‹ Scènes villageoises de la Forêt-NoireChapitre 10 sur 17 · LE DIMANCHE MATIN · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE MATIN

(Traduit de Ilêbel.)

Le samedi s'en vient bien tard dire au dimanche :

— Voilà que je les ai tous couchés sur la hanche. Bien fatigués qu'ils sont, et j'en vais faire autant, Car mes jambes sous moi faiblissent par Instant. —

Pendant qu'il parle ainsi, l'heure douEC fois sonne; Le dimanche alors dit d'une voix qui résonne :

— A mon tour.. — puis il ouvre, encor tout endormi. Sa porte au fond du ciel et retombe à demi.

Enfin, frottant ses yeux, il arrive à la porte Du soleil qui dormait aussi d'étrange sorte, Et lui crie, en frappant aux volets : — Il est temps ! — Sur quoi l'autre répond : — Je vais., c'est bien., j'entends.. —

Sur la pointe des pieds, le dimanche alors gagne, Sans personne éveiller, le haut de la montagne; Puis revient au village, en veloutant ses pas. Pour dire au coq : — Ah çà ! toi, ne me trahis pas. —

Après un somme heureux, quand on vient à renaître. On le voit au soleil guetter par la fenêtre.

Les yeux riants, le front teint de fraîches couleurs, Et le chapeau garni de rubans et de fleurs.

Car c'est un bon enfant, qui comprend à merveille Qu'un dorme, quand il vient, plus longtemps que la veille. Et même qu'on se fasse accroire que la nuit Dure encor quand déjà le grand soleil reluit.

Comme on sent l'aubcpin I comme en gouttes superbes La rosée envahit les feuilles et les herbes, Et comme partout va l'abeille se poser, Sans savoir qu'aujourd'hui l'on doit se reposer.

Dans ce jardin, voyez, avec sa robe blanche.

Ce beau cerisier., puis, au bout de chaque planche, Toutes ces mille fleurs aux rejets si hardis.. Semble-t-il pas vraiment qu'on soit en paradis?

Quelle tranquillité! comme on se sent à Taise! Les charretiers n'ont plus de cri qui vous déplaise. Plus de huhos grossiers 5 et chacun, tour à tour, S'aborde en répétant: — Comment va?... quel beau jour!

Les linottes ont mis leur habit des dimanches. Et les chardonnerets, en sentant sous les branches Pénétrer la chaleur, disent : — Ah ! sacrebleu.. Le voilà de retour le soleil au ciel bleu !

La messe va sonner 3 cours vite, Cunégondc, Me cueillir une fleur où le duvet abonde; Va de tes tabliers mettre le plus coquet.

Et faire, si tu veux, pour toi-même un bouquet.

QUATRIËME RÉCIT.

Par un beau dimanche après midi, trois jeunes filles étaient assises sous un cerisier en fleurs, à la bifurcation du chemin d'Ahldorf et de Miihringen, sur le bord d'un champ qu'on apelie le Kirschenbusch. Aux environs tout était tranquille. Pas une charrue ne remuait, pas une voiture ne faisait le moindre bruit. Aussi loin que le regard pouvait atteindre, planait silencieusement le repos du dimanche. Visà-vis, sur les hauteurs du Daberwasen, où se trouve encore l'église d'un ancien couvent, se faisait entendre la cloche, qui accompagnait, pour ainsi dire jusque chez eux, les fidèles de ses salutations retentissantes.

Au fond de la petite vallée de la Combe, fleurissaient les navettes jaunes au milieu des champs de blé verts; tandis qu'à droite, sur la hauteur, on

H8 SCÈNES ViLtAOEOÏSES.

n'apercevait du cimetière israélite que les quatre saules plantés aux quatre coins de Téminence, et SOUS lesquels reposent cette grand'mère, cette mère et ces cinq enfants, brûlés tous ensemble dans le môme incendie.

Un peu plus bas, dans les arbres en fleurs, surgissait un grand crucifix de bois, aux couleurs rougetuile et blanche.

De tous les bois blancs du pays, les hêtres du Buchwald étaient encore seuls à étaler leur feuillée splendide ; tandis que de Tautre côté du chemin, la claire forêt de pins alignait, au milieu de la tranquillité la plus profonde, ses tiges droites, immobiles et orgueilleuses.

En haut, dans les nues, les alouettes s'égosillaient en ravissantes fanfares, auxquelles répondaient d'en bas les cailles tapies dans les sillons. Du reste, pas le moindre zéphyre. On eût dit que toute cette campagne fleurissait ainsi pour elle-même, car nulle part on n'apercevait d'homme avec sa pioche ou sa pelle sur l'épaule, nobles emblèmes de notre souveraineté sur la terre. Tout au plus voyait-on poindre de côté et d'autre quelque paysan solitaire ou bien accompagné de deux ou trois voisins, qui s'entretenaient de la belle venue de leurs semences. Ils étaient dans leurs plus beaux habits, et contemplaient avec bonheur ce travail silencieux de la nature, elle aussi, ce jour-là, en grande toilette du dimanche. Ces trois jeunes filles étaient donc là, tranquillement assises, à chanter leurs chansons, les mains croisées

TOINETÎE A LA JOUE MOltDUE. 419

sur leurs tabliers blancs. Barbe faisait la première voix, Toinette et Brigitte l'accompagnaient avec un tact et une précision naturels. Leurs accents graves, traînants et plaintifs, retentissaient au loin; tant qu'elles chantaient, un chardonneret, perché sur une branche de cerisiers, sifflait à Tunisson; puis, aussitôt qu'elles arrivaient à la fin d'une strophe, ou qu'elles se mettaient à babiller entre elles, le chardonneret faisait silence. Ces jeunes filles chantaient:

— Mon doux trésor, ce que je te dem.tnile, C'est de rester encore un an vers moi; Que la dépense en soit petite ou grande, N'importe, va, je payerai tout pour toi.

Tu payeras tout, ca n'empêche, mon ange, II faut toujours que je parte à-présent...

Nous voyageons dans un pays étrange, Ah! souviens-toi de ton amour absent.

En arrivant sur la terre inconnue.

J'ouvre la porte, et tout à coup voilà Mon trésor qui me fait la bien venue...

Mon doux trésor que faisais-tu donc là?

Sur les pommiers il n'est si rouge pomme.

Qui n'ait beaucoup de pépins noirs au cœur, Comme en Autriche, il n'est fillette en somme Qui n'ait en soi quelque projet trompeur.

PafT! un coup de fusil partit; les trois jeunes filles ressautèrent tout effrayées, et le chardonneret s'envola du cerisier. Alors les jeunes filles virent le piqueur de Muhringen s'élancer dans le champ de navette, précédé de son chien. Là, il ramassa un héron, qu'il leva en l'air, et auquel il arracha une plume

peur la mettre à son chapeau ; après quoi il cacha le héron dans sa gibecière et remit le fusil en bandouillère à son épaule. C'était véritablement un bel homme, et qui faisait plaisir à voir sortir ainsi de ce champ de verdure.

— Il aurait pourtant bien pu, dit Toinette, laisser encore vivre cette bête le dimanche !

— C'est vrai, dit Barbe , mais ces gens-là ne se piquent pas d'être de très bons chrétiens ;* ils ne savent que faire mettre en prison les pauvres paysans, quand ils les trouvent en délit dans les bois, ou bien tuer les bêtes innocentes. Ce vert valet du diable vient encore de faire condamner Catherine Blasi à quatre semaines de maison de correction. Je ne me marierais pas avec un piqueur, quand même on me donnerait... je ne sais pas quoi !

— La vieille Ursule m'a une fois raconté, reprit Brigitte, la plus jeune des trois, qu'un piqueur doit tous les jours mettre à mort quelque bête vivante...

— Oh ! alors, il ne doit pas être embarrassé pour en trouver, répliqua Barbe en éclatant de rire, car... en cherchant bien... sur lui-même...

Cependant le garde s'approchait. Les trois jeunes filles se remirent spontanément à chanter, comme pour faire croire qu'elles n'avaient pas remarqué le nouvel arrivant. Malgré elles, cependant, elles ne chantaient plus qu'à demi-voix et n'articulèrent plus guère que pour elles-mêmes les derniers vers de la chanson :

TOlNEttË A LA JOUR MOttDUË. I2l

Quelque projet trompeur, de Tarrogance ....

Bah! j'ai là trois plumes à mon chapeau:

Puisque ma belle est à bout de constance, Je vais chez nous revenir aussitôt.

— Bonjour, mesdemoiselles ; pourquoi donc si bas, demanda le piqueur en s'arrêtant ?

Les trois jeunes filles se mirent d'abord à ricaner, en portant leur tablier devant leur bouche ; puis Barbe, prenant la parole, répondit :

— Grand merci ! monsieur le piqueur ; nous ne chantons que pour nous, et nous nous entendons parfaitement, quand même nous chantons bas ; nous ne chantons pas pour les autres.

Br!.... reprit le chasseur, quelle langue affilée!...

— Affilée ou non, c'est bien égal : celui à qui cela ne conviendra pas n'a qu'à faire mieux, s'il peut, répliqua Barbe ; sur quoi Toinette la poussa du coude en lui disant à demi voix :

— Mais, ma chère, tu es grossière aujourd'hui comme de la paille de fèves !

— Oh ! j'entends la plaisanterie, dit le chasseur, et sais faire bonne mine à mauvais jeu.

Cependant ces jeunes filles étaient là tout embarrassées, et recoururent enfin au pire moyen pour sortir de leur embarras. Elles se levèrent, se prirent bras dessus, bras dessous, et se mirent en route pour retourner chez elles.

— Me sera-t-il permis d'accompagner ces demoiselles, demanda aussitôt le piqueur ?

l22 SCÈNES VIUAGÉOÎSËS.

— Nous sommes ici sur la grande route, et la route est large, répondit Barbe.

Le piqueur eut un instant envie de planter là cette impertinente jeune fille; mais il se ravisa tout aussitôt en pensant combien il serait ridicule qu'il se laissât intimider pour si peu. Il comprenait parfaitement que c'était sur le môme ton qu'il fallait répondre ; le difficile était de savoir s'y prendre. Toinette, qui marchait à côté de lui, lui avait tellement donné dans l'œil, qu'il liii était devenu impossible de faire la moindre plaisanterie supportable. Cependant ce n'était pas sa coutume d'être si timide. Il laissa donc Barbe rire à son soûl, tout en marchant après elle sans dire le mot.

A la fin, pour le remettre un peu à son aise, Toinette lui demanda :

— Où allez-vous donc ainsi le dimanche ?

— Je vais à Horb, répondit le piqueur, et si ces demoiselles veulent m'y accompagner, je ne regarderai pas à leur payer une bonne chopine de vin.

— Grand merci, nous resterons ici, dit Toinette, en devenant de plus en plus rouge.

— Quand nous avons soif, continua Barbe, nous préférons le vin des oies ; on nous le donne aussi gratis, celui-là.

Comme on approchait du village, Barbe dit tout à coup, en montrant un sentier :

— Tenez, monsieur le piqueur, vous pouvez prendre là, par-derrière ; c'est le plus court chemin pour aller à Horb.

Le piqueur commençait à s'impatienter et avait déjà une verte réponse sur le bout des lèvres, mais il la retint et se contenta de dire :

— J'aime à voir toujours en face les honnêtes gens, aussi bien que les honnêtes villages; merci.

Cependant il ne put s'empêcher là-dessus de tourner le dos à son interlocutrice ; car c'est ainsi que vont les choses : ne pouvant venir à bout d'une plaisanterie, le piqueur tombait sans se l'avouer dans la grossièreté.

En entrant au village, il demanda à Toinette comment elle s'appelait; mais avant qu'elle eût eu le temps de répondre, Barbe s'était déjà écriée :

— Par son nom de baptême.

Et comme le piqueur demandait à celle-ci quel âge elle avait pour être si savante, il dut subir encore la banale réponse : J'ai l'âge de mon petit doigt.

Cependant Toinette lui chuchottait sous cape :

— Je m'appelle Toinette ; pourquoi donc est-ce que vous me demandez cela ?

— Parce que je veux le savoir.

Tout en causant ainsi, l'on gravissait la montée le long de laquelle s'alignent sur deux rangs les maisons du village. Quand on fut en haut, devant chez Bastien Sauerbriinner, les trois jeunes filles s'arrêtèrent en chuchottant, puis tout à coup... psti lés voilà parties, chacune de leur côté, comme trois colombes effarouchées, en laissant le chasseur là seul en plant. Celui-ci rappela son chien qui les poursuivait, appuya

124 SCENES^ VILLÀGtEOll^ElS.

la main gauche sur la courroie de son fusil et abandonna également la place.

Vers la carrière, les jeunes filles firent halte pour s'attendre et se retourner.

— Tu es pourtant par trop malhonnête, dit Toinette à Barbe.

— Cela, c'est vrai, dit Brigitte.

— Il ne t'a jamais rien fait, continua Toinette, et pourtant tu t'es élancée sur lui comme un vrai dogue.

— Je ne lui ai rien fait non plus, répondit Barbe ; je l'ai seulement un peu plaisanté. Pourquoi, l'imbécile qu'il est, n'a-t-il pas su se défendre ? D'ailleurs, que vient-il chercher ici, cet habit-vert? Croit-il donc que parce qu'il est piqueur du baron de Muhringen, il doit lui être permis de courir ainsi avec nous tout le village, de manière à faire croire que nous attendons quelque chose de lui ? Qu'est-ce que vont penser de tout cela Joseph et Gaspard ? Non, non, je ne suis pas si poltronne que toi ; je ne veux recevoir d'ordre d'aucun comte ni d'aucun baron.

Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de Joseph et de Gaspard, qui étaient allés chercher leurs fiancées au Kirschenbusch, et ne les avaient pas trouvées. Barbe se mit à raconter l'histoire tout au long. Impossible à qui que ce fût de placer un mot pendant qu'elle parlait. Il lui vint alors une foule de plaisanteries sur les lèvres, auxquelles elle donna place dans son récit sans le moindre scrupule. Il n'est pas rare du tout, môme auprès bon nombre d'hommes, que quand on raconte ainsi quelque chose de soi, on

ait grand soin de la présenter sous un jour beaucoup plus avantageux qu'elle ne le mérite. On prétend avoir dit ou fait telle et telle chose, pour laquelle néanmoins le courage nous a manqué au moment décisif, ou dont ridée même ne nous est venue que beaucoup plus tard.

Joseph donna complètement raison à Barbe, et ajouta môme que toute cette clique de messieurs n'était bonne qu'à être déchirée à belles dents. Bien que le piqueur ne fût rien moins qu'un monsieur, on le maintint cependant pour tel, afin de pouvoir le malmener plus librement.

Joseph prit enfin le bras de sa Toinette ; Brigitte s'empara de l'autre; Gaspard et Barbe les suivirent, et l'on gagna ainsi, par la charrière, la lande de l'Hochbux.

Joseph et Toinette faisaient uneadmirable pain^: tous deux à peu près également grands et sveltes, tous deux doublement beaux quand ils marchaient côte à côte. Chacun d'eux à part était déjà charmant; une fois l'un près de l'autre, ils le devenaient encore à un tel point, qu'on les eût certainement reconnus entre mille, et qu'on n'eût pu s'empêcher de s'écrier : Ces deux là doivent aller ensemble !

Joseph était mis ce jour là moitié à la paysanne et moitié à la militaire, la courte veste flottante des paysans faisait encore mieux ressortir la belle proportion de ses membres, sous son pantalon collant. Il avait l'air d'un officier qui s'est mis à l'aise, si

svelte, si ferme, et pourtant si souple et dégagée était toute sa personne.

Arrivés à THochbux, ils aperçurent au loin le piqueur, en société du garde-forestier de Nordstetten. Joseph remarqua même que le piqueur s'occupait d'eux; aussi se trémoussa-t-il en toussottant, comme s'il avait eu quelque verte réponse à renvoyer à ce monsieur, bien qu'ils fussent encore éloignés de plus de deux cents pas. Tout à coup il prit Toinette par la nuque et lui appliqua un gros baiser sur la joue, façon de parler que le piqueur devait parfaitement comprendre, malgré la distance. Là-dessus, il continua à marcher en sifflant et en se dandinant d'un air moqueur et satisfait. S'il avait su de quoi il s'agissait entre le piqueur et le garde, il se fût encore rebiffé, certes, d'une bien autre manière, car le piqueur disait :

— Tenez, la voilà justement; on dirait qu'elle est de cire, tant elle ressemble à la madone de l'église. J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'ai pas encore vu, de ma vie, une fille comme celle-là...

— Oui, oui, c'est comme je vous l'ai dit avant de la voir, reprenait le garde ; c'est Toinette, la fille du Frisé. On appelle son père le Frisé, parce qu'il a la tête comme un mouton. Toinette a aussi, elle, des cheveux blonds et frisés, ce qui fait qu'on l'appelle dans tout le village la Pomme-de-Borsdorf, à cause de ses joues si rouges. Le vieux curé, qui n'était pas bête, voulait l'avoir pour cuisinière ; mais le Frisé l'a

envoyé promener avec un grand merci. Un jour Toinette aura ses cinq journaux de terre au même tenant, sans compter le reste.

Le piqueur serra la main au garde et se mit à descendre la côte au galop, sans que les promeneurs y fissent attention.

Notre troupe joyeuse passa son après-midi sur le bord d'un champ, partagée entre les chants, les jeux, et les embrassades. Pour Brigitte, elle était là tout à fait mal à l'aise, car son amoureux à elle était à Heilbronn, chez les soldats. Qui sait même où il pouvait se trouver dans ce moment, pendant que sa fiancée, un peu à l'écart et le visage enflammé, tourmentait dans ses doigts une pauvre fleur en pensant à lui ? Quand revint le soir, Brigitte fut obligée de rajuster un peu ses deux amies. Son mouchoir, à elle, était resté en très bon ordre, tandis quje les leurs étaient tout froissés et chifTonés, aussi bien que leur chevelure; ce qu'elle ne manqua pas de leur bien faire observer, avec accompagnement d'indulgents reproches. Bientôt l'on revint se promener sur la route. Là, tous les garçons et toutes les jeunes filles se réunissaient, après quoi chaque sexe faisait bande à part.

A l'occident, ou plutôt sur le Rhin, comme on dit chez nous, le soleil tout en feu allait disparaître, promettant un beau jour pour le lendemain. Les garçons, formant une grande ligne, mais toujours seul à seul, reprirent la direction du village, en chantant ou sifflant quelques morceaux à quatre voLx.

Une trentaine de pas derrière eux, venaient les jeunes filles, bras dessus, bras dessous, formant également une grande ligne d'un côté à Tautre delà route, et chantant sans interruption. Dès qu'une chanson était finie, vite l'une d'entre elles en recommençait une autre, que toute la bande accompagnait sans hésiter et sans plus de façons.

Toinette, qui était du côté gauche, avait à son bras droit Marianne Brœtschlé, qu'on appelait ordinairement la Flambomarianne. C'était une malheureuse créature qui avait toute la partie gauche du visage bleue, du haut en bas, comme si le sang eût été là coagulé sous la peau. Au moment de ce grand incendie d'il y a dix-huit ans, dans lequel sept malheureuses restèrent, la mère de Marianne, qui était alors enceinte, accourut en toute hâte. En apercevant le feu, elle porta, toute tremblante, la main à son visage. Or, quand son enfant vint au monde, il avait tout un côté de la figure bleu, comme si la foudre y eût passé. En présence de Marianne, Toinette éprouvait toujours une insurmontable terreur, sans avoir pourtant le courage de se retirer quand elle venait prendre son bras. Elle marchait donc ainsi en tremblant intérieurement à côté d'elle, ne trouvant rien de mieux que de chanter un peu plus fort, pour rester plus facilement maîtresse d'elle-même.

Devant chez le seigneur, le piqueur, déjà revenu d'Horb, rencontra les jeunes filles. En apercevant Toinette, il devint tout rouge, ôla un instant son fusil de son épaule, par manière de contenance, et l'y

remit aussitôt après, en disant, les yeux tournés vers Toinette :

— Bonsoir, mesdemoiselles !

— Bonsoir.... répondirent quelques-unes, pendant que le piqueur demandait à demi-voix à Toinette :

— Me sera-t-il permis de vous accompagner.... maintenant ?

— Non, non ; il ne convient pas que vous veniez avec nous parle village ; faites-moi le plaisir, je vous en prie, d'aller en avant avec les garçons, lui répondit Toinette également à demi-voix.

Le piqueur fut enchanté de cette réponse, et salua poliment en passant outre.

Devant l'auberge de Y Aigle, chacun fit halte. La cloche du soir sonnait. Tous les jeunes gens mirent bas leur bonnet et dirent un Pater; autant en firent les jeunes filles, et chacun se signait à mesure qu'il avait fini. Bientôt après les causeries reprirent leur cours.

— Bonne nuit, tout le monde, dit le piqueur en continuant sa route.

Dès qu'il fut loin, les jeunes filles commencèrent à taquiner Toinette à son sujet, et sur ce qu'elle lui avait parlé à voix basse.

Joseph, en entendant cela, se leva t'^ut à coup, tourmentant fébrilement dans sa main la pipe, qu'il allait porter à sa bouche; son poing gauche se crispa. Il ne dit pourtant pas le mot ; mais de ses yeux, attachés sur Toinette, jaillissaient de terribles éclairs. Néanmoins, il continua bientôt à se balancer sur ses

jambes, comme si de rien n'était, se contentant seulement de détourner la tête.

Le soir, quand on se sépara, Joseph reconduisit Toinette. Il chemina un instant silencieux à côté . d'elle, puis enfin il lui dit :

— Ou'est-ce que tu as donc à faire avec ce piqueur?

— Rien.

— Qu'est-ce que tu lui as dit ?

— Ce qu'on dit en pareille occasion...

— Mais moi, j'entends que tu ne lui dises pas le plus petit mot !

— Et moi, je prétends n'avoir pas à recevoir d'ordres de toi sur ceux à qui je dois parler.

— Tu n'es qu'une orgueilleuse et fausse créature.

— Prends-le comme cela si tu veux ; je n'y trouverai pas à redire.

Ils continuèrent à marcher sans plus dire le mot. Arrivés devant chez elle, Toinette dit : — Bonne nuit... Mais Joseph ne répondit rien, et la laissa entrer. Cependant il resta encore debout devant la maison pendant toute la soirée, sifflant et chantant toutes sortes d'airs, toujours dans l'espoir que Toinette reviendrait encore un moment vers lui ; mais elle n'en fît rien, et il alla se coucher, en proie à la plus violente colère.

Pendant toute la semaine, Joseph ne dit pas le mot à Toinette ; il l'évita même toutes les fois qu'il la rencontra.

Le samedi après-midi, il alla avec ses chevaux chercher, au Wûrmlesihal^ du trèfle pour le dimanche.

Au retour, il aperçut Barbe, qui revenait du Veigelsthal^ avec une lourde charge de trèfle sur la tête, il s'arrêta et appela Barbe, en l'invitant à mettre sa charge sur sa voiture et à venir elle-môrae s'asseoir à côté de lui. Une fois bien installés sur cette voiture, on en vint aux sérieuses explications. Barbe tança si fort Joseph au chapitre de Isa jalousie, que le soir même celui-ci alla vers le fontaine de la commune attendre que Toinette vînt y chercher de Teau, et s'empressa de lui mettre sa seille (0 sur la tête ; après quoi il s'en retourna avec elle en lui demandant :

— Qu'est-ce que tu as donc fait depuis huit jours ? Pour moi, j'ai été bien occupé...

— Oui, et tu te donnes encore bien plus... à faire, pour rien, absolument pour rien ! Vraiment, tu es un homme intraitable. Reconnais-tu au moins à présent combien tu as eu tort ?

— Mais enfin, tu ne dois plus dire un mot au piqueur....

— Aussi souvent que cela me conviendra, répondit Toinette; je ne suis plus une enfant, et je dois savoir ce que j'ai à faire.

— Mais puisque tu n'as rien à démêler avec lui, tu ne dois plus lui parler...

— Non, je ne le dois pas ; mais je ne veux pas me laisser attacher si court par le cou.

Somme toute, on fit la paix, «t il ne survint plus de difficilités, d'autant mieux que le piqueur resta longtemps sans reparaître à Nordstetten.

(9 Sc^Q H^i 66 porte sar la tête.

Toinetle continua à aller très souvent avec ses camarades, voire même avec Joseph, chanter et folâtrer, le dimanche, au Kirschenbmch. Les cerises sauvages (car il n'y en a pas d'autres chez nous) étaient depuis longtemps mûres, les navettes rentrées, les seigles et les orges fauchés. Dans la vie paisible de nos personnages, tout avait retrouvé son calme d'autrefois. L'amour entre Joseph et Toinette avait encore grandi, si tant est que la chose fût possible. En automne, Joseph devait retourner pour la dernière fois à la manœuvre militaire ; puis venait le congé, ensuite la noce. Depuis ce fameux dimanche de printemps dont nous avons parlé en commençant, Toinette n'avait pas revu le piqueur. Un jour qu'elle fauchait l'avoine avec Joseph, au champ du .f/o/rfe, voilà que le chasseur vint à passer tout à coup en demandant :

— Se coupe-t-elle bien ?

Toinette tressaillit involontairement, sans rien répondre, et en se baissant même pour, faucher avec une ardeur fébrile, pendant que Joseph répondait : Grand merci! en mettant le genou sur une gerbe, et en la serrant avec autant d'emportement que si le cou du piqueur se fût trouvé au milieu. Le piqueur continua sa route.

Fort heureusement, que trois jours après la noce de Barbe, Joseph allait se trouver obligé de retourner avec Gaspard à la manœuvre, car il s'était promis, à cause de cela, de toujours bien se comporter, et tint fidèlement parole.

Dans presque toutes les maisons où Joseph allait avec Gaspard faire les invitations à la noce, chacun leur disait :

— Ah ! Joseph, ton tour va bientôt venir, maintenant; et lui, pour toute réponse, souriait affirmativement.

Le jour de la noce de Gaspard, Joseph était heureux comme un oiseau dans le chenevis : il jouissait déjà par anticipation de son prochain bonheur. Quand le bal commença., il monta sur Testrade auprès des musiciens et les assura pour sa propre noce, avec deux trompettes de plus. En sa qualité de gardedu-corps, il voulait beaucoup de trompettes.

Mais le soir, une apparition subite dérangea un peu ses comptes. Le piqueur vint aussi danser, et la première danseuse qu'il invita... ce fut Toinette.

— Elle est déjà engagée, répondit brusquement Joseph.

— Mais il me semble que mademoiselle est assez forte pour répondre elle-même, répliqua le piqueur.

— Oui, nous danserons la prochaine ensemble, dit Toinette en prenant Joseph par la main. Toutefois elle ne put s'empêcher de regarder encore une fois le piqueur avant de se mettre en train.

Quand vint le tour de celui-ci, Joseph alla s'asseoir à table, en se promettant bien que ni lui ni Toinette ne feraient plus le moindre tour de toute la soirée. En ce moment, Barbe, envoyée par son amie, vint inviter le boudeur. A la mariée, il est impossible de répondre par un refus. Il se mit donc à suivre

Barbe qui rentraînail, et qui recommença à le sermoner sur sa conduite étrange.

— Mais décidément ce piqueur te fera donc perdre la tête ? C'est pourtant bien ta faute si Toinette lui fait bon accueil. Il y a déjà bien longtemps qu'elle ne penserait plus à lui, si, en la tourmentant continuellement à son occasion, tu ne Tobligeais pas d'y repenser toujours ; ce qui fait qu'à force de se demander si vraiment elle trouve le piqueur de son goût, le piqueur pourrait bien finir par lui plaire tout à fait. Tiens, vois d'ailleurs s'il ne danse pas mieux que toi, et si tu pourrais jamais mener une sauteuse aussi joliment qu'il le fait là?

Joseph se mit à rire dédaigneusement. Cependant à part lui, il ne put s'empêcher de donner raison à sa malicieuse et sage interlocutrice. Aussi, quand il se retrouva à table auprès de son amie, porta-t-il (comme pour lui faire raison) une santé au piqueur, tout en faisant de l'œil et disant à Toinette :

— Voyons, trinque donc avec lui.

Le piqueur but avec un salut des plus polis à la santé de Toinette, mais fit à peine attention à Joseph. Néanmoins celui-ci se promit bien de ne plus bouder de tout le jour, se félicita au contraire de son habile procédé à l'égard du piqueur, et finit même par étreindre fort amoureusement sa Toinette dans ses bras. En ce moment il fut rappelé à lui par le bouquet de la fête nuptiale.

D'après un vieil usage, les célibataires réunis avaient enlevé la mariée et la retenaient prisonnière

dans un grand cercle. Gaspard, le marié, devait la racheter de sa captivité avec force burlesques pourparlers. Six bouteilles de vin |libérèrent la prisonnière, et les deux jeunes époux, rendus Tun à l'autre, purent enfin se retirer ensemble. Alors les musiciens se mirent aux fenêtres toutes grandes ouvertes, et leur jouùrent la marche accouturpée, avec accompagnement de nombreux vivats partis de Tintérieur. Toinette était encore toute pensive à la fenêtre, que Barbe avait depuis longtemps disparu, et que chacun s'était remis à danser.

Il était déjà bien tard dans la nuit, ou plutôt il était encore bien grand matin, quand Joseph reconduisit Toinette. Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent encore assez longtemps pour jouir de leur solitude, et Toinette appuya sa joue brûlante contre celle de Joseph, en l'étreignant avec une sorte d'emportement. Joseph était lui-même passablement ému. Cependant cela ne put pas l'empêcher de reparler encore une fois du piqueur...

— Ah ! je t'en prie, laisse donc tranquille ce piqueur, soupira Toinette ; ne vois-tu pas assez que, pour moi, tu es à présent seul au monde ?

Joseph souleva Toinette dans les airs, puis il colla, en l'étreignant de nouveau, sa bouche sur sa joue, et s'écria :

— Tiens, vois-tu, je te mordrais bien!

— Mords I dit Toinette.

— Ahi ! Joseph avait réellement mordu. Le sang jaillit de la joue de Toinette et se mit à ruisseler jus-

que sur son cou. Toinette, tout épouvantée, porta la main à son visage et sentit l'empreinte de toutes les dents. Alors elle repoussa si violemment Joseph, que celui-ci tomba en arrière ; puis elle commença à crier et à hurler si fort, qu'elle réveilla toute la maison. Joseph se releva et voulut essayer de l'apaiser ; mais elle le repoussa de nouveau en jetant des cris toujours plus perçants. Cependant, comme on commençait à entendre du bruit dans la maison, Joseph prit la fuite, persuadé que la chose n'avait rien de grave. D'ailleurs, il voulait s'épargner à lui et à Toinette un instant d'embarras, et espérait que celleci trouverait facilement une défaite à donner au monde, si Ton accourait à ses cris.

Le père et la mère de Toinette vinrent avec une chandelle, et joignirent les mains de stupeur en voyant ainsi leur fille couverte de sang. Aussitôt on envoya chercher la vieille Ursule, qui avait à sa disposition toutes sortes de petits remèdes. Cette vieille femme dit tout net, en arrivant, que cela pourrait bien donner un cancer, si celui qui avait fait la blessure ne venait pas la lécher avec sa langue. Mais Toinette protesta ses grands dieux qu'elle aimait mieux mourir que de se jamais laisser retoucher par Joseph. On eut alors recours à une foule d'autres remèdes. Toinette gémissait comme une mourante qui va rendre l'âme.

Le lendemain, l'aventure courait déjà le village. On affirmait que Joseph avait arraché à belle dents, de la joue de Toinette,. Iput un morceau de chair,

Chacun accourut sous le prétexte de consoler Toincttc, mais avant tout pour satisfaire sa curiosité. Joseph essaya de venir comme les autres. Toinette, en l'apercevant, cria comme une possédée, lui enjoignant de sortir à l'instant même de la maison, et de n'y jamais rentrer. Larmes et prières, tout fut inutile. Toinette, toujours en délire, persista à réclamer l'expulsion de Joseph. Alors celui-ci s'en alla chez Barbe, la prier d'essayer d'obtenir encore cependant pour lui quelque bonne parole. Il trouva la jeune femme précisément occupée à ranger ses cadeaux de noce. Toute la batterie de cuisine et des meubles de toutes sortes étaient encore là autour d'elle, dans le plus indéchiffrable désordre.

Barbe commença, il est vrai, par l'habiller du haut en bas comme il le méritait; ce qui ne l'empêcha pas de tout quitter à l'instant même pour se rendre chez Toinette. Celle-ci, en voyant son amie, lui sauta au cou en s'écriant :

— Ah! me voilà défigurée pour toute ma vie!

Après de longs propos, elle se leva enfin du lit, vint pour la première fois devant le miroir, contempla l'affreux ravage et s'écria :

— Maria! Joseph! me voilà faite à présent comme la Flambomarianne. Mon Dieu! si je me suis rendue coupable envers elle, m'en voilà certes bien punie !

Sous aucun prétexte elle ne voulut revoir Joseph, qui partit trois jours après pour Stutlgardt, avec un petit paquet sous le bras.

Toinette ne sortit pour la première fois de la maison que quinze jours après, mais la joue toujours bandée. Chose étonnante! la première personne qu'elle rencontra en allant au champ de pommes-deterre, avec sa pioche sur l'épaule.... ce fut le piqueur.

— Comment vous va, belle Toinette? demanda affectueusement celui-ci à la malade. Toinette se sentit prête à défaillir de honte, tant elle trouvait inconvenant qu'on l'appelât ainsi par son nom, et encore avec la qualification de belle. Tout ceci lui fit encore mieux comprendre combien elle était mal lotie. Comme elle gémissait donc sans répondre, le piqueur continua :

— J'ai déjà appris ce qui vous est arrivé. Ne pourrait-on pas le voir ?

Toinette défit timidement son mouchoir, et le piqueur stupéfié s'écria involontairement :

— Mais c'est impardonnable et féroce, que d'arranger ainsi une honnête fille comme vous ! Voilà encore bien un tour de ces grossiers paysans. Pardon! Si je parle ainsi, je ne fais certes pas allusion à vous ; mais c'est que souvent les hommes deviennent à moitié brutes. Après tout, il n'y a pas là de quoi bien vous tourmenter.

Toinette ne comprit guère de tout ceci que la compassion du piqueur, et lui demanda :

— N'est-il pas vrai que je suis bien défigurée ?

— Pour moi, cela ne fait rien du tout, reprit le piqueur. Quand même vous n'auriez plus qu'une seule

joue, je vous préférerais encore à toutes les autres filles, depuis Nordstetten jusqu'à Paris.

— Oh ! ce n'est pas bien de se moquer ainsi, dit Toinette en souriant douloureusement.

— Non, je ne me moque pas, reprit le piqueur en s'emparant de la main de la jeune fille... Tenez, la preuve, c'est que je suis prêt à vous épouser quand même , aussi vrai que c'est de Dieu que je tiens ma vie.

— Voilà une coupable parole, dit Toinette.

— Je ne trouve rien là de coupable, si vous voulez que nous devenions époux, reprit le piqueur.

— Si vous désiriez que nous restions bons amis, ne me parlez plus de cela, dit Toinette ; et elle gagna son champ.

Le piqueur était déjà enchanté qu'on voulût bien l'accueillir pour bon ami, et se promit bien d'en profiter. Dès ce moment, il vint presque toutes les semaines deux fois à Nordstetten. Il commençait par s'entretenir avec le Frisé^ père de Toinette, du voiturage du bois, qui allait revenir avec l'automne; puis il en arrivait bientôt par-là à adresser la parole à Toinette toujours un peu plus souvent. Il ne disait plus mot de mariage ; mais il eût fallu être tout à fait idiot pour ne pas remarquer comme il tournait continuellement autour de ce point là.

Le pauvre diable était au plus mal avec Barbe, sans laquelle il ne pouvait cependant rien auprès de Toinette. D'abord il ne mit, dans ses entrevues avec elle, que bonté et affable plaisanterie ; mais Barbe

n'entendait plus aucune plaisanterie, et parlait continuellement de Joseph tant que le piqueur était là- Bientôt il survint à celui-ci une bonne fortune, telle qu'il lui était impossible de rien désirer de mieux. Toinette avait à Miihringen une riche cousine qui devait se marier dans quelques jours. Aussi vint-elle danser à Miihringen trois jours de suite. La sœur du piqueur lia aussitôt amitié avec elle. Les deux jeunes filles allèrent ensemble se promener à travers champs, et au bal, restèrent toujours Tune auprès de l'autre. Toinette se montra là pour la première fois sans mentonnière, et l'on peut presque dire que sa morsure l'embellissait encore. Quelques peuples sauvages et superstitieux mutilent ce qu'ils ont de complètement beau, pour le soustraire aux maléfices et tranquilliser le diable, qui ne souffre rien de parfait. La morsure de Toinette fournissait du moins au démon de l'envie, qui ne loue jamais rien sans restriction, l'occasion de placer son iaévitable : — Mais !

Le piqueur ne quitta pas Toinette tant que dura le bal ; puis, le soir venu, il lui fit une surprise comme pas une fille n'en avait encore eue dans tout Nordstctten.

Le vieux baron, un gros bon vivant, tout regardant et impitoyable qu'il était envers les paysans qu'il surprenait à ramasser du bois mort dans ses forêts, ne s'en montrait pas moins très splendide pour un petit théâtre qu'il entretenait au château, et dont il faisait les honneurs aux gens comme il faut de la localité.

TOINETTË A LA JOUE MORDUE. i4l

Le piqiieur avait obtenu la permission d'y mener Toinette. Celle-ci se mit à trembler si fort ique ses dents en claquaient, tout en montant avec le piqueurla montagne sur laquelle est assis ce château moyen âge, jivec ses ponts-levis, ses remparts et ses fossés. C'est plus morte que vive, et sur la pointe des pieds, qu'elle entra dans la salle où toute la compagnie se trouvait déjà rassemblée, et qu'elle alla se placer derrière l'orchestre. La femme du grand-prévôt braqua aussitôt sur elle sa lorgnette. Toinelte s'en aperçut, baissa les yeux et n'osa presque plus respirer. La cicatrice de sa joue brûlait comme si les regards de cette dame eussent rouvert sa blessure tout au large. Mais tout à coup la musique se tut et le rideau se leva. Toinette se mit à écouter en retenant son souffle. Bien des larmes amères coulèrent de ses yeux sur le destin de la pauvre et bonne petite Lorence (car c'était cette pièce-là que l'on jouait). Elle n'eût pas été aussi patiente, bien certainement, si elle se fût trouvée à sa place. Aussi, quand retomba le rideau, un profond soupir s'échappa-t-il de sa poitrine.

Au retour, le piqucur passa doucement son bras autour du cou de Toinette, qui se pencha d'ellemême familièrement contre lui ; elle était dans le ravissement. Il lui semblait que tout ce qu'elle venait de voir, c'était le piqueur qui le lui avait donné, et même lui qui l'avait fait. Cependant elle aurait bien voulu revoir encore une fois ce bon vieillard de la pièce et sa chère fille, qui devaient être heureux maintenant l'un auprès de l'autre.

Le piqueur, lui aussi, fut dans le ravissement, quand Toinette lui promit que le prochain dimanche ils iraient, après vêpres, se promener ensemble au Buchwald.

On doit comprendre que le piqueur se trouvait plus heureux dans ses manœuvres que Joseph dans les siennes, à cheval, au milieu de la plaine de Ludwigsbourg (0 ; que Joseph, dis-je, qui en était encore à attendre son congé militaire, quand déjà Toinette lui avait signifié le sien.

La première visite de Joseph, à son retour, fut cependant pour Toinette. Il la trouva à sa quenouille, dans la chambre, auprès de ses parents ; maïs elle ne lui dit pas le mot, et le regarda tout au plus deux ou trois fois fixement. Il tira de sa poche un congé tout flatteur et retendit sur la table, après avoir soufflé préalablement la poussière qui s'y trouvait ; mais Toinette ne se leva pas pour venir le contempler de près. Il réenveloppa donc le congé dans une double feuille de papier, et s'en alla chez Barbe, en portant délicatement à la main son précieux document.

Là, il apprit tout, voire même que les deux amies s'étaient brouillées à cause du piqueur. A cette nouvelle, Joseph froissa en boule son congé dans ses deux mains, et sortit.

Le jour baissait. Joseph était venu s'asseoir sous le même cerisier du Kirschenbusch où nous avons

(0 C^'est dans cette ville que se trouve l'école militaire du Wurtemberg.

d'abord rencontré Toinette. Le cerisier était défeuillé. Le vent sifflait sur les chaumes de la plaine et rugissait comme un torrent dans les pins de la forêt voisine. V Angélus se mit à sonner au Daberwaserij puis un corbeau attardé regagna le bois en croassant; mais Joseph n'entendait rien de tout cela. Il était là assis, les coudes sur les genoux et les mains sur les yeux. Il resta longtemps dans cette posture. Tout à coup il entendit les aboiements d'un chien et les pas de quelqu'un qui approchait...

Joseph se releva brusquement. C'était le piqueur qui revenait du village. Joseph vit briller le canon d'un fusil ; puis il distingua un tablier blanc et supposa, non sans raison, que Toinette avait fait la reconduite au piqueur. Us s'arrêtèrent un instant, puis Toinette s'en retourna seule.

Lorsque le piqueur fut arrivé près de lui, Joseph lui dit d'un ton arrogant :

— Bonsoir I

— Bonsoir ! répondit le piqueur.

— Dites donc, hé ! attendez donc un peu I nous avons encore un poulet à plumer ensemble... continua Joseph.

— Tiens I c'est Joseph. Et depuis quand de retour?

— Depuis trop tôt pour toi, mon cher!... Mais tiens, ça va ne pas être long. Nous allons tirer à la courte-paille lequel de nous deux doit abandonner Toinette à l'autre. Si je perds, je ne réclame pour moi que ce fusil...

144 Scènes viLiAciEoiSEâi.

— Moi!... je ne tire pas à la courte-paille.

— Alors je serai donc obligé de le tirer l'âme du corps, chenapan d'habit-vert ! s'écria Joseph en s'élançant sur le piqueur, une main à la gorge et l'autre sur le fusil.

— Waldman ! à moi ! cria le piqueur d'une voix déjà toute strangulée ; mais Joseph donna au chien un vigoureux coup de pied, pendant cet instant le piqueur se dégagea quelque peu. Ils luttaient ainsi de toutes leurs forces pour ce malheureux fusil, en se tenant par la gorge, quand tout à coup l'arme partit, et le piqueur tomba à la renverse dans Ip fossé. A peine fit-il entendre un dernier soupir. Joseph, penché sur lui, écoutait encore s'il respirait toujours, quand Toinette arriva hors d'haleine. Elle avait entendu la détonation, et par une nuit déjà si sombre, cela ne lui présageait rien de bon.

— Oui ! viens ; il est là couché, vois-tu, ton piqueur, s'écria Joseph. Marie-toi avec lui, maintenant I Toinette demeura là, pétrifiée, et sans pouvoir faire un pas de plus. Enfin elle s'écria :

— Joseph ! Joseph ! tu viens de faire notre malheur à tous deux...

— Que m'importe, à moi; je ne demande plus rien de rien, répondit Joseph en s'enfuyant vers la forêt. Depuis, on n'a jamais entendu reparler de lui.

Sur le chemin de Muhringen, au KirschmhuscK on trouve encore au bord du champ une croix de pierre, destinée à rappeler éternellement que c'est là qu'a été tué le piqueur de Muhringen.

Quant à Toinette, elle ne fut débarrassée du fardeau de l'existence qu'après bien des années de solitaire douleur.

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