‹ Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemandChapitre 2 sur 89 · XV · texte numérisé non relu

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surgi; les anciennes se sont déplacées; le terrain où elles se déballaient n’est plus le même ; le point de vue a changé; le monde entier s’est renouvelé. Il ne suffit point de nous ‘convier au banquet philosophique des sages de la Grèce. On y conversait sur des objetB d’un éternel intérêt sans doute, et en une langue que nous comprenons encore. Mais aussi que de questions , des plus vitales de notre époque, dont les dialogues de Platon et les ouvrages d’Aristote ne disent pas un mot, ou qui y sont traitées d’un point de vue qui n’est pas le nôtre , ou enfin dont les solutions excitent le sourire des modernes ! Que de parole» échappées de la bouche du divin Platon seraient aujourd’hui rélcvécs par un enfant , et apprêteraient à rire à nos écoliers, si elles ne réclamaient l’indulgence due au plus beau génie d’un autre âge! Je veux bien aussi être reconduit à l’école de Descartes, mais à deux conditions : la pré* mière , c’est qu’il me sera permis d’adresser au père de la philosophie moderne , hélas ! sans orgueil , une demi-douzaine de questions qu'il n’a pas vues , ou dont il n’a pas soupçonné la portée, et qui tourmentent, bien autrement que son doute méthodique , les esprits élevés de notre siècle ; la seconde , c’est qu'il répondra au moins à quelques unes des objections qui ont été faites par scs successeurs, non aux grandes vérités qu’il a su si bien mettre en lumière dans ses ouvrages, mais à l’ensemble de son système, et qui l’ont renversé de fond en comble. Que l’on dégage de ce système et que l’on recueille ces impéris-

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sables vérités qui lui ont survécu, et qui , nulle part, n’ont brillé d’un aussi pur éclat que dans les immortels écrits des écrivains de cette école, je le conçois ; j’applaudis à cette œuvre et m’y associe de toutes mes forces. Mais que l’on veuille nous faire prendre le change , et prétendre ainsi tenir tôte à des systèmes qui dépassent l’horizon du cartésianisme de toute l’étendue des idées amassées par deux siècles , c’est ce que je ne comprends plus. Je qualifie cette entreprise de vaine, de stérile, de contraire aux enseignements et à la logique de l’histoire que l’on prend tant de jieine à mettre sous nos yeux.

Il y a , dans le pays qui se glorifie , à si juste titre , d’avoir donné le jour ù Descartes, quelque chose de plus patriotique à faire, et de plus digne de la mémoire de ce grand homme, que d’essayer de le replacer sur un trône que d'autres ont occupé après lui , et sur lequel on n’ose s’asseoir soi-même : c’est de lui donner un véritable successeur. En attendant il faut se borner à lui élever des statues.

Toutefois, nous le reconnaissons volontiers, pour qu’un système s’établisse et prenne la place de ses devanciers, il faut que non seulement il apporte une idée nouvelle , plus féconde et plus vaste , en un mot qu’il les dépasse , mais aussi qu’il les contienne dans ce qu’ils avaient de vrai, dans ce qui faisait leur force et leur vitalité; car nous sommes de ceux qui font à l’humanité l’honneur de croire qu’il n’y a que la vérité qui puisse gagner les esprits et régner sur les in-

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tclligenccs. ("est par ce qu'elles ont de vrai que les doctrines philosophiques s’établissent et se soutiennent, comme c’est par leurs erreurs qu’elles succombent. Mais encore faut-il s’entendre sur la manière de dérober aux systèmes la vérité qu’ils recèlent, qui a fait leur vie et leur force.

Qu’on ne s’imaginepas qu’il n’y ait ici qu’à prendre, à démêler, à choisir, pour se parer ensuite de ces emprunts et se revêtir de ces dépouilles opimes, facilement conquises sur les héros de la pensée. Non ; pour cela , il faut être soi-même un de ces héros , c’est-àdire avoir assez de génie pour créer, de toutes pièces, un système plus fort et plus vrai que le leur, et par lequel vous puissiez les vaincre. Mais n’espérez jamais, par un choix habile, vous approprier la pensée de ces grands hommes et les idées qui font la base de leurs systèmes, encore moins, parunc combinaison savante, les coordonner à un système nouveau.

Ne confondez pas, en effet, les vérités éparses dans les systèmes avec ces idées mères et génératrices. Celles-ci ne se choisissent pas , elles s’absorbent dans une idée supérieure. Or, cette idée ne naît pas ellemême à la suite d’une opération judicieuse de l’entendement où l’on aura déployé plus ou moins de patience et de sagacité. Elle ne s’évoque pas non plus par une autre opération qui rappelle l’œuvre des magiciennes ; elle se forme dans la tête d’un homme de génie en commerce intime avec l’esprit de son siècle. Une fois née , elle s’y développe, par le travail d’une réflexion

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puissante, et, dans la fatalité de son évolution logique, elle organise un système complet, homogène dans son ensemble et ses parties, où trouvera naturellement place ce qu’il y a de vrai dans les autres systèmes , et qui , de cette façon, les contiendra , les résumera en les dépassant.

Cette force élective , elle est donc dans l’idée ; elle se manifeste par son développement, non par un procédé d’agencement et de choix raisonné. En se développant, elle s’assimile tout ce qui, dans les autres systèmes , lui est homogène; elle accueille ce qui lui convient, rejette ce qui lui est contraire. Ainsi se fait le choix. Il est déjà fait, quand d’un œil rétrospectif le philosophe interroge les systèmes du passé. Il est effet et non cause, conséquence et non principe; loin d’engendrer le système il en résulte. Ce n’est même pas un procédé , une méthode , c’est une vertu inhérente à l’idée qui fait la hase des vrais systèmes. Ainsi, il faut retourner la proposition : Il n’y a pas de méthode éclectique , mais tous les véritables systèmes sont éclectiques. Cette puissance d’assimilation leurappartientà tous. L’éclectisme ainsi entendu n’est pas nouveau , il est aussi ancien que le second système qui a paru sur la scène philosophique et qui a renversé le premier. Platon a pris à Pythagore sa théorie des nombres en la développant par la théorie des idées. Aristote, qui combat les idées de Platon, les remplace par sa théorie des principes qui les reproduit sous une autre forme. L’éclectisme de Plotin et

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de Proolus a aussi son idée (|iii fit un choix entre tous les systèmes de la philosophie grecque et les doctrines religieuses de l’Orient et de la Grèce. Leibnitz résume et dépasse Descartes en substituant partout l’idée de la force à celle de la substance. Kant reproduit à la fois le point de vue de Socrate et de Dcscartcs,en lui donnant plus de rigueur, d’étendue et de profondeur. Kant a été dépassé; c’est probablement aussi que ses successeurs avaien t quelque idée nouvelle qui leur a permis, non seulement de critiquer son système, mais de lui donner une place dans le leur. Si donc vous ôtes en possession de quelque semblable idée, montrezla : n’en faites pas mystère, et qu’elle se nomme enfin ; car, quand elle existe, son nom estbienlèt trouvé. Du reste , remettez-vous en à elle du soin qui vous préoccupe de démêler et de choisir, parmi les œuvres des philosophes anciens et modernes, ce qu’elles ont de bon et de rejeter les erreurs qui s’y mêlent à la vérité. Elle sera plus habile et plus clairvoyante que vous. Elle sera comme la force qui préside à l’organisation de la plante et du corps humain. Si elle vous manque, c’est en vain que vous interrogerez tous les systèmes passés ou présents pour en extraire des vérités et les combiner. Les combiner ! vous ne le tenterez pas môme, vous resterez éternellement dans l’embarras du choix.

Enfin, pour achever celte longue prémisse, il ne suffit pas sur tout cela de professer à peu près toutes ces maximes. Ce qu’il faut , c’est de les appliquer. Il est inutile de faire des promesses que l’avenir se chargera

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de réaliser, eli disant que l’on a mis au monde une méthode capable d'enfanter un système.

Nous avons fait voir que cette méthode repose sur un paralogisme. Une méthode , d’ailleurs , sc justifie par ses résultats; elle est immédiatement féconde et elle prouve sa fécondité en mettant au jour une doctrine. Elle se révèle par ses œuvres , non par des promesses. Dans tous les cas , les autres systèmes actuellement constitués ne se retirent pas plus devant des promesses que devant des menaces. Comment voulez-vous qu’ils cèdent la place à l’embryon vingt fois avorté , qui n’a pas encore pu arriver à naître ?

Ainsi donc , pour résister- efficacement à des systèmes constitués, il faut un système constitué, homogène, prêt à dérouler devant eux la série de ses principes et de scs conséquences ; prêt aussi à leur montrer eu quoi ils pèchent par leur idée fondamentale, et cela en confrontant celle-ci à une autre idée plus vaste et plus vraie, et en leur appliquant ce crilerium supérieur. Alors ils se retirentet vous cèdent la place; alors aussi vous leur avez porté le coup mortel, et paralysé pour jamais leur action sur les intelligences.

Telle est l’idée que nous nous faisons d’un système philosophique ; tels ont été tous les véritables systèmes qui ont régné tour à tour, ou sc sont disputé l’empire des intelligences aux diverses époques de l’histoire. Il nous reste à faire l’application de ces principes à la philosophie allemande.

Les systèmes de la philosophie allemande ont un avantage incontestable sur toutes les productions plus ou moins philosophiques auxquelles on a coutume , chez nous, de prodiguer ce nom : c’est que quels que soient leurs défauts, leurs erreurs , leur obscurité, ce sont de véritables systèmes. Prenez celui de Kant ou de Fichte, celui de Hegel ou de Schelling , vous reconnaîtrez sur-le-champ une idée qui l’a engendré tout entier, qui en est l’aine, le centre, et en fait l’unité: idée partout présente et partout féconde, d’où naisscntla méthode, lesdivisions, les développements, les applications à toutes les branches des connaissances humaines, d’où rayonnent en tous sens des réponses bonnes ou mauvaises à tous les problèmes de la science. Ce système est non seulement un dans son ensemble et homogène dans ses parties , il est universel. Toutes les grandes questions sur la nature, Dieu, l’homme et leurs rapports , prennent place dans son cadre et s’y coordonnent d’elles-mémes. On peut y signaler des vides, mais c’est plus encore la faute du philosophe que celle de son idée. S’il n’a pas abordé ou n’a fait qu’elïleurer certains problèmes, le temps , la logique , les disciples se chargeront de réparer ces omissions et de combler ces lacunes. Comme ce système est universel et son principe d’une portée sans limites , son influence a été également universelle. Son apparition a produit un vif ébranlement sur les esprits ; son action s’est fait partout sentir, aux sciences , aux arts , à l'histoire. La littérature et la phi-

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