‹ Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemandChapitre 1 sur 89 · Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemand · texte numérisé non relu

Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemand

■H. la nécemlté de faire connaître lea dernier» ■y* terne» de la pbiloaopble allemande.

Le moment est-il bien choisi pour traduire en français les ouvrages de la philosophie allemande? Le mouvement religieux et politique, qui emporte l’Allemagne vers'do nouvelles destinées, a suspende pour long-temps, dans oe pay$, le cours des spéculations métaphysiques . L’in térôl que provoq uaicn t au trefois les hautes conceptions de la pensée parmi les compatriotes de Schelling et de Hégel est aujourd'hui singulièrement affaibli , sinon totalement éteint. Sans parler de l’épuisement qui a dù suivre une époque signalée par de grands efforts pour résoudre des problèmes qui semblent dépasser la portée de l'intelligence humaine, les divisions qui ont éclaté au sein des écoles , les excès où se sont jetées les sectes nées de ces dissidences , les conséquences hardies et menaçantes pour l’ordre social , tirées par les disci-

l'HÉFACE

pies des principes posés par les maîtres, ont fait prendre en aversion et en dédain les théories et leurs auteurs. On s’est dégoûté de ces systèmes dont les esprits avaient pu se repaître sans danger tant qu’on n’avait pas songé à les appliquer. Les gouvernements se sont mis à les redouter et à les proscrire. La nation elle-même s’est inquiétée pour ses croyances. Les événements de l’ordre politique , le besoin des réformes , la nécessité sentie par les peuples et par les princes eux-mêmes de mettre Jes institutions plus en harmonie avec les principes du droit public qui doivent régir la société européenne, suffiraient d’ailleurs pour expliquer cette réaction contre les idées spéculatives. L’Allemagne est entrée dans une nouvelle phase de son histoire. Elle a quitté enfin cette existence contemplative si conforme à son génie et où elle s’ést complu» pendant tant d’années; elle s’indigne aujourd’hui de s’être laissé* devancer par d’autres nations dans la carrière des améliorations sociales, de s’être laissé distraire d’elle même ei de ses véritables intérêts, en prêtant l’oreille aux ingénieuses combinaisons de ses philosophes ou aux chants harmonieux de ses poètes. Peu s’en faut qu’elle n’en soit venue jusqu’à renier ses plus grands écrivains , scs penseurs les plus célèbres , et à oublier que le rang qu’elle occupe en Europe depuis un demi-siècle, elle le doit à sa littérature et à ses idées.

Quoi qu'il en soit des causes qui ont amené ce changement, est-ce bien à nous de nous emparer

ih; traducteur.

ut

de ce que nos voisins délaissent , d'appeler l’attention sur des systèmes dont ils proclament eux-mêmes l’insuffisance et le danger , ou dont ils se détournent avec indifférence?

Si, d’ailleurs, nous reportons nos regards sur la France, les esprits ne paraissent guère mieux disposés à faire un accueil favorable aux théories, surtout à celles qui viennent du dehors. Au milieu de la lutte des partis et des inquiétudes de la politique , de la préoccupation générale qu’excitent les intérêts matériels, du déplacement des capitaux , des agitations de la bourse , du mouvement de la iiausse et de la baisse, et du bruit des locomotives, quelle place peut être réservée aux méditations abstraites sur des problèmes qni ne touchent qu’aux choses de l'esprit ?

On eût pu croire, il y a quelques années, que la déplorable lutte qui venait de s'engager entre les défenseurs de la religion et les représentants do la philosophie , aurait au moins cet avantage de forcer les esprits à reporter leur attention sur des questions qui dépassent l’horizon du inonde présent, et qui sortent de la sphère des intérêts positifs. Par malheur , cette controverse , éclose elle-même an sein des passions et des intérêts, a porté la peine de son origine. Elle n’a pu s’élever au-dessus de la région inférieure où elle avait pris naissance, se dégager de celte atmosphère épaisse cl insalubre, qui obscurcit et aveugle les intelligences , étouffe les idées ou les empêche de prendre leur essor. Les questions

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religieuses el philosophiques ont été débattues dam l’arène des partis et avec leurs armes favorites. On n’a songé qu’à attaquer et à se défendre, à porter des coups à l’ennemi ou à cacher ses blessures et à voiler ses propres faiblesses, à décrier et supplanter ses adversaires, au lieu de redresser de véritables erreurs, de chercher à s’éclairer et à préparer, par de louables efforts, le triomphe de la vérité et de la religion. Polémique sans grandeur, souvent môme sans sincérité , bien différente des hautes controverses auxquelles prirent part les théologiens et les philosophes d’un autre siècle , les Bossuet , les Arnaud , les Leibnitz. Aussi, quelle lumière a jailli de ce choc de passions haineuses et intéressées, de ces accusations sans bonne foi et de ces aigres récriminations? Quel problème philosophique ou religieux a marché? Quel progrès ont fait la raison et la foi ? De quelle vérité découverte ou remise en honneur peuvent se vanter ceux qui n’ont combattu que pour assurer la victoire d’un parti et le succès de leurs vues ambitieuses? Quel doute acte levé dans les consciences? Quel nuage dissipé dans les esprits? Heureux si nous n’avons rétrogradé , si .les questions ne sont pas obscurcies et embrouillées pour long-temps ; si, maintenant que l'aigreur, la défiance , les préventions de toute sorte ont été semées, et ont profondément germé dans les aines, celles-ci ne sont plus mal disposées qu’auparavant à vouloir le bien et à accueillir la vérité! Aujourd'hui, il semble que les passions

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soient un peu calmées , mais ce n'est là qu'une trêve momentanée. Bien n'annonce que l’on soit prêt à mettre de cùté les animosités et les intérêts qui ont trop visiblement percé dans ces tristes débats, pour engager sur un terrain plus élevé ces discussions lumineuses, où président la franchise, l’amour de la vérité, le désir do s’éclairer, comme le zèle pour la cause de Dieu et la charité qui rapproche les aines au lieu de les éloigner. On s’observe avec défiance, en attendant que le moment soit venu de recommencer le combat avec des chances plus favorables ; ou l’on travaille à avancer ses affaires par ffes moyens qui , certes, n'ont jamais contribué à accroître ou à maintenir la puissance des idées . ni servi au triomphe de la foi et des véritables intérêts de la religion.

Au milieu de ces circonstances, la publication de quelques écrits philosophiques , dont la date remonte aux premières années de ce siècle, est, ce semble, |>our le moins inopportune , et ne peut exciter un bien vif intérêt. Sans nous faire illusion à ce sujet, ni vouloir exagérer la portée de notre travail , nous envisagerons la question sous son point de vue général.

Pourquoi se donner tant de peine pour importer en Franco des théories et des doctrines sur lesquelles l’Allemagne, elle-même, porte un jugement sévère, et qu’elle parait avoir abandonnées pour jamais? (lotte objection , en clfet , est assez grave pour que nous lui devions une réponse. File sera nette et franche.

\t PRÉFACE

Nous pourrions nous contenter de dire: lies systèmes sont des productions et des monuments de la pensée humaine. Ils ont joué un rôle important dans l’histoire des idées au siècle où nous vivons; ils ont exercé une grande influence , non-seulement chez la nation qui les a vus naître, mais aussi chez nous. Plusieurs des théories philosophiques qui se sont élevées en France, depuis le commencement de ce siècle, portent évidemment l’empreinte de la pensée germanique , et témoignent de cette influence ; il est au rnoms curieux d’en connaître la source. D’ailleurs, comme toutes léfc créations de l’esprit humain, ces systèmes ont droit à être étudiés et appréciés. — Mais cette réponse ne nous suffit pas. Ce n’est pas seulement en historien ou en artiste que nous nous intéressons à eux, cl que nous croyons devoir appeler sur ces doctrines l’attention de nos compatriotes; nous avons un motif beaucoup plus sérieux.

Ces systèmes ne sont pas du passé , mais du présent. Quoiqu’en apparence vieillis et discrédités, ils sont encore, qu’on le sache bien , pleins de force et de vie. Quand on les croit morts, ils régnent toujours sur la nation qui parait s’être insurgée contre eux; ils n’ont pas même cessé d’étendre sur nous leur influence. Nous nous moquons d’eux, et nous subissons en partie leur domination. Nous avons ici à combattre quelques préjugés qui, pour la plupart, viennent des idées vagues ou fausses que l’on se fait généralenieul dps systèmes philosophiques. On nous

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pardonnera d’insister sur ce point , vu son importance et la gravité des conséquences.

Qu’est-cc qu’un système philosophique? Un ensemble de solutions aux grands problèmes que la raison humaine s’est de tout temps posés sur les objets qui l’intéressent le plus, sur Dieu, la nature et l’homme; solutions qui toutes doivent découler d’an principe unique, naître d’une môme idée, base du système entier. Il n’y a de système qu’à cetto condition d’une idée fondamentale qui contienne en germe toutes les réponses aux questions partielles. Lotte idée est une manière nouvelle et générale d’envisager les choses dans leur principe et leur essence. Sans elle , il n’y a pas plus de système , que de sphère ou de circonférence sans un centre d’où partont les rayons. Elle absente, il peut y avoir dans la science des vues particulières, des recherches de détail, des travaux d'histoire et d'érudition, mais |>oint d’unité, d’esprit commun qui les inspire et les dirige. Sans elle aussi, il n’y a point de haute et durable iniluencc sur les esprits , et l'on ne peut aspirer , je ne dis pas à gouverner son siècle, mais à fonder même une école qui mérite ce nom.

Si telle est la nature et la portée d’un système philosophique, et si tels ont été en effet tous les véritables systèmes, ceux de Pylhagorc, de Platon, d’Aristole, dans l’antiquité, chez les modernes, ceux de Descartes, do Leibnitz, de Kant, voyons comment un

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piieiace

système succède à un autre, et, d’abord, si l'esprit humain peut se passer de système?

Nous ferons remarquer d’abord que cet étal ne serait pas moins que l'anarchie dans le monde de la pensée. Or, l’anarchie est mortelle à la science comme à la société. Mais cet étal n’est pas possible ; du moins , il ne peut exister d’une manière complète et absolue.

On s’imagine que quand un système a régné quelque temps et que ses défauts ont été mis à nu, que ses tendances dangereuses ont été dévoilées, son empire cesse, qu’il perd toute influence, qu’il abdique et se relire en attendant qu’un autre apparaisse» son tour et vienne paisiblement s’asseoir à sa place. Erreur grossière j il n’y a point d’interrègne entre les 'systèmes. L’esprit humain est toujours gouverné par quelqu’idée générale, à laquelle il s’attache comme à son étoile polaire; il la suit encore lorsque l’astre a commencé à pâlir ou ne lui offre plus qu’une lueur incertaine.

Sans doute , chaque système a son époque de jeunesse et de grandeur, puis son âge de vieillesse et de déclin. Mais qu’on ne le croie pas déjà vaincu et couché dans dans la tombe, parce qu’on a surpris en lui des symptômes de faiblesse ou de décrépitude, parce que , sur une fouie de points, la critique a démontré ses erreurs et signalé les funestes suites qu’il entraîne après lui. Il y a deux manières de réfu-

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1er un système. La première est de faire voir la fausseté du principe et le danger des conséquences; c’est la plus facile, mais aussi la plus inellicace. La seconde est de trouver on principe nouveau et plus vrai , qui donne aux questions une explication plus haute et plus satisfaisante. Celle-là est la plus dillicile, maisc'esllaseule vraiment efficace et qui puisse assurer la victoire. La premièreest bonne pour le sens commun, mais tout à-fait insullisanlc pour les savants cl les » philosophes. Jamais elle n’a forcé un système à se retirer do la scène philosophique, ni paralysé son action dans lemondedes idées. Consultez l'histoire.

Est -ce que las vices et les erreurs de la philosophie d’Aristote étaient totalement ignorés au moyen âge?

CiB serait faire tortà la clairvoyance des scholastiques, qui souvent ne manquaient pas plus de bon sens et de sagacité que beaucoup des modernes, lis suivaient cette philosophie malgré ses défauts, parce qu’ils n’en connaissaient pas d’autre et n’avaient pas l'originalité nécessaire pour en faire éclore une nouvelle. Ils palliaient ces défauts, défiguraient, refaisaient Aristote, pour l’accommoder aux idées du temps et aux dogmes de la religion. Il en fut de même du platonisme, à l'époque dite de la renaissance, et plus lard du cartésianisme lui-même, lorsqu’il eut détrôné la philosophie scholastique et celle de l’antiquité. Certes, les esprits sceptiques, ou attachés à d'autres idées, n’étaicul pas rares au wir siècle. Les lumières et l'indépendance philosophique ne leur manquaient

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pas pour apercevoir les vices et les lacunes du système de Descartes, et en signaler les tendances, pour se moquer des tourbillons, des animaux machines, des esprits animaux , et même pour entrevoir le panthéisme de Spinosa sous la définition cartésienne de la substance. Et cependant cela n’a pas empêché que tous les grands esprits du grand siècle ne se soient ralliés à cette philosophie, n'en aient adopté la mé- «• thode et les principes généraux, que ceux-là même qui la combattaient , n’aient été souvent, à leur insu j animés, jusque dans leurs critiques, de son esprit le plus intime , et ne l’aient admise implicitement sur une foule de points, en la reniant dans son ensemble. Cela surtout n’a'pas empêehéqu’elle ne pénétrât partout , n’étendit son influence à tout , à ta littérature comme aux sciences et à la théologie.

Mais la physique de Descartes tomba devant le système du monde de Newton qu’elle avait préparé. Sa métaphysique fut éclipsée par celle de Locke , et le système tout entier fut ébranlé , emporté, jeté hors de ses voies, lorsque d’autres problèmes, que le cartésianisme n’avait pas soupçonnés ou qu’il avait négligés et rejetés sur un plan inférieur, lorsque les questions sociales , politiques, esthétiques vinrent réclamer une place plus large et briser son cadre , changer le point de vue, ouvrir de nouvelles perspectives à la pensée et appeler d’autres solutions. C’est alors que parurent, après les philosophes du \vmr siècle, les hommes qui , en Allemagne, ont agité tous ces

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problèmes avec une grande audace cl non pas sans quelque puissance de pensée et de génie , et leur ont donné des solut ons aujourd’hui reconnues insuffisantes, mais, par malheur, non remplacées.

Ainsi en devait-il être , ainsi en sera-t-il toujours, parce qu’il n'est pas dans la nature de l’esprit humain de vivre sans système. Par conséquent , ce n’est pas assez de montrer qu’un système est mauvais, il faut en trouver un meilleur. Ceux qui se glorifient de ne n’avoir pas de système , ne font que proclamer orgueilleusement leur impuissance, et se draper à la fois de leur vanité et de leur misère.

Qu’on ne croie pas non plus que , pour renverser • un système, il suffise do lui opposer des affirmations partielles , quelques soiutionsde détail à des questions qui ont leur importance , mais secondaires.

Le caractère d'un système est l’universalité , comme son essence est l’unité; un système partiel n’est pas un vrai système, et ne peut, dans tous les cas, prétendre à remplacer un système universel.

Un ensemble de vérités , sans un lien intime qui les réunisse et les rattache à un principe commun, ne doit pas davantage usurper ce titre et aspirer à un pa reil rôle. Si ces vérités sont celles qui servent de base à la morale , à la religion et à la société , elles sont plus respectables, plus puissantes et plus durables que toutes les théories philosophiques. Il est beau de les enseigner et de réclamer leurs imprescriptibles droits contre les fausses interprétations des philosophes qui

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les nient, les défigurent ou les obscurcissent dans leur systèmes. Mais seules, isolées, non organisées en corps de doctrine , elles ne suffisent pas |>our chasser un système et le remplacer. Pour avoir cette vertu il faut qu’elles soient coordonnées par une idée supérieure, et forment à leur tour un système qui réponde à l’état actuel des intelligences et à leurs besoins. Elles protestent contre les systèmes , et ne les supplantent pas. De pareilles protestations , excellentes pour éloigner de ces doctrines les hommes d’ailleurs peu soucieux de théories, restent sans effet sur les esprits spéculatifs. Ceux-ci sont toujours guidés par quelque principe secret ou raisonné , surtout dans ces opérations sourdes et vitales de la pensée qui influent d’une manière décisive sur les recherches de la science, et ne sont pas, non plus totalement, étrangères à nos déterminations dans la vie active. Ici, l’inférioritédeces vérités, vis-à-visdes systèmes, vient de ce qu’elles n’expliquent pas ce que ceux-ci, bien ou mal, expliquent; elle vient de ce que certains problèmes, une fois posés par la raison, elle leur veut une solution, et, faute d’une meilleure, s’attache à celle qui existe , ou se laisse mener par elle, tout en la désavouantavec une parfaite sincérité. D’ailleurs, tant que cette solution supérieure n’est pas trouvée, le vieux système proteste à son tour, et renie les conséquences qu’on lui reproche. Il prétend qu'elles sont mal déduites, qu’on l’interprète a faux, qu’on lui fait dire ec qu’il n'a pas dit. Enfin, il vous

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défie d’expliquer autrement ce qu’il explique et ce que vous n’expliquez pas. Et rien ne vous sert de déclarer que voire prétention n’est pas d’expliquer, mais, d’abord , simplement de constater des faits et des vérités, . que vous laissez à d’autres et à l’avenir le soin d’en découvrir la raison. Il vous dit qu’expliquer et rendre raison des choses est le but même de la philosophie; qu’un système qui constate et ne rend compte de rien, avant d’ètre vrai , devrait commencer par être , et qu’on n’est en effet philosophe qu’à cette condition. Il ajoute que, s’il est très utile d’observer des faits et de les analyser avec soin , c’est là simplement un travail préparatoire, non à proprement parler une œuvre philosophique; que, sous ce rapport, rien n’est fait tant que le principe qui doit réunirces matériaux et les coordonner n’est pas trouvé; que sans cela ils restent épars sur le sol , attendant qu’une main plus habile viennent les employer; que, d’ailleurs, des matériaux ne font pas plus un système , que des pierres un édifice, des couleurs un tableau , un bloc de marbre une statue , des membres un corps vivant. Il va plus loin, il prétend, non loul-à-fait sans raison , qu'une idée doit présider même à ce travail , en apparence de pure analyse ; il ne veut pas qu’on isole celle-ci tout-à-fait de la synthèse, ni l’expérience de la spéculation; il veut que les deux procédés marchent de front, et condamne à la stérilité toute méthode qui fait usagede l’un sans employer l’autre ou l’ajourne à un autre temps. Il n’ima-

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gine pas un architecte qui taille (les matériaux sans avoir fait le plan de son édiüce , un peintre qui broie ses couleurs sans avoir , au moins dans l’esprit, le sujet et l'esquisse de son tableau. Le poète qui fait des vers, et* dont l’imagination ne peut enfanter une composition poétique , n’est pour lui qu’un versificateur. 11 se rit, se moque de vos fragments et de vos préfaces , qu’il qualifie dédaigneusement de rapsodies; et, sans contester le mérite et l'utilité des rapsodes , il attend qu’un Homère paraisse pour déposer entre ses mains le sceptre de la pensée que vous le déclarez indigne de porter.

Nous ne faisons ici que répéter ce qui , vingt fois, a été dit , il n’y a qu’un seul moyen efficace pour renverser un système , c’est d’en mettre un meilleur à la place. C’est l’éternelle fable d’Œdipe et du Sphinx. Pour tuer le monstre il faut résoudre son énigme, opposer solution à solution, une solution plus forte à une solution plus faible, non une négation à une affirmation , mais une affirmation plus vraie à une affirmation fausse ou qui n’est vraie qu’en partie; produire un dogmatisme savant, qui dépasse, sans les contredire , les vérités du sens commun ; donner, non des réponses partielles à des problèmes partiels, mais des solutions universelles à des problèmes qui embrassent tout et s'impliquent les uns les autres. 11 faut annoncer une idée nouvelle, prononcer un mot nouveau qui ait de la portée, une portée générale.

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C'est ainsi que se combattent et se réfutent philosophiquement les systèmes philosophiques. C’est l’uhimu ratio des philosophes, ces rois dans le monde des idées. Kl cet argument , le seul décisif, n’a rien de brutal ; c’est le droit du plus fort , mais du plus fort par la pensée , le droit du génie. Si vous n’avez que d’autres armes contre lui , le système que vous croyez ébranlé par la hase se rit de vos efforts ; il brave vos critiques et vos négations. Attaqué , décrié, tourné en ridicule, il tient tête à l’orage. Ce vent agite ses rameaux sans se communiquer à scs racines. Il restera debout jusqu’à ce que le souffle puissant d’une nouvelle idée , sortie des profondeurs de l’esprit du temps , vienne l’enlever et jeter sur le sol son tronc desséché où la sève est tarie.

Qu’il en ait été , qu’il en soit , qu’il doive toujours en être ainsi, c’est ce qui est évident pour quiconque a la moindre idée de la nature des systèmes philosophiques et de leur histoire. Une autre loi non moins inflexible et qui est le corollaire de la précédente , c’est que non seulement le sceptre de la pensée ne tombe jamais en des mains débiles, mais ne peut retourner aux mains qui l’ont déjà porté, de Kant à Leibnitz, de Leibnitz à Descartes. Celuiqui l’a, le garde jusqu’à ce qu’un plus jeune que lui, et à qui l’avenir appartient , vionne le lui arracher. L’esprit humain se fùt-il fourvoyé quelque temps dans sa marche , ne peut retourner au point d'où il est parti il y a plusieurs siècles. Depuis lors des questions nouvelles ont

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