‹ SchildineChapitre 2 sur 3 · IO · texte numérisé non relu

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pcctus, a évalué ce que l'homme voulait se vendre, envoie un agent de change qui traite l'affaire avec quelques centimes additionnels; le march«^ se conclut, et le patriote se livre pour ce qu'il vaut , presque rien. Mais, en vérité, je vous le dis, une jeune fille, ce n'est pas comme un député; elle ne vend pas sa vertu, car elle en ignore le prix : elle la donne.

C'est là qu'Adolphe veut en venir : l'entreprise devient importante, elle mérite réflexion, il réfléchit.., •

Il n'est pas de ceux qui admettent qu'un enfant appartienne exclusivement au despotisme de l'auteur de ses jours : il croit qu'il n'y a aucun empêchement à la traiter indépendamment de la médiation maternelle : on est à soi, père et mère n'ont rien à y voir.

Et d'abord, comment débuter? faut-il, pour mieux aveugler la mère, continuer à l'endormir dans son illusion de femme aimée?

faudra-t.-il se consacrer exclusivement à élaborer les affections de Schildine? Placé entre ces deux points de mire , il jugea le premier moyen plus prudent pour le de'but, et il l'adopta.

Il retourna près de M*"^ de Marcilly avec l'empressement d'un amoureux jaloux et craintif: il redoubla ses visites , il l'environna d'hommages sans cesse renaissans, il se livra tout entier à son culte. Les étrangers, qui traitaient leur liaison avec légèreté, commencèrent à la respecter du moment qu'elle parut une passion véritable ; les amies intimes de notie belle veuve la félicitèrent d'avoir si bien placé son choix. M°* de Marcilly souriait; elle répondait avec modestie ; — Il faut que je l'avoue, je suis la plus heureuse des femmes !. .. Toujours avec Adolphe, elle le menait partout où des invitations n'appelaient souvent qu'elle-même : mais comme Schildine était avec eux, bien des gens s'imaginèrent que

c était une façon de présenter le mari de sa fille.

Ceux qui connaissaient Adolphe ne concevaient rien à ces apparences de fidélité et d attachement : leur seule ressource était de croire qu'elle avait flatté son orgueil par son esprit et même par ses charmes. Le soir, aux bougies , relevant par la parure sa physionomie exacte, elle était ce qu'on peut appeler une belle femme. Sans la vanité, ils n'auraient pu concevoir sa constance.

Au milieu de tout ce bruit d'amour, Schildine apparaissait de temps en temps ; mais rêveuse et froide, elle ne semblait prendre aucune part au commerce du monde. L'étude charmait les momens oij M""® de Marcilly la laissait seule dans sa chambre.

Aussi dans la solitude fermentait son imagination, qui la jetait au travers des inductions idéales qu'elle tirait de ses espérances. Elle chérissait sa mère plus par devoir que

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par entraînement ; parfois elle craignait de la suivre dans ses actions, de peur d'être forcée d'en blâmer quelques-unes. Ce n'était

qu'avec effroi, qu'avec terreur, qu'elle s'avouait, en se rendant compte de ses observations involontaires, que, si elle avait pu choisir, son choix serait tombé sur une autre. Mais elle chassait religieusement cette suggestion perfide de l'esprit tentateur, qui relevait continueliement le voile qu'elle s'efforçait toujours d'étendre.

Sentant bien qu'elle n'aimait pas assez sa mère, elle se demandait à qui était réservée cette place qui restait inoccupée dans son âme : de là elle passait à un examen tranquille et désintéressé de tous ceux qui fréquentaient son salon ; aucun n'arrêtait sa pensée.

Ernest et Adolphe étaient les seuls dont l'impression survécût au tumulte des soirées. Mais Seligny était toujours si gauche auprès

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d'elle, il rencontrait si difficilement l'expression propre pour lui peindre le moindre sentiment de la vie la plus commune , qu'elle le jugeait à la fois niais et faux, deux manières d'être également repoussantes : la première, parce qu'elle déplaît ; la seconde, parce qu'elle épouvante.

Elle ne s'était pas aperçue que Seligny, absorbé dans sa contemplation , n'avait de regards que pour elle.

Lorsqu'elle quittait le salon, ses yeux, continuellemcntfixés sur la porte, semblaient percer les murs pour raccompagner,et étincealicnt de plaisir quand elle rentrait. Elle ne savait pas avec quelle volupté il s'enivrait des accens de sa voix mélodieuse î comme il détaillait sur le piano ses doigts voltigeant sur les touches ! comme il la poursuivait dans les quadrilles! combien ses lèvres jetaient de baisers à ses jolis pieds , animés par la cadence! Sans doute, ces détails, connus

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d'elle, auraientcontrebalancélopinionqu'elle en avait conçu : mais ce qu'elle retenait de lui, c'est qu'il ne venait jamais l'inviter à danser que lorsqu'elle avait déjà cinq ou six engagemens ; ce qu'elle retenait de lui , c'est qu'un jour, ou plutôt un soir, il avait, par distraction, laissé prendre feu au pan de sa redingote (vous savez qu'il ne quittait jamais la cheminée); cet événement avait effrayé la société, et le pauvre Ernest s'était retiré confus , interdit, avec ce ridicule de plus.

La blâmerons-nous de ces préventions contre Seligny ? n'étes-vous pas comme elle? un pareil homme peut-il plaire? Il faudrait, pour cela, qu'une femme allât plus loin que les apparences , et Schildine commençait à vivre.

Tout ce qu'Adolphe recueillit de ses procédés le jeta dans un embarras inexprimable. Schildine s'accoutuma tellement à le voir empressé auprès de sa mère, quelle devint

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avec lui d'une familiarité effrayante pour ses projvits; elle était si naïvement abandonnée, qu'il comprit bientôt qu'une marche pareille ne mettrait jamais en jeu pour lui l'amour de Schildine, et qu'il ne parviendrait jamais qu'à lui inspirer des habitudes filiales. L'âme se façonne peu à peu aux manières d'être qui lui sont offertes. Si vous ne dites pas à une jeune fdle : Je vous aime d'amour î elle ne pensera pas à vous : la première impression de ce genre ne naît pas en elle , elle lui arrive de l'extérieur; c'est une couche chaude et fertile où les fruits croîtront en abondance, mais il faut qu'on l'ait ensemencée.

Heureusement que le hasard se charge de tout • il vintausccours d'Adolphe.

Par un effet immanquable , les prévenances d'Adolphe lassèrent M"^^ de Marcilly : cette continuité d'égards, cette monotonie d'hommages, privés du piquant des boude-

riesctdcsraccommodomenSjdc'gc'ncrèrcntcn fatigue. Pendant qu'Adolphe cherchait dans sa tête un moyen de se déUvrerde son joug, elle-même, de son côté, se demandait comment elle pourrait dénouer un lien qu'elle n'avait pas la force de rompre.

Adolphe s'en aperçut un soir qu'il était resté près d'elle. Leur conversation, vive et enjouée, était animée par cette contradiction de bon goût qui ouvre un champ libre aux ressources de l'esprit. Comme tous deux en avaient beaucoup, ils lui donnaient tout Tessor possible, ravis qu'ils étaient de s'admirer l'un l'autre et de s'apprécier davantage.

Et remarquez bien ceci : deux amans se contredisent sans cesse, ils ne se contrarient jamais; labontés'épanouitàla contradiction, la méchanceté s'aigrit par la contrariété. Or, ce soir-là, M"^ de Marcilly fut continuellement de l'avis d'Adolphe : en vain celui-ci, après avoir soutenu une thèse, décrivait un

adroit circuit et revenait à développer le contraire, l'interlocutrice disait obstinément oui. Adolphe jugea qu'il était devenu fade: ce fut pour lui un trait de lumière qui l'échauffa tout en l'éclairant.

Il avait déjà un ennemi de moins à combattre, la jalousie d'une rivale; il en bénit le ciel : mais en homme digne d'une haute protection, il résolut de n'en pas agir avec moins de prudence. Ce n'était plus seulement un désir de vengeance qui l'animait au succès ; il sentait quelque chose de doux et de délicieux, où l'amour-propre surtout se dessinait dans toute sa force. On peut ne pas aimer une femme que Ton veut séduire; mais ce que l'on aime, c'est le but: c'est ainsi qu'on flatte dans la course le cheval qui vous emporte avec lui à la victoire.

Adolphe , assuré que les yeux de M"''' de Marcilly n'étant plus éveillés par ses craintes d'amante, ne devaient plus épier sa conduite ,

comprit qu^il fallait encore les obscurcir : c'est sur Ernest fju'il porta ses vues ; il lui parut propre au résultat quMl désirait.

Comme tout le monde, il ne lui avait pas ménagé les épigrammes; il l'avait accablé de traits mordans, auxquels le rire général avait prêté une acrelé humiliante. Ernest, qui sentait son âme frémir, avait plus d'une fois retenu sur ses lèvres un mot vif et sanglant qui l'eut vengé; mais craignant de ne pas savoir même se fâcher, tremblant d'être gauche jusque dans la colère, il avait répondu par un de ces sourires d'accommodement qui font pitié à ceux qui les voient et vous attirent le surnom de sot ou telle autre épithète que vous voudrez. Plus tard, lorsqu'il avait tenté d'entrer en explication avec Adolphe, il l'avait trouvé si liant, si oublieux, qu'il aurait rougi de paraître conserver plus de rancune que lui. Grâce à cette condescendance de Scligny, Adolphe, se figurant avoir sur lui

tonte puissance, le choisit pour un des fils de la trame qu'il voulait ourdir.

— Savez -vous, lui dit -il un soir, que vous avez de l'influence sur les femmes?

— Voilà une nouvelle qui paraît vous étonner, mais ce n'est pas vous qu'elle étonne le plus.

— J'ai quelque expérience des mystères du cœur.

— Du cœurî reprit soudain Seligny avec amertume, du cœur!... Monsieur Adolphe, prenez bien garde de vous tromper.

— Quand je me tromperais, quel mal y aurait-il? je n'en vois pas.

— C'est juste.... Après?

— Cela vous intéresse? à merveille !... Eh bien! savez-vous, monsieur Ernest Seligny, savez-vous que vous êtes aimé?

— Aimé!...

Ernest tressaillit en pâlissant; sa main s'appuya sur le bras d'Adolphe, qui la sentit

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agiire et froide. Il éclata de rire, et ne cessa de donner essor à sa gaîté qu'au moment où il vit sur le front de Seli^ny une gravité si extraordinaire qu'elle le glaça malgré lui.

— Aimé! répéta KrnesL. Au nom du ciel , monsieur, ne plaisantons pas avec ces choses-là?

— C'est juste! vous me faites l'effet d'un bon croyant : vous ne riez pas des choses divines.

— Aimé ! poursuivit Ernest avec un accent plus doux et comme suppliant Adolphe de poursuivre.

— Ne lavez-vous pas vue vous encourager des yeux quand vous parlez? ne vous a-t-elle pas fait asseoir souvent près d'elle?

— Non, je reste toujours à la cheminée.

— C'est vrai, dit Adolphe en renfonçant (me envie de rire qui se changea en toux obstinée : mais combien de fois s'est-elle approchée de vous pour lier conversation?

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— Très-rarement.

— Vous ne vous en serez pas aperçu :

vous êtes si indifférent!

— ^Si indifférent! murmura l'autre.

■ — Si froid! Une femme s'occupe de vous, vous distingue, se met en frais pour vous; monsieur ne voit rien, monsieur ne songe qu'à lui ; il lui faut des démonstrations mathématiques pour lui prouver l'existence des autres. Attendez! attendez ! un de ces jours elle vous fera des avances.

— Des avances! répéta Ernest avec une sorte d'indignation : croyez-vous qu'elle descende jamais à ces indignités? Des avances!!! Mais enfin, voyons, de qui parlons-nous?

— Faut-il vous la nommer? L'accueil particulier qu'elle vous réserve, ses demi-mots, ses gestes, tout cela ne vous indique-t-il |)as que M*"** de Marcilly est folle de vous ?

— Ah! M"' de Marcilly!... vous croyez?

— Si je le crois! j'en suis sûr. Je ne vous

raconterai pas tout et* que je lui ai entendu dire de vous, mais.... Et à l instant il lui composa une longue amplification de seconde, que Seligny écouta avec une attention surpre nante. Adol[)he, qui se trouvait en veine, ne lut pas frappé d'un efïet aussi soudain : quand il eut fini sa tirade et qu'il le vit rêveur, il s'applaudit de sa ruse, et le quitta enchanté de son adresse.

Savanilé et son espoirredoublerent quand il observa avec quelle bonne loi Ton se jeta dans la voie qu'il avait. ouverte.

A partir de ce jour Ernest s'attacha au char de M°"= de Marcilly.

Adolphe s'en aperçut avec une joie iudici ble, et voilà ce qu'il crut devoir conclure de ses remarques vraies ou fausses La belle indifférente cessa do l'être; elle accueillit avec bonté les assiduités d'Ernest; elle témoigna une espèce de dédain pour Adolphe; elle s'éloignait quand il s'approchait d'elle , pour

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prouver aux autres que c'était elle qqi le repoussait; elle prodiguait de grands éloges sur des riens : c'est le privilège des femmes de (tirer un immense parti des petites choses. Ernest se sentit entraîner par l'orgueil à la reconnaissance pour son admiratrice ; son bon goût ( elle le louait ) lui fit découvrir en elle des charmes qu'il n'avait pas encore vus ; il l'aima, il en fut aimé, c'est-àdire qu'il l'accompagna plusieurs fois au spectacle.

C'était clair pour Adolphe, qui, jugeant la conduite de M""* de Marcilly envers Ernest d'après sa conduite envers lui, était certain d'avoir trouvé un remplaçant : il en fut encore plus convaincu lorsqu'il la vit le présenter dans toutes les maisons où elle élait invitée.

Pour ne pas laisser refroidir un attachement qui cadrait avec ses projets, il continua à réchauffer l'imagination d'Ernest par l'é-

lo^c dcscjualiles supérieures de M"* de Marcilly. Celui-ci était toujours de son avis, et renchérissait même sur les formules laudatives. Adolphe resta persuadé que son rival heureux croyait posséder un trésor qu'on lui avait refusé^; il se le figura triomphant, se regardant le soir dans sa glace, et se trouvant un teint plus clair, des yeux plus vifs el plus spirituels; enfin, il lui parut décidément enchaîné à sa nouvelle conquête.

C'est alors qu'il se disposa au grand œuvre qu'il avait rêvé. Il jugea sa position d'autant meilleure que sa liaison avec Ernest devint plus intime. La bouderie de M""" de Marcilly ne fut que passagère, elle ne pensa même plus aux relations de Schildine et d'Adolphe , et celui-ci continua à être reçu chez elle comme un ami de la maison, c'est-à-dire avec indifférence.

Car, il faut l'avouer, les femmes oublient aisément et l'amant et les faveurs qu'elles lui

ont accordées; chaque jour efface dans leur mémoire les traits qui signalent le passage de ■ chaque individu; il ne leur reste, au bout de quelque temps, qu'une perspective lointaine et vapeureuse où tous vont se confondre , et de laquelle se détachent seulement une épaulette, un duel et deux ou trois noms de baptême.

Séduction! mot admirable! moins admirable pourtant que ses œuvres! seul triomphe vraiment glorieux, car c'est le seul incontes- ^ble. Là seulement on a combattu à forces

égales, ou du moins à forces pareilles î duel de H pensée , où les deux adversaires luttent corps à corps, usant de toutes les armes que peuvent fournir la nature et l'art des enchanteurs : véritable jugement de Dieu où la victoire demeure toujours au plus fort!

Vous qui avez laissé aller votre existence au hasard , vous acceptiez des femmes quand il s'en présentait, et vous vous consoliez quand vous n'en trouviez pas : je le conçois, vous étiez manufacturier, avocat, notaire ou homme de lettres, mais vous n'étiez pas amoureux.

Vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'enivrant dans l'art de captiver une jeune fille ! A vingt ans, un homme aime, il est perdu; il se livre , pieds et poings liés, au sentiment qui le domine; c'est un esclave qui, semblable aux martyrs, meurt en adorant son maître : son cœur estt heureux peut-être, mais le cœur est

si peu de chose ! sa vanité ne jouit pas : il n'y a de jouissance qu'en elle, que par elle.

Qu'est-ce, au total, que le plaisir des sens? le plus sot des plaisirs, celui qui creuse le moins de trace, celui qui, après avoir longtemps fouette notre imagination d'ccolier impubère, nous fait dire, dans les bras de notre première institutrice : Quoi! ce n'est que cela!... réflexion qui donnera à rire à la multitude, habituée à trouver là le sujet piquant de ses entretiens et de ses plaisanteries, qui , ne pouvant comprendre et sentir les jouissances intellectuelles, voit dans l'amour matériel le summum de la félicité humaine, incapable qu'elle est de monter plus haut que terre. Au-dessus de cette fange, il y a des ravissemens qui ont aussi leur délire, leur extase. Soyez donc heureux de vos petites voluptés, vous qui n'en concevez pas d'autres : à vous le corps et les sens , à nous la pensée : les femmes vous oublieront bien vite. Mais

1 homme puissant qui a violé leur âme en est ineffaçable. On ne sait pas le nom de ceux qui ont fait des sacrifices dans le temple d'Éphèse, on se souvient de celui qui l'a brûlé.

Adolphe avait pressenti Schildine ; il avait deviné que , de toutes les femmes, celle-là lui donnerait le plus de peine; mais c'était un attrait et non nn obstacle.

Il avait eu d'abord le projet de lire les ouvrages où l'on traite de l'amour : mais à quoi bon ces inutiles rapsodies? apprend-on la guerre dans Polibe, et la politique dans Machiavel? Étudier les ruses d'amour à froid, c'est préparer une belle réponse au souverain devant qui Ton va se présenter : la clef change, et vous êtes perdu s'il ne vous reste que la mémoire; la soudaineté seule peut vous sauver : les femmes se prennent comme les rois.

Il fallut établir ses habitudes dans la maison : au lieu de disparaître , comme cela se

pratique habituellement entre les amans vulgaires, il parut flatté du bonheur de ne pas cesser de voir la spirituelle M""^ de Marcilly : on fut ravi d'une fidélité qui laissait survivre l'amitié à l'amour. Comme la jalousie de femme n'éclairait pas la ci-devant maîtresse , elle ne chercha pas une cause particulière à cette constance qui l'enorgueillissait trop pour qu'elle ne la trouvât pas naturelle : il lui parut tout simple qu'on la cultivât de toutes les façons. Elle ne songea pas qu'Adolphe pouvait venir pour Schildine ; et, encore" une fois, fût-il venu pour elle, on n'était plus que mère, et ce sentiment, dans une femme du monde, ne vous entraîne pas jusqu'à la surveillance.

Du moment qu'un amant ne l'est plus, il n'a aucun droit dont la réclamation puisse effrayer; il rentre dans une maison dont il fut le maître , sans apporter avec lui la crainte d'une réaction, comme les descen-

1îans de Charles ou de Philippe pourront Ten?r un jour diriger une manufacture sur le territoire de la république française.

Adolphe devint le compagnon, l'intime de Seligny : une fois établi comme indifférent , il commença ses manœuvres. Le difficile était de donner une couleur bien tranchée pour Schildine à des manières plus ou moins polies ; il fallait, aux yeux des autres, ménager ce passage de l'honnêteté au sentiment, de l'habitude à la préférence.

Il attaqua d'abord la vanité : il fut surpris de voir qu'elle n'en avait pas, car elle tombait d'accord avec lui des petites qualités dont il croyait lui révéler l'importance avec une nonchalance plus modeste que la modestie même. Rien n'est aussi contrariant quand on loue quelqu'un : on est dans la situation d'un savant qui vous apprend une découverte que vous saviez déjà.

Schildine avait composé une pièce de

Tcrs qu'elle avait égarée le lendemain : Adolphe la découvrit par hasard dans une boîte à ouvrage où elle enveloppait un échevcau de soie. Il lut et relut des strophes où, mélancolique et rêveuse, sa muse naissante se plaignait à sa mère de la solitude où elle languissait : c était l'ennui de ne pas aimer, de n'être pas aimée ; c'était une ravissante ironie de ces mariages dont l'intérêt vient souder les chaînes. Après avoir demandé une âme qui comprît la sienne, qui lui apportât un prix digne de payer le don de son amour, de son sourire et de sa pensée , elle revenait à sa mère , s'excusait de ses vœux, et lui demandait pardon de sa joie ou de ses regrets. Adolphe crut tenir en main le nœud de son intrigue.

Un soir, il lut devant toute la société ces vers, qui furent très-applaudis : il avait eu soin de faire circuler tout bas'^qu'ils étaient de la fille de la maison. Le lendemain, Schil-

(line lui en témoigna son mécaii lentement avec une grande franchise ; elle prit ses stances, et lui montra à chaque strophe des irrégularités (inévitables dans un essai), qu'elle critiqua elle-même avec tant de bonne foi qu'il reconnut qu'un de ses premiers pas était entaché de maladresse. Cet échec lui fut sensible : pourtant il s'aperçut, au bout de quelque temps, qu'on avait cru découvrir dans cette indiscrétion une preuve de bienveillance , et la réconciliation s'opéra.

Que de mots depuis furent jetés avec indifférence, mais adressés avec ruse! que de serrement de mains, soit dans le bal, soit dans les repas, soit dans l'intimité de l'intérieur! que de fois un genou solliciteur pressa sous la table le genou de Schildine!... Mais ces préliminaires glissaient inaperçus. Comment aurait-elle pu deviner que ces simagrées si- ^ gnifiaient quelque chose? Que veut dire, je vous prie, pour une enfant qui n'a pas lu

de roman, «me main (jui sorrc la sienne plus étroitement que d'h.ihitiide? c'est une fatigue qu'elle éprouve ; un jeune homme qui presse son genou est un étourdi auquel il faut toutes sesaises, c'estenfin un voisinfort incommode: observation, du reste, qu'elle hasarda souvent auprès d'Adolphe avec une douceur plus terrible pour lui que ne l'eût été la colère ; car la colère est une passion à laquelle une autre peut succéder. Mais que faire de la douceur, indice que l'on n'a rien compris? Mieux eût valu cent fois qu'elle se crût outragée! On demande grâce pour un outrage; on esttriste, douloureux : la pauvre enfant souffre de votre repentir, de votre peine, elle pardonne; et le pardon, c'est un droit.

Jusqu'ici, ce qui avait paru le plus occuper Schildine, c'était sa toilette : son chapeau de travers, un fichu dérangé, une fleur mal posée, un soulier trop large, semblaient seuls rider un moment le calme de son âme.

Mais vous, qui déjà la connaissez simple et san6 pi ëtention, vous jugez si cette remarque mérite qu'on y attache la moindre importance. Elle ne soupçonnait pas Adolphe : elle l'eût peut-être soupçonné, si elle en eût été aimée; car il y a dès-lors dans toutes les actions , dans les regards , une voix qui éveille un écho ; une fois engagée, la conversation ne peut plus tarir.

Ce n'était pourtant pas faute de mots et de paroles intelligibles. Était-on dans un bal, il lui montrait, l'une après l'autre, toutes les femmes ou demoiselles sur lesquelles s'égayait la chronique impitoyable : je ne sais combien d'histoires scandaleuses passaient de sa bouche dans Toreille de Schildine; rien n'était épargné. Tout cela s'efforçait de démontrer à rinnocente et distraite enfant que toute femme avait failli , que c'était en quelque sorte affaire de mode, que si jamais l'idée lui venait d'imiter ces dames elle ne devait

pas élro retenue par la crainte d'être rangée dans les exceptions. Mais, avec son bon sens naïf, elle en tirait une autre conséquence : ce pilori auquel Adolphe attachait les coupables, elle se promettait bien de n'y pas voir figurer son nom; elle en exprimait la volonté à cet exécuteur des hautes œuvres morales , en le remerciant d'éclairer ainsi ses yeux et de guider par l'exemple sa jeunesse et son inexpérience.

C'était quelque chose de fort plaisant (|ue lesmonologues d'Adol'phe lorsqu'il s'éloignait de son élève.

— Comment, se disait-il, j'échouerai dans toutes mes tentatives ! je ne suis pas un sot pourtant! j'agis comme si je Tétais! je veux recueillir des fruits de séduction , et dans le sillon que je creuse avec tant d'effort je ne sème que des germes d'honneur et de vertu !. . Ah ça! il paraît donc que Tesprit est un guide bien niais dans les affaires d amour!...

Mais, après tout, à quoi bon ces lenteurs et ces introductions? c'est un drame que je \eux jouer! etlorsque maintenant lesthéâtres procèdent par masse, sans préparation, j'irai, moi, faire du drame comme les classiques! non, certes, brusquons le dénoument, ou, du moins, jetons-nous en désespéré au milieu de l'intrigue; ne ménageons pas les péiipéties! c'est par le cœur qu'il faut attaquer la place ; il faut, de gré ou de force , mettre le feu aux poudres.

La résolution ferme snent prise, les occasions ne manquent jamais; elles s'offrent presque toujours incomplètes , il est vrai , mais c'est tout ce qu'elles nous doivent : elles ont rempli leur devoir, remplissons le nôtre en les complétant.

Le lendemain, on était au théâtre de Madame. Je croisinutile de dire que la banquette de devant était occupée par Ernest et M"* de Marcilly; Adolphe et Schildine étaient der-

riore. PcMidanl la pièce, Adolphe, à chaque mot qui pouvait prêler une alhjsion, exploitait admiral)lcmcnt Icssenlimcns, les déclarations , les bouderies, tout le répertoire des développernens chaulés de ce théâtre , (u'i passent en revue des sujets stéréotypés, diversifiés [)ar un seul trait, par une seule scène. Mais rien n'allait à Schildine : vraie et nalurelle, elle ne concevait ni le jargon métaphysique desagens de change, ni les émanations sucrées des héritières; elle répondait par un sourire aux efforts d'Adolphe pour remplacer près d'elle le personnage du drame; elle semblait comprendre qu'il y trouvait exagération et ridicule; son regard rendait justice à son bon goût, à sa fine critique , mais elle ne découvrait aucune de ses intentions.

Il était furieux. Dans l'entr'acte, même insouciance, mêmes tourmens. Il lui serrait la main, qu'elle ap[)uyait machinaleinent sur lui : il y déposait de temps en temps Mn baiser

aussi tendre que possible : pas de trouble î Il lui avait baisé la main si souventlorsqu il ne s'occupait pas d'elle, qu'elle n'expliquait pas ces baisers nouveaux autrement que les autres.

Soudain un hasard bien simple, bien ordinaire, vint au secours d'Adolphe : il se jugea sauvé. M"^ de Marcilly, sans savoir pourquoi, pour lui communiquer peut être une réflexion, tourna les yeux de leur côté au moment où Adolphe , tenant les jolis doigts de Schildine captifs entre les siens, allait y poserseslèvres. Un éclair n'est pas plus prompt: il se releva, joua la confusion de façon que Schildine seule la remarquât, et, par un geste significatif, lui indiqua qu'il fallait n'être pas vu de sa mère. Ce geste la frappa d'étonnement : elle prit soudain un air grave et réfléchi, comme pour rassembler les idées qu'elle sentait arriver en foule, mais encore incertaines et confuses.

Toutle reste du spectacle, elle fut rêveuse. Adolphe, qui saisit rapidement ce passage de rindifférence à la reflexion, continua le même manège : il couvrait de baisers une main qu'on lui refusait d'abord et qu'on lui abandonnait ensuite avec peine, mais sans regret : alors il peignait dans ses regards la joie qu'il éprouvait de tant d'indulgence , ayant toujours soin de montrer quelle importance il attachait à tromper la surveillance de M'"*' de Marcilly. Schildine, à son tour, évitait d'être vue : elle tremblait quand celle-ci la regardait, et elle se rassurait quand ses regards la laissaient libre : elle apprenait qu'il existait quelque chose que l'on pouvait cacher à une mère.

Ce n'était pas bien d'agir ainsi; mais comme elle ne se sentait, après tout, que peu coupable , elle se résigna à attendre qu'elle crût l'être davantage.

Adolphe, qui Tcxammait, jouissait avec

ivresse de voir sa donnée si bien saisie. D'après l'accueil fait à sa première scène, il paria le succès de sa pièce. Schildine, dès ce moment, fut à lui (pensait-il); elle était prise!

Elle soupçonna que jusque-là elle ne s'était pas doutée de tout ce qui pouvait être. Il continua à lui traduire des yeux ce qu'ils ne s'étaient jamais dit : elle baissait les siens comme si elle ne savait répondre que par le silence. Pendant cette scène, pour laquelle on oubliait les scènes qui se jouaient au théâtre, Adolphe ne négligea pas la partie physique de l'éducation; la main de la jolie élève fut souvent dévorée par la bouche brûlante de Tinstituteur; mais Adolphe sentait au frémissenient de Schildine qu'il y avait un retentissement jusqu'à son âme.

Quand on a un peu d'expérience , on peut voir, en touchant du petit doigt celui dupe femme, si on réussira : l'important, c est d'y

arriver : une fois ce poste envahi , vous marchez avec une rapidité immense. De la main au cœur, l'espace est si court!...

Le lendemain, il la revit; il y avait soirée chez sa mère.

Ce n^était plus la même personne. Vous dire quels voyages avaient entrepris son

imagination de jeune fille sers^it assez difficile : elle aurait eu peine, non à se rendre compte de ses sentimens, on ne le peut que lorsqu'on en est libre, mais à préciser même sur quel point avaient roulé ses rêves : une seule chose se retraçait sans cesse à ses yeux, c'était Adolphe lui faisant signe du doigt de prendre garde : ce signe avait pour elle un sens caché si profond , il détruisait si subitement les habitudes de sa vie entière, jusqu'ici abstraite, il est vrai, mais non dissimulée! c'est pour cela qu'elle parut dans le salon, grave et pâle. Adolphe se réjouit en voyant sur son visage des traces de son agitation.

— Elle y a pensé, se disait-il avec ravissement , elle y a pensé ! Si le résultat de ses réflexions n'est pas la colère, ce sera bientôt Famour.Ce germe une fois jeté dans un cœur récemment remué doit fructifier s'il n'est pas étouffé en naissant.

Les premières paroles furent les mêmes

que d'habitude , mais l'intenlion les colorait : c étaient les mêmes , avec une autre expression.

Ernest e'tait arrivé après Adolphe... En attendant qu'il vint du monde, car il paraît que nos deux jeunes gens avaient eu la sage précaution de se rendre de bonne heure à la soirée, M"* de Marcilly et Ernest se mirent à une fenêtre et commencèrent un entretien fort animé. Adolphe prit la main de Schildine, et tous deux se dirigèrent vers l'autre.

Si le lecteur s'étonne de cette espèce de partie carrée, je lui diiai , pour justifier la situation des personnages , que M"^ de Marcilly était à cent lieues de l'idée que M. Adolphe fît la cour à une femme qui n'était pas mariée; que, d'ailleurs, il ne pouvait désirer la fille de sa.... de son amie.

Le seul motif bien réel de son indifférence, c'est qu elle ne le craignait plus : elle avait cessé de l'aimer. l>è son côté, Ernest aurait

eu le plus violent soupçon , qu'il n'aurait jamais osé le découvrir.

Jugeant la croisée voisine bien occupée , Adolphe mit largement à profit l'occasion admirable qui s'offrait.

Ne trouvez-vous pas qu'il y a des mères aussi bêtes que des maris?

Poursuivons.

— Oh ! dit Adolphe à Schildine.

Et il y avait dans ce oh! tout l'élan d'une âme emprisonnée long-temps qui s'échappe brusquement, au premier jour, comme un jet d'eau captif qui part en liberté.

— Oh! que la soirée d'hier a été délicieuse !

Schildine ne répondit pas.

— Bien! pensa Adolphe : elle ne répond pas, c'est preuve quelle entend.

Ce baiser, comme il est arrivé brûlant jusqu'à mon âme!. ..jamais sentiment plus vif n'avait agité tout mon être !

Les petites filles aiment les grands mots : Adolphe en savait beaucoup. Vous pensez bien qu'il ne manqua pas de mémoire : il mit en œuvre tout ce qu'il possédait d'esprit et d'imagination. Je ne pourrais moi-même vous le rendre. Il était dramatique et animé comme sur le théâtre; parfois il oubliait que c'était un rôle qu'il jouait, il s'identifiait avec son personnage d'amoureux , il laissait échapper comme un torrent tout son répertoire.

Il avait alors un critique difficile à satisfaire et dont il voulait enlever l'approbation , son amour-propre, spectateur qui l'excitait, le soutenait de toute la force de sa puissance et devant lequel il voulait réussir.

Elle était là, la pauvre enfant, rouge, pâle, haletante, sous la pluie tiède et pénétrante de ces phrases peut-être lues ça et là dans un roman sans couleur et sans vie, mais qu'on n'avait pas prononcées pour elle. Elles arrivaient promptes, vives, imprévues, pro-

fcrëes par une voix dont il savait moduler les sons, tantôt caressans, souples, et s'entrelaçant autour de son ânie, qu elles étreignaient de leurs bras. On eût dit un lierre dont les premiers jets commencent un léger cercle au pied de l'arbre, peu à peu s'alongent, se rejoignent par leurs extrémités, se fixent par des nœuds , se vissent autour du tronc , plus touffus et plus forts, et enfin, après avoir couvert l'arbre entier, finissent par se mêler dans les branches, pompent sa substance , et s'attachent à ses membres comme une seconde nature, pour vivre de sa vie, de sa sève , et ne mourir qu'avec lui.

C'est ainsi qu'Adolphe garrotait Schildine de ses paroles adroites : rien n'était neuf, ni même bien local dans ses déclamations ; c'étaient des vieilleries de rhétorique galante, éternellement jeunes quand on les renouvelle, armes usées, mais terribles encore dans la main qui sait s'en servir.

Il y a entre les romans et les entretiens d'amour la différence qui existe entre un manuscrit de drame et le drame au théâtre : le premier se juge et se sent quelquefois, mais vous voyez toujours l'auteur : sur la scène, l'art disparaît, c'est la réalite'; vous n'invoquez pas votre esprit pour examiner, car alors votre propre esprit vous abandonne, vous n'écoy.tez que votre cœur, qui s'impressionne.

On s'étonne pai fois de l'effet produit sur une tête de quinze ans par une lettre que l'on juge médiocre. Mais c'est que sur le papier erra une main bien connue; c'est que cette lettre on Ta vue, on l'a entendue écrire ; enfin, c'est que derrière elle il y a la vie...

Adolphe, que l'on interrompait fort peu , épuisa ce que lui inspirait cette situation pittoresque; il se montra pénétré de reconnaissance pour les faveurs obtenues, mais il ne les précisa plus; il savait qu'il faut oublier

l'instant d'après tout ce qu'une femme nous cède\ de ses faiblesses pour nous il ne dait rester d'autre vestige que la reconnaissance. Maladroit Thomme qui le lendemain rappelle à celle qui l'écoute les bontés qu'elle eut pour lui la veille ! retracer à froiid ce que la flamme a fait naître semble un reproche, semble un droità d'autresintimités. La femme, en ne voulant jamais paraître accorder , accorde toujours quelque chose : la faveur qui vient sera plus grande que celle quila précède. Elles tracent à chaque borne un grand pas, mais il est insensible , parce qu'il n'est pas séparé de Tautre par une grande distance. Ne les arrêtez pas : bientôt elles seront arrivées à voire but, sans secousse, sans choc; là seulement elles pourront s'apercevoir du chemin immense qu'elles ont laissé derrière elles. Si malheureusement vous les forcez de stationner un moment pour leur montrer le jalon qu'elles viennent de planter, de celui-ci

elles passent à rcxamcn des aulrcs qu'elles ont jeté sur la route : la comparaison du point de départ les effraie, elles reculent. Ne leurdonnonsjamaisà croire qu'elles nous aient beaucoup accordé, mais montrons-leur combien nous nous jugeons indignes d'elles : n'ayons pas peur qu'elles nous prennent au mot; c'est un moyen de leur en paraître dignes ; rien ne nous élève plus à leurs yeux que de les élever si haut.

C'est assez vous indiquer la substance des discours d'Adolphe. Ilacheva la séance en lui assurant qu'il Tavait aimée des le premier jour de son apparition, que depuis sa vie avait été remplie d'elle seule, que le soir il prononçait son nom en s'endormant, et que chaque matin il le prononçait encore à son réveil, que toutes ses idées n'étaient que son souvenir, qu'il ne respirait que par elle, qu'il suivait avec amour la trace de ses pas, que chaque fois que sa robe le touchait en pas-

sant un frémissement délicieux le parcourait comme un frisson et lui jetait dans les veines le froid religieux qu'on éprouve en pénétrant dans un temple.

Pendant ces phrases il la voyait se promettre de ne pas être ingrate à tant d'amour, de penser à lui, de prononcer son nom en s'endormant, de le prononcer encore au réveil , enfin de ne pas omettre une seule des circonstances du roman qai commençait pour elle. Elle semblait revenir comme d'un monde inconnu vers une vie nouvelle ; elle paraissait fière d'être ainsi devenue, du jour au lendemain, une personne d'importance.

Tout cela se combinait et s'amalgamait sans peine. Lessentimens généreux et nobles, qui sont une petite partie de l'amour, fermentaient, mêlés aux élans de vanité , aux ébullitions d'orgueil : tout cela bouillonnait avec force , et la fumée qui s'en élevait obscurcissait son cerveau et enivrait son intelligence.

Il lui (lit, de plus, que parfois, la nuit, il était resté sous ses fenêtres pour voir son ombre et ses moindres mouvemens se dessiner sur le rideau, que long-temps après sa bougie éteinte il y restait encore.

Vous sentez combien cette preuve mystérieuse lui sembla romanesque , et par conséquent véritable. Elle se promit bien que, plus d'une fois, en se couchant, elle enverrait un bonsoir à Tamant dévoué qui, invisible dans la nuit, assistait à ses dernières actions de la journée.

L'entretien fut interrompu par un bruit précurseur d'une visite. Adolphe, adroit comme un vieux chasseur, lui prit de bonne grâce, c'est-à-dire malgré elle, le premier baiser. Ses lèvres, attachées aux lèvres de Schildine, eurent le temps de lui glisser, avec le philtre incendiaire d'un souffle embrasé, le vieux mot de l'humanité : — Je t'aime !

Baiser d'amour! éclair de flamme! rayort du soleil qui porte aux deux celui qui aime^ et même celui qui n'aime pas! signal qui met en présence deux âmes violemment arrachées de toutes les parties du corps pour venir se froisser, se fondre dans une seule ! agonie délicieuse où toute l'existence aborde, comme à un rivage , sur la lèvre qui l'attire, prête à quitter la sienne pour suivre l'autre! alors pas une pensée, pas un mouvement, pas une sensation qui appartienne à personne ; tout des deux est aux deux, ou plutôt tous deux sont un seul ! ravissement éternel qui peut s'alimenter de tous les incendies du cœur! enfer de plaisir qui se rallume sur les cendres mêmes du désir qu'on a laissé s'éteindre!

Gage muet qui promet tout, car par lui tout peut s'obtenir, Adolphe vous cueillit avec bonheur, mais non avec transport! Au milieu de sa volupté violente, il ne s'oublia

— i5fî —

pas. Schildinc, plus gencTCusc et plus dévouée, ne garda rien pour elle ; de ce jour elle fut pour lui une épouse, une amante; elle regarda ce baiser comme une consécration de sa personne.

Je ne sais comment il ne fut pas entendu, car il fit une légère explosion , quoique Adolphe fût accoutumé à les donner discrets et silencieux ; mais tout à coup M"* de Marcilly s'avança vers des nouveaux venus qui parlaient dans le premier salon.

La soirée fut ravissante : il y eut , comme d'habitude, de la musique, des vers, et de la poésie même. L'amie du général écorcha une fantaisie de Pleyel; Schildine aussi chanta une romance de Romagnesi, pleine de cette chaleur et de cette vérité qui vous ont tant de fois saisis: les paroles en étaient assez insignifiantes; c'était un aveu à un jeune homme : on ne lui promettait qu\ine amitié de sœur, et toutes les expressions

étaient de l'amour. Mais ce qu'il y eut d'admirable , c'était Schildine : ses yeux animés lançaient, au travers des deux bougies, des éclairs qui couraient jusqu'au fond de la salle brûler les jeunes gens et réchauffer les vieillards. A demi-penchée sur le piano , ses doigts le faisaient frémir avec une vivacité, une rapidité qu'elle n'avait pas montrée jusqu'alors ; tantôt elle regardait le plafond, et sa tête se dressait, inspirée et radieuse j tantôt elle semblait poursuivre , à travers l'espace , une idée lointaine qui fuyait à l'horizon devant elle. On eût dit un rameur pressant, à demi- courbé sur la poupe, le navire qui lemporte, et dévorant des yeux l'horizon qu'il brûle de rapprocher ou d'atteindre.

Lorsqu'elle fut aux derniers vers et qu'elle parla de mourir si elle était trahie , des larmes roulèrent dans ses paupières et ruisselèrent sur sa joue : ce fut l'apogée de son

triomphe; rattcndrisscmcnt des auditeurs doubla le sien. Elle couronna son chant par un élan admirable, et elle se leva au milieu des applaudissemens universels. Les jeunes gens culbutaient les chaises, et dérangeaient, pour Taller féliciter, les dames, plus irritées du motif de cet empressement que de l'empressement même. Tout était électrisé : c'était un délire, mais un délire sincère. Schildine en fut étonnée d'abord, puis elle regarda Adolphe et elle comprit son succès.

Pour lui, il était tout radieux; il jouissait dans le fond de sa vanité , il regardait tout le monde avec orgueil , il s'applaudissait de son ouvrage. Un observateur qui aurait entendu le langage des yeux aurait pu lire dans les siens, clairement écrit : Cest moi qui anime la statue.

Il s'approcha le dernier pour la complimenter, afin que la dernière impression fût la sienne.

M""* de Marcilly commença ce soir-là à être ficre de sa fille , mais en même temps elle s'aperçut qu elle en devenait jalouse.

Ernest aurait bien voulu féliciter Schildine , mais il lui fut impossible de recueillir ses sens. Il avait , pendant son morceau de chant , e'prouvé ce qu'il n'aurait jamais pu soupçonner : c'était l'enivrement d'une mère qui voit couronner son fils au collège; c'était la félicité d'une amante aimée, lorsque, du fond d'une loge, elle entend flotter, au travers des transports d'admiration, le nom qu'elle adore, jeté comme une pâture divine aux cris d'un peuple enivré : son cœur était un ciel où tous les anges répondaient aux accords célestes de Schildine î II ne trouva donc rien à lui dire , et il resta à sa cheminée, pétrifié et la bouche béante, comme un marbre insensible.

En sortant , il bégaya quelques mots :

— Madomoisclle... certainement... la romance est belle... mais... votre voix...

Ici il éprouva au gosier cette sécheresse d'un prévenu qui attend son arrêt. Il n'obtint qu'un sourire assez bienveillant, où perçait une légère teinte de pitié pour la faiblesse de son intelligence.

Assisterons -nous au coucher de notre belle virtuose? indiscrets comme un étourdi qui plonge un œil insolent dans une chambre pour y contempler la beauté livrant ses char-

mes aux regards qu'elle ne soupçonne pas, chercherons-nous à surprendre son cœur qui va battre et parler tout seul?

— Je t'aime ! était encore chaud sur ses lèvres, où son amant l'avait gravé en lettres de feu. Le premier mouvement de ses lèvres, quand elle fut seule, balbutia : — Je t'aime! Ce mot, elle le renvoyait à celui dont il était venu, mais escorté de ce qu'il emportait d'elle-même. Presque tout est incertain avant lui, mais le premier tu est tout puissant: c'est le fiât lux de Vârne ; il est sublime, il débrouille le chaos.

Elle voyait clair dans les profondeurs qui, jusque-là, n'avaient été que ténèbres pour elle ; elle se rappelait celte foule de prévenances dont Adolphe l'avait accablée. Jadis elle le trouvait poli, maintenant elle le jugeait passionné! Que de temps perdu en efforts sans récompense! que sont devenues les émotions cachées au fond d'un cœur qui ne pouvait s'ou-

vrir à qui n'y voulait pas lire ! comme il a dû souffrir,de se voir méconnu, lui qui, si spirituel, si digne d'être aime', l'avait distinguée au milieu de la multitude!

Et mille autres réflexions sur lesquelles Adolphe avait bien compté.

Ces méditations d'une première passion peuvent se tracer au cordeau, à peu près comme une émeute se trace dans le cabinet du préfet de police. Soit donné un lieu à détruire et un homme honorable à effacer, on trace l'itinéraire; dix agens supérieurs, ayant sous leurs ordres chacun cinquante machines, sont chargés des détails. Quelques chrétiens inoffensifs entendent un service divin célébré pour l'âme d'un prince, fils de France , assassiné aux applaudissemens unanimes des bons Français. On part de là : la sédition commence et s'exécute sans que le bon peuple s'écarte *d'un pas de la ligne tracée par des ordres intelligens... Quelques ru'

meurs d'abord circulent autour de l'église : comme deux ou trois passans se sont arrêtés, les autres passans s'arrêtent; on ne sait pas de quoi il s'agit , mais tout le monde partage l'indignation générale. — Il paraît, dit-on enfin, que les légitimistes, au nombre de plusieurs milliers, conspirent près d'un tombeau, et qu'on va profiter de l'époque du mardi-gràs pour introduire Charles X dans Paris par des caveaux souterrains. ..Le peuple, qui entend être libre, ne veut pas de restauration : pour l'empêcher, on propose d'enfoncer les portes de l'église. Cet avis, hasardé par un sergent de ville habillé en notaire, est adopté; on brise les portes, on y trouve trois ou quatre femmes pieuses, des pauvres qui sont carlistes pour recevoir l'aumône, deux ou trois jeunes gens imbécilles qui aiment mieux croire en Dieu que de tirer sur la garde royale, et un vieux chevalier de Saint-Louis qui n'a pas reçu un écu

de la branclio aîncc. La coiiS[)iralion est patente; on ne découvre rien : ccst l'archevêque qui dirige tout; on crie : — A T Archevêché'!,., on y court en foule par les rues marquées. Le pre'fel de police a bien eu soin d'indiquer une aulre marche que celle du bœuf-gras, pouréviterla confusion. On entre dans l'Archeve'che: on pille, on jette à l'eau, on lacère les livres précieux et originaux de sa riche bibliothèque ; onenvoieaux journaux un catalogue d'ouvrages infâmes trouves dans son secrétaire, qui n'ontsansdouteété imprimés que pour le prélat;" on jette dans la Seine l'argenterie, qui n'y passe pas la nuit; la canaille revêt les habits pontificaux, et sur la rive gauche de la rivière s'avance une procession grotesque, rivale de la procession du carnaval qui s'étend sur la rive droite. Tout cela a duré deux heures, tout cela a parfaitement marché, sans répétition, grâce au talent et à l'enlenlc- de monsieur le j)ré-

fet, le plus habile metteur en scène de Paris.

Adolphe avait ainsi tracé à Schildine la route que son imagination devait suivre. — Elle pensera au passé, au présent et à l'avenir; elle y pense, elle me plaindra, elle me plaint; elle sait que ma dernière pensée, avant de m'endormir, est toute pour elle, sa dernière pensée, avant de s'endormir, sera toute pour moi! son nom est le premier que prononce ma bouche au réveil, mon nom est au réveil le premier qu'elle prononcera 1 souvent je suis resté la nuit pour voir glisser son image sur le rideau, elle passera vingt fois et vingt fois repassera devant sa fenêtre pour me donner à voir son ombre.

Adolphe était sûr de son calcul: à chaque preuve d'obéissance et de fidélité à ce plan tacitement imposé, la sensation de ce qu'elle accomplissait serrait le cœur de Schildine , et faisait entrer lentement , mais à coups fermes et répétés, l'amour qui pré-

sidait à ses actions. Ses rêves aussi, les rêves sont si vrais ! furent peuplés de mille fantômes qui prenaient la figure d'Adolphe. Elle fut toute effrayée lorsqu'en s'eveillant elle sentit, en murmurant son nom, un frémissement étrange qui lui rappela qu'à la fm du songe elle avait, de bon gré, avec grâce, rendu à son ombre le baiser qu'il lui avait volé la veille.

Elle se leva plus tard que d'ordinaire.

L'amour ne laisse jamais personne dans la même situation d'esprit: il rend ou plus paresseux ou plus actif; il pousse aux grands crimes comme aux belles actions, suivant le point de départ; mais s'il excite pour obtenir, il amollira celui qui possède, et le laissera dormir dans la contemplation. On craint, au milieu des illusions poétiques qui nous bercent éveillés, de rompre le charme et de revenir aux incidens de la vie réelle qui nous coudoient. Ainsi, quand nous bâtissons des

châteaux, nous traversons Paris au milieu de son fracas , des voitures qui résonnent sur le pavé, des cris de la multitude, et des murmures de ceux que nous choquons en passant. Rien ne peut déranger nos plans, qui s'organisent et s'élèvent à Thorizon vaporeux. Approchons-nous du but de noire course, fût-il agréable et désiré, un sentiment de regret vient nous saisir quand nous sommes forcés d'abandonner notre édifice et de laisser en entrant les chimères qui nous avaient escortés jusqu'à la porte.

C'est ainsi que Schildine se surprit toute différente d'elle-même. L'heure de son lever avait sonné depuis long-temps; elle ne se sentit pas disposé au travail, il lui sembla qu'elle savait dorénavant tout ce qu'il fallait apprendre.

Mais ce n'était pas elle seule qui changeait, tout changeait autour d'elle. Le fauteuil où s'était assis Adolphe fui celui qu'elle choi-

sit de préférence; elle lut et relut un livre qu'il avaitoublié ; et puis il fallait voir comme elle s'enorgueillissait au fond del'âme!... On est si fière quand on aime!... Enfin, pour comple'ter le tableau , elle était, s'il se peut, devenue meilleure.

Adolphe ne négligea pas de cultiver ses heureuses dispositions; elle le seconda avec une rapidité qu'il n'aurait pas soupçonnée. Que de scrremens de main en cachette!

quel effet ils produisaient lorsque ces faveurs étaient surprises entre deux regards! que de baisers pris et rendus, et toujours saisis au vol! On avait si peu de temps à souhait qu'on n'osait pas le dépenser en refus; on avait plus tôt fini en accordant. Que de recommandations de discrétion et de prudence! Adolphe ne tenait pas beaucoup à voir garder le secret, parfois même il trouvait fort plaisant le hasard qui découvrirait tout à la mère ; mais, d'un autre côté,

il ne fallait pas laisser Touvrage imparfait. Coipme d'un seul mot, par un seul aveu, M"^ de Marcilly aurait pu de'senchanter sa fille, il jugeait qu'une conversation détruirait entre eux tout rapport, même d'amitië ; car, en admettant qu'il ne fût pas expulsé de la maison, il connaissait trop la délicatesse de Schildine pour espérer qu'elle gardât la moindre pensée à l'homme qui avait été l'amant de sa mère.

Et pourtant, cette discrétion, dont il lui imposait le devoir, n'en était pas un pour lui. Il n'avait pas un ami auquel il n'eût, sous le plus profond secret, confié Pheureux état de ses amours. Sa vanité n'avait pas diminué rimportance de ses progrès; il n'annonçait rien de positif, mais avec des réticences plus perfides qu'un aveu bien franc, il avait, dans Fopinion des jeunes fats qui l'écoutaient, totaleçient déshonoré Schildine: c'est pour cela sans doute qu'elle se vit expo-

sëe à des déclarations dont elle ne pouvait concevoir la hardiesse. Des demi-mots on passait à des aveux formels ; plus d'une lettre fut offerte en cachette, plus d'un hillet fut glissé dans sa main lorsque le bal la forçait d'accepter celle qu'on lui présentait. Vous sentez avec quelle indignation tout cela se voyait accueilli. Mais elle ne pouvait rien comprendre à cette audace: les exemples de femmes qu'Adolphe lui avait cités lui revenaient à l'esprit ; elle se figurait que le monde était ainsi, qu'on Testimait faible comme toutes les autres,

Adolphe gagnait près d'elle à la comparaison : ce notait pas ainsi qu'il avait agi , lui si respectueux, si tendre, lui dont l'amour était si pur qu'il avait fallu un hasard pour le lui découvrir! Combien elle souriait de pitié en voyant quels hommes prétendaient occuper une place dans un cœur où régnait son image!

Sot et ridicule effet de l'orgueil des petites espèces! vous avez, vous, homme supérieur, touché une femme! elle est noble et grande, elle est capable de vous apprécier: si elle s'est rendue, c'est aux grâces de votre esprit, à la force de votre raison , aux charmes de votre entretien, à l'éclat de votre gloire peut être!.... Eh bien! qu'il vienne le dernier des misérables, celui à qui Dieu n*a rien jeté dans l'esprit ou dans l'âme, dont le cœur n'a point d'élan, et dont la pensée s'abat aussitôt qu'elle s'aitèle,il osera, lui, mettre la main sur le piédestal de votre idole, il élèvera une voix cassée qui n'ira pas même à ses genoux, et il se demandera, avec une surprise insolente, comment il n'a pu séduire celle à qui vous avez su plaire !

J'ai parlé de lettres refusées, mais je ne vous ai rien dit de celles qu'on acceptait. Combien de fois une longue et interminable épître passa de la main d'Adolphe dans la

main de Schildine, cl delà dans un sein pur (jui se serait gonfle d'indi^nalion s il avait su à coml)ien de maîtresses banales avaient déjà servi leurs phrases!

Le soir, en se retirant, elle se plaisait à les parcourir, elle les plaçait sous son chevet, ou les conservait sur son cœur pendant la nuit entière. Déjà elle en possédait, dans un liroir de sa commode, une collection plus précieuse pour elle que tous les papiers de famille, car ils renfermaient ses titres à ce qui seul était sa famille. Mot affreux, mais vrai pourtant! N allez pas en accuser son amour! non : elle eût encore chéri dayantage sa mère, heureuse quelle était de se voir chérie de lui. Mais Adolphe, qui voulait, pour compléter son drame de vengeance et de caprice, tout enlever à Schildine, lui avait appris ce qu'il assurait exister entre Ernest et M™' de Marcilly.

Il n'avait pas eu beaucoup de peine à

prouver son accusation: la pauvre enfant ne sentait rien en elle qui s'e'levât pour défendre sa mère. L'assertion d'Adolphe s'accordait trop bien avec les idées vagues qu'elle craignait d'éclaircir ; tout ce qu'il croyait lui révéler, elle le soupçonnait.

Elle écouta cette vérité terrible avec la stupeur et l'immobilité d'un criminel qui entend lire son arrêt de mort, et sachant qu'il est coupable , n'ose pas même imiter le cri de Tinnocence.

A partir de ce moment tout fut fini entre elles ; de M*"^ de Marcilly à Schildine toute communication de tendresse cessa : elle ne compta plus dans sa vie, elle fut pour elle une compagne importune dont on ne devait ménager que les regards.

Souvent assis entre elles deux, Adolphe suivait avec M"^ de Marcilly une conversation pendant laquelle Schildine le dévorait des yeux ; les mains se rapprochaient et se

serraient; des sermens délicieux d'aimer toujours, prononcés à voix basse par Schildine, arrivaient à l'oreille d'Adolphe. D'autres fois, Schildine, appuyée d'une main sur elle, tendait l'autre aux caresses de son amant. C'était mal : mais ce qu'elle trouvait h rc Jouter le plus', c'était d'être vue; car peu lui importait l'opinion que sa mère aurait eue d'elle : Adolphe lui avait appris à la mépriser.

Loiret! où mes pensées d'homme reviennent toujours, emportées par mes souvenirs d'enfance, combien je dois de reconnaissance à celle qui t'a choisi pour son séjour ^

je puis encore, du fond de Paris, adresser un salut à tes eaux limpides , à ton cours enchanté; je puis encore te rappeler ton poète qui t'aime comme un ami , comme un frère !

Entre Saint -Mesmin et Olivet, villages pittoresques, s'élève une maison charmante; elle donne sur la route par une porte de fer grillée; du côté du nord, elle suit la pente légèrement inclinée du sol; du pied de son perron part un double rang de peupliers qui offrent, au fond de leur amphithéâtre , une nappe d'eau blanche et bleue , calme comme un lac, sur laquelle s'égarent des barques aux toiles peintes, à qui le moindre zéphir, ou nne rame dans la main d'un enfant, prête toute l'impulsion nécessaire pour remonter le courant insensible.

Sortant de sa source large comme un bassin des Tuileries, le Loiret est déjà un beau fleuve quand les autres ne sont qu'un filet imperceptible : mais pareil aux hom-

mes qui, commençant d'un hoiid ime course e'clatanlc, se sont rapidement éteints prescjue à leur apj)arilion, pour avoir trop vite, trop abondamment prodigue leur sève, notre fleuve chéri borne son pèlerinage aux contrées cpii Font vu naître; il s'égare, il circule, il séjourne; comme un serpent il se roule sur lui-même, et déploie dans un étroit espace ses anneaux multipliés; puis, lorsque, calme et puissant, il a élargi ses rivages, creusé son ht et pris une force de géant à parcourir une province, un royaume, il s'arrête fatigué, se détourne, se mêle à la Loire, qui lui tend les bras, lui jette ce qui lui reste de destinée , et comme une femme belle et admirable qui confond sa vie en celle d'un époux illustre, il dépose, en se précipitant dans son sein, son espoir de nom et de carrière. Les paysans d'alentour s'entretenaient depuis quelque temps d'une belle demoiselle qui cha(iue matin, en robe blanche , en sim-

pie chapeau de paille, sortait delà maison, traversait l'allée de peupliers, montait d'un pied timide dans une gondole amarrée aux racines d'un osier, détachait la chaînette, et livrait le batelet au caprice du vent et de la rivière.

' Alors elle ouvrait un livre et commençait à le parcourir; mais bientôt, laissant retomber sur ses genoux la main qui le soutenait, elle restait rêveuse dans la même attitude, immobile comme ces figures de nymphe ou de sirène attachées à la proue d'un navire; elle ne se réveillait qu'au choc de la barque arrêtée par un pieii ou poussée par le flux sur le rivage.

Quand Pair était tranquille, elle descendait souvent, au gré du fleuve, bien loin de son liabilation ; une fois même sa réflexion fut si profonde qu'elle ne s'aperçut pas qu'entraînée par un courant où s'était engagée sa barque, elle se précipitait sous la roue d'un

moulin qui devait briser rembarcalion et la voyageuse. Tout à coup, d'un petit pont qui dominait cette scène, une voix d'effroi se fit entendre ; un meunier n'eut que le temps nécessaire pour détourner la barque et la forcer de se pre'senter en travers à l'ccluse. De prompts secours lui furent prodigués, et la belle distraite enfutquittepourla peur et une ondée d'eau tiède.

Le cri venu du sommet du pont avait été poussé par un jeune homme assez élégant que personne ne connaissait et qui depuiis quelques jours avait loué très-cher une petite chambre de vigneron, dans la maison duquel il avait apporté l'aisance avec le métal dont le toit de chaume voyait la couleur et entendait le son pour la première fois.

Ces détails occupaient les esprits curieux du pays; mille conjectures circulaient sur ces personnages nouveaux. La demoiselle , jugée d'après ses habitudes, passa pour

une pauvre folle pas assez méchante pour être renferme'e à Bicêtre, et à qui l'on espérait rendre la raison avec du calme et de la solitude.

Le monsieur était, sans aucun doute , un espion de Charles X : il était assez bien mis pour cela. Comme il ne parlait à personne, il devait avoir de grandes relations. On soupçonnait qu'il était venu préparer une conspiration sur les bords du Loiret.

Nous ne savons pas précisément ce qu'il y a de vrai dans ces conjectures ; pour nous en instruire, nous demanderons la permission de retourner à Paris.

Nous y trouverons Adolphe au faîte de sa gloire : le cœur de Schildine était à lui.

Elle avait profité de ses leçons dans l'art de se dissimuler au point qu^elle l'étonnait lui-même : ce qu'il admirait, ce quiTeffrayail, c'était l'immobilité de sa physionomie lorsque leurs causeries ou leurs caresses avaient

Jicu en présence de témoins.... entendonsnous, de témoins qui ne voyaient rien. Il était épouvanté qu'elle portât aussi loin la ruse et l'aplomb ; il se demandait comment elle pouvait s'être si facilement formée. En fait d'adresse , l'élève surpassait son maître.

Schildine était-elle fausse ? non , certes ; mais, au milieu d'une société menteuse, pourquoi n'aurait-elle pas usé du pouvoir que le ciel nous accorde ? à quoi servirait la parole , si elle n'était utile pour déguiser la pensée ? assez de signes extérieurs peuvent la révéler : c'est à ceux qui ont besoin de la savoir qu'il appartient de Tétudier. Etudiez donc! mais souvenez-vous que tout peut mentir, les yeux même! Il n'y a qu'un organe qui se trahit toujours pour qui l'observe, la bouche , dont on n'a pas l'habitude de craindre les indiscrétions. Vous démontrer Tart de découvrir sur les lèvres ce que Tàme y transcrit, se serait prendre trop de soin :

apprenez-le vous-même; je ne veux pas vous enseigner un moyen de lire couramment sur les miennes.

Dumoment qu'il ne lui fut plus disputé, Adolphe trouva moins de mérite à son triomphe ; il oublia les peines qu'il lui avait causées. Tranquille possesseur d'une âme qui lui avait tant coûté, il s'endormait au sein d'une puissance dont on ne lui interdisait plus la conquête. Schildine, certaine d'être aimée et d'aimer elle-même, partageait sa tranquillité : elle croyait qu'il comptait assez sur elle pour n'avoir pas besoin de lui prodiguer avec faste des preuves éclatantes de préférence. C'est pourquoi Adolphe, unbeaujour, s'imagina que Schildine se détachait de lui. Quand on allait au spectacle ou aux soirées, elle ne concentrait plus sur lui seul tous ses regards, toutes ses paroles; elle en avait pour d'autres : elle semblait flattée des hommages étrangers. Adolphe, profondément

instruit des secrets d'amour, crut voir dans tous CCS signes celui d'une tendresse qui s'éteint.

Souvent il s'était surpris une nuance d'affection vraie pour elle : tant d amour lui avait semble mériter une récompense. Il se reprochait de tout exiger en ne donnant rien. Il flottait entre ces deux partis, continuer à jouer l'amour, ou se laisser aller aux impressions qu'il avait produites; mais quand la réflexion venait, il songeait que le terme d'une intrigue loyalement poursuivie était le mariage : et le mariage! "vous soupçonnez ce qu'il en pensait.

Aussi éprouva-t-il une sorte de joie quand il crut entrevoir un refroidissement dans Schildine. L'intrigue avait perdu de son attrait, il n*y rencontrait aucun obstacle. M"" de Marcilly ne le surveillait plus , Schildine ne résistait pas ; elle était amie sincère, amante dévouée : que restait-il de piquant

dans cette liaison? Une voiture qui roule en cahotant sur un pavé mal uni vous réveille et vous agace , mais un traîneau qui glisse sur la glace vous endort.

M"^ de Marcilly était devenue tellement confiante, qu'un jour, pressée de sortir au moment où Adolphe était venu diner chez elle, elle l'avait laissé avec sa fille. Restés tous deux hbres, sans crainte, aussi près l'un de l'autre que l'amour peut le désirer, les baisers et les caresses avaient seuls rempli l'heure de son absence. Adolphe était tout puissant sur son élève ; un baiser eût donné le signal, un mot même eût été de trop; Schildine, aimantée d'un regard , magnétisée d'un sourire, fût tombée dans ses bras ; un désir, seulement un désir, Schildine était à lui!... il ne le voulut pas!... pourquoi? je ne sais : était-ce par honneur? par probité?.... le fait est qu'il ne voulut pas; impossible de vous donner une autre raison.

Peutelrc pcnsa-t-il qii il avait toujours le temps; qu'après tout, ce triomphe étant le but, le terme de toute intrigue, une (ois obtenu, c'en était fini, son roman se dénouait trop brusquemenl. Peut-être aussi cette couronne lui parut assez précieuse pour ne pas se dépêcher de la cueillir, c'est-à-dire de la perdre. Eh bien, quehjuc sages que fussent ces raisonnemens, quand M"^ de Marcilly fut rentrée, il éprouva un regret: vous devinez lequel?

L'histoire en était là lorsqu'un événement inattendu vint compliquer l'intrigue et lui révéler qu'il se passait en lui bien plus de mystères qu'il n'en connaissait.

XIT

L'homme! qui peut sonder cet abîme?

Personne n est sûr de son cœur; on croit souvent y descendre , et Ton n*est arrivé qu à Tentrëe; on prend au sérieux ce qui se pré-

sente : lorsque l'on est parti de là pour agir , il se trouve qu'on n'était pas allé assez loin , qu'on ne s'était alluciné qu'aux apparences, qu'au masque, et qu'au fond s'agite ce qui seul est la vérité. Le cœur est plein de mille petites semences qui ne poussent pas de tige et s'y tiennent renfermées; mais quand un peu d'air et d'humidité les a gonflées, quand un rayon du soleil s'est glissé à travers les parois, vous voyez poindre , se fortifier et grandir ce germe, qui, comme le lierre, s'étend et couvre bientôt la surface entière.

Ceci revient à ce que je vais vous raconter.

Lorsqu'Adolphe s'aperçut du changement de Schildine , il jugea opportun de rompre ; mais, suivant la louable habitude de sa vanité, il ne voulut pas être prévenu. Il lui remit un billet où , lui reprochant son indifférence, fondée sans doute sur le penchant qu'elle éprouvait pour un autre , il la priait

cJc lui rendie ses lettres, ses cheveux, eta , disposé qu'il était à suivre son exemple.

Lorsque, rentrée le soir, Schildine lut ces paroles horribles, une crispation nerveuse la saisit : tant de pensées diverses s'entrechoquèrent dans son cerveau que sa raison l'abandonna ; son chagrin se gonfla dans sa poitrine, elle s'évanouit.

Au bruit de sa chute accoururent sa femme de chambre et sa mère. La pauvre fille qui la servait fondit en larmes en voyant l'état de sa bonne maîtresse ; elle la souleva, lui prodigua ses soins, et la rappela à la vie.

Pendant ce temps, M""" de Marcilly avait eu le loisir de parcourir la missive d'Adolphe que Schildine tenait encore à la main pendant son évanouissement. Elle avait frappé ses regards en entrant; elle avait cru reconnaître une signature qui lui fut jadis familière. Elle parcourut avec rapidité ces lignes qui lui révélaient tant de mystères. 11 redemandait ses

- igs -

lettres : il en avait donc beaucoup écrit F il lui offrait de lui rendre les siennes : il en avait donc reçu? Gomment étaient -ils parvenus à tromper sa vigilance? Ils s'étaient joués d'elle ! ils avaient dû souvent rire de la surveillance maternelle, si parfaitement désapointée. La moitié de ses amis , tout son salon devait être instruit de cette intrigue ; car, en échangeant sa correspondance , on ne se cache que d'une personne , celle qui est intéressée à la connaître. Du reste , que les spectateurs indifférens le voient ou ne le voient pas, peu importe! si ce n'est celle-là, ce serait une autre... On est accoutumé à cela dans le monde : rien n'est plus discret que le public.

Mais elle , qui souvent a lancé ses bons mots sur des maris aveugles ou complaisans, on aura retourné ses plaisanteries contre elle, et plus d'une mère aura dit : — Comme on se moque d'elle, cette pauvre femme!... Elle

pâlissait de rage. Il y a quelque chose de pis que la honte, c'est le ridicule. Elle le sentait ricaner autour d'elle ; elle entendait répéter à tous ceux qui devaient assister à sa prochaine soirée : — Comme on se moqtie d'elle, la pauvre femme ! /

Ses cheveux!.... il avait de ses cheveux!... sans doute qu'ilsétaient précieusement enfermés dans le médaillon qu'elle lui avait donné jadis. Pour se voir remplacés par ceux de Schildine , les siens avaient été jetés au feu ou balayés dans la poussière ! Car est-il rien de plus froid ou de plus muet que des cheveux de femme qu'on n'aime plus? Mais ensuite , ce don de Schildine n'annonçait-il pas qu'elle n'avait rien gardé ? des cheveux ne sont-ils pas un échantillon de la personne qu'on tient toute prête à livrer à la première réquisition?

Ces réflexions, plus rapidement écloses qu'elles n'ont été exprimées, cessèrent quand

Schildinerepritsessens.EnrouvrantlesyeuXj elle thercha d'abord sa lettre ; la retrouvant sur ses genoux, elle se rassura contre toute surprise. Certaine que sa mère n'avait pu la lire, elle cacha sa douleur, et donna de son évanouissement une raison que M"**" de Marcilly jugea fort bonne ; car, décidée qu'elle était à prendre un parti , elle lui aurait plutôt fourni elle-même un prétexte pour sortir d'embarras.

Madame de Marcilly lui témoigna un intérêt vraiment maternel ; elle s'informa de ce qu'elle éprouvait avec une franchise et une expression de tendresse qui émurent Schildine au point de lui arracher des larmes. Elle se sentit même un instant si heureuse d'être aimée ainsi qu'elle jugea qu'après tout rien ne vaut le cœur d'une mère, et que si les amans changent, celle-ci du moins ne change pas. Elle fut sur le point de lui avouer tous ses chagrins et ses craintes; mais, songeant

qu'elle lui avait caché son bonheur, elle pensa qu'il serait injuste de ne lui faire partager que SCS tourmens : comme elle avait garde pour elle seule ses plaisirs, elle résolut de garder aussi ses peines.

La tendre mère sâîsil un moment où sa fdle était sortie avec une dame de ses amies : elle ouvrit lacommode qui recelait son trésor, chercha et trouva lettres et cheveux : elle relut les lettres; et certes, relire est bien le mot propre , car elle y reconnut des phrases tout entières quejadisAdolphe lui avait adressées : un seul nom était changé, elle lisait à à présent : Ma chère Schildine!

Quelles malédictions elle jeta à cet infâme séducteur! comme les hommes lui parurent odieux et méprisables! que de vices, que de défauts elle reconnut dans Adolphe, dont elle ne s'était pas doutée!

Rien ne nous éclaire mieux sur les travers

des autres que le mal qui nous en arrive : rinferieur, le valet, l'écolier, découvrent avec une sagacité étonnante Todieux de leur supérieur, de leur bourgeois, de leur maître : mais il faut qu'il les blesse; c'est le point qui les avertit. Celui qui est déchiré par un diamant n'en voit pas l'éclat , il n'en remarque que la pointe ; et une femme , une femme trahie, humiliée, quels regards perçans elle doit avoir ! comme la trahison doit ressortir sur l'âme de l'homme qui l'outrage !

Un trait de génie vint l'illuminer : il demande ses lettres , il veut rompre, il faut le satisfaire! Piqué d'une indifférence dont il ^ aura des preuves , il ne reparaîtra plus ; un éclaircissement est impossible ; oui, c'est cela!

Un commissionnaire fut mandé , deux messages lui furent confiés : l'un renfermait

les objets que réclamait Adolphe , l'autre un billet pour Ernest.

Ernest accourut aussitôt.

Maintenant que ce nom, souvent oublie, reparaît sous notre plume , nous ne croyons pas nécessaire de chercher à expliquer sa conduite depuis le jour où Adolphe lui an-

nonça que M™^ de Marcilly était folle de lui. Un étranger peu au fait des événemens de celte histoire aurait pu adopter une fausse idée en le voyant redoubler d'assiduités auprès de la mère de Schildine; on aurait pu croire que, las de sa solitude, fatigué de ne pas'.exciter une sympathie pour communiquer avec la sienne, il avait sat^isi avec ardeur l'occasion qui se présentait, et que M°^ de Marcilly avait accueilli en lui un adorateur et bientôt un amant. Allait-on au spectacle, il était toujoursou auprès d'elledans sa loge, ou au balcon, ou à l'orchestre : de là, ses yeux, fixés en haut, passaient de la mère à la fille avec l'exactitude d'un balancier de pendule ; sibien qu'onaurait eubeaucoup de peine à distinguer à laquelle des deux s'adressaient les hommages. Dans l'entr'acte, il courait jouir de leur entretien. Si, par exemple, il avait préféré Schildine , il aurait témoigné del'hdmevu^ des familiarités d'Adolphe avec elte^:

à moins que nous ne pensions que son amour était si dévoué, si résigné, qu'il aimait mieux tout souffrir que de la contrarier dans ses actions, ou que son estime pour elle était si grande qu'il n'aurait pas osé flélrii^ d'un soupçon, même léger, une vertu si naïv^, une innocence si pure.

Toutes les connaissances de M°"^ de Marcilly savaient à quoi s'en tenir sur cette liaison : elles juraient qu'elle était trop bonne pour désespérer un jeune homme. Si celui-ci manquait d'un certain usage du monde , on était sûr que cette gaucherie ne pouvait que l'attacher davantage à un être intéressant par un si doux présage , et qu'elle saurait en peu de temps faire succéder le bon ton à la maladresse, et les bonnes manières à l'ignorance.

En effet, ses leçons lui avaient profité: il avait perdu son attitude empruntée , il se présentait, parlait et conversait comme tout

2ÏO

le monde. On n'avait à lui reprocher que son peu de gaîlé : sa rêverie habituelle dégénérait souvent en tristesse. M""^ de Marcilly ne le trouvait charmant que lorsqu'il les accomgnait seul toutes les deux, elle et Schildine , dans une promenade solitaire ou dans une excursion à la campagne.

M"^ de Marcilly, enchantée d'avoir toujours un cortège, ne s'était jamais inquiélée de ce qu'il pouvait attendre d'elle : elle s'en inquiéta lorsqu'elle eut besoin de lui.

— Ernest, lui dit*-elle aussitôt qu'il entra , soyez franc et ne me trompez pas.

A ces mots, Ernest trembla d'avoir quel»que chose à se reprocher : il se retira en luimême, s'examina avec soin, comme pour une confession générale, et convaincu de son innocence originelle, il attendit une seconde

question.

— Vous n'avez manqué aucune de mes soirées : chaque fois que l'occasion s'est pré-

senléc de nous accompagner, vous l'avez saisie avec empressement.

— Oui, madame; la politesse...

— Bannissons ce mot , il ne s'agit pas de politesse; je vous ai annoncé que j'exigeais de la franchise ; nous ne serions pas d arcord.

— Je serai sincère, répliqua Ernest... après avoir réfléchi un moment, si ce n'était pas trop s'engager.

— Vous avez un motif, un motif incontestable de toutes vos prévenances , et ce ne peut être que de l'amour.

— De l'amour! dit Ernest, que ce mot effrayait toujours, soit parce qu'il ne se sentait pas la force de Tinspirer, soit parce qu'il craignait de paraître trop audacieux en l'éprouvant; de l'amour î... je n'oserais...

— Vous n'oseriez ! c est de l'amour..,. Maintenant, de ma fille on de moi, quelle est celle que vous aimez ?

Pour le coup, le pauvre Ernesl sentit ses jambes chancelantes se dérober sous lui... il chercha un siège pour s'asseoir. M°* de Marcilly, qui fut surprise d'une telle sensation, lui glissa soudain un fauteuil, où Ernest se jeta en homme qui ne pouvait se soutenir plus long-temps.

M""^ de Marcilly admira la timidité de son jeune ami, tout en regrettant de n'avoir pas encore rencontré une nature aussi candide que la sienne.

Elle réitéra sa demande : elle attendait sa réponse avec un doute délicieux. Parfois il lui semblait qu'elle serait ravie d'être l'objet d'un attachement si naïf, si pur : c'était, dans sa société corrompue, une étrange merveille qu'un respect si profond pour une femme. Elle appréciait tellement un hommage aussi désirable qu'elle ne lui aurait jamais pardonné d'accorder ce sentiment à une autre, si, dans ce moment, elle n'avait eu besoin de lui pour

un intorct plus vaste, plus attrayant que l'amour, sa vengeance!

Ernest ouvrait la bouche, et il sentait le mot, le nom de toute sa vie , expirer sur ses lèvres sans pourvoir le faire arriver aux oreilles d'une mère. Pourtant il se raffermit, et il allait parler, lorsqu'une réflexion l'arrêta.

La coquetterie, les prétentions de M"* de Marcilly ne lui avaient pas échappé : en vain il avait essayé de ne rien entendre de défavorable sur la mcre de Schildine. — L'atmosphère est pleine de médisances ; on les respire avec elle (il la connaissait). Si estait une déclaration qu'elle me demande, pensat-il...

Il prit une précaution qu'il jugea excellente.

— Jurez-moi, qiiel que soit mon aveu, de n'en pas conserver de courroux !

On le lui jura.

La raison qu'il eut en implorant, celte promesse, la voici :

— Sa vanité sera peut-être choquée si je montre une préférence pour sa fille : en exigeant ce serment, je suis bien sûr que...

Profond connaisseur ! comme si le serment de pardonner les blessures de le vanité liait celle qui le prête! On ne s'engage ainsi que lorsqu'on ne croit pas avoir à se plaindre.

— ^^Eh bien, madame?...

Ces mots attendirent long-temps les autres.

J'aime mademoiselle votre fille.

— Ah!... soupira M"' de Marcilly.

Il y avait dans cet ah! beaucoup de joie, mais un peu de regret aussi que ce ne fût pas elle.

Ernest avait prononcé sa phrase les yeux baissés ; il les releva avec précaution. Ne démêlant sur la figure de M""^ de Marcilly au-

2ir>

ciinc trace de colère , il se rassura et attendit.

— Vous seriez content de l'obtenir pour femme ?

Ernest n'avait jamais admis que l'on put former une autre souhait, mais il était loin d'en avoir conçu la pensée : aussi celte proposition lui tomba comme des nues.

Elle poursuivit :

— J'avais deviné votre tendresse, une mère doit toujours tout savoir, mais jej voulais connaître vos sentimens par vous-même :

vos vœux sont d'accord avec les miens; je dirai même plus : ma fille n'a pu vous voir avec indifférence.

Ernest, anéanti, marchait de surprise en surprise.

— Assurer qu elle vous aime serait trop hardi; une jeune personne élevée dans la réserve, formée de bonne heure à la vertu et à la pudeur, no découvjre pas ainsi ses sentimans :

mais un œil de mère est clairvoyant, il devine ce qu'on ne lui avoue pas. Elle vous estime , elle vous vous aimera : c'est à vous de rendre ces dispositions durables. Voici mon plan : je dois , pour sa santé et la mienne, aller respirer l'air de la campagne; nous allons partir. Dans quelques jours vous viendrez nous rejoindre. Un vieux parent pour lequel j'ai beaucoup de respect aura exige que je ne marie ma fille quà un homme digne d'être choisi par lui-même; le mariage se célébrera près de lui, sans faste, avec tout le charme de la solitude et de l'amitié; peu de temps après vous ramènerez à Paris votre femme.

Ernest était suffoqué, il étouffait... il se levait, baisait les mains de M""^ de Marcilly, se jetait à ses genoux ; il était en délire.

Schildine entra.

— Ma fille , lui dit sa mère en lui saisissant le bras avec une expression de bonté où

perçait la sévcritc et la menace, je vous présente M. Ernest Seligny, votre mari.

Schildine , déjà affaiblie, frissonna de la tête aux pieds, pâlit et resta immobile comme si la foudre l'eût frappée.

— Elle s'évanouit ! s'écria Ernest.

— Non , non , dit M°"^ de Marcilly , c'est la surprise, la joie; cela lui est souvent arrivé; ce ne sera rien.

Voilà comment M"' de Marcilly et sa fille aient venues habiter les bords du Loiret; est-à-dire qu'après une scène très-doulouuse on avait forcé la pauvre enfant à par-

tir. Je présume que dans la folle étrangèi on a déjà reconnu Schildine. Quant au jeui homme que son danger avait tellement ém ce doit être sans doute Ernest... mais ( pourrait être aussi Adolphe.

Au moment où ce dernier se félicite d'avoir écrit à Schildine la lettre qui lui d mandait les siennes, un commissionnai entra et lui remit un paquet de papiers : il déposa négligemment sur sa table.

— C'est de la part d'une dame.

Il décacheta et trouva ses lettres.

Il fut étrangement surpris. Peut-êtn pensait-il, qu'on ne les lui renverrait passif sèment, qu'on chercherait à se disculper < ses soupçons, qu'on tâcherait deleramen par des excuses ou des preuves de conslanc 11 se promettait bien de ne pas croire ai protestations, aux sermens de fidélité ; mai en attendant, il détachait toutes les lettre les unes après les autres, pour découvi

celle où toul cela devait cire renferme. Rien, pas un mot, pas une justification écrite !

Ce dédain, car c'en était, le piqua au vif... — Pas un ligne , murmurait- il; on n'a pas daigné descendre jusqu'à s'expliquer...

Il demanda au commissionnaire, qui était resté immobile, attendant la réponse, s'il n'avait rien autre chose.

— Non, voilà seulement une lettre, mais c'est pour un autre monsieur.

— Pour un autre mons...

— Oui, M. Ernest Seligny.

— Ernest, dit Adolphe en se levant avec impétuosité, Ernest!... une lettre pour lui et rien pour moi!... c'est étrange. ..Tiens, prends

jk ce louis, et donne-moi...

— Si ce louis est pour payer ma commission, c'est trop ; si c'est pour me corrompre, ce n'est pas assez ..

Adolphe rougit, laissa à ce brave Alsacien

son louis, et le congédia en murmurant contre la délicatesse qui allait se fourrer chez ces gens-là.

Un commissionnaire est honnête homme comme les rois sont faux; c'est un don de nature nécessaire à leur métier.

Il se jeta en colère dans un fauteuil pour se livrer à l'indignation que lui inspirait le procédé méprisant de Schildine.

Elle écrit à un autre! à Ernest! m'aurait-il supplanté?... c'est impossible! impossible, et pourquoi? est-ce que les femmes savent établir une distinction entre les hommes? Tout ce qui les courtise les séduit. Que demandent-elies? des yeux pour contempler bêtement leur figure menteuse , une bouche bien oumal tournée pour leur dire que rien n'est si beau qu'elles, et des genoux pour se plier à leurs caprices. Mais une imagination! une intelligence! de quoi cela sert-il? En vérité, quand on voit le peu qu'il faut pour leur

plaire, bien fou qui tire vanité de leur choix!

Une fois cuirassé contre l'indifférence de Schildine, il secoua ses oreilles comme im chien de Terre-Neuve qui sort de l'eau ; il se félicita d'être débarrassé d'une intrigue qui, après tout, n'offrait dorénavant ni plaisir ni charme.

Mais tandis que sa joie d'être libre s'évaporait, il sentait peu à peu remonter dans son être je ne sais quelle gêne dont il n'osait se rendre compte : il était certain d'ê* tre content, pourtant il était triste.

-. 11 chercha à rire de cette situation ; il se recueillit et voulut se tâter l'âme pour juger de son état : il frissonna , car il reconnut que l'habitude de jouer avec les intimités l'avait disposé aux mêmes impressions. A force de semer des germes d'amour dans le cœur de Schildine, il en était lombé dans le sien : il avait pris lentement racine, c'était une

Tegétalion insensible, mais elle grandissait. En^in il s'aperçut qu'il commençait à l'aimer...

Aimer! cette de'couverte l'épouvanta. Il se rappela les événemens qui avaient sillonné sa jeunese passée, il vit qu'il fallait y porter un prompt remède, et, comme un médecin qui connaît sa maladie, il se disposa à ne rien épargner pour se guérir.

Heureusement, le mal n'était qu'à son pre* raier période : en ne lui permettant pas de s'étendre, il était sur d'en réchapper. Il s'appliqua à chercher toutes les distractions capables de l'étourdir, certain que le bruit des plaisirs étouffe la voix du cœur, ou qu'elle est alors si timide qu'on peut à peine l'entendre.

Vous vous imaginez combien il avait intérêt à se conserver sain et sauf : rien ne lui paraissait plus ridicule que sa situation. N'avoir jamais permis à aucune femme de prendre de l'empire sur lui, et se sentir l'es-

clavc d'une petile coquette! porter les fers qu'il avait forgés par partie de plaisir! se plonger prisonnier dans le cachot qu'il avait bâti pour ses divertissemens!

Etrange influence de ces sentimens qu'on peut analyser et saisir, mais non dominer! L'amour est une contagion : elle entre par tous les pores; les yeux, les oreilles, le toucher, communiquent son fluide : le plus savant chimiste, celui dont le creuset a décomposé, pour les reconnaître, tous ses élémens, le reçoit, en souffre et en meurt comme l'ignorant qui ne sait d'elle qu'un mot : — C'est la peste!

La tendresse de Schildine diminuant, le contrepoids devait naturellement augmenter la sienne: mais comment était-il affecté aujourd'hui, lorsque jusque-là rien ne l'avait impressionné? N'importe! il jura de ne pas céder, et, pour s'affermir dans sa résolution,

il se premit de ne plus retourner chez M"" de Marcilly. ;

Celait le soir : il tint son serment avec exactitude tout le reste de la soirée. Pour se distraire, il se rendit au spectacle. Les Italiens lui parurent plus capables de l'amuser; il y courut pour renouer quelques-unes des intrigues qui l'avaient jadis rendu célèbre.

Il cherchait partout une figure de connaissance pour animer sa solitude. La première venue le satisfaisait : c'était un abord empressé, une ardeur charmante à causer politique ou littérature ; mais à peine l'entretien commençait, que ses idées l'en détachaient malgré lui; dès qu'il avait pris le bras d'un ami, il se trouvait encore plus solitaire, et il quittait son interlocuteur brusquement, pour n*avoir d'autre interlocuteur que lui-même.

Était-il seul, le besoin diî la société se faisait sentir de nouveau. Il retourna au théâtre, parcourut les corridors en regardant

à chaque carreau des loges s'il ne rencontrerait point quelque dame assez spirituelle pour lui épargner les frais de la conversation. Il ne retrouva qu'une vieille marquise dont il crut se rappeler le nom; il entra. Elle fut ravie : mais comme elle se trompa sur le motif de sa visite, il craignit de lui inspirer un instant d'erreur, et la quitta assez cavalièrement... D'autres, qui le rencontrèrent, lui demandèrent en riantdesnouvellesde M°*dc Marcilly : ce fut son coup de grâce.

Il se tapit dans un coin obscur de Torchestre. La musique prc4uda.Il se livra tout entier aux prestiges de cetle voix centuple P qui ne crée qu'un son avec tant d'instrumens. Il se plaisait à frissonner, il se fondait en langueurs inexprimables. Sa pensée, nuageuse et vague, flottait dans l'espace; et toujours devantlui, à 1 horizon, les. nues, après s'être découpées en mille formes étranges, finissuieiit par rcvct-ir celle de Schildine.

Enfin, au moment où Malcolm se plaint de rinfidëlité de celle qu'il adore, les notes que respire une douleur profonde et vraie lui entrèrent si profondément, que sa poitrine se gonfla ; il crut qu'il allait défaillir; il sortit pour se ranimer.

Ses inquiétudes le suivirent : il arpenta les rues et se trouva près de la Seine. Là il regarda long-temps couler l'eau silencieuse ; puis lui vinrent de grandes réflexions. La philosophie des choses et du monde , qu'il n'avait pas soupçonnée, germa dans ses rêveries ; il se demanda le secret de la vie. Ce supplice, qui l'avait saisi, lui donnait ces bizarres idées de mort qui se mêlent si naturellement aux premiers combats d'amour.

La nuit fut encore plus pénible : mais, fier et orgueilleux, il n'en persista pas moins à garder son serment de fuir Schildine.

Après avoir consumé toute la matinée à le renouveler, pour ne pas le rompre, sa

première action fut, en sortant, de suivre le chemin qui conduisait chez M""^ de Marcilly. Il savait qu'on ne se présente [)as si tôt chez les dames; mais il croyait qu'il était plus tard.

— Ces dames sont à la campaj^ne , répondit le concierge.

— A la campagne! balbutia le visiteur en pâlissant... Gomment, ces dames sont parties sans me...

— Sans vous prévenir, répliqua l'homme au cordon avec une teinte d'ironie et d'impertinence, sans doute, puisqu'on partant M"* de Marcilly m'a recommandé de cacher, surtout à vous, le but de son voyage.

— M"" de Marcilly!... Elle sait tout! murmura Adolphe en baissant tristement les yeux.

Ce lut un éclat de foudre. Dans quelle circirconslance cette nouvelle lui arrivait-elle! Tout est armé conlie lui; elle est d'accord

avec sa fille : elleatoutavoué !... Pouf se délivrer de ses importunitës , elle a pris conseil de sa mère : le conseil est aisé à deviner. Il aura paru difficile de l'évincer : le congédier, qu'en penserait le monde? D'ailleurs était-on bien sûre de le trouver disposé à souffrir cette humiliation? On avait adoptéle meilleur expédient : un coup de tête, une disparution, un voyage ne souffrent aucun retard, aucune réplique ; on avait disparu ! C'était un bon moyen; car, en vérité, ce n'était pas lui qui voudrait les poursuivre.

Trois jours se passèrent, et le tumulte de ses pensées était tant soit peu apaisé; l'orage grondait bien encore dans le lointain , le fond de la mer n'avait pas repris sa pureté, mais la surface commençait à redevenir calme et tranquille.

Adolphe, qui, pour de bonnes raisons, ne se plaisait pas à remuer le limon de son âme, se contentait de ce repos apparent, et bien-

tôt le faible souvenir de Schildiac allait s'as*^ soupir pour ne plus s'éveiller, lorsqu'en passant devant la demeure d'Ernest il y entra sans raisonner cette démarche, sans songer qu'elle pouvait lui devenir utile.

— M. Ernest n'est pas ici , lui re'pondit-on; mais à son retour...

— Son retour!... est-ce qu'il est absent?

— Voilà trois jours.

— Trois jours!... quelle coïncidence!

— Comment, monsieur ne le sait pas!

ajouta le portier, qui,ayantvu souvent Adolphe avec Ernest, ne pouvait conjecturer qu'on eût à se cacher de lui. Il faut que la lettre se soit égarée, parce que je suis sûr que M. Ernest vous a écrit la veille de son départ. Il est vrai que ça s'est décidé asjsez subitement; mais un ami comme vous, on lui dit tout, surtout lorsqu'il s'agit d un mariage.

— D'un mariage!...

— Oui, d'un mariage, reprit-on en souriant'.

On annonce toujourvS cette nouvelle -là gaîment, comme si c était gai.

■^ Oui, d'un mariage... vous en entendres^ parler.... C'est une jolie demoiselle qu'il épouse... une noble. ..de. ..quoi?.. .de... Mar... Mertigni...

— De Marcillyî s'écria Adolphe.

— Vous y êtes.... La noce se célébrera au bord du Loiret, dans une jolie maison de campagne ; on les ramènera mariés. Si monsieur veut repasser, il aura sans doute, d'ici à quelques jours, une lettre de faire part.

Pour le coup, ce qu'il y avait au fond d'Adolphe se réveilla comme un lac ému d«nt le sable et la vase altèrent la limpidité, tout s'empreignit en lui de fiel et d'amertume, et lorsqu'il fut seul un blasphème sortit de sa bouche.

Mille senlimens divers se combattirent

dans son cœur, qu'ils déchiraient comme deux partis rivaux sur une place ensanglantée. La vanité blessée d'être jouée si adroitement par Ernest lui-même, car Ernest était du complot, la bonhomie dont il avait fait

t preuve en se laissant niaisement éconduire, la ruse de Schildine, plus adroite que son expérience d'homme à bonnes fortunes, bien d'autres nuances encore pêle-mêle confondues se débattaient et se roulaient ensemble comme deux nageurs dont chacun, à son tour, plonge, paraît, disparaît et revient, tantôt entier, tantôt ne montrant qu'une main, qu'un pied, à la surface de la rivière.

Après une lutte opiniâtre, deux sentimens surnagèrent, la vanité et la vengeance, ou plutôt la vanité seule. La vengeante n'a que la vanité pour but et pour guide. A peine si, dans tout ce chaos, l on eût distingué un reflet d'amour, sentiment auquel il eut plus facilement renoncé qu'aux autres; mais il

jura de tout satisfaire en même tetpps. Son énergie, énervée dans les frivoles agaceries d'une amourette oisive, se ranima; U,se sentit la force qii'il avait déployée jadis daps plus d'une circonstance dramatique y et il ^e réjouit de voir succéder a sa vie monotone une carrière d'intrigue et d'intelligence. ,. j.^Pourtant, au fond de tout cela, il démêlait quelque chose de louche qui l'inquiétait : il aurait voulu se le cacher à lui-même, mais il n'y pouvait réussir ; il voyait qu'il tenait à Schildine.

On préparait une belle fête dans la maison de campagne où demeurait M™* de Marcilly ; un grand nombre de domestiques allaient et venaient du jardin au salon, et du salon au

jardin; on suspendait aux arbres des lampions en verres de couleurs ; on avait retenu toutes les barques des maisons voisines; elles étaient réunies dans le bassin qui s'étendait au pied des peupliers, comme une flotte prête à mettre à la voile pour une expédition importante ; une toile de bateau, suspendue par les quatre coins aux arbres d'un quinconce, formait une tente improvisée, sous laquelle commençaient déjà à se dresser les apprêts d'un repas... Un spectateur eût été indécis dans le choix de Théroïne du jour. C'était à peu près les mêmes solennités qu'aux passages du Roi, de la duchesse de Berri, du Roi d'à présent et du Roi à venir.

Vous devinez bien qu'il ne s'agit point de personnages aussi élevés, comme on dit vulgairement : Dieu merci! nous ne sommes pas assez sot pour nous attendrir sur des infortunes royales : celles que nous avons à peindre n'intéressent que des bourgeois; c'est

de Schildinc qu'il s*agit : comme elle est triste, vous devinez bien que cette fête est pour elle.

Sa mère , dès son arrivée à la campagne, parut s'inquiéter de son chagrin ; elle appela un médecin célèbre d'Orléans. Consulté sur la pâleur de Schildine, le médecin assura qu'elle avait besoin de se marier, que c^était le seul motif de sa souffrance. Il était sûr qu'une Parisienne ne pouvait avoir d'autre maladie. Oui, sans doute, elle était malade d'amour : mais ce qui augmentait sa souffrance , c'était le nom inscrit sur Tordonnance qui devait la guérir. Ernest était le remède que ^|me ^ç, Marcilly offrait à sa fille : c'était un autre qu elle voulait.

Ernest les avait rejointes quelques jours après leur arrivée. Toujours empressé, sans être moins timide , il se livrait à son espoir en silence, n'osant pas même l'épancher devant Schildine. Il aurait craint de lui paraî-

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