‹ Schelling. Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système. Traduits de l'allemandChapitre 76 sur 89 · DE L’ART EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE L’ART EN GÉNÉRAL

1res peut suppléer, jusqu’à un cerlaiu degré, à l’ab sence originel le de celte force objective; mais il n’en résulte qu'une poésie factice et superficielle cl qui contraste par là avec l’insondable profondeur que le véritable artiste communique à son œuvre par une spontanéité involontaire , quoique la réflexion la plus attentive y préside, et que ni lui, ni personne ne peut pénétrer entièrement. D’autres caractères distinguent le produit où l’art domine exclusivement, par exemple , le prix immense qui y est attaché à la partie purement mécanique de l’art , la pauvreté do la forme où il se meut, etc.

La conséquence naturelle est que ni la poésie , ni l’art isolés ne peuvent produire rien de parfait; que, par conséquent , l’identité qui ne peut être que primitivement étant absolument impossibles la liberté et au, dessus de sa portée, la perfection ne peut être atteinte que par le génie , qui est ainsi à l’esthétique ce que le moi est à la philosophie , le réel suprême et absolu qui ne devient jamais objectif, mais qui est la cause de tout objectif.

Caractères «le l’œuvre d'art,

1° L’œuvre d’art nous réfléchit l’identité de l’activité qui a conscience et de l’activité inconsciente. Mais l'opposition de ces deux activités est infinie, et elle est détruite sans que la liberté y ait part. Le caractère fondamental de l’œuvre d’art est donc un infini

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inconscient. Outre ce qu’il y a placé, évidemment à dessein , l’artiste parait avoir en même temps exposé instinctivement dans son œuvre un infini qu'aucune intelligence n’est capable de développer entièrement. Rendons ceci plus clair par un exemple. Il est incontestable que la mythologie grecque renferme un sens infini et des symboles pour toutes les idées; elle s’est élevée au sein d’un peuple, d’une manière qui ne permet pas de supposer un dessein clairvoyant à l’invention et à l’harmonie en vertu desquelles son ensemble a été réuni en un grand tout. Il en est de même de tout œuvre d’art véritable, tout, comme s’il y avait une infinité de desseins , y étant susceptible d’une oxposition infinie , de sorte qu’on ne saurait jamais dire si cet infini est dans l’artiste , ou ne se trouve que dans son œuvre. Au contraire, dans le produit qui prend faussement le litre d’œuvre d’art , le dessein et la règle se trouvent à la surface et paraissent si bornés, que le produit n’est autre chose que l’expression fidèle de l’activité consciente de l’artiste et est un objet pour la réflexion seulement, mais non pour l’intuition, qui aime à se perdre dans les profondeurs de son objet et ne peut trouver de repos que dans l’infini.

1° Toute production esthétique provient du sentiment d’une contradiction infinie. Le sentiment qui accompagne la perfection de l’œuvre d’art , doit être celui d’une satisfaction infinie, et doit passer dans l’œuvre d’art. L’expression extérieure d’une œuvre

Caractères i>f, l’gecvre d’art. 381

d’art est donc l’expression du calme et de la grandeur tranquille , là même où il faut exprimer la plus grande intensité de douleur ou de joie.

3° Toute production esthétique provient d’une scission infinie en soi des deux activités qui sont séparées dans toute libre production. Mais ces deux activités devant être présentées dans le produit comme réunies, par lui un infini est présenté comme fini. Or. l'infini présenté comme fini , est la beauté. Iœ caractère fondamental de toute œuvre d’art , qui comprend en soi les deux activités , est donc la beauté , et sans beauté il n’y a pas d’œuvre d’art. S’il y a , en elfet, des œuvres d’art sublimes , et si, à un certain égard, le beau et le sublime sont opposés l’un à l’autre (puisque , par exemple, une scène de la nature peut être belle, sans pour cela être sublime) , l’opposition entre le beau et le sublime n’existe cependant qu’à I egard de l’objet ; elle n’existe pas à l’égard du sujet, puisque la différence qui distingue l’œuvre d’art belle , de l’œuvre d’art sublime, ne consiste qu’en ce que, là où il y a beauté, la contradiction infinie est annihilée dans l’objet lui-même ; tandis que , là où i I y a sublime , la contradiction n’est pas résolue dans l’objet luimême; mais n’est qu’élevée à une hauteur où elle se supprime involontairement dans l’intuition , ce qui est la même chose que si elle était supprimée dans l’objet. Il est aisé de montrer que le sublime repose sur la même contradiction que la beauté, puisque, dans un objet nommé sublime, une grandeur est ad-

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mise par l’activité inconsciente , qu’il est impossible d’admettre dans l’activité consciente, ce qui rejette le moi dans une lutte avec lui-même , qui ne peut être terminée que dans une intuition esthétique. Celle-ci concilie les deux activités dans une harmonie imprévue. Seulement, l’intuition qui, dans ce cas, se trouve non dans l’artiste , mais dans le sujet qui a intuition , est ici complètement involontaire : puisque le sublime (tout différent de ce qui n’est qu’extraordinaire , qui présente également à l'imagination une contradiction , laquelle ne mérite pas d’être résolue ) , ébranle toutes les forces de l’ame pour résoudre la contradiction qui menace l’existence intellectuelle tout entière.

La déduction des caractères de l’œuvre d’art met en lumière les traits par lesquels il se distingue des autres produits.

Le produit de l’art se distingue du produit de la nature, principalement en ce que la production organique ne procède pas de la conscience , ne procède pas, par conséquent, de la contradiction infinie qui est la condition de la production esthétique. Le produit de la nature ne sera donc pas nécessairement beau , et, s’il est beau , sa beauté n’apparaît ici que comme accidentelle, parce que la condition de sa beauté ne peut être conçue comme existant dans la nature. On peut expliquer par là l’intérêt lout-à-fait particulier qu'inspire la beauté de la nature , non comme beauté en général , mais comme beauté déter-

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minée de la nature. On voit ainsi le cas qu’il faut faire de l'imitation de la nature présentée comme principe de l’art, puisque, loin que ce soit la nature, belle seuseulement d’une beauté purement accidentelle, qui donne des règles à l’art , c’est plutôt ce que produit l’art dans sa perfection , qui fournit le principe et la règle ( norma ) pour j nger de la beauté de la nature.

Il est aisé d’apprécier en quoi le produit esthétique se distingue du produit commun de l’art. Toute production esthétique est, dans son principe, une production absolument libre, puisque l’artiste y est poussé par une contradiction , mais par une contradiction de ce qu’il y a de plus élevé dans sa propre nature ; au lieu que toutes les autres productions sont occasionnées par une contradiction qui se trouve en^ dehors de la faculté produisante, et ont ainsi chacune leur but hors d’elle. C’est cette indépendance de toute fin étrangère qui fait la sainteté et la pureté de l’art, et celles-ci vont si loin qu’il repousse toute alliance avec ce qui n’est que plaisir ( alliance qu’il est du caractère propre de la barbarie de demander à l’art ) ; ou , avec l’utile , ce qui ne peut être exigé de l’art que par une époque qui dirige les efforts les plus élevés de l’esprit humain vers les découvertes économiques. Il répugne même de s’allier à ce qui n’appartient qu’à la morale ; il laisse enfin bien loin derrière lui la science qui , par son désintéressement , confine de plus près à l’art , et cela simplement parce qu'elle poursuit toujours son but hors de soi , et

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el ainsi doit, en définitive, ne servir que comme moyen pour ce qu’il y a déplus élevé : l’art.

Quant à ce qui concerne spécialement le rapport de l’art à la science , ils sont tous deux si opposés l’un à l’autre dans leur tendance , que si la science avait résolu tout son problème , comme l’art a pour toujours résolu le sien , ils devraient se rencontrer et se confondre , ce qui est la preuve de directions complètement opposées. En effet, quoique la science , dans sa fonction la plus élevée , ail avec l'art un seul et même problème, ce problème, cependant, à cause de la méthode qu’elle emploie pour le résoudre, est , pour la science , un problème infini ; de sorte qu’on peut dire que l’art est le type de la science, et que , là où est l’art , la science doit se présenter. On peut expliquer par là pourquoi et jusqu’à quel point il n’y a point de génie dans les sciences ; non qu’il soit impossible qu’un problème scientifique soit résolu avec génie , mais parce qu’un problème de celte nature, dont la solution peut être trouvée par le génie , peut aussi être résolu mécaniquement. Tel est, par exemple, le système de la gravitation, qui pouvait être , d’abord , une découverte de génie; et c’est ce qu’il fut , en effet , chez son premier inventeur , Keppler ; mais il pouvait bien aussi être une découverte entièrement scientifique , ce qu’il est devenu entre les mains de Newton. Mais le produit de l’art est le seul qui ne puisse être accompli que par le génie , parce que tout problème résolu par l’art concilie une con-

liÉNIFl.

tradiclion infinie. L; produit de la science peut être , mais n’est pas nécessairement l’œuvre du génie ; c’est pourquoi le génie est et demeure problématique dans les sciences : en d’autres ternies, on peut toujours dire d’une manière déterminée où il n’est pas , mais on ne peut jamais dire où il se trouve.

Ce n’est que par certains signes que l’on est autorisé à conclure l’existence du génie dans les sciences. Par exemple , il n’y a pas génie là où un ensemble , un système, s’élève par la division, ensuite par la réunion des détails. On devrait donc, au contraire, supposer le génie là où évidemment l’idée d’ensemble précède les détails particuliers. Là, en effet, l’idée de l’ensemble ne pourrait être éclaircie par son développement dans les détails particuliers , et ceux-ci, au contraire , n’étant possibles «pie par l’idée du tout , il parait y avoir une contradiction qui ne peut être conciliée que par un acte de génie , c’est-à-dire par une coïncidence soudaine de l’activité inconsciente avec l’activité consciente. On pourrait présumer le génie dans les sciences , d’après une autre donnée ; ce serait là où l’on rencontrerait des assertions dont on jugeraitquc l’auteur ne pouvait ni présenter le sens ni apprécier la portée avec conscience , soit d’après l’époque où il aurait vécu , soit d’après les autres expressions qu’il aurait émises avec conscience; mais il est très-aisé de prouver que ce motif de présumer le génie peut être fort trompeur.

Le génie se distingue nettement de tout ce qui n’est

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que talent ou habileté, par la faculté qu’il a seul de résoudre une contradiction qui ne peut absolument être conciliée par rien autre. Dans les produits les plus communs , les plus ordinaires , une activité consciente agit avec une activité inconsciente, mais celui-là seul est un produit esthétique, et ne peut être que l’œuvre du génie , dont la condition est une opposition infinie entre les deux activités.

( Idéalisme transcendantal. )

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