SUIVI DE QUELQUES NOTES
Messieurs ,
Quand tous les citoyens sont appelés à fêter de concert le nom du roi et à se livrer à d’unanimes sentiments d’allégresse, là où cette solemnité publique ne peut être célébrée que par des discours et des
• Ce Discours fut prononcé le jour de la fête de Sa Majesté le Roi de Bavière, dans la séance publique de l’Académie royale des Sciences de Munich (1807).
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paroles , elle semble inviter d’elle-méme à des considérations qui, en rappelant les objets d’un intérêt général etde l’ordre le plus élevé, réunissent les auditeurs dans la même pensée, comme ils sont confondus dans le sentiment patriotique du jour. Or, parmi les avantages dont nous sommes redevables aux princes de la terre, en est-il un plus grand que celui de nous procurer et de nous conserver la jouissance paisible de tout ce qui est en soi excellent et beau? De sorte que nous ne pouvons songer à leurs bienfaits ni considérer la félicité publique sans qu’immédiatement notre esprit se reporte sur ce qui intéresse l’humanité tout entière. Aussi, qu’un grand ouvrage d’art, un véritable chef-d’œuvre des arts du dessin fût, en ce moment , découvert et livré aux regards , ce spectacle ne contribuerait pas moins à l’éclat de cette fête que la joie commune. Puisse cet essai , qui a pour but de dévoiler l’essence de l’œuvre d’art , en général , et de le manifester, en quelque sorte, aux regards de l’esprit, paraître capable d’éveiller ce sentiment sympathique , en même temps qu’il répond au caractère de ce lieu uniquement consacré aux sciences.
Que n’a-t-on pas, depuis long-temps, senti , pensé et affirmé sur l’art? Comment, dès lors , un discours pourrait-il espérer, devant une si digne assemblée des connaisseurs les plus éclairés et des juges les plus habiles, prêter un nouvel intérêt à un pareil sujet , si celui-ci ne dédaignait les ornements étrangers , et si
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une partie de la faveur générale et du bon accueil dont il jouit, ne pouvait être revendiquée pour l’orateur lui-même. Il est d’autres sujets qui doivent être relevés par l’éloquence, ou qui , s’ils offrent en soi quelque chose d’extraordinaire, sont rendus vraisemblables par l’exposition. L’art a sur eux cet avantage, qu’il se manifeste immédiatement aux regards , et qu’il va au devant des doutes qui pourraient s’élever sur l’existence d’une perfection au-dessus de la mesure commune, puisque ce qui ne peut être saisi par plusieurs d’une manière abstraite , apparaît ici aux yeux revêtu d’un corps. Ensuite , ce qui favorise ce discours c’est cette considération : que la plupart des doctrines qui se sont formées sur ce point ont toujours trop peu remonté aux sources premières de l’art ; car la plupart des artistes , bien qu’ils doivent tous imiter la nature, sont ce- * pendant rarement parvenus à se faire une idée de son essence. Quant aux connaisseurs et aux penseurs, à cause de la difficulté de pénétrer dans les secrets de la nature, ils trouvent la plus part du temps plus commode de déduire leurs théories de la considération de l’ame que de les emprunter à la science de la nature. Aussi ces doctrines sont-elles ordinairement trop superficielles. Elles contiennent , il est vrai , en général, beaucoup de réflexions justes et vraies sur l’art; mais elles sont inutiles aux artistes eux-mêmes dans les arts du dessin , et parfaitement stériles dans l’application.
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D’un autre côté, les arts du dessin, suivant une ancienne expression , doivent être une poésie muette. L’auteur de celte définition voulait dire par là, sans doute, que, de même que la poésie, ils doivent exprimer des idées de l’esprit , des conceptions dont l’origine est dans l’âme, non par la parole, mais comme la silencieuse nature, par des figures, par des formes, par des œuvres visibles, indépendantes du langage. Il est donc évident que les arts du dessin forment comme un intermédiaire vivant entre l’âme et la nature, et qu’ils ne peuvent être compris que dans ce milieu vivant. Il y a plus, comme ils ont de commun avec les autres arts, et spécialement avec la poésie , de se rapporter à l’âme, ce qui les distingue, c’est le lien qui les unit à la nature et fait de l’artiste une force qui se développe d’une manière semblable à elle. Par là, ils restent attachés à son domaine. C’est donc à la nature que doit se rapporter une théorie qui puisse à la fois satisfaire la raison , être utile à l’art et contribuer à ses progrès.
Nous espérons , par conséquent , en considérant les arts du dessin dans leur rapport avec leur véritable modèle et leur source première, la nature, pouvoir fournir à leur théorie un élément nouveau , donner quelques idées plus exactes et des explications plus précises, mais surtout faire ressortir l’enchaînement des parties qui composent l’édifice entier de l’art, dans la lumière d’une haute nécessité.
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Mais la science n’a-t-elle pas déjà reconnu ce rapport? Toutes les théories modernes ne sont-elles pas parties de ce principe même : que l’art doit être l’imitateur de la nature? — Oui, sans doute, mais de quelle utilité était pour l’artiste celle maxime générale et vague , avec les diverses acceptions de l’idée de nature, et lorsqu’il y a autant de manières de l’entendre qu’il y a d’individus? Pour celui-ci, elle n’est que l’agrégat inanimé d’une foule indéterminée d’objets, ou l’espace dans lequel il se représente les choses et leur situation respective. Pour celui-là, elle n’est que le sol d’où il tire sa nourriture et son entretien. Aux yeux seulement du naturaliste philosophe , elle est la force universelle et divine , éternellement créatrice, qui tire toutes choses de son sein , dont l’activité enfante sans cesse de nouvelles productions. Le principe de l’imitation de la nature aurait, sans doute, une haute importance s’il apprenait à l’art à rivaliser avec cette force créatrice. Mais il n’est guère possible d’élever un doute sur le sens qu’on lui donnait, lorsque l’on connaît l’état général de la science à l’époque où il a été mis au jour, pour la première fois. Il serait vraiment singulier que ceux qui refusent complètement la vie à la nature recommandassent de l’imiter dans l’art. On peut leur appliquer ces mots d’un profond penseur : « Votre philosophie mensongère a supprimé la nature. Pourquoi demandez-vous que nous l’imitions? Afin que vous puissiez vous donner de nouveau le plaisir
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d'exercer la même violence à l’égard de ses disciples?^) »
La nature n’était pas seulement pour eux une image muette et dont la bouche ne rendit jamais une parole vivante ; c’était un squelette de formes vides dont la copie, également vide, devait être transportée sur la toile ou sculptée sur la pierre. C’était là précisément la doctrine de ces anciens peuples grossiers qui , ne voyant rien de divin dans la nature , lui empruntaient des idoles, tandis que, pour le peuple intelligent des Hellènes, qui voyaient partout des traces d’une force active et vivante , de véritables divinités sortaient du sein de la nature.
Ensuite, le disciple de la nature doit-il tout imiter en elle , et tout dans toutes ses parties? Il doit seulement reproduire les objets beaux et encore de ceuxci seulement le beau et le parfait. C’est ainsi que le principe se détermine d’une manière plus précise. Mais, en même temps, on prétend que, dans la nature, \ l’imparfait est mêlé avec le parfait , le laid avec le beau. Comment donc celui qui n’a d’autre rapport avec la nature que celui de l’imiter servilement doit-il distinguer l’un de l’autre? La coutume des imitateurs, c’est de s’approprier les fautes de leurs modèles plutôt et plus facilement que ses beautés , parce que les premiers offrent plusde prises , des caractères plussaillants, plus saisissables. Aussi voyons-nous que , dans ce sens, les imitateurs de la nature imitent plus souvent le laid que le beau et ont même pour le premier
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une prédilection marquée. Si nous ne considérons pas les choses dans leur essence , mais dans leur forme vide et abstraite , elles ne disent rien à notre âme. Il faut que nous leur prêtions notre propre sentiment , notre esprit , pour qu’elles nous répondent. D’ailleurs, qu’est-cc que la perfection de chaque objet? rien autre chose que la présence en lui de la vie créatrice, de la force qui l’anime. Ainsi donc, il ne sera jamais donné à celui à qui la nature apparaît, en général, comme une existence morte, d’opérer celle transformation analogue à l’opération chimique en vertu de laquelle se dégage, comme purifié parla flamme, l’or pur de la beauté.
Aucune modification ne fut apportée à la manière principale d’envisager ce rapport , lorsque l’on commença à sentir l’insuflisance d’un tel principe ; aucune même, lorsque fut heureusement fondée une doctrine nouvelle : celle de Jean Wincheltnann. Il replaçait, il est vrai , l’âme , avec tous ses droits , dans l’art , et il faisait sortir celui-ci d’une indigne dépendance , pour l’élever dans la région de la liberté spirituelle. Vivement frappé de la beauté des formes dans les représentations plastiques de l’antiquité, il enseignait que la manifestation d’une nature idéale et supérieure à la réalité , ainsi que l’expression des idées de l’esprit , était le but le plus élevé de l’art.
Mais si nous examinons dans quel sens fut comprise du plus grand nombre cette supériorité de l’art sur
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la réalité , il se trouve que , môme avec cetle doctrine, la manière d’envisager la nature comme simple effet , et les choses qu’elle renferme comme objets privés de vie, subsista toujours, et que l’idée d’une nature vivante, créatrice, n’était par là nullement éveillée. Dès lors, ces formes idéales ne pouvaient être vivifiées par aucune connaissance positive de leur essence. Car si les formes de la nature réelle étaient mortes pour des observateurs morts, celles de l’art ne l’étaient pas moins. Si les premières n’étaient pas engendrées par une force libre, il en était de môme des secondes. L’objet de l’imitation fut changé, l’imitation resta. A la place de la nature vinrent les beaux ouvrages de l’antiquité , dont les disciples s’attachaient à saisir la forme extérieure, mais sans l’esprit qui les anime. Or, ils sont d’un abord plus difficile que les œuvres de la nature elle-même. Ils vous laissent encore plus froids que celles-ci , si vous ne cherchez pas à pénétrer leur enveloppe avec l’œil de l’esprit , et à saisir en eux la force qui les vivifie.
D’un autre côté, les artistes conservèrent, il est vrai, une certaine tendance idéale et des notions vagues d’une beauté supérieure à la matière; mais ces idées étaient comme de belles paroles auxquelles les actions ne répondent pas. Si la manière précédente de traiter l’art avait produit des corps sans âme, la conception nouvelle apprenait seulement le secret de l’âme, mais non celui du corps. Comme il arrive toujours, la théorie fût poussée rapidement jusqu’à l’extrême
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opposé, mais le milieu vivant n’avait pas encore été trouvé.
Qui pourrait dire que Winckelmann ne connût pas la plus haute beauté? Mais elle apparut chez lui seulement dans ses éléments séparés , d’un coté comme beauté qui consiste dans l’idée abstraite et qui découle de l’ame-, de l’autre, comme la beauté des formes. Quel lien actif et vivant les réunit ensemble? ou, si l’on veut, par quelle force l’Ame estelle créée en même temps que le corps, d’un seul jet et comme par un souffle unique? Si cela n’est pas au pouvoir de l’art, aussi bien que de la nature, il ne peut rien créer. Winckelmann n’a pas déterminé cet intermédiaire vivant. Il n’a pas enseigné comment les formes peuvent être engendrées par l’idée. C’est ainsi que l’art passa à une méthode que nous pouvons appeler rétrograde, parce qu’elle part de la forme pour arriver à l’essence. On n’atteint pas l’absolu de cette manière. Ce n’est pas en élevant le conditionnel à sa plus haute puissance qu’on trouve l’inconditionnel. Aussi, de pareils ouvrages qui ont leur point de départ dans la forme , malgré toute la perfection de cette dernière, trahissent, comme signe distinctif de leur origine, un vide qni ne peut être rempli, là môme où nous attendons le parfait, le vrai, la suprême beauté. Le prodige par lequel le relatif doit être élevé à l’absolu , la nature humaine devenir quelque chose de divin , reste à accomplir. Le cercle magique est tracé , mais l’esprit qui devait s’y mon-
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trer n’apparait pas, indocile à la voix de celui qui
a cru possible une création par la simple forme.
Loin de nous la pensée de vouloir ici rabaisser le génie de l’homme dont la doctrine immortelle, véritable révélation du beau, fut plutôt la cause occasionnelle qu’efficiente de cette direction de l’art. Que sa mémoire demeure sainte comme le souvenir de tous les bienfaiteurs de l’humanité. Il resta , pendant tout son siècle, comme une montagne, dans un isolement sublime. Aucune voix sympathique , aucun signe de vie, aucun battement du cœur dans tout le vaste empire de la science, ne répondit à ses efforts (2), et lorsque vinrent ses véritables contemporains, cet homme admirable n'était plus. Et cependant il a fait une si grande chose!.. Par son sens profond et par ses idées, il n’appartient pas à son époque, mais à l’antiquité ou au siècle dont il est le créateur, au siècle présent. Par sa doctrine , qui jeta les premiers fondements de cet édifice général de la connaissance et de la science de l’antiquité, il lui a été donné d’inaugurer les temps nouveaux. Le premier, il eut la pensée de considérer les œuvres de l’art d’après le procédé et les lois que suit la nature dans ses œuvres éternelles, tandis qu’avant et après lui toute création de l’activité humaine était regardée comme l’œuvre d’une volonté arbitraire et sans lois, et traitée conformément à ce principe. Son génie, comme le souffle d’un vent venu des climats plus doux , dissipa les nuages qui nous dérobaient le ciel de l’art de l’an-
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liquité ; et si maintenant nous en voyons clairement les astres, c’est à lui que nous le devons. Combien il a senti le vide de son époque ! Certes, n'aurions nous d’autre motif que son sentiment éternel de l’amitié, et cette soif inextinguible qu’il avait de la goûter , cela suiïirait pour justifier le mot de confirmation d'amour spirituel, qui convient à ma pensée à l’égard de l’homme parfait, de l’homme dont la vie et les actions furent vraiment classiques. Et s’il est un autre désir encore qu’il ait éprouvé et qu’il n’ait pu satisfaire, c’est celui d’une connaissance plus profonde de la nature. Lui-même, pendant les dernières années de sa vie , fait connaître à ses amis intimes que ses dernières études ont été dirigées de l’art sur la nature (3), pressentant, en quelque sorte, ce qui lui manquait encore. Il sentait que la plus haute beauté qu’il trouvait dans Dieu , il lui manquait de pouvoir la contempler aussi dans l’harmonie de l’univers.
La nature s’olïre à nous d’abord sous une forme plus ou moins sévère et comme voulant se dérober à nos regards. Elle est comme la beauté sérieuse et silencieuse, qui n’excite pas l’attention par des traits frappants et ne séduit pas les yeux vulgaires. Comment pouvons-nous, en quelque sorte, adoucir spirituellement cette apparente rudesse, de manière que la force qui anime les êtres physiques étant spiritualisée se développe en harmonie avec celle de notre esprit, ctque toutes deux ne forment, en quelque sorte, qu’un
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seul jet? il faut nous élever au-dessus de la forme, pour la retrou ver elle-mémed’unemanièreintelligente, vivante , pour la sentir véritablement. Considérez les plus belles formes de la nature, que reste-t-il lorsque vous en avez retiré le principe actif qui les anime ?
Rien que des propriétés insignifiantes, telles que l’étendue et leur rapport dans l’espace. Qu’une partie de la matière soit à côté et en dehors d’une autre , en quoi cela importe-t-il le moins du monde à son essence intérieure? en rien évidemment. Ce n’est pas la juxta-position des éléments qui fait la forme mais leur disposition. Or, celle-ci ne peut être déterminée que par une force positive qui s’oppose précisément à l’isolement des parties, qui soumette leur multiplicité à l’unité d’une idée, depuis la force qui agit dans le cristal , jusqu’à celle qui, comme un doux courant magnétique, dans l’organisation du corps humain , donne aux parties de la matière une position relative et un ordre qui les rend capables de manifester l’idée, l’unité essentielle et la beauté.
Mais ce n’est pas seulement comme principe actif en général , c’est aussi comme esprit et comme science active, que l’essence doit nous apparaître dans la forme, si nous voulons la saisir d’une manière vivante. Toute unité ne peut être que d’une nature et d’une origine spirituelles. Et , d’ailleurs , à quoi tendent toutes les recherches sur la nature, sinon à trouver en elle-même la science? En effet, ce qui ne renfermerait en soi aucune raison ne pourrait être un —
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