I)E LA MOTION DE L'HISTOIRE
qui est proprement la description de la nature ) , mais de la nature produisante. Comment considérerionsnous la nature dans une histoire de ce genre? Nous la verrions disposer et conserver scs productions de diverses manières, avec la même somme ou la même proportion de forces qu’elle ne pourrait jamais dépasser; nous la considérerions , par conséquent, dans ces productions , comme en liberté , mais non cependant comme étant dans une indépendance absolue de toute loi.
La nature deviendrait donc l’objet de l’histoire , d’un côté , par la manifestation de la liberté dans ses productions, parce que nous ne pourrions pas déterminer à priori les directions de son activité productive , quoique ses directions eussent, sans doute, leur loi déterminée; et, de l’autre côté, par la limitation et la régularité posées en elle, par la proportion des forces mises à sa disposition. D’où il est évident que l’histoire n’existe, ni avec une régularité absolue, ni avec une liberté absolue ; mais qu’elle n’est que là où un idéal est réalisé dans des dérivations infiniment nombreuses ; de telle sorte que, non le détail , mais l’ensemble, s’accorde avec lui.
Or, la réalisation successive d’un idéal où le progrès ne suffit à achever l’intuition intellectuelle de l’idéal que dans son ensemble , ne peut être regardée comme possible qu’au moyen d’êtres formant une espèce , parce que l’individu, précisément parce qu’il est individu , est incapable d’atteindre à l’idéal v
iiisToinc.
Or, l’idéal, qui est nécessairement déterminé, doit pourtant être réalisé. Nous nous voyons donc conduits à un nouveau caractère de l’histoire : il n’y a histoire que pour des êtres qui ont devant eux un idéal qui ne peut jamais être développé par l’individu, et ne peut l’être que par l’espèce. C’est pourquoi , dans la série , un individu naît là où disparaît un individu passé. Il y a donc continuité entre les individus qui se succèdent 5 de plus , ce qui doit être réalisé dans le progrès de l’histoire ne pouvant l’être que par la raison et la liberté, la tradition est nécessaire.
Or , il ressort de cette déduction de la notion de l’histoire, qu’une série d’événements absolument sans loi ne mérite pas plus le nom d’histoire qu’une série absolument réglée par des lois ; il en résulte :
1° Que ce qui est conçu comme progressif dans ('histoire ne laisse supposer aucune soumission à des lois immuables , par laquelle la liberté soit limitée à une succession d’actions déterminées et revenant constamment sur elle même ;
2° Que tout ce qui résulte en général d’un mécanisme déterminé , ou qui a sa théorie 0 priori , n’est pas l’objet de l’histoire. La théorie et l’histoire sont des choses complètement opposées ; l’homme n’a une histoire que parce qu’on ne peut prévoir d’après aucune théorie ce qu’il fera. Le libre arbitre est, à cet égard , la divinité de l’histoire. La mythologie fait commencer l’histoire par le premier pas que l’homme,
PHILOSOPHIE DE I.’lUSTOIIlE.
en sortant de la sphère de l’instinct , fait dans le domaine de la liberté , avec la perte de l’âge d’or, on avec la chûte ; c’est-à-dire avec la première manifestation du libre arbitre. Dans les idées philosophiques, l’histoire finit avec le règne de la raison, c’est-à-dire avec l’âge d’or du droit , lorsque tout libre arbitre aura disparu de la terre , et que l’homme sera ramené par la liberté au point où la nature l’avait primitivement placé , et qu’il abandonna lorsque l’histoire commença ;
3" Que ce qui est absolument sans lois, ou une série d’événements sans but et sans dessein , ne mérite pas le nom d’histoire , et que la liberté et la soumission à des lois, réunies, en d’autres termes, que la réalisation successive d’un idéal par toute une espèce d’êtres , constitue seulement le caractère de l’histoire.
D’après ces caractères principaux , la possibilité transcendantale de l’histoire peut être rigoureusement recherchée , ce qui nous conduit à une philosophie de l’histoire , qui est à la philosophie pratique ce que la nature est à la philosophie théorique.
(Ibid.)
De la Philosophie de 1* Histoire.
La première question qui puisse être adressée à une philosophie de l’histoire, est, sans doute, celle-
HISTOIRE
ci : Comment peut-on concevoir l’histoire en général, puisque , si rien n'est posé pour chaque individu que par sa conscience , toute l’histoire passée ne peut être aussi posée, pour chaque individu , que par la conscience? Et nous soutenons qu’aucune conscience individuelle ne pourrait être posée avec toutes les déterminations avec lesquelles elle est posée réellement , et qui lui appartiennent nécessairement , si l’histoire tout entière n’avait précédé. Il serait facile de le démontrer par des exemples, s’il s’agissait d’une œuvre d’art. L’histoire passée ne conserve donc que le phénomène, ainsi que l’individualité de la conscience elle-même ; elle n’est donc , pour chaque individu , ni plus ni moins réelle, que ne l’est pour chacun sa propre individualité. Telle individualité déterminée , suppose telle époque, déterminée par tel caractère, tel degré de civilisation , etc. Mais cette époque n’est pas possible sans toute l’histoire passée. L'histoire , qui n’a aucun autre objet que l’explication de l’état actuel du monde, pourrait donc aussi bien , de letat actuel , pris pour point de départ , conclure l’histoire passée ; et ce ne serait pas une tentative dépourvue d’intérêt, que de chercher comment tout le passé pourrait être déduit du présent avec une rigoureuse nécessité.
Si l’on objecte à cette explication que l’histoire passée est posée dans l’ensemble des consciences individuelles , mais que chacune d’elles peut embrasser, non le passé tout entier, mais seulement ses princi-