DF. LA SPÉCULATION ET DE INEXPÉRIENCE
Sur la apéeulailon et l’expérience dame la Physique.
Je me suis souvent demandé pourquoi ii vous parait tout simple qu’un Lesage, par exemple , se livre à des spéculations sur la nature , tandis que vous nous refusez la même faculté , et je n’ai jamais trouvé d’autre réponse que celle-ci : C’est que, dans sen système , l’emploi facile et libre des hypothèses est , en quelque sorte , sanctionné, et, autant que possible , éternisé; au lieu que nous , nous vouions précisément le contraire. Les principes de Lesage sont la preuve la plus manifeste que nous ne savons rien sur les dernières causes de la nature, et un essai , en grand, d’inventer, malgré cette ignorance, un système de la nature , que l’on peut admettre ou rejeter à son choix. J’honore la tendance spéculative et je m’empare de cet exemple à mon profit , moi qui veux donner à cette tendance une meilleure direction , c’està-dire, l’appliquer à des principes qui , à mon avis, sont évidents et certains.
Puisque, au moins, vous prenez part à cette tendance qui déjà, cependant, se fait jour, même au sein du plus épais empirisme , j’ai déjà à moitié gagné. Ce n’est pas cette tendance qui a fait tort à la science de la nature, mais l'indigne et fausse direction qu’elle a prise. Vous vous emportez contre elle, vous rejetiez sur elle les accusations qui s'adressent celle-
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ci. Cherchez seulement à employer, convenablement , l’organe spéculatif , avant de le rejeter lui-même avec son mauvais emploi. On a déjà rendu possible son emploi convenable , du moment que l’on sait ce que c’est que savoir; ce qui certes, il y a peu de temps encore, était ce que l’on savait le moins.
Il doit cependant être fâcheux et à peine supportable de ne rien comprendre aux phénomènes de la nature, quoiqu’on se permette des prélen lions à la raison et à l'imagination telles que celles qui se manifesfestentdans le système atomistisque, et cela seulement pour se délivrer , au moins en apparence , de ce sentiment pénible. Mais peut-être est-il encore plus pénible d’être forcé de s’élever d’une indigne ignorance des idées à de dignes conceptions de la nature. Or, je vois d’impérieuses exigences, amenées par la philosophie de la nature, s’élever contre l’esprit dominant de l’époque , non moins que celles qui , par exemple, sont dues à l’art. Pouvez-vous supporter la face de la nature plutôt que celle de l’art et de la poésie?
On ne sait nullement pourquoi, pour quel but et quelle fin la nature est ainsi faite , lorsque tout son art consiste uniquement dans ces jeux de passe-passe qui sont reproduits dans de pareils systèmes. Lorsqu’on vous a accordé tous ces corpuscules , ces figures, cette fine matière , vous expliquerez , sans doute , pourquoi ont été faits tous ces éléments eux-mêmes? — 1 Et comment se fait-il que la nature ne se moque pas elle-même de vos sottises? — Je sais bien que la
DF. IA SPÉCULATION ET DE l’eXPÉMESCE. 3G! plupart des physiciens voient la misère de ces théories. Ils ont extrait de ces théories les lieux communs dont ils se servent contre nous et qui déjà , depuis long-temps, deviennent indiciblement ennuyeux à entendre. Ce qui fait que , comme ils n'ont aucune idée d’une théorie, ils ne savent pas que toutes ces prétendues théories ne sont nullement des théories , ou , que si elles le sont, les nôtres en sont précisément le contraire. Ils en sont toujours au temps de Descartes, d’Euler, etc. Jusquesà quand débitera-t-on toutes ces vieilleries, depuis long-temps dignes de l’oubli? S’ils veulent comparer nos travaux , pourquoi ne les comparent-ils pas aux anciens physiciens grecs , de beaucoup plus dignes, mais dont, malheureusement, il ne nous est resté que des fragments.
Que ce qu’ils appellent théorie porte au plus haut degré préjudice à la véritable science; nous le savons très-bien, et peut-être mieux qu’eux sur bien des points. Toutes ces théories sont contraires à l'expérience. qui sont abstraites de l'expérience, qui ne connaissent pas les causes en soi , indépendamment des expériencs qu’elles doivent servir à expliquer. Car, là où il en est ainsi , que fait on? On met d’abord dans les principes tout ce qui est suffisant pour expliquer les expériences déjà connues. On invente alors des causes et on les dispose précisément de la manière dont on veut les employer ensuite. Sans parler du cercle éternel dans lequel roule celte explication , puisque d’abord on déduit les causes des
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effets, et qu’ensuite on explique les effets par les causes que l’on a faites soi-même, il est naturel, puisque les expériences s’étendent tous les jours , que ces causes présupposées deviennent aux yeux de tous insuffisantes, qu’on leur attribue toujours de nouvelles propriétés qui contredisent les anciennes ; de sorte que, finalement, cela devenant insupportable, on jette alors le fardeau et l’on se décide à errer pendant quelque temps dans le monde, sans théorie , jusqu’à ce que , soit par désespoir , soit pour se donner un nouvel amusement, on invente une autre théorie tout aussi malencontreuse que la précédente.
Il ne peut y avoir ou se former de vraies théories quecellesqui se construisent à priori ; carsi les principes sont certains en eux-mêmes et n’ont nullement besoin , pour être établis , de l’expérience , ils jouissent d’une parfaite universalité; et puisque la nature ne peut contredire la raison , ils s’appliquent à tous les phénomènes possibles , que ceux-ci soient connus ou ne le soient pas , qu’ils soient manifestés maintenant ou dans la suite. Dans de telles théories, il n’y a pas de place à proprement parler, pour les explications. Il n’y a d'explications que là où l’on remonte du phénomène à la cause , où la cause est déterminée après l’effet , en un mot , dans le domaine de l’empirisme , mais non là où l’on déduit l’effet de la cause indépendante et absolue. Ici des constructions sont seules possibles. L’idée d’une explication des phénomènes de la nature doit donc disparaître entièrement de la vraie
DE LA SPÉCULATION ET DE LV.XPÉRIENCE. 309 science de la nature. Dans les mathématiques on n explique pas , on démontre. La démonstration ( la construction) est l’explication, et réciproquement; quand on cherche à expliquer , c’est que l’on manque de démonstration. Si le physicien dynamique parle de démonstration, c’est tout au plus par une ancienne habitude; en réalité, il ne fait que construire ; il part de son principe sans s’inquiéter de savoir où il le conduit; les phénomènes, s’il procède conséquemment, viennent se ranger d’eux-mêmes à leur place, et la place qu’ils prennent dans le système est en même temps la seule explication qui en soit donnée.
Une théorie de la nature qui n’est pas formée par un procédé comparatif , mais entièrement et absolument apnori, ne peut, par conséquent, être autre chose qu’une exposition fidèle ou une histoire de la nature elle-même. Le philosophe de la nature se met à la place de la nature. Celle-ci, pendant qu’elle se développe elle-même n’a-t elle pas présents les phénomènes qu’elle veut développer; et tout ne naît-il pas pour elle, ne naît-elle pas pour elle- même, sans conscience ? La nature est pour elle même à priori. Donc la théorie qui, pour construire , n’a pas présup" posé plus que la nature n’a présupposé elle-même savoir : l’essence interne et le caraclère dernier ( Videntité dans la duplicité ) , ne doit donner à son tour autre chose pour résultat que la nature telle qu’elle est pour elle-même.
Un reproche que l’on fait très-communément à la
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théorie de la nature à priori , c’est que la théorie ne s’est jamais légitimée par la prédiction d’aucune expérience. Cela est complètement faux. D’innombrables phénomènes ont été prévus par les physiciens , avant d’être démontrés par l’expérience , et c’est ce qui arrivera toujours de plus en plus à l’avenir. — Aussi, l’élude empirique de la nature fera des progrès d'autant plus rapides , lorsqu’elle ne sera plus obligée de se traîner ça et là , à l’aveugle , dans toutes les directions, lorsque le cercle dans lequel devront se faire toutes scs découvertes sera tracé; lorsque tous les points où se rencontrent les phénomènes seront désignés, ainsi que les parties du cadre, qui , jusqu’ici , sont restées vides.
On trouve , dans le mécanisme du développement de l’esprit humain, la véritable raison pour laquelle l'expérience , partout et dans toutes les parties du savoir, a précédé la véritable science. La nature parait s’amuser à jouer avec la raison , c’est-à-dire avec ellemême. Ordinairement elle dévoile le secret longtemps gardé , par un côté qui , à son tour, induit en erreur sur son véritable sens. Mais une fois ce secret dans la possession de l’Iiomme , il devient l’objet de recherches plus exactes , et, tôt ou tard , il retourne facilement à sa vraie place , et s’y montre dans son véritable jour , pour signifier, dès-lors, tout autre chose que ce qu’il a signifié au début
Que l’on se rappelle les phénomènes galvaniques , qui, à l’origine, paraissaient d’une portée aussi rcs-