LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE
fois, la question qui sera, dans toute l’Europe, l’objet des préoccupations des générations suivantes : Quelle doit être, dans le monde, la place de la culture allemande, cette culture, nationale par essence, et universelle par destination? Combien était-elle, elle-même, étrange cette civilisation, où, à bien l’analyser, il n’est aucun élément qui ne semble venir de l’action du dehors, et dont l’ensemble était pourtant à ce moment si fermé au reste des peuples 1?
Schelling ne songe pas à nier cette extrême réceptivité de l'esprit allemand. La thèse historique de son article, c'est que le développement actuel de la science allemande est justement dû à une puissante réaction contre les philosophies anglaise et française. Il fallait que l’Allemagne subît ces influences pour en sortir victorieuse et achever la philosophie moderne®?.
Cesinfluences sont caractérisées de la façon suivante : le dualisme cartésien, en isolant profondémentla matière de l'esprit, enlève à la nature toute divinité, toute âme, toute vie. Le mécanisme est la conséquence nécessaire du dualisme. Mais le dualisme fait perdre en même temps le sens de la réalité du divin ; l'esprit du mécanisme s'étend aux choses morales : il considère les sociétés et les états non pas comme destouts, mais comme des conglomérats d'individus, isolés par nature, qui ne se réunissent que dans leur propre intérêt pour sauvegarder les droits inhérents à chacun.
Le mécanisme c'est donc ce qui sépare, ce qui isole, ce qui tue l'individu en le dissolvant dans les lois générales de la nature. La philosophie moderne consiste à vaincre ce mécanisme par le sentiment d’un lien interne des
1. Les Allemands de la génération antérieure, Herder, Lessing, Gœthe même prétendent à une pensée universelle, libre de toute attache nationale. On sait, en effet, que le réveil du nationalisme est lié de près au mouvement romantique (Haym, Die rom. Sch.,p. 806-808).