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Schildine

Ce que j'ai montré dans cet ouviage,c'est surtout ce qui se passe en dessous del'apparence : les faits, chez moi , ne sont (jue le prétexte ; car,

dans la vie matëiielle même , ils sont si peu de chose que je ne sais s'ils valent la peine d être indiques; lame seule voit s'accomplir en elle des événemens véritables, monuniens historiques de son existence. Ce que je veux peindre, c'est l'invisible des choses que nous voyons : personne n'est attaqué sur une grande route ou assassiné dans une auberge, personne ne tombe entre les mains des brigands, mais tout le monde aime , est jaloux, souffre et meurt. Quelquefois on tue, c'est déjà une teinte:

mais la couleur foncée est dans fâme, et c'est la passion.

Je uv chercherai à juslitier ni à excuser mes portraits ; Je vous dis qu'ils sont vrais, c'est a vous de le croire. Peut-être êtes-vous sous une influence de moralité bourgoise qui vous empêche de rendre justice à leur ressemblance ou à leur vérité , mais qu'importe votre jugement! J'écris pour vous imposer le mien, et non pour mé soumettre au vôtre. Ayez des croyances si cela est utile à votre commerce, mais croyez à ce que je vous dis connime à l' Amérique que vous n'avez pas vue.

Que si vous voulez pourtant une raison à moi personnelle du

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plaisir que j' ai eu à caresser certains détails , je vous dirai : Si je ne puis supporter la vue des douleurs physiques , en revanche je me plais à la vue des souffrances morales : mettre à nu r intérieur hideux, les misérables choses de cette espèce féroce et basse qu on appelle homme — - ou femme — , c'est une joie, un triomphe pour moi... chaque découverte que je fais dans ce bourbier me semble une perle tirée de f Océan ; je jouis alors comme Satan lorsque f enfer s'étale devant lui.

On m'objectera sans doute que ces mœurs n'appartiennent pas à

toutes les espèces de société ; il est vrai que je vois plusieiu'S sortes de sociétés; quant aux mœius, je n en connais pas d'autres.

Il existe une petite fille mal élevée, bavarde, inquiète, impertinente :

écoutez-la parler un moment, raisonnez avec elle 5 répondez-lui, trai-

tez-la comme une personne , laissezla une fois seulement dîner à la grande table ; elle ne se connaît plus, elle jase, elle chante, elle commande, elle exige de tous les mets, elle trempe ses doigts dans tous les plats, elle interrompt par ses cris les discours graves et sensés, elle incommode ses voisins, elle se remue, elle s' agite , elle tache , elle souille ce qui l'approche, elle frappe et bat les invites, qui murmurent, s'éloignent et la maudissent ; quand elle se mêle d'une chose , il n'y a plus de paix, plus d'ordre possible : mais que le père, faisant acte de volonté, la ren-

vif

voie à la cuisine, ou <lans I aiilicharnbre avec sa bonne, tout redevient tranquille, 1 ordre reparaît.

Fa paix revient, la raison parle et est entendue, le plaisir, la gaîté, le repos renaissent, et tout cela, parce qu'on a parlé haut et ferme à la petite fille, qui maintenant obéit à une domestique et joue avec son chat.

Cette petite fille, c est la France...

Grand peuple , petite nation qui n'est pas faite pour la liberté, car elle ne peut supporter le pouvoir.

Le Français passe pour spirituel , parce que c est le peuple qui s ar-

range le plus aisément d une sottise.

En France, on ne tient réellement à rien : gloire , dignité , honneur national, tout le monde s'en nfioque comme moi : en fait de despote , ce qu on veut, c est de F être.

Les pensées nobles étant le résultat de la fiction, on se redresse en acteur de drame pour faire parade d'indépendance ou de générosité;on dit devant ses amis : — J'aime ou je

hais la royauté, je suppose... Il

y a toujours de l'écho en France quand on lâche une bêtise : ce que lun a dit, F autre le répète. On s'est trouvé pittoresque, on conti

nue à jouer son rôle : un inoinenl vient (le réaliser son dévoûment , aucun des deux ne veut s héroïser; mais, par suite de la position dramatique, on se défie mutuellement ; quand il faut marcher, on marche, et Ton devient assassin ou cadavre pour continuer la métaphore.

Le Français aime et ne hait personne si une voix- n est pas venue lui crier : «Voilà ce quil faut aimer, ce qu'il faut haïr! » En France, on devient grand comme Foy avec un refrain des Variétés, comme Cambronne avec un mot qu'on n a pas dit.

Tout grand homme d'occasion ressemble à la flèche qui part de bas, s élève et retombe pour s enfoncer en terre. Quand Bonaparte croula, ce fut partout un cri de joie et d'allégresse; l'armée seule n'en fut pas contente, mais l'armée n'est rien dans l'intelligence. I^a gloire est une belle chose, mais non pas pour le pays qui est chargé de la faire ; c' est une fortune qui ne plaît qu aux héritiers, à qui elle n'a rien coûté.

Car, enfin, de tout cela, qu'est-ce qui reste? une méchante borne de cuivre sur la place Vendôme , plate imitation d un chef- d' œuvre romain;

car, en France, il faut loul imiter, jusqu'à la flatterie et la bassesse , et là-dessus je ne sais quelle caricature.

Voyez, en elïet,l imposante et bonne figure ! quelle dignité! comme c'est bien là le véritable Napoléon, le Napoléon de la France! Il ne pose pas, il ne marche pas, il court, il vole, il fuit devant le Nord....

Voilà à quoi se réduit tout le fracas de la napoléonerie !

Quand la monarchie revint accompagnée du pardon, quand les Bourbons revinrent avec la liberté, d'abord on fut assez niais pour se servir de cette liberté si large, si

vraie et si franche que Louis XV III nous avait seul donnée; on se dorlota un moment dans la paix, on laissa se guérir les plaies de la France.

Quand tout fut cicatrisé, quand on n'eut plus rien à demander pour la patrie, on en parla.

Le patriotisme est le dessert des nations. Quand on n a plus rien à faire pour sa patrie, onlaime. Notez, ensuite, qu'il n y a d'amour de la patrie que chez ceux qui n'y sont pour rien.

Comme rien en France ne plaît que s'il est inconséquent, gorgés de

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libertés, on tlemandii la liberté; pour cela, on se mit à admirer Bonaparte!

Ce culte, que l on improvisa soudain pour lui, était une trahison; c est ce qui le rendit unanime.

Dans cette admiration il y avait deux choses: la reconnaissance d'en être délivré et la certitude qu'il ne pouvait revenir.

Lelibéralisnne, qui prend sa source dans les régions les plus basses de la pensée (car il n'y a pas d'opprobre dont l'opposition ne fasse un honneur à celui qui se range avec elle), le libéralisme, dis-je, alla en recrudescent, comme toutes les épizooties ;

on accusa les Bourbons de protéger les jésuites qui assassinent les rois, et on les fit haïr comme protecteurs des jésuites qui assassinent les rois.

Il fallait que cette noble et loyale famille eût de bien hautes vertus pour avoir excité une pareille antipathie !

Comment eût- elle pu résister?

elle avait contre elle la majorité de la nation, composée de :

Ceux qui avaient été condamnés par le commissaire de police à l'amende pour n'avoir pas balayé leurs portes ;

Les mouchards destitués ;

Tous ces honnêtes exceptionnels que Vidoc nous dit monter à cinquante mille, qui ne savent pas le matin où dîner le soir;

La brocheuse de la Vie de Nape^ léon, par No r vins ;

Les forçats libères, ennemis naturels d'un gouvernement qui les laissait sous la surveillance de la police;

Les marchands de chaînes pour sûreté de montr e, qui volent la montre en offrant la chaîne ;

Les maçons;

Les gamins;

Les maîtres de cafés, indignés que la censure eût arrêté la représenta-

lion de Bélisaire, tragédie de M. de Jouy ;

Le portier de Lafayelte ;

Les chanteurs de Béraiiger ;

Un tamibour-major de la vieillegarde, fossile et bien conservé;

Un ancien domestique de la Dauphine, chassé pour vol ;

Les directeurs de théâtres subventionnés par Charles X;

Les citoyens absens de leur pays pour des peccadilles qui leur faisaient craindre une loi sur l'extradition;

M. Martial Marcel de la Roche- Arnault;

IjQS souliens de ces dames, prives ^Tiine grande partie de leur revenu par la reserve où les tenaient, malgré (^lles, un arrête de police;

Et enfin les filles publiques, qui Mouvaient la restauration immorale.

A peine eurent paru ces ordonnances admirables de raison, de prévoyance, et surtout de justice (car la royauté a toujours droit, et jamais olle n'est plus fidèle à F esprit d'une Charte que lorsqu elle en viole la lettre), qu'elles furent blâmées par tout ce qui ne savait pas lire.

Un Anglais, payé par son minislère.tira un coup de fusil; l agitation

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devint générale, une lutte s engagea, les faubourgs s'armèrent contre les troupes qu'il n'y avait pas.

La ligne Iraternise toujours avec le peuple quand elle n est pas la plus forte; elle a des sympathies quand elle n a pas de cartouches.

Elle lit ce que vous savez, ce que fit Ney,JBourm ont même si vousy tenez, enfin ce qui n'a qu'un nom dans le dictionnaire : ce mot, c'est celui qui atoujours tout décidé en France...

car chez ce peuple si pur, si noble, si honorable , rien ne se conduit que par la trahison, rien ne se dénoue que par des traîtres.

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A peine cette victoire, si glorieuse pour les vaincus et les rebelles, lutelle connue, qu électrisée par la nullité du danger, toute la ville se souleva; du haut des maisons on foudroya à coups de pavé l'absence des gardes royaux ; on éleva des barricade, et tout fut dit.

Les honnêtes gens peuvent blâmer parfois le pouvoir, mais ce ne sont pas les honnêtes gens qui font lomber les trônes.

Dans les momeiis d'ovibli où je me surprends à vouloir du bien aux hommes , momens assez rares , à parler vrai, qui font place à des pensées lucides, je cherche des améliorations surtout ce qui est mal, c'està-dire surtout; car dans cette société fictive, où rien n'est à sa place, se commet un échange continuel de mensonges et de perfidies. L'enfant est mené à f église par sa mère, mais il s'y instruit à outrager Dieu; on le

rabaisse jiisqu aux hommes, ce Dieu qu'on apprend trop à craindre et pas assez à bënir. On fait de la religion même une affaire d'accommodement; on a de la piété quand on n a le temps de se livrer ni au commerce ni aux plaisirs. On ordonne dans les instructions paternelles et religieuses la pratique de toutes les vertus dont un seul mot réaliserait la perfection : amour! et f enfance n a sous les yeux que des exemples

de haine et d'inimitié : tu ne mentiras pas ! la famille ne respire que le

mensonge ! tu ne déroberas pas : la

famille n'a qu'un but, qu'une idée,

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le vol! non le vol à main armée, non lé vol que punissent les lois, celuilà est gênant, mais le vol modifié, contourné , se repliant sur lui-même pour cacher un crime dans chacun de ses anneaux; tu aimeras Dieu pour lui, tu aimeras ton prochain comme toi-même. La prière insulte tous les jours la Divinité qu'elle intéresse à la perle d'une cuiller d'argent ou d'une écuelle à potage. A chaque instant le prochain est immolé dans ce qu'il a de plus cher:

on fouille dans sa vie, on la retourne pour l'examiner à F envers; quand l'inquisition n a rien produit, un

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soupçon eclols grandit, devient réalité, prend l'absent corps à corps, le combat et le terrasse. 11 semble à l'enfant qui réfléchit que les mauvaises actions soient un privilège de l'âge mûr, et qu'il faille avoir atteint r époque de la raison pour agir contre elle.

Voulez-vous maintenant pénétrer dans les scènes de prostitution et de tyrannie qui embellissent les cérémonies du conjungo? là tout est faussé, tout est confondu. Comptez les mariages, et dites-moi si, sur mille épouses, vous trouverez moins de neuf cent qualre-vingtdix neuf pros-

tituées! On livre ses charmes, sa possession, son âme (quand il s y rencontre une âme) à celui qu on n'a pas vu, qu on ne connaît point, qu'on ne sait pas. Alors commencent ces relations infâmes oiitoutest tromperie; r épouse a des caresses pour un mari comme pour un amant, et, Dieu me pardonne! je ne sais lequel s'en loue davantage. On avait tout promis, obéissance, amour, fidélité :

on n'obéit pas, quoique l'on soit esclave; on n'aime pas, quoique l'on échangé des baisers de flamme; on n'est pas fidèle même à celui qui n'a pas eu un rival couronné, parcç

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qii on lia pas pris I autre nioilie (le soi-même, parce qu'on n a pas enchaîne lame avec ces nœuds qui se scellent plus haut. 11 y a peutêtre des femmes qui n'ont pas eu d'amant, mais toutes ont désiré un an, un jour, une minute, un autre que leur mari : c'est une infidélité commise sans complice. Le mariage est immoral daiis son but, dans ses moyens, dans ses conséquences, puisqu'il fait de la femme ce que je Yous ai dit, et du mari ce qu'on ne dit pas.

Est-ce le monde fait comme il cîst qui donnera au poète sa compa

gne P il souffrira ; ses journées seront laborieuses; ses nuits, sans amour, seront amères ! Mais c est parce qu'il a compris une femme qu'il renonce aux autres ; il s'est sevré des caresses banales; il n'a pas encore trouvé celle qu'il appelle!

Où s est-elle cachée? existe-t-elle ?

quand viendra-t-elle former en face du monde un hymen chaste comme son essence ? Heureux! heureux qui Ta trouvé! Vierge pure, elle a reçu une âme de feu, un cœur de flamme !

Partout où vos ailes d'aigle porteront votre essor de poésie et d'amour, yovis la verrez planer au-

dessus (le vous par le talisman de sa pensée ; ouvrez la porte des cieux !

elle est auprès de lEtie suprême que comprend son intelligence. Quand elle descendra sur la terre, elle aura de ces mots qui font tressaillir^ comme Job au bruit de l'Eternel; elle votis offrira une main puissante p,our vous soutenir ; si votre âme s éteint, elle laraHumera à f éclair de ses yeux! Qu'elle veuille, elle enchaînera à sa voix, à ses pas, à son règne, ce troupeau d'hommes qui attendent sa lumière pour F adorer; qu'elle veuille, elle sera reine, elle sera dieu!

Quand viendra le jour où se réaliseront ces ide'es de justice éternelle? Que la femme soit libre, pour être chaste et vertueuse ; que des affections mobiles ne s enchaînent pas à des êtres qui n'aiment qu'une fois pour aimer toujours ; qu'on n'unisse pas un cadavre à une chair vivante ; que la femme cesse d'être méprisable,aviliepar un joug qu'elle abhorre en le portant; qu'elle ne rougisse plus que de la honte, c est-à-dire delà fraude; qu'elle ne soit pas à tous, mais qu'elle choisisse; qu'elle ne soit plus esclave, mais qu'elle soit reine et maîtresse comme f homme:

que les eniaiis ne soient plus Ibules aux pieds de parcns aveugles, intéressés,ignorans, barbares; qu ils soient pour leurs pères des lils , mais non

des esclaves ; que les tyrans par droit de mariage ne puissent plus, d'après leurs vues étroites, mouler à leur gré un prêtre, un médecin, un soldat; qu'une puissance supérieure dirige vers leur but les vocations des enfans , si visibles, si éclatantes, qu'un père seul peut les méconnaître; enfin, que presque tout soit mieux, ou du moins que presque tout change !

Parmi les yices qui ulcèrent la France, le plus grand, à mon sens, celui qui organise ou désorganise tout, c'est non pas l'orgueil, comme 1 a ditVictor Hugo, c est l' importance, que ne pouvait attaquer le poète ,^ — r aigle, duhaut des airs, ne discerne pas les fractions, il embrasse tout en grand — c'est l'importance , nuance presque imperceptible pour qui ne peut analyser, mais colosse pour qui voit tout, parce qu'il veut tout voir

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De là envie (les (lislinctions, comme 1 uniforme de Tordre public ou le petit chapeau à la grand homme; de là manie des décorations, manie qui s'est étendue jusqu'à la croix de juillet!

Pourquoi le théâtre tombe-t-il?

parce qu'il n'est plus de bon ton d'être touché, parce que c est admettre une supériorité, parce qu'enfin attendrir,c est commander : l'émotion est une obéissance.

Il faut voir de quelle hauteur les célébrités se jugent, à quels diminutifs on accole les plus vastes conceptions îOn détrône une gloire aussi fa

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cileinent qu'un roi. Il n y a plus de prestiges pour les royautés, y compris celle de la pensée.

Notez qu'avec tout ce dédain des sommités , il faut tenir par quelque chose à l'un de nos grands hommes, qui, par cela même, devient pour nous le seul homme de talent : de là ces mauvais vers adressés par des étudians en médecine ou en droit à Béranger, à Victor Hugo, à Delavigne, à Dumas, pour y gagner une de ceslettres stéréotypes qu on puisse montrer à ceux qui ne connaissent personne. Dans un ordre un peu plus élevé on se redresse en disant

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comme d'un intime : — Victor m'a

dit Casimir assure Alexandre

prétend...

Les grandes nations ont de l'orgueil : la France n'a que de l'importance. Quand chaque citoyen consent à s'eiïacer pour n'être qu'un dans le nombre, la masse est forte; mais quand tout individu veut renfermer la nation en lui-même, il n'y a plus d ensemble; ce n'est plus une armée de soldats, c'est une cqhue de caporaux.

Et voyez cependant! comme si la vanité se punissait par le dédain, quand les intelligences, ordinaîre-

ment humbles suivantes du public ^ ont-elles montré plus d insolence?

quand avons-nous vu le talent plus impertinent ? quel siècle enfin a été traité avec plus de nonchalance ?

Si les hommes de quelque valeur se vendent, c est que T estime de leurs concitoyens ne leur paraît pas valoir la peine d'être conservée au prix de la moindre privation.

Nous avons perdu les deux véhicules des grandes choses, T amour et la religion; la religion que l'amour aurait pu remplacer, s'il n'était pas mort avec elle ! Qui donc , de nos jours, incendiera une maisonpour en-

lever sa maîtresse iMesais que le Code pénal a prévu ce genre d he'roïsnie , c est sans doute cela qui l atuë : mais, du moins, une femme qu'on aime est un dieu; elle a son temple, son culte, ses martyrs; on peut mourir pour son nom , on peut réaliser pour elle la chimère de cet amour désintéressé qu avait rêvé l' âme simple de Fénelon. Avec l'amour et la foi s'est enfuie la morale , guide des actions des hommes, appuyé sur une base divine ; on n'a gardé que la loi naturelle, loi de ceux qui n en veulent aucune et qui souffre tout ce qu'elle défend.

Jadis les principes de morale niellaient à la politique , cette dernière n'en était que le corollaire :

maintenant elle est un principe. La morale n'admet rien qui ne soit soumis à de hautes règles. La politique se trace à elle-même sa règle définitive ; la politique, maladie bizarre qui ne laisse voir qu'une seule teinte à ceux qui en sont affectés, comme on voit tout en jaune quand on a la jaunisse.

La plupart des belles choses politiques ne sont pas bien loin d être des crimes.

Je crois inutile de parler de Ihy-

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pociisie : il n'y en a plus. Ce dej)ule libéral qui lance un coup de Touet au pauvre charretier dont la voilure retarde l'élan d(î son boquey démocratique, est-il un hypocrite? Il a parfaitement compris le systèmiî d'égalité qui lui soufflait de si belles phrases. Il n'y a plus d'hypocrisie, vous dis-je, il n'y en a plus! Ceux qui allaient à la mesîse sous Charles X, voilà des hypocrites. Oii voyez-vous, à présent, qu'on aille à la messe?

Vous parle-t-on,aux tribunaux, de la religion, des outrages au culte, du droit divin ?/\h! oui! les grandes journées, la souveraineté nationale, le

roi populaire, vous n'entendez que cela. Les magistrats ne sont pas tous inamovibles.

11 n y a plus de jésuites , il y a des patriotes.

Aujourd'hui c'est de la liberté que l'on est amoureux, peut-être comme un homme qui a vu le portrait d'une belle femme sur une bonbonnière.

Grâce touchante ! beaux yeux ! formes divines! voilà l imagination qui fermente! on anime cette insensible figure. Jugez alors de la passion pour celle qui est vivante! on l'aime d autant plus qu'on ne la connaît pas. Alors sacrifices, voyages, rien

lie coulera pour l obtenir ; ou la cnerchera, fût-ce au bout du monde, et, quand on aura réussi à la trouver, que verra-t-on ? une femme qui a été belle il y a long-temps, quand la boîte appartenait au père du possesseur actuel, mais qui maintenant n offre plus qu'une ombre d'ellemême, sans grâce, sans forme ; enfin , ce n'est plus une- divinité, c'est un être méconnaissable, mentant impudemment au portrait, dont c[uelques lignes à peine serpentent dans la ligure de sa petite tille.

Quand la liberté manque, on la comprend; quand elle y est , on n'y

est plus : c est que rien ne peut être bie:i. L'opposition seratoujours brillante, parce qu'elle se fonde sur ce qui n est pas; quand sa chimère se réalise, elle subit le sort des choses qui sont, elle est mauvaise.

Et voilà pourtant pourquoi Von se déteste, pourquoi un peuple entier se soulève, se bat comme une armée et meurt comme un seul homme; voilà pourquoi, le 28 juillet , j'ai manqué d'avoir une opinion.

Il y a des hommes qui croient avoir une opinion. Que seraient-ils sans elle? que serait l'aveugle sans

son chien i' que sérail le valel sans son maître i^

Le type de la médiocrité est le patriotisme.

On sent si bien qu'on n'est rien, qu'on s'amalgame avec les autres:

pour être quelque chose on se cottise.

L'homme qui est par lui comprend qu'il appartient au monde, et qu'en revanche le monde lui appartient; partout où se trouvent des intelligences, il est chez lui. L homme d'intelligence aime, sert, honore sa patrie, mais il n est pas patriote.

Le patriotisme consiste à chanter en chœur , au spectacle, la Merseil-

laise avec la canaille, et à applaudir r orchestre quand il commence la ritournelle ; on ne voit plus maintenant tout un parterre s'enrôler en sortant de l'entendre , ce qui prouve que les hommes de 89 aimaient plus que nous la musique.

Il fut un temps oii tout crime, toute vertu, étaient confines dans leur catégorie, sans que lapensëe humaine se permît d'empiéter sur leurs limites respectives : nous avons, Dieu merci, changé tout cela ! comme dit Molière. Dans un moment où l'on a besoin d'une provision de fidélités, la trahison, entre autres, a

subi les métamorphoses les plus originales : jadis il lien existait que d'une sorte, le mépris était pour toutes; depuis une quinzaine d années, il n'a guère été permis de tr^^ hir que les Bourbons.

Il n'y a pas d opposition qui n'ait pour but le ministère , il n'y a pas de conspiration contre le pouvoir qui n'ait pour but le pouvoir. La liberté, l'honneur national, etc., etc. , etc. , sont des roues que l'on met à son char : il faut toujours prendre de bonnes roues pour ne pas verser eu route.

J'ai un grand nombre d'amis qui

veuleni , dësii enl, appellent la république : je ne connais pas un seul républicain.

Qui aura le pouvoir? le libéralisme? non, mais les libéraux: la monarchie ? non, mais les royalistes :

voilà. Le peuple est au parterre , où il paie son billet ; il voit jouer une pièce, il applaudit, il s'amuse ou ne s'amuse pas; il souffre, il s'intéresse, il gémit, se fâche, gronde, rentre chez lui et revient à ses tristes et fiades réalités. La toile se baisse : tout se confond sur le théâtre ; les acteurs se félicitent, le tyran conduit fort poliment la victime à sa loge, le cais-

sier compte sa recette, et l agent dramatique touche les droits d'auteur.

A tout cela, qu oppose le public ? il rit,il répète les ëpigrammes spirituelles du Charivari : mais nous ne sommes plus au temps où une ëpigramme tuait, où Ton ne se relevait pas d'un vers de Boileau ou d'un bon mot de Rivarol ; maintenant cela fait vivre ; c'est un levier comme un autre , on met le pied dessus et l'on s élève.

L'estime est la petite monnaie de la gloire; c'est l'indemnité des sots.^

Il ne faut jamais se presser desti-

mer quelqu'un : c'est toujours dtt temps de perdu.

Quand on a examine de sang-froid les bases d'après lesquelles on juge , je suis surpris qu'un homme qui a quinze cents livres de rente s'occupe sérieusement de l' opinion des autres.

Y a t-il une estime que vous consentiez à recevoir par la petite poste, sans être affranchie ?

Le mépris , ou autrement dit le ridicule politique, est un dédommagement que les puissans laissent aux faibles , arme assez semblable à la batte d'arlequin; il s'en sert avec \igueur, il en frappe avec force, mais

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les coups ibnt du bruit et [ïcudemal; celui que Ion assomme ne s'en aperçoit pas.

Bon peuple ! qui prépare avec sa substance un repas dont il ne goûtera jamais ! Quelle loi a donc existe en sa faveur ? toutes sont au profit des aristocraties libe'rales ou monarchiques ipeuimportent les principes! Les contributions sont un fleuve; on ne A^eut pas le tarir, on cherche seulement à détourner leur cours pour en arroser ses propriétés. J

La nation est un troupeau destiné aux festins: il ne s agit pas de savoir s'il vivra, s'il gardera sa laine et sa

chair, mais qui se vêlira de l'une et se nourrira de l'autre.

Je l avoue , mes réflexions m' ont porté depuis bien long-temps à désirer dans le gouvernement le plus de monarchie possible , la monarchie qui n'a qu'à s exiler pour que la tyrannie commence.

Le Roi seul peut être le représentant de la nation ; il en est le résumé, l'essence, le résultat: puissant quand il a pour lui le plus grand nombre , chancelant quand il n'a pour lui qu'une faction, mais immuable lorsqu'avec la liberté , ou sans elle , il est populaire, il est national. Je

veux un Roi : j y tiens, parce que, moi qui ne suis pas d'avis qu on traite la politique dans les rues et que nous ayons pour législateurs c€ux que Cartouche aurait appelés ses camarades, je veux une main qui, ferme et loyale, conduise lEtat entre l'abîme qu il côtoie et la hauteur inaccessible.

Il n'est pas bien prouve que Ton soit esclave sous le despotisme et libre sous la liberté, j ^

L'opinion politique n'est quun esclavage de mots : ime grande erreur est de croire (|u il y a un but à

quelque chose.

L'arène politique est comme le cirque de Franconi, où les cheyaux dévorent des lieues sans changer de place : les peuples aussi croient arpenter beaucoup de chemin; ils font le manège.

J'étais fou jadis des soirées d'artistes; je me rappelle avec émotion les jouissances qu elles gardent aux hommes d'esprit. Elles sont ordinairement composées ainsi qu'il

suit : des poètes, des vaudevillistes, des auteurs de romances, des musiciens qui tiennent le piano , et des dames qui chantent.

Mais, avant d'en tracer le tableau, nous vous engagerons à monter rue de Ventadour, au deuxième étage d'une maison d'assez belle apparence. Les fenêtres regardent le tbc'âtre , qui alors encore existe dans toute sa splendeur; et quand l'orchestre élève sa voix harmonieuse, quelques notes de Paer ou d'Hérold viennent chatouiller l'âme et la bercer aux léves de succès et d'amour.

Aujourd'hui, ou plutôt ce soir, nous aurons peine à recueillir ces trésors de mélodie extérieure; les volets sont fermés; les rideaux, croisés l'un sur l'autre, attestent que le sanctuaire se décore pour une grande solennité. En effet, le piano mis en vue, des cahiers de musique, et des partitions détachées, éparses sur le canapé, les bougies allumées, les candélabres en feu, et la cheminée ardente

comme lâlrc d'un seigneur féodal, loul rsl prêt, tout attend les invités : la société S"cra brillante.

C'était M"* de Marcilly qui donnait cette soirée. A voir son empressement, son inquiétude, sa surveillance inaccoutumée, nous présumons que la réunion promet d'être aujourd'hui plus dramatique et plus pittoresque que de coutume.

Dans le peu de mots qu'elle laisse échapper au milieu des ordres qu'elle jette aux domestiques, on distingue parfois un nom de jeune fdle ; mais il semble ne venir que pour en cacher un autre qu'elk piononce si bas qu'à peine elle-même peut l'entendre.

Veuve depuis six ans, elle jouit d'une assez belle fortune que lui a laissée son mari, mort dans la guerre d'Espagne. Militaire, et par conséquent fait pour être tué, le colonel n'avait inspiré aucun regret à sa femme; elle s'élait donc consolée aussi vile qu'une affligée:

les fêtes, les plaisirs avaient bientôt remplace dans sa maison les condoléances des parens et des amis qu'aurait fatigués la monotonie d'une véritable douleur.

Elle prétendait à la gloire d*être spirituelle et bonne. Inconséquente dans sa conduite, pleine de raison quand il ne s'agissait que de théorie, elle passait pour avoir le cœur tendre. Sans qu'il y en eût des preuves réelles, la calomnie prétendait que le colonel aurait toujours été regardé par elle comme le meilleur des pères, et qu'un autre aurait rempli les devoirs du mari...

Cette assertion, du reste, ne prouvait rien contre elle. Dans le grand monde, où ce qu'on appelle la corruption règne avec plus d¥clat et de liberté, il est de bon ton de sembler avoir un amant; on ne l'avoue pas, mais on ne le nie point. Il existe un homme qu'on défend, dont on protège les iptérêts^ qu'on présente partout où Ton est reçu soi-^

même ; il vous accompagne aux promenades, aux spectacles, aux concerts... enfin on le charge de toute la partie intellectuelle et agissante du ménage; le mari n'a qu'un emploi, celui de s'enrichir. Cette mode, qui remonte plus haut que la découverte fossile du système représentatif, est la seule que les dames aient suivie avec exactitude, sans modification, sans altération...

Celle qui veut à toute force être honnête femme n'a qu'un amant.

Ainsi donc, ne portons pas encore un jugement trop défavorable sur M"^ de Marcilly; elle n'en a pas moins un excellent caractère et toutes les qualités de son sexe. Il n'y a plus maintenant que deux ou trois maris et les tribunaux qui traitent sérieusement l'adultère.

Pendant que nous analysons la maîtresse du logis, nous n'avons pas remarqué que le salon se remplit : on fait cercle.

Autant que je puis me rappeler le nom des arrivans, il n'y a pas encore d'artistes. Toujours attendus avec impatience , ils ne viennent que fort tard; il faut que leur âb-sence ait été sentie , il faut que les badauds, qui ce soir-là peuplent le salon et garnissent les fauteuils j les chaises ou les banquettes, aient eu le temps de se dire entre eux :

— Vous avez entendu parler de sa dernière romance ?

— Oui, c'est délicieux! comme c'est idéal, vague, vaporeux! comme il les chante! avec quelle âme!...

— Moi, reprend une vieille femme, je ne suis venue que pour... ah! mon Dieu! ditesmoi donc son nom... vous savez, celui qui compose des ballades populaires et qui fait tant rire quand il s'accompagne au piano!

— Ah!... Plantade.

— C'est cela! c'est pour lui que je viens.

Enfin, quand on ne parle plus d'eux, ces messieurs arrivent.

Nous avons reconnu des gens d'esprit et des notaires, des agens de change qui débutent, des militaires, plusieurs auteurs de vaudevilles et quelques poètes.

Les poètes sont très-utiles dans les soirées de ce genre. Long-temps avant que la réunion soit au grand complet, l'un d'eux tire un papier de sa poche et lit ; cela dure une ou deux heures. Une romance, roucoulée par un clerc d'avoué ou la fille d'un marchand de vins en gros , remplit Tintervalle : le temps se passe , on arrive , on se presse, on s'entasse, on déclame encore une ou deux élégies, et la soirée commence. Dans les bonnes maisons on lit des vers jusqu'à ce qu'on s'occupe de quelque chose.

Comme il est fort possible que nous Je retrouvions plus tard, n'oublions pas de remarquer un jeune homme qui se tient de-

lO

bout, adossé à la cheminée; il se brûle les jambes et n'ose se mouvoir, car il faudrait pour cela savoir où se mettre , et il lui serait impossible de se déranger sans perdre contenance; il ne se place pas, il se case, il se plante. Sans les changemens inévitables et indépendans de sa volonté, il resterait partout où il est; quand il est quelque part, il y prend racine. On lui accorde , je ne sais pourquoi, une grande réputation de convenance ; les dames surtout semblent lui témoigner une préférence marquée. Soitque sonair taciturne leur donne à penserqu il est discret, soit que Ton regarde son immobilité comme un gage de constance, il se trouve toujours une femme pour le protéger contre les nombreuses épigrammes qui pleuvent sur lui. Comment a-t il mérité cette affection? je ne sais : on ne cite pas de lui un seul trait ingénieux, jamais on ne i'a vu ranimer une conversation languissante, mais il met admirablement sa

cravate, il joue de la flûte et il admire Bonaparte.

J'avais oublié ces spécialités suffisantes pour fixer une pensée de femme.

En géneVal, Ig^Jfijaajj^^spréfèrent les nul-

C'est donc un être assez ior§/gnifiant, mais bien placé dans un monde où la forme extérieure est comptée pour quelque chose , et qui loue un homme d'avoir bon ton comme on le louerait d'avoir déployé un dévouement héroïque pour sa patrie ou pour sa mère ; il se vante d'une grande indépendance dans l'esprit et dans l'opinion ; il se met audessus de tous les préjugés, et il ne tient à rien qu'à ses favoris : cela s'appelle Ernest Seligny.

Si l'on me demande compte de ces bizarreries, je répondrai qu'on accorde une bonne réputation aux sots, parce qu'ils ne sauront pas s'en servir ; on la dispute aux autres : et

après tout, on ne dit de mal que de ceux dont on parle.

I^a soirée était fort avancée ; quelques Icclures avaient été supportées patiemment; i'asscmbléc espérait être récompensée par une romance de Romagnesi ou de M™® Du-

chamge, lorsqu'on annonça M. Adolphe de Sassenaye.

A ce nom quelques dames, invitées pour la première fois, rougirent.

— Comment! dit Tune d'elles à M"^ de Marcilly, vous connaissez cet homme-là?

— On croirait que madame l'a connu, répliqua la maîtresse du logis sans changer de visage.

Il entra.

Dès ce moment l'attention que sa présence avait excitée ne permit plus de s'occuper que de lui. Cette sorte d'intérêt, si l'on veut nommer ainsi la rumeur des assistans, n'était inspirée par aucune distinction particulière : ce n'était ni un général de l'empire , ni un député de l'opposition; ce n'était pas même un poète... Il se mêlait, il est vrai, de littérature, mais en amateur, comme pour tenter acte d'intelligence, et non pour obtenir tel ou tel suffrage.

Il paraît qu'à son nom se rallachaicn! bien des souvenirs. On parlait de passions ardentes, de jeunesse orageuse; on s'exprimait sur son compte par des demi-mots, des réticences accompagnées d'un sourire. Les dames, qui avaient semblé le connaître, l'accusèrent d'avoir éprouve des sentimens qui devaient jeter beaucoup d'amertume sur sa vie. Toutes le blâmaient vaguement, sans citer un seul trait blâmable.

Mais comme les femmes seules l'attaquaient, on peut juger que son crime était de ceux qu'elles seules ne pardonnent pas.

Quant à moi, j'avouerai que je regarde avec une agitation compatissante tous ceux qu'on me réprésente comme des héros de ce genre. Il est rare que l'homme qui a souffert de ces douleurs n'ait pas une âme élevée et noble. S'il m'est prouvé qu'il a fait des folies, qu'il sVst, par exemple, ruiné par amour, qu'il a voulu tuer sa maîtresse ou lui-même,

alors je fais mieux que plaindre : ma sympathie va jusqu'au respect. Il me semble voir un volcan éteint; son cratère n'offre plus que des cendres, mais elles sont chaudes encore ; elles attestent le passage de Tincendie.

C'est au milieu de ces impressions diverses qu'Adolphe saluait la société; il en reçut un accueil assez froid. Chez les unes , il prenait l'air du dédain; chez les autres, celui de la haine : au total, il passait fort indifférent sur l'opinion qu'on pouvait- avoir de lui. Aux unes il rendait leur haine, aux autres leur dédain.

Après quelques instans de conversation entre M"^ de Marcilly et Adolphe , que nous n'appellerons plus que de ce nom, conversation qui ne fut interrompue ni par le nocturne de Blangini ni par une variation de Litz, elle se leva et annonça à la société que M. Adolphe allait lire une nouvelle.

La moitié du salon , soupçonnant quelle

sorte de bienveillance M"'' de Marcilly avait pour le lecteur, se prépara d'un air joyeux à la lecture piomise ; les autres l'attendirent avec calme.

Il commença avec une indifférence insolente, mais peu à peu l'auteur reprit le dessus et il mit à son récit toute la chaleur d'un père tendre et dévoué.

La nouvelle était à peine achevée lorsqu'une porte s'ouvrit, et l'on vit paraître une jeune personne vêtue avec la plus grande simplicité,

M""'de Marcilly annonçaà la société qu'elle lui présentait sa fille, Schildine, depuis longtemps élevée dans le pensionnat de Saint- Denis, qui venait, après une longue séparation, vivre auprès de sa mère pour ne plus la quitter.

La jeune enfant fut reçue par les amis de la maison avec des complimens intarissables sur sa grâce, sa douceur et sa beauté. Pour

céiébrersabien-venue, pour signaler en quelque sorte son entrée au sein du foyer maternel, elle chanta au piano un morceau délicieux, où les paroles et la musique, parfaitement d'accord, disaient le bonheur du retour, la joie de renaître à une vie nouvelle, et je ne sais quelle espérance d'avenir coloré d'un reflet du passé. Il régnait dans son chant une impression douloureuse et charmante ; on oubliait au son de cette voix tout chagrin, toute souffrance.

Ses accens vous transportaient comme sur

des ailes vers ces régions qu'on parcourt la nuit, quand, appuyé à la fenêtre d'un château qui domine une plaine et regarde une forêt, on se laisse aller à l'harmonie d'une nature mélodieuse , aux gémissemens de l'eau qui coule autour du bâtiment et caresse les contours anguleux de l'édifice; alors la lune épanche ses clartés sur les prairies, sur les bois; tout vous écoute comme vous écoutez vous-

nicme^ dans le vague est un uiuraiurc qui vous éveille, tout autour un silence qui vous endort. Les heures s'écoulent, la nuit se blanchit à l'orient; et le soleil vient vous chasser de votre nouvel empire de bonheur, de votre idéalle conquête. La vie réelle des hommes, qui commence à s'agiter devant vous, vous rappelle au sommeil, et vous quittez cette scène, où trop de lumière éblouissant vos yeux, décompose les fantômes que votre imagination avait créés et parés des couleurs dociles de la nuit.

Schildine cessa; on l'écoutait encore : c'est qu'après une pareille scène l'écho du cœur est long-temps à redire ce qu'il a compris; il pousse quelques rumeurs , comme après le fracas des applaudissemens un parterre murmure encore de joie et dVnivrement.

On se sépara, mais lentement : on s'arrêtait sur le seuil comme retenu par un charme inexplicable. Tandis que Schildine, toute entière au bonheur de revoir sa mère ,

la suivait des yeux et saluait indifféremment les personnes étrangères , celles-ci , en partant, ne voyaient que Schildine, toutes les âmes se prosternaient devant elle.

L'impression fut si vraie qu'aucun des assistans ne pensa ce soir-là à critiquer sa mise et à se rendre compte de sa brusque apparition. Ce fut quelques jours après qu'on s'occupa de sa position : alors les hypothèses s'établirent.

On savait que M"^ de Marcilly ne demeurait pas depuis long-temps à Paris , et voilà ce qui résulta de plus clair pour les hommes aux conjectures. Quelque général de l'empire , quelque brave officier de la vieille-garde l'avait aimée et épousée; enfin, la suite desévénemensl'avait rappelé à Paris. Elle avait voulu donner à sa fille une éducation brillante , et s'en était séparée jusqu'à ce jour.

Pour nous, qui n'avons, comme tous les

autres, que des données douteuses sur les cvénemens écoulés avant l'époque où commence cette histoire , nous laisserons à qui de droit juger le procès, et, en narrateur fidèle, nous ne dirons que ce dont nous sommes certain.

Or, ce dont nous sommes certain, c'est que M"* de Marcilly n'avait pu voir Adolphe sans un sentiment de préférence et de tendresse.

Elle l'avait rencontré dans un cercle , chez un médecin célèbre : un instinct irréfléchi les avait fait asseoir tous deux l'un près de l'autre ; un mot avait été échangé , une conversation vive l'avait suivi. Sans démêler quel pouvoir avait agi sur eux, toujours estil vrai que leur entretien, commencé à dix heures , n'avait pas cessé à minuit , et les deux fauteuils avaient si peu bougé qu'à peine se serait -on aperçu qu'ils s'étaient rapprochés.

On avait parle d'abord théâtre : c'est une manière commode de débuter. Il y a toujours à Paris un ouvrage en vogue dont on peut raisonner autrement que son interlocuteur.

On avait discuté la pièce : à propos d'une scène, Adolphe avait si durement reproché à Fauteur de ne pas savoir peindre l'amour, que M°*^ deMarcilly, prenant beaucoup d'intérêt à la discussion , l'avait même animée par des regards avides de slnstruire dans cette théorie.

Adolphe, qui, en face de deux beaux yeux, se croyait toujours sérieusement passionné, répondit par une peinture brûlante , échauffée par les regards de sa belle voisine ; enfin, une déclaration complète avait couronné la dissertation.

C'est à partir de ce moment, sans doute, que tout avait disparu pour eux ; car ni le bruit de la danse , ni la symphonie de l'orchestre d'amateurs , ni les mots malins jetés

en passant sur eux par dos danseurs indignés de leur oubli, n'avalent eu le privilège de les réveiller. Mais ce que le bruit n'avait pu '^produire vint du silence : quand le salon si retentissant commença à se taire , quand la foule se dégarnit et que l'appartement fut presque vide, la pendule, au milieu du calme, sonna deux heures. Ils ne pouvaient le croire : Deux heures!... Leur rêve fut brusquement interrompu ; ils se regardèrent et tressaillirent en pâlissant. C'est ainsi qu'un sommeil de malle-poste s'augmente des cahots , du roulis de la voiture, du bruit des chevaux, et ne s'en va soudain qu'au moment où le courrier fait halte pour un relai.

De tout cela il résulte qu'Adolphe quitta M"*' de Marcilly , non pas amoureux, mais aimé. Se faire aimer est si facile pour un homme qui a vu le monde et qui possède l'habitude des bonnes fortunes!

On arrive à ce triomphe satisfaisant par

une marche tout à fait arithmétique. L'art de plaire peut s'enseigner comme la stratégie : là tel mot, ici telle phrase, plus loin telle surprise. 11 faut aussi savoir rougir... On rougit à volonté : on resserre son cœur dans sa poitrine : le sang comprimé monte a u cerveau, aux joues, et la femme se laisse saisir à cette pudeur, si attrayante dans un homme. 11 en est de même de tous les signes physiologiques de Tamour : on peut s'apprendre à trembler, à pleurer, à frissonner quand une main touche la vôtre ; on peut même pâUr comme devant un danger. Cette dernière faculté est rare : ne pâlit point qui veut.

Adolphe avait appris tout cela ; mais artiste et sincère au milieu de sa fausseté, il en était venu au même point que les bons acteurs : ils ne sont pas bien sûrs que les belles pensées ne soient pas sorties de leur cerveau. Les sentimens nobles sont tout bonnement

une affaire de mémoire : le lout esl de citer à propos.

Adolphe avait ce talent. Il sentait bien au fond de lui-même que ce n'était qu une comédie, mais il n'appuyait pas sur cette idée, il la laissait dormir : il s'abandonnait à tout le charme de la superficie de l'amour.

Il avait étudié involontairement^ sans projet formé, par instinct seulement, ces nuances invisibles aux yeux vulgaires, mais qui, au total, colorent seules l'imagination : il devinait auxtrois premiers mots ce qu'était une femme. Notez qu'en cela il faisait acte de sagacité ; car les femmes étant toutes de soudaineté, sont vraies à l'abord : elles débutent loyalement ; ce n'est qu'après l'épreuve qu'elles trompent.

Ainsi Adolphe jugea que M'"^ de Marcilly avait des prétentions à l'esprit, à la réplique : il l'attaqua par son faible ; il lui prouva qu'il était spirituel, excellent moyen de lui plaire.

en lui offrant un hommage appréciateur; ensuite, plus adroit encore , il hésitait souvent à répondre, pour lui donner à penser que lui, homme habile , n'était pas accoutumé à rencontrer une femme aussi capable de lui tenir tête, et qu'il se trouvait alors avoir affaire à une des plus hautes inteligences. Cette ruse fut une de ses grandes ressources : c'est en effet un expédient auquel aucune femme ne peut résister.

Il faut l'avouer, Adolphe avait d'étranges idées sur l'amour. Il y avait cru à vingt ans^ avant d'avoir connu les femmes : depuis qu'il les connaissait, il ne croyait ni aux femmes ni à l'amour.

Quelques intrigues malheureuses l'avaient désillusionné : il avait juré de se donner à toutes , mais de ne s'attacher à aucune : il prétendait que personne n'est sérieusement dupe de l'amour; que c'est une lutte ouverte, un pari à qui attrapera l'aulrcv. Celui qui , par

maladresse, devient franchement amoureux, a perdu la gageure: il voulait tromper, il s'est trompe lui-même.

Admis chez ce médecin, comme on Test dans toutes les maisons honnêtes, sans être connu de personne, il s'attacha à cette femme encore convenable , spirituelle , assez sensible pour consentir à s'en occuper et assez répandue pour lui être utile. Nous savons donc maintenant à peu près comment Adolphe se trouva présenté dans la société de ^me ^jç Marcilly et comment son apparition y avait produit cet effet.

Beaucoup de personnes de Tun et de l'autre sexe ayant entendu parler de lui sous un point de vue peu favorable, ne s'attendaient guère à le voir dans les bonnes grâces de la veuve du vieux général; mais leur surprise aurait cessé si elles avaient su tout ce qui s'était passé depuis quinze jours.

La manière d'agir des femmes vis-à-vis le

public à propos d un amant se combine avec l'âge et prend trois périodes distincts : de quinze à vingt, on cache, on rougit, on tremble ; de vingt à trente, on adopte sans ostentation, sans faste, mais aussi sans honte, sans crainte, la position où vous jette l'homme qui vous possède; mais à partir de trente-six ans une femme vous étale, vous promène, vous affiche ; elle vous loge aux avant-scènes, aux balcons des théâtres ; elle vous entraîne aux Tuileries le dimanche , de trois à quatre heures ; elle s'appuie sur votre bras en vous regardant avec ivresse; elle vous tutoie assez haut pour qu'on l'entende; elle demande aux passans de dire : — Voilà M"^ *** avec un jeune homme!... elle a encore un jeune homme!... Qu'elle en trouve un qui le souffre, et elle lui attachera une pancarte où seront écrits ces mots : Amant de M""' ***, comme on grave sur la plaque d'un griffon : Zamore, chien de la duchesse de Mircourt, ou

sur un bouton d'hahit d'hoinmc qui pense : Garde nationale, 3*^ légion.

On conçoit maintenant que M'"'' de Marcilly ait mis quelque vanité à divulguer Adolphe à sa société : elle avait passé la trentaine, et , puisqu'il faut le dire , il était son amant ; il avait trouvé ce qu'on appelle une maîtresse comme il faut.

Comme il faut! grand mot qui résume toute la science nécessaire pour être aujourd'hui, mot indéfinissable, et qui pourtant se comprend admirablement: c'est le confortable des Anglais, mais plus vaporeux, plus difficile à saisir; mot qu'on n'analyse pas, mot qui convient si parfaitement à une société où rien ne part d'un principe, et qui, dans tout, ne voit et n'admet que le résultat.

Une maîtresse comme il faut! cela veut dire qu'elle a trahi des devoirs , violé un serment, outragé l'opinion publique, ou exposé un honnête homme, qu'elle déshonore, à

se couper la gorge avec un faquin. Je ne sais quoi d'amer se glisse, filtre et grossit au travers de ces liaisons sans amour où Ton donne ce qui n'appartient pas , oii l'on reçoit ce qu'on sait ne pas être.

Ah! qu il y a loin de ces prostitutions d'or

cl de soie à ces abandons si vrais des jolies griseltes de Paris ! C'est dans la mansarde (jue se réfugie l'amour : il n'y a que de l'ëgoïsme dans les salons.

Voyez cette jolie famille tant blasphémée et tant fêtée cependant! Rieuses, l'œil aux anges, légères comme des silphides, objets charmans, naïfs, délicieux , elles glissent, caressantes et souples, avec ces têtes mélodieuses et roses que la main des sculpteurs a recrutées pour les cieux. Ici point d'art : une taille plus étroite que leur ceinture, joli chapeau de paille, pied mignon et bien blanc, et toujours un sourire prêt àéclore , c'est elle... ce n'est ni une prude ni une co-

fjuclte. Elles iiOnl pas de phrasesconvenues; elles n'ont point de fard, ni sur la joue, ni dans l'âme.

Quel bonheur pour le jeune homme pressé d'amour, lorsqu'après avoir quelque temps suivi avec de douces paroles celle qu'un heureux hasard lui fait rencontrer, il peut en obtenir, après les grands combats d'usage, quelque rendez - vous pour le lendemain! Et le lendemain, il faut le voir, une heure avant, brûler le pavé, venir, courir,passer d'un trottoir au trottoir voisin, lantôt les yeux à terre ^ rongeant ses ongles, tantôt lançant au fond du magasin un regard qui perce les rideaux verts pour aller tomber sur elle. Elle vient à la fenêtre, et un doux regard vous dit : Un moment ! elle sort... Et les demandes, qui n'attendent pas les réponses, arrivent et se croisent comme les feux d'une petite guerre. — Vous avez donc rêvé de moi? — Oh oui!... Puis un sourire. — Je

t'aime! — Vous m'aimez? — Et toi?... Et tout le détail charmant de l'intérieur, et les déjeuners sur un carton à chapeau, et le moka, la crème qu'elle vous sert, qu'elle vous apprête elle-même, et les mille baisers, distractions ravissantes, demandes, refusés, et offerts quand on les refuse, disputés et prodiguésf enfin,les tracas duménage, si doux entre amans! Ainsi leur vie éclot et s'envole. Vive , franche, oublieuse, n'ayant de maître que le plaisir, souvent trahie, souvent délaissée, prenant plus d'un cœur dans une année, mais n'en ayant qu'un seul à la fois. Et que viennent pour vous des chagrins, des peines! elle ne vous quittera pas : adieu les plaisirs , les bals! Etes-vous malade, elle veille près de votre lit, et vous croyez avoir une mère ou une sœur ! Aimez-la , c'est tout ce qu'elle veut. Elle prendra, s'il le faut, sa part de votre misère : chapeaux, robeis, bijoux, courront se mettre en gage... Que lui font les

j)ii valions!.;, il no lui faut qu'une richesse... votre amour!... Elle mourra pour vous, s'il le faut, mais aimcz-la... Ah! belles dames... la grisette est fidèle au malheur ! Vous avez raison : il ne faut pas vous confondre avec les grisettes.

Souvenirs enchantes de jeunesse, amours où se réalisent tant de rêves d'enfance, vous nous suivez au milieu d'un monde brillant pour voir pâlir devant vous le clinquant mensonger des grandes dames ! rien ne vaut ni vos baisers ni vos querelles! On sert avec zèle des femmes comme il faut ; on a sur ses tablettes des noms de comtesse, d'altesse même : Paris s'en souvient encore lorsque dëjà l'on ne s'en souvient plus. Il est une grisette qu'on n'oublie jamais.

L'amour est une grande sottise , il amène les enfans.

Il n'est rien de plus ridicule que la série d'événemens qui conduisent un garçon à la

«lignite de père. Un homme voit une femme^ ei!e lui plaît, il en rêve... il n^a qu'un but, qu'un espoir ! Mais la jeune personne a été bien élevée , c'est-à-dire qu'elle a été mise dans un pensionnat où elle a tout appris : elle sait donc que chaque chose a sa conséquence ; son cœur est corrompu , mais son honneur est intact. L'honneur ! entendezvous? c'est la grande question : il faut ménager précieusement cet honneur qui allèche les épouseursî

Le jeune homme qui parmi ses connaissances n'a rien recueilli de défavorable à la demoiselle bien cleçée, risque sa demande : on agrée sa recherche , le mariage se célèbre.

Rien n'est plus délicieux que les premières quinzaines de ce nouvel état , Tépoux est sous le charme : les voluptés de la veille s'enchaînent comme àes guirlandes de roses avec celles du lendemain; il semble

qiio le paradis terrestre s'est ouvert pour lui et que la pomme partagée avec Eve n'a pas dans ses pépins un germe de sa corruption originelle...

Mais voilà qu'un jour, d'un air caressant et humilié, madame arrive, s'assied sur un genoux de son mari, se penche à son oreille et lui confie avec mystère un grand secret.

Nous n'avons pas entendu un seul mot de sa phrase , mais il faut qu'elle renferme un mystère fatal , car le mari se lève soudain, au risque de renverser sa femme, toute étonnée du résultat de sa confidence ; je crois même qu'un jurement énergique lui échappe; et d'une voix grave et altérée il lui dit : — Est-ce bien possible!... La nouvelle se confirme... lui-même s'en assure... il doutait d'abord, mais il ne peut plus reculer devant' l'évidence... sa femme est enceinte...

Il s'habitue si bien à en être mécontent qu'il finit par se plaire à l'idée de l'ennemi

qui lui arrive. A mesure que le signe de la fécondité augmente, le dépit diminue, et quand arrivé je ne sais d'où, débarqué sans droit et sans raison, traîtreusement imposé à deux autres existences, comme un garnisaire allemand chez le Parisien dans une invasion étrangère, le nouvel hôte , braillant, pleurant, mordant le sein de sa nourrice, vient usurper une place chez son père, ce père, qui pendant six mois s'est par degré résigné à son bonheur, reçoit avec modestie les félicitations de ses amis , va signer l'acte de baptême à l'église , qui ondoie un nouveau tributaire , et l'acte de naissance à la mairie, qui compte un contribuable de plus. Dès-lors tout est changé pour lui , il ne s'aime plus; ce qu'il aime, c'est le produit de sa femme; il concentre tout le foyer de sa pensée dans cette petite masse informe dont le perfectionnement ne doit après tout amener qu'un coquin ou un sot. Son horizon, jadis immense,

se rctrccit en baldaquin; le berceau du marmot en est la limite. Il se consacre tout entier au culte du fétiche qu'il adore, parce qu'il croit l'avoir créé. Dès-lors il donnera tout le développement possible à un amour qui ne verra jamais clair : cet amour se combinera non avec ses qualités, s'il en a, mais avec ses défauts. Le fruit de son dévouement à son enfant sera de lui avoir greffé tous ses vices; enfin, comme cet audacieux instituteur d'animaux féroces qui menacent sa vie, le père élèvera dans son fils un monstre qui le dévorera.

Nous sommes un peu loin de Schildine, mais nous y reviendrons. Qu'on ne s'y trompe pas: chacune des digressions qu'on voudrait nous reprocher n'est pas aussi inutile qu'on pourrait le croire ; elles auront toutes un retentissement dans la suite de celle histoire; le lecteur n'y perdra rien ; il ne s'agit pour lui que de se résigner et d'attendre.

Schildine avait peu coûté à sa mère : elle avait profité des leçons reçues à son pensionnat, comme si l'Etat ne les eût pas payées. De bonne heure, elle avait meublé son esprit et sa mémoire de connaissances utiles et gracieuses : le dessin, la danse, la musique, les langues étrangères, la poésie même , avaient enchanté ses loisirs. Dans ses heures de récréation, elle continuait ses études ; elle aimait à errer seule , un poète à la main, toute entière à cette mélodie qui , frappant à petits coups l'âme docile , y fait pénétrer vivement, comme on jette en bronze, la pensée utile ou généreuse, l'idée spirituelle ou rêveuse, et les préceptes d'une morale indulgente.

Elle n'avait même pas eu ce que l'on appelle une bonne amie; on ne la voyait pas se promener avec une pensionnaire de son choix, chercher la solitude , pour y causer avec elle et se livrer aux conjectures si fu-

- 'iw -

ncslcs aux jeunes filles. Conirne elle avait peu dépancliemeiis, comme elle était toujours seule, vous comprenez aisément que de choses elle avait le bonheur de ne pas savoir. Enfm, elle était honne, franche, naïve, naturelle et pure comme si elle n'avait pas reçu d'éducation.

Sa mère, qui s'occupait trop sérieusement d'un homme pour s'occuper de sa fille, l'avait laissée à elle-même, en n'oubliant jamais de la visiter régulièrement tous les trois mois. Le temps de son séjour à Saint-Denis étant expiré, Schildine était venue la retrouver. Ainsi, ce qui avait semblé une apparition fantastique ou une entrée de théâtre , élait tout simplement le fruit <lu hasard. Les personnes de la soirée ne la connaissaient pas, parce que M""" de Marcilly n'avait jamais saisi loccasion d'en parler, et que d'ailleurs peu importe à nos amis ce qui nous intéresse.

Parmi les impressions causées par la vue de Schildine, il en est une que nous avons ne'gligé de mentionner. CVst tout simple : nous avons été frappés par les ah! ahl les

ohî oh! des adulateurs; nous avons entendu les applaudissemens jetés avec enthousiasme à son chant; enfin, hommes de superficie et d'extérieur, nous n'avons pas entendu celle de toutes les voix qui s'est élevée le plus haut.

Eh quoi ! parce que nous ne possédons pas les formes souples et faciles du monde, faut-il croire que nous n'avons pas une compensation en nous-même? Croyez-vous que Seligny, que nous avons délaissé devant la cheminée, sa place habituelle, n'a pas partagé Tadmiration générale pour Schildine? Il est vrai qu'à son aspect il n'a pas quitté sa station , il n'a pas contourné pour la féliciter des phrases communes et banales : au lieu de dire comme tous il a gardé le silence.... il ne s'est point répandu en exclamations, il

n'a pas même applaudi mais que cela

prouve- t-il?

Savez-yous que les hommes sont, comme

les pierres , plus ou moins poreux? 11 en est dont l'âme s'évapore par mille ouvertures ; les yeux, les lèvres , la langue, le corps entier en laissent à chaque moment échapper des émanations; ceux-là ont une douleur, un amour, un plaisir passager. A peine échauffés, leur sentiment se condense en vapeur qui filtre par tous les conduits, et, après un léger travail, l'àme resle à sec.

Mais il y en a dont l'épiderme est aussi impénétrable que cette machine de fer inventée par un habile physicien, dans laquelle Teau, resserrée par une résistance plus forte, chauffe, brûle et rougit enfin comme un métal en fusion : qu'une imperceptible ouverture se pratique, alors l'eau, se précipitantirritée, renversera, par la seule violence de son émission, le bâtiment qui l'environne. 11 en est peut-être ainsi de Seligiiy ; rien ne transpire au-dehois. mais qui sait ce qui sagite au-dedans?

Lorsque Schildine entra, il fut pris comme d'un éblouissement qu'il attribua à l'e'clat des lumières. Tout à coup il tomba dans une profonde tristesse ; il baissait les yeux, les relevait avec vivacité pour bien s'assurer qu'elle était venue; il se plaisait à parcourir dans tous les sens les formes correctes et calmes de cette figure angélique dont les regards semblaient, pendant son improvisation, regretter le ciel d'où elle descendait. Il se félicitait de la beauté de Schildine, et soudain il en était affligé ; il lui semblait quelle n'aurait rien perdu à être moins belle.

Les hommages qui l'entouraient le choquèrent vivement : ce n'était pas la jalousie des succès d'un autre, il ne prétendait à rien, lui qui n'avait essayé ni vers ni prose, mais il était mécontent des louanges qui venaient si grossièrement aiguiser la vanité docile d'une jeune fille. Il se rassura bientôt quand il vit

avecqucllc modcslie elle les recevait, et combien peu sa physionomie avait changé après les avoir reçues.

Rentre chez lui, il se jela sur une causeuse , et la nuit était déjà fort avancée avant qu'il fût sorti de sa méditation. Je ne sais quoi le tira de ses songes : le froid, l'idée peutêtre qu'il allait la revoir; car on va si loin quand on rêve! Il se coucha, mais il ne put dormir; il ne dut rien concevoir à cette insomnie : c'était la première fois qu'il seretournait inquiet, le front- en sueur, tout surpris d'entendre si distinctement chacun desbattemens de son cœur.

Il commença à s'effrayer de cette situation, il crut être malade ; enfin, épuisé par sa propre énergie, il s'endormit en parlant à Schildine.

Adolphe, de son côté, n'avait pas été l'un des derniers à rendre à la fille de sa maîtresse le tribut convenable : il avait, avec deux ou

trois jeunes gens, remarqué qu'elle avait un petit pied, une tête toute idéale, il avait fini par ces mots: — C'est une fort jolie femme!

Dans tout un monde si nouveau pour elle, Schildine ne remarqua rien d'abord; son bon sens naturel lui indiquait que la simple politesse animait les amis de sa mère à lui prodiguer des éloges. Elle les accueillit avec bonté, mais avec indifférence, et certaine que, même sans en être digne, elle les aurait, obtenues.

Cependant le silence de Seligny à son.

égard , son impassibilité, que faisait encore mieux ressortir l'enthousiasme général, la piqua au vif. Elle ne tenait guère à la louange, mais elle ne pouvait supporter le dédain ; il lui semblait même que Seligny était de tous, celui de qui elle devait le moins l'attendre» Elle en conçut aussitôt une idée défavorable: clic le jugea froid aux douces im[)ressions des arts , par conséquent insensible y

incapable de bien ou de mal, indigne même d'une attention.

Aussi, quand, après tout le monde , il essaya une sorte de compliment, elle lui trouva l'air tellement guindé, elle crut découvrir tant de fausseté dans son suffrage, qu'elle ne lui répondit qu'un seul monosyllabe imperceptible à prononcer, qui n'a de sens ni pour celui qui l'adresse ni pour celui qui le reçoit.

Depuis ce jour-là rien ne put détruire cette première impression : son assiduité aux soirées fut prise pour le désir de s'amuser ; quelques demi -mots hasardés timidement, sortant avec peine d'un cœur contraint et haletant, furent appelés l'expression audacieuse de la vanité d'un fat, l'attention à prévenir ses désirs de l'importunité. Tout en amour ne part que d'un principe, c'est lui seul qui donne aux mêmes actions une couleur diverse. De relui qui plaît, tout en-

chante, tout se paie au centuple ; les actes les plus indifférens sont des gages de dévoûment et de tendresse : ainsi tout se juge, jusqu'aux choses d'esprit. C'est à l'esprit seul que l'on permet de s'oublier : commencez d'abord par prouver que vous en avez; il vous sera permis de n'en plus avoir.

YI

Quand un femme vous dit : Je vous aime ! ce qu'il y a de plus clair, c'est qu'elle vous haïra bientôt.

Ce jour-là, M"'' de Marcilly détestait

Adolphe, ce gui ne prouve pas, il esl vrai, qu'elle l'eût aimé; mais enfin, vous et moi, nous eussions pu le croire.

Elle le détestait donc... Pourquoi? cherchez.

'Si nous étions indiscrets, nous pourrions nous pencher sur le canapé où elle est nonchalemment assise, et lire par- dessus son épaule une lettrebien intéressante sans doute, car elle en fait lecture une seconde fois, comme si la première n'eût pas suffi pour la comprendre, comme s'il y avait quelques mots d'oubliés par elle.

Sa main tremble, son visage tour à tour pâlit, rougit et s'anime; elle laisse pendre sur son genou la main qui tient la lettre, et l'autre, attachée à son front, semble y couvrir un foyer de peines brûlantes qui le consument.

Que peut-il donc lui être arrivé de si important? Les mots de ^volage, de coquette, lui

échappent, et elle loiul en larmes. Ce ne sont pas de ces larmes abondantes et douces qui arrosent le corps ^lacé d'un père ou d'une amie qui n est plus, ce ne sont pas de ces pleurs qui .tombaient comme des gouttes de plomb fondu sur mon cœur délicieusement torturé et que tu versas un jour, ô toi! lorsque je doutai de celle dont Dieu même ne me ferait plus douter aujourd'hui ! Les larmes que répand M"* de Marcilly sont acres et lentes : elles brûlent en passant les yeux et les paupières qu'elles dévorent, et creusent en glissant sur la joue un siHon enflammé, pour aller tomber une à une sur la lettre , qui les reçoit avec un léger bruit.

Tout à coup une porte s'ouvre , des pas bien connus se font entendre ; elle cache sa lettre, essuie ses yeux et prend une contenance presque aisée.

Il entra; vous devinez qui l'on attendait ; il prit un fauteuil et s'assit.

— Vous m'avez dit hier soir de venir vous voir, mon amie : me voici.

Il voulut prendre une main qu'on retira aussitôt.

Il en fut surpris, puis il supposa que depuis huit jours il avait un successeur.

' — Comme tu voudras, dit-il en lui-même.

Il se replaça dans son fauteuil pour écouter sa belle maîtresse, qui paraissait avoir une grande révélation à lui faire , à en juger par sa gravité et son sérieux solennel.

— Vous savez, Adolphe, lui dit-elle après une minute de silence, vous savez que, lorsqu'une femme comme moi consent à écouter un jeune homme, il faut, pour la justifier, qu'elle trouve beaucoup d'amour.

C'était la première fois que ce mot était prononcé entre eux. Adolphe sourit, mais de ce sourire qui part je ne sais d'où , glisse à travers les dents et n'arrive même pas aux lèvres.

— J ai cru trouver en vous cet amour que j'avais tant désiré. Qui ne vous aurait cru? votre esprit est si éloquent! vos yeux secondent si bien votre langage !... Vous m'êtes témoin pourtant que je n'ai cédé qu'à un sentiment impérieux, et que vous eûtes des combats à livrer avant de remporter la victoire.

Adolphe ne comprit rien à cette dernière phrase : Des combats!,... Mon souvenir ou mon image auront peut-être eu des obstacles à vaincre dans so.n esprit, pensa-t-il, mais d'elle à moi , le diable m'emporte , si jamais la moindre résistance...

— • C'est vrai, répondit-il tout haut, c'est cette difficulté qui vous a rendu plus chère à ma tendresse.

— Vous pensez donc que j'avais droit à quelques égards? que vous ne deviez pas me traiter, moi, femme honnè..., femme

comme il faut, de même qu'une grisette qu'on peut traiter légèrement.

Adolphe crut qu'il fallait se lever avec vivacité pour montrer son indignation d'un pareil soupçon , il se leva avec vivacité.

— Quoi, madame, me jouer d'une femme qui.., me jouer de vous !

Et il se promena dans la chambre pour se donner un air agité.

— C'est horrible! Qui donc ose ainsi

me calomnier?

Il se regarda, en passant, dans la glace, et ne se trouvant pas du tout la physionomie d'un homme indigné , il se précipita aux pieds de M"*^ de Marcilly, lui saisit les mains, appuya sa tête sur les genoux de la jolie jalouse, et là , malgré lui et comme emporté par le comique de la situation, fut pris d'un fou rire qui, entendu sans être vu, pouvait avoir une apparence de sanglots entrecoupés.

M™' de Marcilly, qui ne s'attendait pas à un désespoir si violent, voulait dérober ses mains aux baisers d'Adolphe et lever vers elle la tête de son amant ensevelie dans ses genoux; mais Adolphe, qui ne se sentait pas prcsenlahlc , s'obstina à rester ainsi jus- (]uà ce que la contraction nerveuse 0[)é rant, le rire se décomposa en larmes qui humectèrent les doigts de M'"'^ de Marcilly.

A cette sensation inattendue elle ne put le souffrir plus long-temps à ses pieds, et, le forçant à se relever, elle lattira vers elle et le fit asseoir vers le canapé ; là elle s enivra un moment du bonheur de contempler ces yeux encore mouillés de larmes si flatteuses pour elle. Tant de joie et de félicité inondaient son âme qu'elle-même versa des pleurs d'attendrissement. Elle passa sa main effdée entre les cheveux d'Adolphe , elle les sentit frémir comme au mouvement de lé-

tincelle électrique; et ramenant à elle cette tête pour qui se perdait la sienne, elle couvrit de ses baisers de feu les yeux dont elle sécha les sourcils humides.

Adolphe se voyait tellement aimé qu'un moment il crut aimer lui-même.

Il serra de son bras droit la taille souple et longue qui se courbait vers lui , et d'une voix émue :

— Vous avez donc à vous plaindre de moi , mon amie ?

Elle mit sa main sur la poitrine du coupable , et en souriant :

— Tu ne sens pas là un remords?

— Non... et pourquoi?

Cette réponse fut si naïve , si naturelle , que M""^ de Marcilly eut regret de tout ce qui venait de se passer.

Elle voyait qu'une explication devenait nécessaire, et elle craignait les idées qu'elle pouvait donner à son amant. Elle avait té-

jnoigné tant de crainte d'une chose! elle paraissait si joyeuse que cette chose ne fût pas! Cette crainte, celte joie n'étaient-elies point capables d'en inspirer la pensée? Sa peine avait été si forte que la source de cette peine devait être nécessairement pour une autre la source d'un grand plaisir.

Elle en était là de sa réflexion quand un baiser lui arriva avec ces mots :

— Au moins annonce-t-on au coupable ie crime dont on Taccuse î

— Non, ce n'était rien.... des soupçons ridicules fondés sur je ne sais quoi... Tu le sais, mon Adolphe.... quand on aime, on doute.... et le doute, c'est la mort... Tu ne m'exposeras plus à mourir, n'est-ce pas?

— On ne meurt pas de cela , pensait Adolphe.

Il reprit tout haut :

•— Je veux savoir mon crime...

Elle résistait. Tremblante par instinct du

résultat, elle cherchait à éloigner par des caresses l'instant de l'explication.

Adolphe, piqué, répétait toujours :

— Mon* crime ! mon crime!...

Enfin un hasard lui découvrit un coin de la lettre cachée sous le coussin du canapé ; son nom était écrit , et à côté du sien celui de Schildine... Il arracha violemment le papier, ne voulut pas le rendre , résista aux instances, et le lut en le tenant d'une main hors de la portée de M"^ de Marcilly, qu'il assujétissait de l'autre.

La missive était conçue en ces termes : « Une amie vraie , et que vous ne soup- >> çonnez pas (Adolphe annonça la recon- » naître , tant l'écriture ressemblait à celle » de quelques billets à lui adressés et tracés » sur papier rose), vous prévient que celui » que vous jugez fidèle et discret n'est ni l'un » ni l'autre...

— Quelle horreur! s'écria Adolphe.

Il continua :

» N'est ni l'un ni l'autre.... Sa discrétion » consiste à publier partout que vous êtes » sa maîtresse....

Il regarda M™' de Marcilly.

— Je ne le crois pas, lui dit-elle.

Elle le croyait : mais sa vanité s'accmmoodait trop bien des hommages d'Adolphe pour qu'elle vît avec regret le public dans sa confidence. Les femmes ont plus d'amourpropre que d'orgueil, et elles sacrifient l'honneur à la vanité.

Adolphe lisait toujours.

» Quant à sa fidélité.... j'ignore ce qu'elle » devient loin de vous, mais dans votre sa- » Ion même elle souffre de graves at- » teintes.... Je ne veux accuser personne : » pourtant surveillez bien Adolphe et Schil- » dine. — Votre amie. »

Point de signature. Il y avait en poslscriptum : B râlez.

— L'infâme ! s'écria Adolphe ; elle me l'avait promis... elle tient parole...

— Qui...? que vous avait-on promis?

— Cette lettre a été écrite par... non, tu ne le sauras pas... qu'il te suffise de savoir qu'elle a un but perfide...

Il la déchira.

— Tu avais pu craindre un moment d'oubli!... Qui? moi!... ah! mon ange!

M'"'' de Marcilly, toute inquiète de la lecture , regarda fixement Adolphe pour voir quelle impression elle avait produite : elle ne rencontra que des désirs.

Adolphe, animé par cette belle scène, par je ne sais quelles pensées vagues qu'il se promettait bien d'éclaircir, comprit qu'il fallait détruire jusqu'à l'ombre d'un soupçon ; il se précipita aux genoux de sa bienaimée, qui laissa tomber sa tête échevelée sur l'épaule du tentateur, et tout fut réparé.

Tout aurait été pardonné même , s'il y

avait eu lieu à pardon. Pouvait-elle ne pas croire à Tamant qu'elle retrouvait tout entier, tendre et passionné, implorant son bonheur et la remerciant de l'avoir obtenu ?

Hélas ! elle aussi ne savait pas que l'on peut mentir jusque dans les bras d'une

femme! Les preuves d'amour sont pour

nous des moyens de justifier un mensonge , et l'homme est faux jusque-là.

Adolphe l'était alors! oui, mais depuis une minute au plus.... avant, jamais son imagination n'avait entrevu ce qu'elle entrevoyait maintenant : ce qui persuada, convainquit M"*® de Marcilly, était déjà un vol fait à une autre.

Après un moment de silence Adolphe lui demanda comment elle avait pu ajouter la moindre foi à une œuvre de jalousie et de méchanceté: il lui nomma celle qu'il accusait, lui promit de lui remettre les billets qu'il tenait d'elle, et accompagna de protesta-

tions et de sermens cet abus de confiance..

Femmes ! soyez comme les conspirateurs, n'écrivez pas!... vos lettres les plus pures , les plus dévouées, celles que l'on éprouva le plus de charme à recevoir, sont des trophées que l'on garde précieusement comme les sauvages conservent la chevelure de leurs ennemis terrassés. Le don de vos billets servira à la défaite d'une autre : celle-ci, à son tour , donnera, en échange de votre âme écrite et froide , son âme vive et incendiée. Elle aussi, qui a vu notre respect pour vos saintes reliques, jr;ttera palpitantes en nos mains des pages d'abandon et d'amour, et ainsi se perpétuera ce cercle de combats et de victoires livrés et obtenues avec le secours du butin pris sur celles que nous avons conquises.

— Comment as-tu pensé un seul moment queje m'ocijpasse de ta tille!... c'est une en-

fant... a-t-elle tes charmes? elle est jolie, mais...

Et il lui fit un portrait de l'une et de l'autre , où sa flatterie donna l'avantage à la mère.

Toute son éloquence aboutit à lui prouver qu'il comprenait parfaitement ce qui manquait à elle-même et ce qui manquait à Schildine; mais Schildine n'avait pas encore, et elle elle n'avait plus.

Adolphe gâtait sa réconciliation ; M"** de Marcilly recommençai à douter.

Quoique émanée d'une ennemie, la dénonciation lui revint à l'esprit. Frappée comme d'un coup de foudre , elle trembla qu'en effet Adolphe n'eût donné des marques d'attention à sa fille : elle crut devoir prévenir une inconstance.

Quand il fut sur le point de partir, elle lui dit avec quelque sévérité :

— Mon ami, cette lettre est fausse , je le

sais ; mais fausse ou non, elle m'effraie : je crois donc devoir vous avertir que j'ai des vues pour Schildine : je ne voudrais pas que vos assiduités près d'elle nuisissent à son établissement.

— Soyez sûre que non, mon amie. Je veux, s'il le faut, lui servir de père. Il y a déjà quelque temps que je pourrais m'y tromper.

Il lui baisa la main, et partit, la laissant heureuse d'une infidélité qui n'était pas, et malheureuse de celles qui pouvaient être.

Elle se jeta sur le canapé, réfléchit un instant, ne sut à quoi s'en tenir, s'ennuya et demanda sa fille.

Schildine accourut : charmée de voir sa mère plus gaie, elle la gronda d'avoir pris du chagrin et de ne pas lui en avoir cédé sa part. Elle se posa près d'elle , à la même place où Adolphe avait pressé la taille de sa maîtresse. Sa main de vierge serra contre son sein, avec l'expression vraie d'une autre

tendresse, cette main qui avait frcmi dans celles d'Adolphe ; sa bouche innocente et pure couvrit de baisers chastes et calmes les yeux et les joues de sa mcre encore enflammées des dernières caresses d'un amant.

vu

M™* de Marcilly avait vu clair dans l'effet de son explication.

Si ses regards eussent pu lire dans l'avenir, elle aurait préféré s'instruire elle-même par

l'observation plutôt que de remuer dans Adolphe des pensées qui pouvaient n'être qu'assoupies. En fait d'amour les femmes frappent juste; mais c'est souvent trop tôt, et quelquefois trop tard.

A partir de ce jour, une double jalousie vint s'installer chez elle; chaque fois que Schildine se penchait pour l'embrasser et

approchait son front candide de sa figure, où l'art commençait à lutter avec désavantage contre la nature, elle lançait un regard furtif dans la glace : la comparaison qu'Adolphe avait établie entre elles deux lui revenait à l'esprit, et elle concluait en gémissant qu'elle s'appauvrissait de tous les charmes dont sa fille commençait à s'enrichir.

Par malheur, sans doute, Adolphe ne retrouva pas les lettres dont il avait reconnu l'écriture : il les avait peut-être sacrifiées à une autre, mais enfin il ne put les montrer à la partie intéressée. L'accusée le démentit

lormellcmcnt; son air de bonne loi et de bienveillance excita des doutes sur la véracité d'Adolphe; il parut capable de trahir et de calomnier : tous les soupçons sur lui redoublèrent de consistance.

La dame qui,dcpuis dix ans, demeurait chez unvicuxgénéralcn retraite qui l'avait recueillie pour tenir sa maison, jouissait auprès de M™* de Marcilly d'une haute réputation d'esprit et de discernement : quant aux mœui s et à la bonne renommée de vertu , on ne s'était jamais avisé d'en prendre connaissance ; ses amis intimes disaient qu'il ne régnait entre elle et le général qu'une affection paternelle, qu'ils avaient chacun leur chambre, et qu'ils étaient séparés par une porte de communication.

Elle se disculpa complètement; mais prenant acte de cette idée, elle confia à M^* de Marcilly qu'en effet elle croyait devoir l'engager à ne pas perdre de vue Adolphe et sa

fille, que du reste elle n'avait rien surpris qui pût alarmer une mère, mais que c'était à à son intelligence qu'il était réservé de tout éclaircir.

M°^ deMarcilly crut que ces avis cachaient plus de choses qu'ils^ n'en montraient.

Dès ce moment ses yeux restèrent attachés sur Adolphe et Schildine.

Citait une torture affreuse pour elle d'être gaie, sémillante et gracieuse, de présider à des soirées , de recevoir et de rendre des complimens , de saluer et de sourire , tandis que son âme était tourmentée par les demimots adressés indifféremment par Adolphe à sa fille. Quel pénible effort il fallait se commander lorsqu'une maladresse des domestiques la forçait de sortir du salon ! lorsqu'il fallait, le dos tourné, assister à une discussion littéraire ou politique ! alors elle cherchait des yeux quelque coin de glace où dussent se réfléchir les actions qu'elle épiait ; elle tra-

iluisait un sourire, un geste, un regard : non qu'elle fût jalouse, ce n'était pas encore toutà-fait ce sentiment, mais c'était la peur d'avoir à le devenir; premier degré d'une passion qui semble, au premier échelon, avoir atteint le dernier terme des souffrances morales, mais qui , à chaque jour, à chaque minute , peut redoubler de force, d'intensité et d'étendue.

Rien cependant ne venait au secours de ses craintes: lorsque seule elle analysait ce qu'elle avait vu, entendu ou surpris, elle n'y découvrait pas le plus léger motif de terreur.

Pourtant Adolphe, depuis quelque temps, était rêveur ; dans ses discours régnait un sentiment d'indécision qu'il avait caché jusqu'alors. Soudain son imagination de femme s'enflammait; elle croyait qu'il la trompait, que, plus adroit qu'elle, il pouvait expliquer à la fille ce qu'il savait dérober à la mère ; elle sentait le courroux monter tout rouge à

son front; des élans de fureur et de rage se croioaient dans sa tête.

Elle ne savait plus lequel des deux elle détestait davantage. Eloigner sa fille? impossible : son éducation était finie, oij l'envoyer? expulser Adolphe? le pouvait-elle? Rien ne satisfaisait, rien ne calmait sa pensée.

Tout à coup elle crut rencontrer une excellente idée. Elle estimait trop Adolphe pour croire qu'il eût sur Schildine d'autres intentions que celles d'un mariage. Dans le monde, c'est un usage convenu, l'homme qui sait vivre ne parle pas d'amour aux personnes libres ; c'est une situation qui peut mener loin ; il ne faut pas semer d'embarras sur la route de sa vie ; on exploite les femmes ou les veuves, mais les jeunes filles on se contente d'être poli avec elles; on attend, pour les traiter sérieusement, qu'elles aient trouvé un digne et loyal épouseur pour endosser leurs actes; enfin on attend qu'elles

soient inarices, c'est-à-dire lancées dans la circulation.

Un soir, elle fit rester Adolphe avec elle; puis, lorsque tout le monde fut parti, elle lui adressa des reproches assez vifs sur sa froideur, sur les sentimens qu'elle lui soupçonnait pour sa fille, et, pour couronner son avis par un trait d'éloquence irrésistible que les rhéteurs nomment épiphonème, elle lui dit :

— Quels que soient vos projets, soyez sûr d'une chose : dussiez-vous l'aimer, je préférerais vous voir mourir à mes pieds plutôt que de vous nommer mon gendre ; songez-y bien, Adolphe, Schildine ne sera jamais votre femme.

Adolphe fut frappé de cette parole. M°®de Marcilly, qui remarqua son altération, se fé- Hcita d'avoir porté un coup aussi puissant. Il la détrompa , lui jura qu'il nWait jamais pensé à la nommer sa femme, que les nœuds

qui les unissaient lui défendaient cette horreur. •

Ils se séparèrent bons amis.

M""' de Marcilly s'endormit tranquille : elle était complètement rassurée.

YIII

VITÏ

Laissons-la toute entière à son succès, et suivons Adolphe, encore étonrdi de la dernière phrase :

Schildine ne sera jamais votre femme !

Ces six mots, lancés avec solennité par une personne impérieuse et fière , retentissent et bourdonnent long-temps à son oreille. Il connaît le caractère décidé de M"* de Marcilly; elle ne jette jamais une parole au hasard. Alors que peuvent signifier ces menaces ? Il n'a jusqu'ici rien dit à Schildine qui ait autorisé sa mère à le soupçonner.

Il a bien senti, depuis une quinzaine de jours, remuer au fond de son cœur certaines velléités de conquête; mais ce sentiment, il l'éprouve pour la première femme qu'il rencontre. Insatiable de jouissances d'amourpropre, il voudrait, pour ainsi parler, jeter un germe de souvenir dans Tâme de toutes. Cetteidéeflatteuse que, même ensonabsence, on parle seule, on s'entretient tout bas de lui, flatte son orgueil. Aussi, combien d'aveux, de déclarations a-t-il lancés au hasard, non par amour, non par coupable intention même, mais seulement pour allumer un foyer

d'activité qui s'excite à son nom, pour être le héros des méditations graves qui suivent toujours un aveu bien ou mal reçu ! Cette vanité l'avait poussé si loin quelquefois qu'il avait ébauché avec une ardeur extrême des liaisons auxquelles il n'attachait aucune importance. Il s'était plu à caresser par des phrases dont il connaissait l'effet immanquable des chimères que son caprice avait fait naître... puis, tout à coup, effrayé de la course qu'il devait parcourir, il avait réfléchi, il s'était arrêté en route , il avait laissé errer toute seule l'âme qu'il avait subjuguée ; alors elle s'était retournée, l'avait vu loin d'elle, abandonnée, dédaignée, trahie, et l'amour s'était converti en haine.

Car, ce que les femmes abhorrent le plus, c'est le dédain des faveurs qu'on n'a pas obtenues. Elles admettent, à la rigueur, qu'on les quitte par satiété; mais l'outrage qu'elles ne pardonnent jamais, c'est l'indifférence qui

détourne la tête et repousse la coupe avant d'y avoir porté ses lèvres. Gela explique bien des rancunes de femmes avec lesquelles Adolphe n'avait certainement formé aucune liaison sérieuse. Elles trouvent bon qu'on s'adresse à leur âme, mais il faut que ce ne soit que comme moyen. Leur colère n'atteste donc qu'une chose : c'est qu'on a cessé d'être leur amant, ou qu'on n'a pas daigné l'être.

Schildine ne sera jamais votre femme! ... Qui diable a pu lui souffler cette phrase? Est-ce que la jeune personne, indignée de l'insouciance d'un homme aussidistingué, voudrait le faire adroitement avertir par sa mère d'une si ridicule négligence PCetie suppositiontombait d'elle-même. Adolphe, qui se connaît en coquettes, n'a trouvé dans Schildine aucun des élémens qui composent la coquetterie : nulle affeclation d'être ou de paraître , un silence calme , mais à travers lequel perce pourtant une assurance modeste . une conscience de

son TTiëritc, nulle envie de plaire, surtout beaucoup d'indiffcTence pour les suffrages qui ne valent pas la peine d'être ramasses... tout cela annonce une femme forte de son esprit, croyant en elle, avec bonté pour les faibles, avec indulgence pour les sots.

Ce n'était donc pas une inspiration de Schildine : c'était tout simplement M™^ de Marcillyjqui, pour détourner son amant d'un autre culte , lui avait voulu ainsi clore toute espérance du produit de l'infidélité...

— Comment, se disait-il en souriant, il y a une femme que l'on veut m'interdire î... il est une conquête que l'on m'o»e défendre!

Il s'endormit ce soir-là un quart d'heure plus tard que d'habitude ; les grandes émotions produisaient toujours sur lui cet effetlà : c'était une des plus fortes de sa vie , elle attaquait son amour-propre.

Le matin, en se levant, il lui passa par la

tête une idée, une idée comme une autre, mais qui le saisit par tout le développement qu'elle promettait à ses facultés. — Elle ne sera pas ma femme, se disait-il avec un sourire qui n'était qu'à lui, mais malheur à qui l'aura! je veux lui préparer un cœur de ma façon : je lui garde une femme qui lui fera expier amèrement le malheur d'avoir eu la préférence... Ah! chaste et pure, elle ne sera pas à moi... c'est fort bien! mais je ne la céderai que corrompue et flétrie! elle apportera en dot à son mari la flétrissure et la corruption !

L'idée était profonde, mais l'exécution pouvait être difficile.

Un vaste champ de bataille s'ouvrait devant lui ; il allait combattre les ennemis les plus redoutables pour un séducteur ; d'un côté, la jalousie et la surveillance d'une mère; de l'autre, la naïveté, l'innocence, la vertu , et le bons sens .même de Schildinel... Mais

c|u'cst-cc que loulcela devant l'iioiuiiic adroit <jnia une volonté et du langage?

Comme son génie bondissait d'une, joie maligne et insolente quand il recueillait en espoir le fruit de ses travaux, quand il entendait, d'avance retentir autour du mari de l'ingénue la raillerie et la gaîté des Parisiens, si joyeux de compter une victime éclatante ! son œillançait des éclairs d'orgueil, ses narines s'enflaient comme celles d'un poète au bruit des applaudissemens ; il triomphait, et fier comme le Créateur planant sur son ouvrage, il s'écriait : — C'est bien!

Il se disposa à déployer l'artillerie de réserve : il avait de la science , et l'exercice Jui avait appris la manœuvre ; car enfin on ne sédqit pas une jeune fdle aussi brusquement qu'un député de l'opposition; toute femme a ses morncns de loyauté et de bonne foi : la situation est trcs-épineuse quand on l'attaque trop toi. VousavcE à la Chambre un provin-

lOO

cial nommé par des paysans pour les représenter; ce monsieur n'est pas content dès actes arbitraires du gouvernement , parce qu'on ne lui en a pas confié la signature ; alors il s'oppose, il se met à gauche du président : quand le ministère agit bien , il s'oppose; quand le ministère agit mal, il s'opposej si l'on ne secourt pas la Pologne, il se fait beau de Pologne , il monte à la tribune, il dit des choses superbes... notez bien qu'il wse moque de la Pologne comme vous : mais il pique , il harcèle le gouvernement, il entrave sa marche. Si , pour arriver à un résultat glorieux pour la France, on a besoin de ces petites menées où des êtres un peu bas sont employés comme moyens , il découvre les secrets du ministère, il déroute l'opération, et la France, grâce à son opposition patriotique, perd une victoire, une intervention, une conquête : alors, las de ce manège , un ministre qui , d'après le pros-r

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