‹ Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemandChapitre 77 sur 89 · SUR L’ILLUSION ET LA VRAISEMBLANCE, LE STYLE ET LA MANIÈRE · texte numérisé non relu

SUR L’ILLUSION ET LA VRAISEMBLANCE, LE STYLE ET LA MANIÈRE

PAR A.-W. SCHI.KCKI. (1802).

( Pour servir d'appendice audiscoursdeSchellingsurlesarts du Dessin, dans leur rapport avec la Nature. )

Aristote a posé en fait ce principe ,que les beaux-arts sont imitateurs. Cela est vrai , si, par là , on veut dire qu'il y a de l’imitation dans les arts, inexact si , comme l’a en effet entendu Aristote , on prétend que l’imitation est toute leur essence. D’ailleurs, par là même, se trouveraient exclues du cercle des beaux-arts l’architecture et l’éloquence , qu’Aristote, en effet, ne parait pas y comprendre, et plusieurs autres, depuis , d’après le même principe.

888 de l'imitation- de la nature.

Des théoriciens modernes ont modiGc celte proposition de la manière suivante : Les beaux-arts doivent imiter la nature.

Par nature, on entend souvent ce qui s’offre immédiatement à l’art humain, et rien de plus. Or, si à cette manière étroite d’envisager la nature on ajoute une notion non moins misérable de l'imitation , si imiter, c'est simplement copier, reproduire , l’art tout entier serait , en réalité , un métier ingrat. On ne voit pas pourquoi ( puisque la nature existe déjà ) on doit se tourmenter pour en donner dans l’art un second exemplaire tout semblable au premier ; l’art n’aurait dès-lors d’autre avantage, pour satisfaire notre esprit , que la commodité de la jouissance. Ainsi , par exemple, la supériorité d'un arbre peint sur un arbre réel , consisterait en ce qu’il ne vient se poser sur ses feuilles ni chenilles ni insectes. C’est ainsi que les habitants des villages du nord de la Hollande, par une raison de propreté, ne plantent pas, en effet, de véritables arbres les petites cours qui entourent leurs maisons, ils se contentent de peindre tout-au-tour, sur les murailles, des arbres, des haies , des berceaux de verdure , qui , en outre , se conservent verts pendant l’hiver. La peinture de paysage servirait , dès-lors, simplement à avoir dans sa chambre , autour de soi, en quelque sorte une nature en abrégé, où l’on aimerait mieux contempler les montagnes , sans être exposé à leur rude température , et sans être obligé de les gravir. Telle est la nature de voyage du prince dans la pièce de Goëthe : Le Triomphe de la Sentimentalité.

Mais, quelqu’idée que l’on se fasse à cet égard , si jusqu’à un certain point on peut attribuer l’imitation de la nature à la peinture et la statuaire, on ne peut, en aucune façon , le faire pour les productions des autres arts. De plus, si l’on prétend que la musique est l’expression naturelle des sentiments par les sons , dira-t-on que son origine

1)K L’iNITATlON DK LA NATUIIK.

est le chant des oiseaux? Les Chinois, en effet, racontent qu’un empereur ayant entendu un concert d’oiseaux , inventa le premier concert humain , d’après ce modèle. Mais on ne pourra toujours pas ainsi faire comprendre la nécessité de la cadence et du rhytme régulier, ni son origine. Il en est de même de la mesure des vers dans la poésie; c’est quoique chose d’entièrement idéal, et qui n’a nullement son principe dans la nature. On arrive ainsi à regarder ces choses commodes ornements étrangers; et ce sur quoi , depuis un temps immémorial , les hommes se sont accordés sur tous les points du globe , on le déclare accidentel et peu important, ce qui fait qu’ensuite on tire de là les règles les plus fausses.

Quelques uns, cependant, out remarqué que le principe précédent est trop indéterminé ; ils ont craint que , si l’on accordait à l’art une telle latitude , il ne se perdit dans l’insignifiant et le mauvais goût. Ils out dit, par conséquent, que l’art doit imiter la belle nature, ou la nature en beau. C’est ce qui s’appelle renvoyer de Calphe à Pilate. En effet , de deux choses l’une : ou l’on imite la nature telle qu’elle s'offre à nous, et alors souvent elle peut ne pas nous paraître belle; ou on la représente toujours belle , et ce n’est plus imiter. Pourquoi ne pas dire plutôt que l’art doit représenter le beau , et ne pas laisser tout-à-fait de côté la nature. On serait ainsi débarrassé d’un grand souci : il n'est plus, dèslors, nécessaire que les représentations de l’art se rapportent à la nature , ce qui n’est pas possible , sans lui faire ouvertement violence.

La meilleure preuve d’une imitation fidèle , c’est que l’on puisse prendre la représentation de l’objet pour l’objet luimème. Aussi , la conséquence naturelle du principe de l'imitation grossièrement compris , est de donner l’Uhuion dans l’art pour son but , et de regarder comme défectueux tout ce qui la détruit.

üe l'imitation de la nature.

L’art véritable recherche, il est vrai, le jeu de l’apparence; il produit sur l’ame une sorte d'enchantement auquel celle-ci s’abandonne volontiers, quoiqu’elle sache très-bien que ce n'est là qu’une pure invention; et d’ailleurs, le moment d’après, l’illusion est évanouie aussi bien que les images évoquées momentanément dans notre esprit.

Or , cette apparence , qui est un jeu de l'art, on l'a confondue avec l’erreur proprement dite, avec ce trouble d’une nature toute pathologique, qui enlève à notre esprit toute sa liberté , quand ce que nous prenons pour la réalité , dans la représentation , nous menace sérieusement. C’est de cette façon que Léonard de Vinci trompa son propre père, à qui il avait promis, en plaisantant, une enseigne pour la maison de son fermier. A cet effet, il exécuta, en secret, son admirable Méduse, dont on croit voir l’haleine empoisonnée sur la toile , de même que la tête hérissée d’herbes sèches , de serpents, de crapauds et de toutes sortes de bêtes hideuses , parait posée sur le sol. Puis, il la plaça sur le chevalet à la lueur d’un demijour, et engagea son père à venir voir l’enseigne qu’il venait d'achever. Pierre de Vinci, en entrant, fut saisi d’épouvante, et prit la fuite devant le monstre, jusqu’à ce que son fils lui cria , en riant , que c’était précisément l’enseigne qu’il venait d’exposer.

Ce principe de l’illusion est si étranger à l’essence de l’art, qu’on a pu l’appliquer uniquement à la peinture et à la poésie combinées avec l’art théâtral. Le chant et la danse ont besoin d’une forme artistique fixe. Le rhytme rappelle , à chaque instant, qu’ils ne sont que des représentations, librement façonnées , de l’expression naturelle des mouvements de l ame. On ne peut , sans la plus grande confusion des idées, leur attribuer l’illusion proprement dite. La sculpture renonce à l’illusion des proportions naturelles. Si l’illusion détermine la valeur d’une œuvre d’art , il devrait

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