déjà trop fait, son honneur

l'obligeant à persister. Dès qu'il pensait à son honneur, son orgueil reprenait le dessus, et il se considérait comme quelque chose de très supérieur à tous les autres paysans. Il était renforcé dans cette idée par les bourgeois de la petite ville voisine et par l'aubergiste de la Couronne, qui lui parlaient toujours de son intelligence rare et de sa fortune de baron. Il ne les croyaient pas précisément, cependant il ressentait un certain plaisir à s'entendre parler ainsi. Insensiblement, quand il eut remarqué que les gens de la ville n'étaient pas plus sensés que lui, il se regarda comme effectivement bien supérieur aux autres paysans. A vrai dire, il ne se trouvait jamais très bien avec des gens qui lui faisaient payer à tout propos quelque bonne bouteille de vin, mais après tout, se disait-il, il faut pourtant avoir une compagnie, et celle-ci vaut encore mieux qu'une bande de paysans bavards. Sans se l'avouer, il ne se plaisait là que parce qu'on y flattait sa vanité de toutes les manières.

Ainsi va le monde. Le seigneur vivait en désaccord avec lui-même, avec sa femme, avec ses concitoyens, avec tout, simplement parce qu'il ne voulait pas se soumettre, parce qu'il ne voulait rien céder des anciens droits, ou plutôt des anciens torts seigneuriaux, bien qu'il eût d'ailleurs largement de quoi vivre. Son cœur et ses pensées se troublaient toujours davantage, et il faisait son malheur et celui des siens, quand il lui eût été si facile de les rendre heureux.

Peu à peu, pendant les veillées d'hiver, quelques vieux paysans qui n'avaient pas de poêle chaud à la maison, et qui fuyaient les disputes de leurs femmes, commencèrent à venir chez le seigneur, mais il était grognard et bourru à leur égard, vexé que ceux là vinssent seuls, et non les plus importants. Aussi bientôt ces visites cessèrent.

La mère allait souvent passer plusieurs jours avec ses deux filles chez son père, à Bailingen; quant au seigneur, il boudait son beau-père et ne le revit plus que dans le cercueil.

La vie dans le village devenait de plus en plus désagréable. C'est une triste chose, quand on va aux champs, de ne trouver personne qui daigne vous dire bonjour. Le seigneur n'avait donc à s'entretenir qu'avec son gros chien Sultan, ce qui, pour un homme, ne laissait pas d'être une triste conversation.

Les temps difficiles que Napoléon amena sur l'Europe, n'épargnèrent pas la ferme la plus isolée dans la Forêt-Noire ; Strasbourg n'était pas loin, et les gens, ceux surtout qui avaient de bonnes oreilles, prétendaient avoir entendu, de la lande de l'Hochboux, le canon de victoire de Strasbourg, ce qui pronostiquait une grande misère. Il n'était effectivement pas difficile de prophétiser alors que tout irait sens dessus dessous.

Pour la campagne de Russie on arma tout ce qu'on pouvait armer. Philippe et Gaspard, les deux fils aînés du seigneur, durent aussi partir. Leur père les eût accompagnés bien volontiers, car il était dégoûté

de tout. Il vit partir ses deux fils d'un air de stupidité et d'indifférence qui semblait dire : — qu'il arrive ce qu'il voudra, cela m'est bien égal !

Philippe et Gaspard sont probablement restés dans les neiges de la Russie, car on n'a plus entendu parler d'eux. Le général Huzel a seulement raconté bien des fois ceci : — A la retraite de 3Ioseou, je vis un soldat qui se retirait un peu à l'écart et auquel le froid, ou la faim, ou le mal du pays, ou peut-être aussi tout cela à la fois faisait ruisseler les larmes sur les joues. Je tournai bride vers lui et lui demandai amicalement : — d'où es-tu? — Je suis le garçon du seigneur, là-haut dans la Forét-Xoire, répondit le soldat, en faisant signe de la tête, comme si la maison de son père se fût trouvée à une portée de fusil, là, au premier détour. A la réponse de ce soldat qui se croyait si près de chez lui, je me mis à rire si fort, que les larmes me coulèrent aussi sur les joues, mais elles restèrent suspendues, en boutons de glace, au bout de mes grandes moustaches.

Voilà tout ce que rapporte l'histoire sur la vie et la mort des deux garçons du seigneur.

Pendant ce temps-là on était partagé à la maison entre la joie et la peine. Quand un malheur ou une position triste dure longtemps, on finit par s'en arranger tant bien que mal; un homme, quand il est bien portant, ne peut pas longtemps s'arrêter à la douleur, et la force de vitalité primitive ne tarde pas à se réveiller en lui. Ainsi faisait-on à la maison des fêtes et des épousailles, pendant qu'au loin, dans

les pays étrangers, les victimes de la mort s'étendaient par centaines dans un lit de neige et de glace.

Agathe, la fille aînée du seigneur, était devenue la fiancée de l'aubergiste du Cheval blanc, àEutingen. Comme le père était brouillé avec tout le village, il était bien obligé de placer ses filles dehors de l'endroit.

Le jour de la noce de sa sœur, Geneviève était superbe à voir. Les deux sœurs n'ayant pas d'amies dans la localité, Geneviève servit seule de compagne à la fiancée et fut habillée exactement comme elle. Elle avait sur la tète la coiffe, c'était une couronne faite eu brillantes paillettes d'argent. Les deux jeunes filles portaient leurs cheveux en larges nattes qui pendaient derrière la tête et qui étaient tressées avec des rubans de soie rouge traînant presque jusqu'à terre. C'est là l'emblème particulier d'une jeune vierge, elle seule a le droit de porter un ruban rouge dans sa chevelure ; une fille qui a fait parler d'elle ne peut plus porter que des rubans de lin blancs. Geneviève avait autour du cou un collier de perles dont la sombre couleur relevait encore la remarquable délicatesse de sa peau. Un frais bouquet de fleurs faisait ressortir l'éclat éblouissant de son corset écarlate, qui était retenu des deux côtés par des agraffes d'argent à travers lesquelles serpentaient des chaînettes du même métal. La jupe de soie bleue, largement plissée tout à l'entour, retombait jusqu'au genou, recouverte à moitié par le tablier blanc. Partout, aux épaules comme au bout des petites manches de la chemise, flottaient des rubans rouges.

Avec leur cambrure si fortement évalue au milieu, les sabots donnaient à la démarche naturellement trébuchante de Geneviève quelque chose de plus mal assuré encore. Cependant quand, au bruit de la musique et des pistolets, elle se rendit à l'église avec sa sœur, Geneviève était si gracieusement éblouissante, que chacun eût très bien pu la prendre pour la fiancée elle-même.

Qui sait où étaient alors les deux fils de Zahn, pendant que lui et les siens faisaient joyeusement la noce. Personne ne pensait à eux; Geneviève seule parut un moment fort préoccupée. On eut dit qu'elle ne voyait plus rien de ce qui se passait autour d'elle ; on eût dit que son regard transperçait les murailles et cherchait quelque chose au loin, dans l'infini... elle pensait à ses frères absents.

A peine deux mois s'étaient-ils écoulés que Melchior, le troisième fils du seigneur, célébrait aussi sa noce. Il avait fait connaissance de sa future, fille unique de l'aubergiste de l'Ange, à Ergenzingen, pendant la noce d'Agathe, et s'était fiancé peu de jours après. Quoique Melchior fût encore bien jeune, et qu'il n'eût qu'une année de plus que Geneviève, on avança cependant la noce, dans la crainte que sans cela il ne dût aussi partir pour la guerre. Melchior quitta donc le village, et Geneviève resta seule à la maison. Sa mère était maladive ; une douleur muette rongeait sa vie. Elle essaya souvent de décider son mari à tout vendre, pour quitter le village et aller habiter avec l'un de leurs enfants,

mais le seigneur lui répondit si violemment, qu'elle dut renoncer à lui en parler. Dès ce moment Geneviève passa de bien tristes jours, car elle avait souvent à réconcilier et à calmer. L'état maladif de sa mère la rendait encore plus irritable et plus opiniâtre, et elle disait souvent que si son père eût encore vécu , elle aurait bientôt planté là son homme. Ces époux allaient bientôt voir une seconde génération résulter de leur union, et ils n'avaient pas encore pu s'accorder. Au contraire, plus ils vieillissaient et plus se manifestaient de l'un à l'autre l'aigreur et l'antipathie. Geneviève parvenait toujours, il est vrai, à ramener la paix, mais quand elle se trouvait seule, elle pleurait souvent amèrement sur la triste vie de ses parents et sur la sienne, en se promettant bien alors de ne jamais se marier. Il est vrai qu'elle ne connaissait personne à qui elle eût pu consacrer sa vie, et puis elle voyait aussi combien elle était nécessaire dans la maison paternelle; sans ses précautions, le feu de la mésintelligence aurait bientôt embrasé les quatre coins du logis. Il est écrit : — Dieu venge la faute du père sur les enfants. Cela est vrai surtout d'un mauvais mariage. Dans un cœur où l'amour filial n'a pas été développé, les misères de toutes sortes ont bientôt fait de tristes ravages.

La mort enleva quelque temps après la mère de Geneviève à son père, et c'est alors, quand sa femme fut morte, que le seigneur sentit au juste combien elle lui manquait, et aussi combien, dans le fond du cœur, il avait pourtant aimé sa femme. Il se désolait

de ne pas l'avoir traitée avec bonté, et d'avoir si souvent regardé ses maladies comme autant de grimaces. Tous les mots durs qu'il lui avait dits , lui transperçaient l'âme, et il eut bien volontiers donné sa propre vie pour la rappeler à l'existence. Ainsi vont les choses. Au lieu de se traiter cordialement et amicalement pendant la vie, et de se rendre l'existence agréable, la plupart des hommes se désolent quand il est trop tard, quand la mort a arraché de nos cotés les compagnons naturels de notre vie. C'est pourquoi il faut s'aimer pendant que nous le pouvons encore, car chaque heure que l'on passe sans aimer et sans faire du bien, c'est autant qu'on enlève irrévocablement à son existence et à celle des autres.

Le seigneur ne retourna plus à la ville le dimanche, il demeura au village pour y entendre la messe, car sa femme était enterrée près de l'église. Chaque fois il faisait le tour pour se rendre au cimetière. On aurait dit que par cette visite du dimanche, il voulait se réconcilier avec la fosse de sa femme.

A la maison tout était tranquille. On n'y entendait plus de mots violents, et Geneviève y commandait aussi paisiblement que l'ange de la paix. La paix régnait là, oui, mais la véritable joie y manquait encore. C'était toujours comme si on y regrettait amèrement quelqu'un, ou qu'on attendît son arrivée.

Peu à peu le seigneur se trouva si bien de la manière dont Geneviève conduisait le ménage, et de ses soins affectueux, qu'il se sentit renaître. Il ne faisait plus rien sans l'avis de F enfant, il lui remettait

même beaucoup d'affaires importantes, et quand on s'informait de quelque chose, il disait toujours tranquillement : — Il vous faut demander cela à ma Geneviève.

Ils vécurent ainsi quelques années. Geneviève avait atteint la première moitié de sa vingtième année. Bien des prétendants s'étaient offerts pour obtenir sa main, mais elle disait toujours qu'elle ne voulait pas se marier. Le père lui donnait raison, puis il lui répétait : — Geneviève, tu es trop délicate pour un paysan ; si je gagne mon procès, nous irons à la ville, je te donnerai aussi un boisseau de thalers pour ta dot, et alors tu pourras choisir parmi les messieurs. Geneviève il est vrai se mettait à rire, mais intérieurement elle donnait cependant raison à son père, elle pensait que si elle se mariait, ce ne serait jamais avec un paysan. Elle avait trop longtemps souffert de leur violence et de leur rancune, et elle éprouvait contre eux une prévention trop profonde. Geneviève pensait qu'en ville, où les gens sont plus polis et plus délicats, ils devaient aussi être meilleurs et plus braves. Les nombreuses humiliations subies par elle, provenaient de ce qu'elle considérait les gens comme trop grossiers, et elle-même comme beaucoup meilleure ; en continuant de réfléchir à la vie des paysans, elle en vint à se regarder elle-même, non-seulement comme meilleure que les autres, mais encore comme d'une condition supérieure et bien plus distinguée. Ce fut là son grand malheur.

On se trompe très fort, si Ton croit qu'à la campagne on peut vivre tranquille pour soi seul. Cela ne se peut que dans une grande ville, où les gens ne s'occupent pas les uns des autres, où l'on passe journellement devant quelqu'un sans savoir qui il est ni ce qu'il fait, où l'on court devant un homme sans le saluer et presque sans le regarder, comme si c'était une pierre et non pas un de nos semblables; mais à la campagne, dans un village où le petit nombre des habitants se connaît , on doit en quelque sorte compte à ses semblables de ses actions et de ses démarches, on ne peut s'isoler dans son quant à soi. Dans la Forêt-Xoire, le mode de saluer change même selon la chose que l'on vous voit faire; si vous montez la montagne, celui qui vous rencontre ne manque pas de vous dire : — Montez-vous làhaut? Si vous descendez : — Descendez-vous làbas? Si vous chargez quelque chose sur une voiture : — A'e chargez pas trop ! ou bien : — Ne travaillez pas si fort! Si vous êtes assis à vous reposer, devant chez vous ou au bord de votre champ : — 11 fait bon se reposer ! ou bien : — il fait beau ce soir. Causez-vous avec quelqu'un, le passant vous demande de même : — Qu'est-ce que vous dites de bon? etc.

Cette intervention orale dans les faits et gestes des autres, constitue une certaine communauté de la vie, qui s'étend sur tout. Mais le tableau a aussi ses

côtés sombres. Que quelqu'un, par exemple, prétende arranger sa vie de telle façon qu'elle déroge aux mœurs et coutumes générales, il se trouvera exposé aux résistances et aux moqueries de tous. Les vieux garçons et les vieilles filles surtout deviennent le point de mire du sarcasme de la rue, leur célibat eût-il pour cause la pauvreté ou toute autre chose.

Aussi, plus Geneviève approchait-elle de l'époque déplorable où elle serait une vieille fille, et plus facilement usait-on à son sujet de railleries et de moqueries. Un certain dimanche, Geneviève se promenait par le village; le Trallé, espèce d'iinbécille de village, la suivait à quelques pas. Un groupe de jeunes gens se trouvait dans ce moment devant la maison commune. Quand ceux-ci aperçurent Geneviève, l'un d'eux s'écria : — Tiens, Trallé, voici îa bonne amie! Le Trallé se mit à ricaner tout joyeux, sur quoi les autres l'encourageaient et l'excitaient à aller donner le bras à sa belle ; Geneviève, en les entendant, se crut près de tomber à terre, de honte et de douleur. Déjà le Trallé gambadait de son côté et lui prenait le bras avec toutes sortes de grimaces, lorsque Geneviève leva sur ces jeunes gens un regard si lamentable et si ardent, que l'un d'eux se décida à prendre son parti. On ne comprit pas ce qu'il dit, car les autres riaient à gorge déployée. En ce moment il arriva à Geneviève un secours inattendu. Le chien Sultan, qui l'avait suivie, s'élança tout à coup aux épaules de Trallé, le saisit au collet

et Tétendit par terre. Geneviève eut alors assez de peine à faire lâcher prise à son chien, et elle passa outre. Dès ce moment Sultan devint une autorité fort redoutée dans le village. Cet événement impressionna très fortement Geneviève, et ne fit que renforcer en elle son aversion contre les paysans.

Geneviève alla passer quelques semaines chez Melchior, à Ergenzingen ; là régnait aussi souvent le trouble, car Melchior avait une femme dure et avare, qui lui donnait à peine de quoi apaiser sa faim.

Le bourgmestre d'Ergenzingen, un veuf, père de trois enfants, venait souvent chez Melchior; un jour il demanda Geneviève en mariage, Geneviève était presque décidée à accepter. Elle n'avait, il est vrai, aucune inclination pour le bourgmestre, mais sa vie solitaire lui était à charge, et puis elle se réjouissait à la pensée de devenir une bonne et tendre mère pour ces petits orphelins. Mais le seigneur représenta à sa fille que le bourgmestre était un butor qui avait très durement traité sa première femme, et il répéta plusieurs fois que pour Geneviève il fallait absolument un homme distingué. Le bourgmestre reçut un refus ; sa demande ayant été connue dans le bourg, les jeunes gens, enchantés qu'ils étaient de jouer une niche à cet homme sévère, lui étendirent pendant la nuit de la paille, à partir de sa maison jusqu'à celle de Melchior. Le bourgmestre conçut dès-lors une haine profonde contre Melchior et Geneviève. Quant à celle-ci, elle retourna à la maison, et continua à partager la solitude de son père.

Plût à Dieu que Geneviève eût suivi son propre mouvement et épousé le bourgmestre ; mais elle s'acheminait vers la triste destinée qui l'attendait.

La vie de Zahn semblait devoir finir pins tôt que son procès. Cet homme, autrefois si fort, devenait maladif et languissant; la peine et le chagrin longtemps retenus avaient, comme un ver, rongé le germe de sa vie. Souvent il restait des journées entières sans dire le mot, seulement par intervalles il murmurait quelques paroles incompréhensibles à son chien Sultan, qui posait sa tête sur la poitrine de son maître, et le regardait avec des yeux resplendissants de fidélité.

Geneviève ne pouvait pas être toujours auprès de son père, et maintenant qu'il était malade, il sentait doublement et triplement combien il était isolé et séparé du reste du monde. Il y a bien des gens qui, aussi longtemps qu'ils sont heureux et bien portants, vivent souvent au jour le jour, abandonnés de Dieu ; mais à l'arrivée d'un malheur ou d'une maladie, ils reviennent douloureusement à Lui, hélas! souvent même au Dieu faux de la superstition. Il en arriva de même au vieux Zahn dans ses relations avec les hommes. Tant qu'il était en santé , il avait vécu abandonné des hommes, et s'en inquiétant peu. Maintenant, rien ne lui aurait été plus agréable que d'avoir quelqu'un avec lequel il eût partagé sa chambre bien chaude, et échangé une bonne prise de tabac. Le seigneur venait souvent à la fenêtre et regardait dehors, il se mettait même à tousser quand

quelqu'un passait, mais personne ne le saluait, personne ne venait le visiter, et il refermait toujours tristement la fenêtre.

Deux jours avant le nouvel an, Geneviève était allée avec la domestique chercher de l'eau à la fontaine de la maison commune ; elle se contraignait volontairement à cette besogne grossière, parce qu'elle avait appris que les gens disaient dans le village qu'elle se gênerait de la faire. Elle venait précisément de remplir sa seille, quand la fille lui dit : — Tiens, vois-donc celui-là avec sas yeux doubles, c'est bien sûrement le nouveau géomètre. Un monsieur habillé à la mode descendait en eTet le village, il avait une paire de lunettes sur le nez. A l'instant même où il passait devant les deux jeunes filles, Geneviève mettait l'eau sur sa tète, mais un pas malheureux la fit glisser sur le verglas , elle tomba et se trouva entièrement inondée. Pendant que Geneviève se relevait, le monsieur étranger s'approcha d'elle, et lui tendit la main pour l'aider; il lui demanda, d'un ton plein de sollicitude, si elle ne s'était pas fait de mal, car elle venait de faire une chute périlleuse. Il y avait tant de bonté dans le ton de ces paroles, que Geneviève en fut tout à coup très agréablement émue ; elle remercia cordialement et dit qu'elle ne s'était pas blessée ; puis, accompagnée de l'étranger, elle reprit le chemin de la maison. — Eh ! mais vous boitez, je crois, dit bientôt le monsieur, vous êtes-vous tordu le pied? — Non, je suisboiteuse, dit Geneviève; etbien qu'elle

grelottât de tous ses membres, son visage devint rouge comme du feu. Elle couvrit sa figure de son tablier, en faisant semblant de s'essuyer, et pourtant son tablier était encore tout plein d'eau. L'étranger fit alors la remarque qu'elle boitait d'une manière à peine sensible; notre jeune fille sourit d'un air moitié incrédule, moitié flatté de l'observation. Geneviève était déjà fort embarrassée de sentir l'étranger l'accompagner ainsi côte à côte à travers tout le village, mais elle le fut encore bien davantage quand elle vit le monsieur entrer dans la maison de Zahn, après avoir dit quelques mots d'excuse et sans même attendre une répose. Au même instant il est vrai, Sultan s'élança furieux sur l'étranger, et l'aurait certainement mis en pièces, si le seigneur et Geneviève ne l'avaient pas retenu de toutes leurs forces. L'étranger conseilla alors à la jeune fille de prendre quelques précautions contre le refroidissement, comme de se mettre au lit, boire du thé, etc. Pendant ce temps-là, l'étranger, ou, pour l'appeler par son nom, Edouard Brœnner, s'était assis et causait agréablement avec le vieux Zahn ; une heure s'était à peine écoulée, et il savait déjà toute l'histoire du seigneur. Celui-ci trouva bien vite monsieur le docteur Brœnner fort de son goût, mais le seigneur revint tant de fois avec tant d'instance sur le chapitre des lunettes, pour demander s'il en avait réellement toujours besoin, que Brœnner vit combien ce meuble doctoral lui était désagréable. Il ôta donc ses lunettes, aux applaudissements de son interlocu-

teur, qui lui dit même qu'il était bien plus facile de causer avec des gens dont les yeux n'étaient pas ainsi renfermés dans une lanterne. Zahn en vint alors à parler de ses douleurs corporelles ; Brœnner lui répondit, en faisant une forte grimace, que jusqu'à ce moment on l'avait traité à contre-sens, ei il lui prescrivit alors un infaillible remède.

A partir de ce jour, Brœnner vint presque journellement au château. Chacun se réjouissait de sa venue, excepté Sultan, qui conservait toute son aversion contre lui. Il ne voulait plus écouter personne, et on était obligé de l'attacher toutes les fois que Brœnner arrivait. Un jour, en s en allant, celui-ci lui jeta un morceau de pain, mais le chien laissa le pain pour s'élancer sur l'homme , comme s'il eût voulule dévorer, et le proverbe : — un chien neprendrait pas de lui un morceau de pain, se trouva, pour Brœnner, justifié au pied de la lettre.

Mais Geneviève n'en accueillait pas moins bien les belles paroles et les cajoleries de Brœnner. Elle se disputa beaucoup avec la domestique, qui prétendait que Brœnner n'avait qu'un seul habit, puisqu'il venait le dimanche avec le même que celui qu'il mettait la semaine; elle traita de nigaude la servante, et lui expliqua que c'était comme cela chez les messieurs. Geneviève était souvent là, quand son père et Brœnner parlaient de toutes sortes de choses, elle se réjouissait alors chaque fois que son père applaudissait à la manière de voir de Brœnner, et qu'il trouvait son avis aussi sensé que le sien propre.

Le seigneur crut se trouver un peu mieux, à la suite des remèdes ordonnés par Brœnner, et celuici disait souvent à ce propos qu'il était réellement un bien meilleur docteur que le médecin officiel, mais que la loi lui interdisait de pratiquer. Il parlait alors longuement contre les messieurs, qui pensent qu'il n'y a d'instruits que ceux qui ont beaucoup de livres dans la tête ; c'est la pratique qui fait le maître, disait-il; un paysan qui connaît le monde s'entendrait souvent mieux en fait de gouvernement que tous les magistrats et baillis possibles, il en est la plupart du temps de même avec les médecins, c'est la pratique qui fait le maître. Pendant qu'il mêlait ainsi le vrai et le faux à tort et à travers, il se conciliait de plus en plus la sympathie de Zahn, qui voyait ainsi confirmée sa manière de voir la plus chère. On parla aussi à Brœnner du procès; il fortifia le seigneur dans sa résolution d'avoir, aussi bien que sa partie adverse, recours à la corruption. Brœnner était d'avis qu'il fallait surpasser la partie adverse en donnant beaucoup d'argent.

Alors, dans le bon vieux temps, il était impossible de terminer une affaire sans retours du bâton, et les employés acceptaient cela sans la moindre gène.

Un soir que Brœnner allait quitter la maison, Geneviève le reconduisit jusque sur le seuil de la porte ; là ils s'arrêtèrent encore un instant à parler ensemble. Brœnner prit les deux mains de la jeune fille et lui dit : — Parole d'honneur, Geneviève , vous êtes une aimable demoiselle, et vous n'avez pas les

manières d'une paysanne; vous êtes aussi beaucoup trop belle pour une paysanne, parole d'honneur, et vous avez autant d'intelligence que pas une à la ville.

Geneviève lui répondit bien qu'il voulait seulement plaisanter, mais au fond, elle lui donnait cependant raison. Il baisa alors la main de Geneviève et prit congé d'elle en ôtant poliment son chapeau. La pauvre jeune fille resta encore longtemps, toute pensive, sur la porte à le regarder s'éloigner: un charmant sourire voltigeait sur sa figure, les manières si polies et en même temps si cordiales de Brœnner, lui avaient plu au suprême degré.

Elle remonta donc l'escalier en chantant , et la grande soupière qu'elle portait étant tombée de ses mains, elle ne fit qu'en rire. Tout lui semblait si agréable ce soir-là, qu'elle ne pouvait faire triste mine. Elle alla même encore à la cave, quoiqu'il fût tard, et rapporta en secret une bouteille de cidre aux domestiques; elle voulait qu'eux aussi participassent à sa joie, quoique ce ne fût pas un dimanche.

La liaison entre Brœnner et Geneviève marcha dès-lors à pas de géant.

Un nouvel événement, presque inattendu, tant il avait tardé, apporta une nouvelle joie dans la maison du seigneur. On apprit qu'il avait enfin gagné son procès. La partie adverse s' étant rendue à Rottembourg, le bailli lui avait dit clairement, mais pourtant avec des paroles dorées, que le cheval alezan du seigneur avait prévenu et dépassé leur rosse.

Quoique Zahn ne pût pas sortir, il tira cependant de l'armoire son habit des dimanches , et s'assit tout joyeux dans son fauteuil. Il fit donner à Sultan un grand pot de lait pour son déjeuner. 11 envoya en même temps un commissionnaire à Melchior et à Agathe, en les invitant à venir se réjouir avec lui; on ne lui avait pas encore dit qu'Agathe était à son lit de mort. Il fit aussi inviter Brœnner, et celui-ci fut la seule personne qui vint au gala. Le seigneur resta à table jusque bien tard dans la nuit, à boire, à rire, à causer; quelquefois cependant il devenait pensif, il aurait voulu que sa vieille fût encore là en vie, et il avalait alors un plein verre en son souvenir. Il fallut à la fin l'emporter, à moitié endormi, de son fauteuil dans son lit.

Il était déjà tard quand Brœnner se disposa aussi à partir. Geneviève l'éclaira jusqu'en bas, ils étaient tous deux fort émus et s'embrassèrent de leur mieux ; à toutes les prières et supplications du docteur, Geneviève se contentait de répéter tout haut : — ■ Bonne nuit ! Brœnner en fit autant, il prit la clef de la maison, ouvrit la porte, la frappa fortement et la ferma de nouveau. Mais il n'était pas sorti, et il se glissa en haut dans la chambre de Geneviève. Personne dans la maison ne s'en aperçut, seulement Sultan, qui était attaché dans la cour, aboya d'une manière incroyable pendant toute la nuit, comme si un voleur s'était introduit dans la maison.

Cette nuit-là, l'ange de la vie et l'ange de la mort se partagèrent l'empire de cette maison. Le lende-

main matin on trouva le seigneur dans son lit, mort d'apoplexie.

Personne ne s'expliquait pourquoi Geneviève trépignait comme une folle autour du cercueil de son père, et pourquoi elle ne voulait pas se laisser calmer. Elle, toujours si intelligente et si réfléchie, ne voulait maintenant plus entendre raison.

Le bien seigneurial fut alors acheté par un baron, et les paysans lui payèrent toutes les anciennes redevances, sans dire le moindre mot.

Geneviève se rendit alors chez son frère Melchior, à Ergenzingen; personne ne la suivit que Sultan. Sa sœur Agathe mourut bientôt après la mort du père, et les gens dirent alors que Geneviève devait épouser son beau-frère, mais la chose ne pouvait pas se faire. Brœnner venait toutes les semaines plusieurs fois h Ergenzingen. Il devait avoir trouvé quelque part de l'argent, car il était magnifiquement habillé, aussi se comportait-il envers Geneviève et envers tout le monde avec beaucoup d'assurance, même avec une certaine prétention. Il donnait à entendre qu'on l'appellerait bientôt monsieur le docteur! Geneviève ne savait pas bien ce qu'il en devait être, cependant elle prenait plaisir à tout ce qui le regardait, car elle s'était mise à sa discrétion.

Il y avait chez Melchior un domestique nommé Wendel, un garçon laborieux et robuste, qui était en communauté d'amitié et de haine avec Sultan. Il

aimait le chien, parce que le chien détestait Brœnner aussi fort que lui, et aussi parce qu'il était en même temps très attaché à Geneviève. Un jour Brœnner se mit à tutoyer Wendel, celui-ci, qui n'attendait qu'un prétexte pour le détester, voua dès-lors à ce faquin une haine à mort. Cependant il se laissa envoyer plus de vingt fois chez lui, à la ville, et souvent tard dans la nuit, quand Geneviève lui disait : — Wendel, veux-tu bien avoir la bonté ! Il s'en allait alors, accompagné de Sultan, porter une lettre de Geneviève au docteur. Souvent aussi, après une longue journée de charrue, lorsque Wendel était encore plus fatigué que son cheval, Geneviève n'avait qu'à lui dire une bonne parole, et il attelait cle nouveau sa bête pour reconduire Brœnner, à travers la nuit et la tempête. Un samedi soir, Geneviève dit à Wendel dans la cour : — Demain, de grand matin, veux-tu avoir la bonté d'aller à Horb chercher Brœnner ?

— Est-ce donc vrai, demanda Wendel, que vous voulez vous fiancer l'un à l'autre?

— Oui.

— Si vous m'en croyiez, vous ne le feriez pas, il y a assez de braves paysans.

Geneviève répondit : — Tu ne peux donc pas pardonner à Brœnner de t'avoir une fois tutoyé ? Elle voulait insister, mais elle se retint, pour ne pas faire cle ki peine à Wendel. Cependant elle se disait intérieurement qu'il était pourtant horrible de voir combien le paysan est bête et têtu; et là-dessus elle

se félicitait de l'idée d'en être bientôt débarrassée. Malgré son opposition, Wendel, bien avant qu'il fît jour, était déjà sur la route, avec sa voiture, pour aller chercher Brœnner.

Geneviève et Brœnner se fiancèrent donc alors publiquement, ce qui en fit dire aux gens de toutes les couleurs ; on prétendit même en secret que Brœnner avait donné un breuvage mortel au seigneur, parce qu'il ne voulait pas consentir au mariage de sa fille. C'est ainsi que les gens, avec leurs prétentieuses conjectures, vont presque toujours beaucoup trop loin.

Le premier changement auquel il fallut alors que Geneviève se soumît fut bien triste. Brœnner lui envoya un jour une tailleuse de la ville pour lui faire essayer des habits. Geneviève se fit à elle-même l'effet d'une recrue qui n'est plus maître de sa personne, et qui est obligée d'endosser l'uniforme parce qu'elle a eu le sort. Elle se prêta à tout sans dire le mot. Le dimanche suivant, quand il fallut mettre les habits neufs, Geneviève se mit à pleurer dans la chambre, auprès de la tailleuse, en prenant douloureusement congé de ceux qu'elle quittait. Il lui semblait qu'elle disait par-là même adieu à toute la vie qu'elle avait menée jusque là. Elle regardait avec douleur sa belle robe de droguet; c'était sa mère qui la lui avait donnée pour sa confirmation, c'est avec cette robe qu'elle était allée la première fois à la sainte communion, et sa mère lui avait dit qu'un jour ce serait aussi avec cette robe là qu'elle irait

se marier. Le principal désagrément des habits de ville, désagrément qui indique bien déjà toute la vie des riches, c'est qu'on ne peut pas les mettre seul et sans le secours de quelqu'un. Geneviève frissonnait toujours en voyant la couturière tournailler ainsi autour d'elle. Ses cheveux, bien tressés, furent retenus par un peigne, et quand enfin Geneviève put se regarder dans le miroir, elle ne put s'empêcher de rire, et de se faire à elle-même poliment la révérence.

Brœnner fut enchanté quand Geneviève entra timidement clans la chambre; il prétendit qu'elle était dix fois plus belle. Mais quand Geneviève lui dit que les robes de ville n'étaient pourtant rien du tout, et qu'une seule robe de paysanne valait mieux et coûtait bien plus que six de la ville, comme celle qu elle avait mise, Brœnner fronça le sourcil, et répondit que c'était là un sot propos de paysan. Geneviève se mordit les lèvres, et ses yeux se remplirent de larmes ; elle sortit pour pleurer.

Geneviève ne quittait presque pas la maison, tant elle se gênait d'être ainsi masquée, il lui semblait que chacun devait la regarder. Il n'y avait qu'une seule fille dans le village, laquelle a^ait été élevée chez la vieille Ursule, qui portât aussi des habits de ville, et l'on ne savait pas au juste d'où elle était.

Geneviève avait à passer de bien mauvais jours dans la maison de Melchior ; sa beîle-sœur était méchante comme un dragon , c'était peut-être parce qu'elle n'avait jamais eu d'enfants. Melchior et Geneviève s'assevaient souvent à la grange, et fei-

gnaient d'éplucher des carottes par plaisanterie, mais clans le fait ils les mangeaient du meilleur appétit. Geneviève faisait tout son possible pour maintenir son frère en bonne patience. Elle savait ce que c'est que le désaccord dans un ménage; elle insistait sur ce point, qu'il fallait endurer en paix les privations, et le bon Melchior consentait à tout.

Cependant, Geneviève suppliait toujours Brœnner d'accélérer leur mariage. Mais celui-ci exhiba bientôt un nouveau projet. Il voulait émigrer en Amérique, il était aussi à même de faire le docteur que le médecin de l'administration, mais il ne lui était pas permis de pratiquer, et c'est pourquoi il voulait et devait partir.

Geneviève joignit les mains, se jeta à ses genoux et le supplia de renoncer à une idée pareille ; n'avaient-ils pas assez de fortune pour vivre, sans même avoir besoin de se mêler de médecine ? Mais Brœnner resta inébranlable, et traita Geneviève de sotte fille de village, qui ne sait pas seulement que derrière les montagnes il y en a encore du monde. A ces mots Geneviève s'affaissa la face contre terre ; une effrayante pensée venait de traverser son âme, la pensée qu'elle était méprisée et qu'elle serait éternellement malheureuse. Brœnner s'en aperçut, vint à elle, la releva amicalement, l'embrassa et se mit à lui parler affablement, si bien que Geneviève oublia tout et consentit à ce qu'il voulait; elle était prête à le suivre en Amérique, elle l'eût suivi jusqu'au bout du monde, tant il s'était rendu maître de son cœur et de sa pensée.

Brœnner avait déjà tout préparé; la fortune de Geneviève avait été convertie en argent, et, pour la commodité du voyage, changée contre de For. Geneviève prélevait cela sur sa dot.

Geneviève et Brœnner étaient sur le point de faire publier leurs bans à l'église, mais les papiers de Brœnner, qui était originaire du pays de Hohenlolie, n'arrivaient toujours pas. Alors celui-ci vint vers Geneviève, un jour qu'elle était dans la cuisine, occupée à relaver, et lui dit: — Geneviève, sais-tu une chose? Il faut que j'aille chez nous, chercher mes papiers moi-môme. Là en bas, j'ai un ami avec une voiture, c'est justement une belle occasion pour aller jusqu'à Tubingen, alors je ferai faire aussi notre passeport par l'ambassadeur, et nous pourrons encore partir cet automne.

— Plutôt aujourd'hui que demain, dit Geneviève.

— A propos, dit de nouveau Brœnner, je n'ai plus d'argent avec moi, ne pourrais-tu m'en remettre un peu ?

— Tiens, voilà la clef, dit Geneviève, vas-en chercher là haut, tu sais où il est, à gauche, près des chemises neuves qui sont liées ensemble avec un ruban.

Brœnner monta dans la chambre du haut, et redescendit un instant après. Geneviève essuya ses mains avec son tablier et les lui tendit. La main de Brœnner tremblait. Geneviève voulait le reconduire un petit bout de chemin, mais il la pria de rester et redescendit l'escalier au galop. Cela fit bien mal à

Geneviève de voir que Brœnner ne voulait pas qu'elle l'accompagnât jusque sur le pas de la porte, elle pensa qu'il avait honte d'elle devant son ami, et se mit à réfléchir là dessus au sort qui l'attendait; des larmes amères se mirent bientôt à couler dans sa tine à laver. Ensuite elle monta dans sa petite chambre, sous le pignon du toit, afin de regarder par la fenêtre et de suivre encore des yeux la voiture. Mais quel ne fut pas son étonnement quand elle vit que la voiture, au lieu de suivre la route de Tubingen, avait pris celle de Herremberg, tout à l'opposite. Elle avait déjà ouvert la bouche comme pour les rappeler , et leur crier qu'ils se trompaient de chemin, puis elle se dit qu'on ne pouvait l'entendre, ou que Brœnner devait s'être trompé.

Huit, quinze jours s'écoulèrent, sans qu'on revit Brœnner ni qu'on reçût de ses nouvelles. Geneviève était souvent bouleversée à l'idée d'appartenir toute sa vie à un homme qui n'aurait pour elle ni amour ni respect; elle n'était pas orgueilleuse, mais elle se disait pourtant que chacun, même le bourgmestre de l'endroit, aurait été heureux d'obtenir sa main. Puis tout aussitôt après elle pensait de nouveau à Brœnner, et lui demandait intérieurement pardon de tous les cuisants reproches qu'elle lui avait adressés dans son âme. Elle se le figurait là, devant ses yeux, et il lui paraissait alors si noble et si aimable, qu'elle ne voyait plus en lui le moindre défaut ; car c'est toujours ainsi: quand nous sommes éloignés des

gens que nous aimons, nous ne voyons plus de défauts en eux, mais uniquement des vertus.

Melchior interrogea Geneviève sur les longs retards de Brœnner, elle fit semblant d'en bien connaître la cause et d'être parfaitement tranquille.

Un jour Geneviève était assise dans sa chambre, elle avait été longtemps à sa fenêtre à regarder si elle ne verrait pas arriver Brœnner, mais elle n'aperçut rien. Elle voulut se procurer un plaisir, et ouvrit pour cela l'armoire, afin de contempler son trousseau, mais, ô ciel ! tout y était sens dessus dessous, comme si des sorcières y avaient passé. Elle porta involontairement la main sur son argent, mais... il était parti. Elle poussa un grand cri, et aussitôt, semblables à des traits de feu, ses souvenirs se mirent à traverser son âme : la fausse route que Brœnner avait prise, le tremblement de sa main, la défense d'aller le reconduire, le long retard... Geneviève s'élançait déjà vers sa petite fenêtre pour se précipiter en bas, lorsqu'une main la saisit par derrière; c'était Melchior qui était accouru à son cri de détresse.

Geneviève tomba à genoux, enjoignant les mains, et raconta tout à son frère. Melchior bondit de rage, il voulait partir et demander assistance à tous les tribunaux. Mais Geneviève tomba la face contre terre et lui raconta sa faute ; Melchior se pencha alors aussi contre terre et pleura avec elle. Ils restèrent longtemps ainsi dans les bras l'un de l'autre, sans rien

se dire, à s'embrasser en sanglottant. On eût presque dit qu'ils avaient honte de se regarder.

Ceux qui connaissent les hommes, et le caractère des paysans en particulier, apprécieront certainement la bonté de Melchior. Il n'adressa jamais à Geneviève le moindre reproche, et il chercha au contraire, tant qu'il le put, à relever son pauvre esprit si profondément abattu. La plupart des hommes se font payer leur compassion pour une infortune ou un faux pas, en semblant n'y trouver qu'une occasion d'exhaler leur colère amicale, et de faire de longues remontrances. Cela peut être bon pour les enfants, et pour les hommes qui ne comprennent pas ce qui leur arrive ou ce qu'ils ont fait ; mais avec des gens sentant la flèche qui leur perce la poitrine et qui reconnaissent leurs fautes, il est superflu, sinon même cruel, de retourner encore le fer dans la plaie, au lieu de le retirer aussitôt, avec douceur et charité.

Melchior délibéra alors avec Geneviève sur ce qu'ils avaient à faire ; ils convinrent tout d'abord qu'il ne fallait pas de bruit, et qu'on devait tout mener à conclusion dans le plus grand mystère. Avec une résolution qui faisait de lui un tout autre homme, Melchior exigea de l'argent de sa femme, et quelques heures après il partait en voiture à la poursuite de Brœnner. Geneviève voulait le suivre, il lui semblait qu'elle ne devait pas rester là à attendre et à pleurer. Mais Melchior la dissuada de la manière la plus affectueuse.

Les jours et les semaines se passaient dans les plus douloureuses inquiétudes. Celui qui aurait connu précédemment Geneviève eût été alors singulièrement épouvanté des changements survenus dans tout son être. Mais elle ne se laissait voir à personne, et vivait d'une existence sans volonté, qui n'était pas réellement une vie ; elle buvait et mangait, se couchait et se levait, mais tout cela sans le savoir et sans le vouloir, et en regardant fixement devant elle comme une véritable folle. Il lui était impossible de pleurer. Toutes ses pensées et toute son âme étaient presque comme frappées de mort, comme ensevelies vivantes. Elle entendait le monde s'agiter autour d'elle, elle comprenait cette agitation, mais quant à elle-même, elle ne se comprenait nullement.

Quand Melchior revint sans avoir découvert la moindre trace de Brœnner, Geneviève l'écouta d'un air d'égarement qui déchirait le cœur, mais elle semblait préparée à tout. Geneviève continua à vivre ainsi dans sa douleur contenue, sans dire le mot. Seulement, quand elle apprit qu'un mandat d'arrêt avait été lancé contre Brœnner, elle poussa les hauts cris, il lui semblait que des millions de langues allaient publier par le monde sa douleur et sa faute; et pourtant — l'amour d'une femme va si loin — elle pleurait davantage sur Brœnner que sur elle-même.

Malgré tout ce qu'il avait déjà de triste, le sort de Geneviève n'était pas encore arrivé à son dernier point. Quand sa belle-sœur apprit sa position, sa

dureté de cœur ne connut plus de bornes, elle poursuivit et maltraita Geneviève de toutes les façons.

Mais celle-ci endurait tout patiemment, elle se regardait comme destinée à porter une lourde croix, et elle obéissait sans murmurer. Tout ce que son cœur renfermait d'amour et d'affection semblait lui donner une nouvelle force physique et morale, qui surpassait en renoncement toutes les violences possibles. Cependant quand Geneviève entendit les reproches que sa belle-sœur faisait à Melchior, et comme elle maudissait le jour où elle était entrée dans une famille marquée d'une telle flétriseure, le cœur de la malheureuse saigna lamentablement. Elle, douce comme un ange, elle devait donc être la honte sa famille ! Tout le reste elle le supportait, mais être la cause du malheur et de la honte de son frère, c'était trop fort pour elle.

3Ialheureusement, le chemin de Geneviève était pour ainsi dire bordé d'une ligne compacte de méchants, enveloppés du manteau des plus noires passions ; cela l'empêchait de reconnaître les bons, enveloppés dans leur noblesse de cœur, qu'il n'est pas si facile de pénétrer, parce que leur vertu paisible exige, et parce qu'eux-mêmes doivent attendre, qu'on se donne la peine de les découvrir.

Un jour que Geneviève pleurait, assise près du feu, à la cuisine, Wendel entra et dit :

— Il ne faut pas vous tourmenter, je vous l'ai déjà dit dans le temps, il y a encore bien assez de gens

de village qui sont braves et honnêtes, quand même ils ne savent pas faire les compliments.

Geneviève, étonnée de ces paroles, releva ses yeux pleins de larmes, mais elle ne répondit rien, et Wendel continua un moment après :

— Oui, regardez-moi bien, ce que je dis est aussi vrai que si le curé l'avait prononcé en chair. Il s'approcha de Geneviève et lui prit la main, puis il continua : — Tenez, en deux mots comme en cent, je sais où vous en êtes, ce qui n'empêche pas que vous soyiez encore plus brave que cent autres, et si vous dites oui, dans quinze jours ce sera notre noce, et voire enfant sera mon enfant.

Geneviève retira précipitamment sa main, et s'en couvrit les yeux, puis elle se leva et dit, la figure en feu : — sais-tu donc aussi que je suis à la mendicité? tu ne savais pas cela, n'est-ce pas ?

Wendel resta un moment interdit ; la colère et la pitié se combattaient dans son cœur aussi bien que sur son visage, il rougit de ces paroles, pour Geneviève et pour lui même, puis enfin il lui dit: — Oui, je sais tout, si tu étais encore riche, je ne t'aurais rien dit de toute ma vie; ma mère a un petit bien, je me suis épargné quelque argent, avec cela nous pouvons travailler et nous en tirer avec honneur.

Geneviève joignit les mains, leva les yeux au ciel et dit :

— Pardonne-moi Wendel, non, je n'ai pas pensé si mal ; je ne suis pas si méchante, mais tout le monde me semble ainsi, pardonne-moi.

— Veux-tu dire oui ! demanda Wendel.

Geneviève secoua négativement la tète, et Wendel

frappa du pied la terre en s'écriant : — Mais pourquoi donc !

— Je ne peux parler longtemps, dit Geneviève en respirant péniblement, mais pardonne-moi, je ne peux pas; Dieu te récompensera sûrement de ton bon cœur, mais ne parlons plus jamais de cela.

Wendel sortit, et s'en alla de ce pas dire à Melchior qu'il quitterait son service à la St-Martin.

Enfin le plus pénible de ses malheurs fondit sur Geneviève. Le bourgmestre de l'endroit avait découvert sa position, et l'homme impitoyable donna carrière à son ancienne fureur, jusque là contenue ; il fit dire à Geneviève, par le garde-champêtre, qu'elle eût à quitter le village et à retourner dans son endroit natal, car sans cela, si son enfant naissait à Ergenzingen, il pourrait y réclamer un jour ses droits de commune.

Geneviève ne voulut pas que Ton fît des démarches contre une cruauté pareille, et par une orageuse nuit d'automne, elle monta en voiture avec Wendel et partit pour Seedorf. Wendel chercha à la consoler en route du mieux qu'il put, il lui dit qu'il se désolait tous les jours de n'avoir pas jeté une fois Brœnner en bas la cote de Bildechingen, comme il en avait souvent eu le projet, de manière à lui casser la tète et les membres. Geneviève sembla presque joyeuse qu'on ne pût pas trouver un gîte à Seedorf. Wendel le pria et la conjura de venir avec lui chez

sa mère, à Bohndorf; mais elle ne voulut rien entendre, et le renvoya le lendemain matin à la maison , puis continua sa route à pied, pour aller, disaitelle , à Tubingen. Sultan était aussi du voyage, et comme il ne voulait pas quitter Geneviève, Wendel fut obligé de l'attacher avec une corde au dessous de sa voiture.

Le vent chassait la pluie, le sol était si mouvent que l'on glissait à chaque pas, lorsque Geneviève prit la route de Rottembourg. Elle avait ses habits de ville et portait un mouchoir rouge autour du cou. Elle avait sous le bras un petit paquet. Une vieille chanson, entièrement oubliée, se réveilla tout à coup dans sa mémoire, c'était la chanson de la fille délaissée du comte.

— Est-ce l'orgueil, chez toi qui désespère? Dis, pleures-tu les trésors de ton père, Ou ta jeunesse, ou ton honneur, hélas ! Ton pauvre honneur qui ne renaîtra pas ?

Geneviève était à peine à cent pas de Seedorf, qu'elle entendit tout à coup quelque chose lui courir après. Elle ressauta de frayeur, mais sa figure redevint bientôt amicale, c'était Sultan, qui portait au cou le bout d'une corde qu'il avait brisée ; il était transporté d'aise et ne pouvait plus se calmer.

La tempête était si bruyante que le vent faisait comme deux pierres que l'on frappe bruyamment l'une contre l'autre tout près de l'oreille , ou comme si, de toutes parts, d'insaisissables et mugissantes étoffes s'entortillaient autour de vous en s'eiforçant

de vous étouffer. Geneviève marchait toujours avec bien de la peine. Tout à coup, sans savoir ni pourquoi ni comment, la pensée lui vint qu'à pareille heure Brœnner devait être sur la mer. Elle n'avait jamais vu de sa vie une tempête, elle n'avait lu que la description qu'en donne l'Evangile, mais maintenant elle en avait une au naturel devant ses yeux, et elle-même se trouvait au milieu. Elle voyait les sombres vagues, hautes comme des maisons, elle voyait le vaisseau, tantôt à leur cime et tantôt au fond du gouffre ; et, sur le pont, Brœnner, les bras lamentablement levés au ciel. Geneviève étendit pareillement les bras; sa bouche s'ouvrit, mais son cri expira sur ses lèvres, elle venait de voir Brœnner précipité clans la mer et une vague l'engloutir. Geneviève laissa tomber ses bras, ses mains se joignirent, et elle se mit à prier pour la pauvre âme du malheureux. Puis elle s'arrêta un moment, comprenant au fond de son âme qu'à cette même minute Brœnner venait de mourir. Bientôt elle releva la tête en soupirant, reprit son paquet qui était tombé, et continua sa course à travers la pluie et l'orage.

Au détour du chemin , sur la hauteur d'où Ton aperçoit la petite ville de Rottembourg, se trouve une chapelle ; Geneviève y entra et resta longtemps en ardentes prières. Quand elle sortit de la chapelle, elle vit devant elle la grande plaine qui ressemblait à un lac; le Neckar était débordé. Geneviève fit le tour de la ville pour aller à Hirsau. Là elle trouva une vieille connaissance, que nous n'avons pas non

plus oubliée, c'était Marem, qui portait un bissac sur son dos et menait une vache par la corde; il allait aussi à Hirsau. Marem fut pris d'une telle pitié pour le sort de Geneviève, que des larmes lui en vinrent aux yeux. Qui aurait cru cela ? c'est pourtant ce qui arriva. Prenez un paysan juif et un autre paysan de pareille éducation, vous trouverez le premier plus fin, plus intéressé et plus froid en apparence, mais en face d'une misère purement humaine, vous découvrirez presque toujours en lui une compassion pleine de chaleur et de délicatesse, qui en fait un tout autre homme. Si son sort l'abrutit sous beaucoup d'autres rapports, ce même sort le rend aussi un frère compatissant pour toutes les douleurs humaines.

Marem fit son possible pour engager Geneviève à retourner, il lui offrit sa propre maison pour asile ; il voulut même lui remettre de l'argent, mais Geneviève refusa tout. Ils entrèrent ensemble à Hirsau. Marem commanda une bonne soupe, mais Geneviève se leva après en avoir avalé une cuillerée. Elle voulut partir. Marem proposa de retenir le chien, mais Geneviève ne consentit pas à quitter la pauvre bête, et se remit en route en disant à Marem : que Dieu vous récompense !

Une heure après, Marem, après avoir vendu sa vache, alla lui-même à Tubingen. Non loin de Hirsau, il vit le chien accourir à sa rencontre. Il portait à la gueule un mouchoir rouge. Marem pâlit d'épouvante ; Sultan sautait autour de lui d'une manière effrayante. Ils arrivèrent à un endroit ou les eaux

avaient envahi la route; le chien s'élança au milieu, et se mit à nager toujours plus avant, toujours plus avant... jusqu'à ce qu'enfin il disparut.

Page 1