T. I. IG
Ire plus égoïste qu'amoureux ; elle aurait vu dans sa joie la joie banale des hommes qui vont posséder ce qu'ils désirent, mais elle n'aurait pas lu qu'il ne voulait l'obtenir que pour se donner tout à elle, pour renfermer sa vie dans le dévoûment complet de toutes ses actions, de toutes ses pensées, à la seule femme qu'il eût jamais aimée.
Il faut l'avouer : son bonheur ne le rendait ni plus éloquent ni plus aimable. Schildine n'avait eu jusqu'ici pour lui que de la froideur; mais du moment qu'il eut sur elle des droits de par sa mère, elle le détesta, jurant que la mort même la délivrerait de l'horreur d'être à lui.
Il avait essayé parfois d'être galant : mais un homme peu accoutumé aux usages a besoin d'encouragement pour prendre cet air aisé qui prête aux complaisances de la grâce et de la franchise , et l'accueil de Schildine
n'était pas de nature à lui enlever sa maladresse.
Tantôt il la cherchait pour lui offrir des fleurs; il la trouvait seule sur un banc de gazon ; on eût dit que rien ne l'occupait. Sur de n'être pas importun , il s'avançait : mais nous savons ce qui l'occupait sans cesse. Le choc qu'elle éprouvait en passant d'Adolphe absent à cet autre assidu près d'elle donnait à son langage une aigreur, une sévérité qui désespéraient le pauvre jeune homme : il se relirait confus, n'accusant pas Schildine , il aurait cru blasphémer, mais s'accusant de ne savoir jamais rien tenter à propos.
• Schildine avait dans ces jours de chagrin goûté un éclair de bonheur. Lorsque la barque l'avait entraînée , la voix qui s'était fait entendre du haut du pont avait un accent si connu pour elle, qu'au milieu du danger de mort qui la menaçait elle avait levé les yeux et envoyé bien vite le dernier regard
dont elle pouvait disposer, regrettant en mourant de n^avoir pas éclairci comment il la croyait infidèle. Revenue à la vie, elle pensa qu'il fallait attendre pour le blâmer : elle se prépara aux dvénemens qui devaient nécessairement résulter pour elle d'une telle présence au milieu des préparatifs de son mariage.
Un bal champêtre devait suivre le repas: ce fut une vue délicieuse dont un peintre aurait pu tirer un dessin exquis, si , du haut de la colline qui domine la rive gauche, il eût détaillé du regard le mouvement qui se déploya sous ces arbres, au milieu des remparts de verdure et dans les allées touffues des plantations anglaises.
C'était un mirage fantastique que le spectacle de ces ombres lointaines passant et repassant en robes légères, la tête couverte de fleurs, et la démarche aérienne. Toutes ces silphides se croisaient, s'entremêlaient
au son d'une musique qui traversait le fcuiN lagc, s'étendait sur la colline, et, glissant sur l'eau comme une hirondelle, venait mourir à l'autre bord et confondre son dernier soupir avec le gémissement des vagues molles qui caressaient les roseaux. A la fm , les yeux étaient fatigués de cette mosaïque remuante de robes blanches et d'habits noirs, couleurs de deuil presque indispensables dans les fêtes, comme si c'était l'expression du regret qui doit les suivre. Les demoiselles , les femmes montaient les gondoles, qui s'entrechoquaient au bruit des cris de terreur des dames, des éclats de rire des jeunes gens, et des échos, qui, ne sachant auquel entendre, renvoyaient tout ce qui leur arrivait dans un désordre inexprimable.
Bravo î cris de joie et de triomphe, ivresse folle et insensée, qui va indifférente au gré de la foule qui l'augmente, et ne se dout€
pas que , dans toute cette fête , la seule à plaindre, c'est Schildine. La première contredanse, elle l'a danse'e avec Ernest : sa mère l'avait ordonne. Mais, je ne sais si ce fut avec intention, avant la seconde elle avait disparu. M""^ de Marcilly, qui s'était aperçue de sa tristesse, l'avait trouvée ce jour-là plus profonde et plus accablante, soit qu'elle eût réellement le cœur plus serré, soit que le contraste avec la pompe environnante en eût fait ressortir la langueur : c'est pourquoi elle ne la retint pas, aimant mieux qu'elle allât seule cacher sa douleur que d'en offrir le spectacle aux critiques des invités.
Le bal était à son plus haut degré , tout était oublié ; le plaisir seul , qui sentait se précipiter les heures, se pressait de tout son pouvoir pour les remplir.
— Tout cela, c'est pour moi! cet appareil , c'est pour préparer mon bonheur que
Tordonne ma mère ! c'est le malheur de toute ma vie dont elle donne le signal!... Ce n'était pas assez d'avoir perdu l'estime d'Adolphe, il faut que je justifie ses soupçons ! Il me croit inconstante, légère, capable de le trahir, de cesser de l'aimer! et quand il ne m'écrit ainsi que pour obtenir peut-être des preuves de ma fidélité , c'est par mon mariage avec un autre qu'il apprendra rna réponse! Je n'ai pas même daigné le désabuser ! c'est un aveu de ma part!... Il me méprise ! et pourtant comment se fait-il...
Elle réfléchit long- temps. Je présume qu'elle chercha à s'expliquer comment il était venu si près d'elle; car elle était bien sûre que c'était lui qui, du haut du pont.... C'était lui! il l'aimait donc encore?... Sa lettre n'était qu'un doute... il venait lui demander une explication... se jeter à ses pieds, réclamer son pardon... et Toblcnir.
Mais comment, depuis ce jour- là, n'a-l-
il pas tenté de pénétrer auprès d'elle? Un déguisement... un jardinier facile à corrompre... une lettre remise par une domestique... il doit connaître ces moyens-là, lui... pourquoi ne pas tout essayer?... Par exemple, aujourd'hui, ce soir, il aura dû apprendre qu'une fête se prépare : n'aurait-il pas dû profiter du tumulte pour la voir ?... Audacieux, entreprenant, ne devrait-il pas se mêler aux convives qui voguent d'une rive à l'autre , entrer dans une barque attachée à l'autre bord , se cacher dans le labyrinthe?... Il y a tant de monde que personne n'aurait été surpris de rencontrer un inconnu de plus... Quand j'y pense ! une barque, et tout serait pardonné!
En s'abandonnant à ses suppositions, elle ne s'était pas aperçue qu'elle avait descendu l'allée de peupliers, ou plutôt elle le savait probablement très-bien. Elle était à deux pas de l'eau, bien certaine qu'Adolphe ne
traversait pas la rivière, ou plutôt avertie qu'elle allait voir Adolphe ; car à peine avaitello- jeté les yeux sur une barque qui abordait près d'elle avec un homme seul, qu'elle remonta la côte et courut se rc'fugier parmi les bosquets du labyrinthe. Un autre aurait présume que la vue d'un étranger l'avait effrayée , qu'elle fuyait sa présence ; mais nous avons plus d'une raison de parier que ce n'était pas un inconnu pour elle, et qu'elle ne^s'était éloignée que pour se trouver seule avec lui loin de la foule.
En effet, il sauta lestement de la barque et se précipita sur ses traces.
Comme elle comprend la ruse, direzvous, et quel esprit d'intrigue éclot déjà dans cette télé de jeune fille!... Ce n'était pas dans sa léte que ces idées couvaient , c'était dans son cœur; le voir était son cspérance : elle avait tant de choses à lui dire! Il était donc naturel qu'elle combinât toutes
les po.ssiliilifrs , toutes les chances : la dou- \vur ^\\^t\ amour Messe et malheureux ajoutait un <J('veloppement de plus aux leçons <!(' son maître.
— Me voilà, mademoiselle; et certes, vous ne m'attendiez pas...
Klle allait lui ré[)ondre : Je ne vous atternJais pas si tard... mais elle se retint. Il était coupable : c'était au coupable à commencer sa confession.
— Vous ne m'attendiez pas.... poursuivit Adolphe ; vous ne me désiriez pas surtout!
— Qui sait, monsieur? peut-être avais-je besoin de vous pour me plaindre...
— Ce serait à moi d'accuser votre indifférence : depuis quelques jours vous me traitiez avec une froideur que n'a que trop justifié votre lâche oubli.
— Monsieur, répliqua avec vivacité Schildine, que ce reproche d'oubli affecta plus vivement que le soupçon d'indifférence, un
amant loyal ne doute jamais, il ne froisse pas par un soupçon le cœur dont il eut les premiers battcmens. Quand même on verrait réaliser ses craintes , on ne flétrit pas le souvenir; on ne disperse pas des trésors payés par des tourmens, des inijuiétudcs et des veilles; enfin, (juand on a assez estime une femme pour lui écrire, on ne lui demande pas ses lettres.
— Il paraît que cette demande n'avait point semblé déraisonnable, puisqu'on s*est empressé d'y satisfaire...
Schildine ne comprit rien à cette phrase ; elle chercha à quel acte de sa vie ce reproche faisait allusion, car ce ne pouvait être qu'une allusion pour elle.... Elle ne se rappela rien; elle lui demanda de parler plus clairement.
Adol{)he, prenant une altitude tra^icpic et solennelle, tira de sa poche des papiers et les lui présenta.
— Qu'est-ce que cela ? dit-elle.
— Vous le savez bien.
— Non.,, je vous jure que j'ignore...
— Ce sont des lettres.
— Pour qui ?
— Ce sont mes lettres.
— Ah! vos lettres! repartit Schildine avec l'expression du plus profond étonnement, vos lettres!... mais je n'y conçois rien.
— Ce sont mes lettres que vous m'avez renvoyées le jour même...
Schildine saisit rapidement le paquet, en arracha une, l'ouvrit et lut la première ligne. Elle n'aurait pu la déchiffrer dans cette obscurité, si elle l'eût vue pour la première fois; mais la forme des traits, la disposition des lignes s'étaient gravées dans sa mémoire, elle avait lu et parcouru tant de fois ces pages, qu'elle en eût volontiers récité tout le contenu , qu'elle eût facilement indiqué la place de chaque phrase.
Sans pouvoir se rendre compte du moyen qui les avait remises entre les mains d'Adolphe, une révélation soudaine traversa son cerveau; elle entrevit une ruse infernale, elle comprit qu'elle avait quelque part une ennemie bien dangereuse; elle pâlit et rougit de colère, et, faible de courroux, elle s'assit sur le banc de gazon qui s'étendait au pied de la tonnelle.
Adolphe, qui ne devinait pas tout ce qui se passait en elle , crut que la confusion seule l'avait accablée. Lâche comme un homme dont la vanité blessée se trouve avoir affaire à un plus faible , il lui adressa des reproches violens ; il tira de sa cargaison une multitude de phrases incisives , avec lesquelles il prétendait se venger de son outrage. Elle l'écoutait, calme et résignée ; si bien qu'ayant épuisé toute son élob quence, Adolphe, ne trouvant plus rien à dire , s'écria :
— Qu'avez-vous à répondre?
— Je pourrais ne pas m'abaisser jusquelà , lui dit-elle ; je liens peu à détromper qui peut se fier aux apparences ; vous naimez pas assez pour puiser en vous de quoi me justifier. Vous avez raison, au reste; tout m'accuse. Je ne vous en veux que faiblement de n'avoir pas attendu moi seule pour me croire, mais un mot suffira : celle qui vous a renvoyé mes lettres , ce n'est pas moi; ce ne peut être que... ma mère.
— Votre mère connaîtrait nos. .. nos relations!... Je suis perdu!... s'écria Adolphe, qui vit aussitôt ce qu'il devait attendre d'une rivale.
Un instant il trembla qu'une confidence n'eût appris à Schildine... mais il rejeta cette idée : il savait que la vanité de la mère n'avouerait jamais qu'on l'eût abandonnée.
Il comprit que dorénavant c'était entre
eux deux un combat à livrer : Schildine était le prix de la victoire ! il fallait voir qui l'emporterait de l'amant ou de la mère. Il fut à la fois irrité des obstacles et enflammé à les combattre.
— Le gant est jeté, se dit-il, je le ramasse.
Schildine lui expliqua tout ce qui lui était arrivé : la présentation d'Ernest comme son mari, sa surprise, son courroux; car Adolphe avait calomnié près d'elle les rapports qui existaient entre Ernest et M°"^ de Marcilly. La seule idée qu'il fût ou qu'il eût été l'amant de sa mère l'indignait, elle loyale et pure; elle en rougissait de honte plutôt par instinct que par intelligence. Elle lui expliqua que sa mère avait mis au départ une telle précipitation qu'elle n'aurait pas eu seulement le temps de l'en prévenir, si par hasard elle eût voulu lui répondre ; enfin, elle se justifia complètement. Elle finit par se plaindre du malheur qui l'attendait.
celui d'être la femme d'un homme qu elle de'testait.
Adolphe, furieux de la ruse de M°"^ de Marcilly, jura de s'en venger.
Un moyen s'offrait à lui; il le saisit avec empressement ; il se jeta aux genoux deSchildine. Comme elle n'était pas coupable envers lui , il puisa aisément dans son âme toute l'éloquence dont il avait besoin. Il couvrait de baisers ses mains, qu'elle lui abandonnait. La position pittoresque de ce nouveau rendez-vous, le bruit du vent, qui glissait légèrement sur Teau et se relevant brusquement le long de la côte, venait murmurer au travers des branches, le son des instrumens qui animaient la danse , les cris de joie et les éclats de rire éloignés , tout cela prêtait à Tentretien un accompagnement inusité. C'est une réunion de circonstances qui n'avaient jamais signalé ses amours : aussi ses expressions se coloraient d'une teinte qui surprenait à la fois
Schildine et Adolphe lui-même : ses baisers s'enhardirent. Les cheveux qui pendaient le long de ses tempes , relâchés par l'humidité de la soirée, flottaient sur son col, sur ses épaules, et descendaient sur un sein qui, en palpitant , les agitaient comme les branches d'un saule pleureur. La bouche d'Adolphe caressait ce velouté soyeux , et ses lèvres allaierrc s'égarer plus haut, lorsqu'une voix assez rapprochée les fit tressaillir, les rappela «1 eux mêmes et aux autres, en leur annonçant que leiir solitude n'était pas complète.
— Schildine! mademoiselle Schildine! où êtes-vous donc?
C'était la voix de M™^ de Marcilly d'un côté, et celle d'Ernest de l'autre.
La mère était irritée d'une absence si Ionune ; Ernest en était seulement effrayé. Tous les deux voulaient la ramener au bal, où son absence avait été remarquée. Si Ernest, fu-
tur de Scbildine, n'avî^it été présent, on aurait jugé son absence bien naturelle : mais il était là; que pouvait-on penser? Aussi les plaisanteries avaient déjà circulé dans les quadrilles sur le peu d'éducation de la Parisienne. Ernest, de son côté, la cherchait, craignant qu'elle ne fût victime d'une course sur l'eau, ou d'une autre imprudence.
— C'est ma mère ! s'écria SchildinS d'une voix étouffée.
— C'est Ernest! s'écria Adolphe.
— De grâce, fuyez!... vous me perdrez... fuyez!... je vous pardonne...
— A une condition ; demain, à minuit, soyez ici.
— Vous ne pouvez exiger...
-—Vous ne voulez pas?... bien! je pars, mais je ne remonterai pas dans la harque qui m'a amené.
— J'y serai, j'y serai!
Elle murmura cette promesse d'une voix
si faible qu'Adolphe ne l'entendit pas : mais il avait annonce' à Schildine qu'il mettrait fm à sa vie ; cette menace devait tout obtenir.
— A demain...
— A demain...
Un baiser confondit ces adieux sur les lèvres qui les avaient prononces.
M""' de Marcilly gronda sa fille; Ernest lui demanda avec inquiétude s'il ne lui était rien arrivé de funeste. Elle se leva à leur approche , les rassura , leur dit que sa tristesse habituelle l'avait arrachée au fracas du bal ; qu'elle s'était assise là par hasard ; qu'elle s'était endormie , bercée par l'orchestre. M°® de Marcilly lui reprocha un sommeil qui pouvait être dangereux pour sa santé. Ernest, qui ne pouvait se rendre compte à lui-même de celte indifférence, s'avoua secrètement que ce n'était pas un bon présage pour lui. Tous trois rentrèrent
dans le bal , qui commençait à devenir désert.
Il ne faut pas croire que Tabsence de notre héroïne n'avait trouvé que des indifférens : plus d'une jeune fille, curieuse comme la province, s'était approchée à petits pas du berceau témoin de cet entretien dramatique; elles avaient épié quelques parties de cette scène si instructive pour des ingénues, elles avaient recueilli quelques-uns des bruits de toute espèce qui franchissaient l'enceinte de verdure, mais tout cela ne leur apprenait rien de nouveau. Schildine était de Paris, et les Parisiennes ne savent faire qu'une chose, l'amour. Seulement on avait beaucoup ri de ce pauvre prétendu qui, niais et suffisant, s'était amusé à jouer l'aimable dans le bal, pendant qu'un autre , plus adroit, courtisait sa future.
Cet événement était une preuve de plus que les maris de Paris sont prédestinés a subir
2Gl
la loi générale qui leur est imposée par les couplets (le vaudeville et les refrains d'opéra comique.
On en parla quinze jours à Orléans : c'était une époque.
Si vous n'êtes pas entré dans une église de campagne au milieu des vêpres , au moment où la foule religieuse des villageois chante avec bonne foi les odes immortelles
qu'elle ne comprend pas , vous avez perdu l'un'îdes plus douces jouissances d'un esprit poétique. Yous qui entendez retentir sous des paroles parfois grotesques des chants d'amour, de tristesse ou de joie, ce vous est un contraste délicieux que de les voir formuler par ces organes grossiers, mais dont Tensem-
ble a delamélodie et delapersuasion.Les cantiques pieux s'élèvent le long des murs de la vieille basilique , simple comme une chaumière , glissent à travers le clocher, murmurent dans les frises, et de là vont se répandre au loin dans la campagne , comme un parfum de fleurs venu d'un rivage lointain. Moi qui ai, c'est-à-dire qui avais le malheur de ne rien croire , car elle lira ces lignes, et son sourire démentirait mon athéisme, s©tivent j'ai été me retremper Fâme à ces émanations de poésie qui sont presque de la religion. A coté de l'église est le Cimefeièpe , 'et pi as d'une fois assis sor une
tombe couverte d'hcrl)es ( on ne meurt pas souvent au village , et les tombes sont longues à se renouveler), je me suis demandé à quoi bon la vie , à quoi bon Paris et ses rêves de gloire , charlatans effrontés qui ne valent pas l'existence des campagnes et le repos des morts.
Dieu me pardonne! je m'oublie : voilà que je me surprends, malgré moi, à tracer du sërieut , et à propos de quoi? à propos d'un mariage... Eh oui, c'est un mariage qui se prépare dans la petite .e'ghse de la chapelle Saint-Mesmin. Les vêpres dont je vous parlais sont finies depuis long-temps, et, au lieu du repos qui devait les suivre , il semble que le mouvement récommence. Le curé est fier comme s'il allait recevoir son évêque , les enfans de chœur sont en blanc , le bedeau a mis sa soutane. Il y a„ chose étrange! i^es cierges à tous les piliers ; le nriaître-àùtel est sujperbe comme pout' uneFéte-Dieu.Lesha-
bitans ont interrompu leurs danses, et, au lieu de rentrer dans leurs maisons , ils restent à la porte de Téglise , curieux de voir la cérémonie.
— C'est la belle demoiselle de Paris qui va se marier! disaient les uns; voilà un homme bien heureux!
— Il ne mérite pas son bonheur, disait l'autre ; je ne sais pas si tous les Parisiens lui ressemblent, mais il n'est, ma fine! pas beau.
Et tout ce que peuvent dire en pareille circonstance les gens du peuple , enchantés de contempler de belles choses et jaloux de ceux qui les leur font voir.
Au milieu de ces rumeurs diverses vient tout à coup se mêler une grande inquiétude : tout était prêt, Ernest et M°*^ de Marcilly étaient sur le point de sortir de la maison, le vieux parent se traînait péniblement à côté d'eux; le curé était mécontent, sa dignité
paraissait évidemment choquée d'être forcée d'attendre.
Tout à coup le jardinier de la maison perce la foule, s'approche pâle et pouvant à peine prononcer ces mots entrecoupés :
— Mademoiselle Schildine est morte! elle est assassinée!...
— Où? de quel côté? demanda Ernest, qui se précipita avec impétuosité vers le jardin.
M""* de Marcilly éprouva le saisissement inévitable à l'annonce d'une fâcheuse nouvelle ; mais ce ne fut pa^ celte terreur maternelle qui décompose les traits et anéantit toutes les facultés pendant l'instant rapide qui sépare le choc et les mouvemens d'exaltation sublime qui le suivent, ce ne fut pas un désespoir de mère.
Le jardinier raconta aux paysans, à qui son effroi inspirait une envie de s'attendrir, qu'étant sorti vers minuit pour surprendre
des voleurs qu'il soupçonnait de dégarnir la nuif ses espaliers, il avait entendu des soupirs , qu'il s'était avancé en tremblant vers le labyrinthe, qu^il avait vu bien distinctement mademoiselle Schildine demander grâce à un homme fort en colère qui ne pouvait être qu'un voleur ou un assassin j qu'enfin, après quelques combats, il l'avait vue tomber en poussant un grand cri ; ce spectacle affreux lui avait glacé les sens , il n'avait repris ses forces que pour s'enfuir.
Ce récit commençait à trouver quelques incrédules, lorsque l'on vit revenir Ernest seul... Lesdoutes cessèrent, et des accens de douleur sortirent de toutes les bouches et de tous les cœurs, déchirés d'une fin si soudaine et si déplorable.
Schildine, retirée dans sa chambre après le bal, avait été toute la nuit poursuivie par le souvenir du rendez- vous promis; elle se blâmait d'une démarche coupable et incon-
scquenle. Tous les événcmons qui jusqu'ici avaient formé la chaîne de ses liaisons avec Adolphe s'ëlaient facilement noués lun à l'autre ; elle n'avait jamais remarqué les pas qu'elle traçait chaque jour; il n'y avait eu ni commotion ni secousse; elle n'avait clé arrêtée par aucune réflexion ; c'était du roman, mais non du romanesque. Elle vivait; sa vie avait ses charmes, ses plaisirs, mais non ses épisodes, mais non ses accidcns ; elle ne s'était pas réveillée.
Mais, aujourd'hui, ce qu'elle avait promis sortait des bornes : seule, la nuit, à l'insu de sa mère, loin de ses yeux, dans un jardin, causer d'amour, et pour cela ouvrir une porte ou une croisée, s'échapper furtivement, agir comme un conspirateur qui va retrouver des complices, voilà ce à quoi elle avait consenti; mais aussi Adolphe l'avait suivie, il avait abandonné Paris pour elle; il avait tout affronté, les dangers d'élre recon-
nu , les périls de la route ! il méritait bien d'inspirer un égal dévouement; puis, ils avaient tant d'idées à se communiquer, tant de mesures à prendre dans ces circonstances difficiles! Un mot, une résolution, un
plan sagement combiné pouvaient éviter
ytant d'embarras, les sauver peut-être!
Plus elle réfléchissait, moins elle savait quel parti prendre : c'est le résultat de la réflexion. Dans les choses épineuses, elle n'en montre que les difficultés, mais elle ne fournit rien pour en sortir.
' Plus elle creusait sa situation, plus elle lui semblait profonde et inextricable : c'est la position d'un homme qui médite un crime; Tabîme est devant lui , il le mesure des yeux, il le sonde; bientôt la tête lui tourne, il se penche, le poids l'emporte, il tombe. Schildine aurait bien voulu ne pas céder ; elle se relevait parfois de la hauteur de sa dignité : bientôt l'amour reprenait le dessus; elle al-
lait, ballotee d'un sentiment à l'autre; enfin, la crainte d'être découverte l'emporta ; elle résolut de ne pas obéir au désir d'Adolphe.
Sa mère vint lui apprendre que son mariage était décidé, et que la nuit suivante l'église de la chapelle Saint-Mesmin verrait célébrer son mariage. Les formalités avaient été remplies; le notaire était là qui attendait, il n'attendit pas long-temps. Le contrat fut dressé , les témoins et le vieux parent signèrent ; M"" de Marcilly signa ce qu'elle appelait le bonheur de sa fille.
Ernest signa comme un homme qui parapherait sa sentence de mort. Il comprenait qu'il n'était pas aimé, mais il ne se croyait pas haï : son inquiétude était pour l'avenir. Dissiperai-je son indifférence ? la ramèneraije à moi? mon dévoûment, ma tendresse la toucheront-ils? C'était une loterie : il prit au hasard le numéro, en priant tout bas le ciel de lui offrir un billet gagnant. Schildine T.i. 38
même y traça son nom : mais comme l'amour instruit toujours de ce que l'on doit savoir, elle savait qu'un contrat n'engage pas, que ce n'est qu'une convention que Ton peut déchirer lorsque les parties ne se sont pas engagées par des nœuds indissolubles; elle signa, mais par dissimulation, pour détourner les soupçons, se réservant d'agir comme il serait opportun lorsqu'elle aurait eu avec Adolphe l'entretien promis; car vous concevez bien que sa résolution était prise. La volonté de sa mère avait déterminé la sienne, elle devait aller au rendez- vous.
Adolphe ne voulut pas se faire attendre ; il s'y trouva de bonne heure, traversant les vignes, sautant les haies, escaladant les murs des jardins, au milieu des risquesde toute espèce. Onze heures sonnaient.
Il ne concevait plus rien à son âme ; il se sentait dans la même situation d'esprit que jadis, lorsqu'il attachait une importance réelle à la conquête d'une femme.
Et pourtant il ne désirait pas Schildine de cet amour qui ne veut pas finir, qui s'indigne lorsqu'une pensée chagrine annonce que tout a son terme, qui, s'abusant lui-même, se croit, faible roseau, toute la durée robuste du chêne; il la désirait pour la posséder un jour, un seul instant, pour mettre ce souvenir de plaisir et de charme au rang de ceux qui enrichissaient sa vi#, pour pouvoir se dire quelquefois à lui-même et souvent aux autres : — Vous voyez bien cette dame-là? — Oui, madame une telle... la femme du banquier, du notaire. — Oui... eh bien! elle a été à moi !... Il est vrai qu'on peut en dire autant de toutes : mais on se trouve mal à son aise quand on est forcé de mentir; il vaut mieux, en fait de femmes à compromettre, s'ar-
ranger de façon à toujours dire la vcrilé. 11 n'assignait aucune époque à son triom plie; il lui suffisait de s'en flatter d'avance : c'était un avant-goût.
Pendant qu'il se livrait seul aux délices métaphysiques, quelques lumières errantes scintillaient aux fenêtres; ce n'était pas une grande agitation dans la maison ^ c'était un mouvement, un empressement calme et mystérieux. Il se demandait déjà pourquoi cette activité recommençait à l'heure qui la voit toujours s'éteindre, lorsqu^un bruit de pas légers et des frôlemens de robe dans les feuillages Tavertirent de l'arrivée de Schildine.
Il courut au-devant d'elle, et voulut lui prendre la main ; c'est alors qu'il s'aperçut qu'elle était presque parée : une robe blanche et des cheveux rangés avec symétrie annonçaient un événement ou une intention : il s'imagina qu'elle avait voulu s'embellir pour lui.
— Combien je suis coupable à vos yeux même! lui dit-elle; c'est un rendez-vous, et dans quel endroit!. . . vous m'en blâmerez peutêtre ; un jour vous me le reprocherez...
— Non, non, jamais, reprit Adolphe, non, mon amour parle trop haut pour vous, et quand l'amour...
— G*est cet amour qui me rassure, lai dit-elle: la pureté de vos intentions est ma sauve-garde; je me fie en elle. D'ailleurs , quand vous saurez le motif qui m'a forcée de venir, vous ne trouverez plus ma démarche inconséquente.
— Est-jl un autre motif que votre tendresse? est-il une voix pour vous plus forte que la mienne ?
— Aucune, Adolphe : cette voix pourrait exiger le sacrifice de ma vie , je vous la donnerais à l'instant même sans regret, sans crainte. Quand il faudra témoigner de mon sang ce que ma bouche vous jure, vous ne
me trouverez ni moins dévouée ni moins fidèle que vous.
Adolphe frissonna d'un de'voûment si obstiné, mais il jugea ce qu'il pouvait en obtenir : il se remit.
— Ce qui m'amène près de vous, Adolphe , reprit Schildine, c'est une nouvelle affreuse que je viens d'apprendre : j'ai reçu un ordre, je viens vous demander si je dois obéir.
— Quel ordre?
— Quoi! vous ne cherchez pas la cause d'une parure extraordinaire à cette heure?
Adolphe la regarda attentivement; il remarqua alors que ce costume était étrange : mais il ne pouvait rassembler deux idées dont le contact fît jaillir la vérité.
— Ce n'est pas moi qui me suis parée ainsi : la nuit, j'eusse mieux caché ma présence sous des vétemens bruns, mais il m'a fallu garder ceux que Ton m'a imposés; c'est ma mère qui a veillé sur ma toilette. Son élran-
gelé ne vous étonnera plus quand je vous aurai dit que c'est pour mon mariage.
— Votre mariage !
— A l'église quevous voyez là : déjà les préparatifs s'organisent ; elle est éclairée : ces flambeaux qui brillent sont allumés pour moi.
Il n'y comprenait rien.
Schildine lui expliqua que sa mcre avait tout à coup décidé ce mariage, que le contrat avait été dressé et qu elle l'avait signé elle-même.
Un sentiment de rage s'empara d'Adolphe : était-ce amour blessé? orgueil contrarié ? vanité jalouse de se voir vaincu de deux façons par Ernest et M"" de Marcilly?
A cela se joignait la fureur de laisser échap -
per les trésors d'amour qui lui revenaient de
* droit par le choix de Schildine. Un moment
il la soupçonna de n'être pas loyale avec
lui... il la regarda avec fureur, et d'un ton
tragique il lui demanda : — Que comptezvous faire?
— C'est la question que je venais vous adresser : que comptez-vous faire?
— Prendrez-vous ce mari? maimez-vous?
— Si je vous aime!
— Alors vous connaissez votre devoir.
— Je n ai pas besoin de m'instruire , je veux savoir comment vous voulez que je le remplisse : je suis à vous pour la vie! par quel moyen voulez-vous me garder?
Cette question, adressée avec toute la candeur, toute la vérité' dune âme profondément touche'e,épouvanta Adolphe. La garder! mais c'était promettre d épouser pour empêcher d'en épouser un autre, c'était s engager pour toujours. Ce n était pas ce qu'il voulait : ses rapports avec Schildine devaient finir un peu plus tôt. Cependant, posé comme il était vis-à-vis d'elle, il ne pouvait pas reculer «levant la donnée dramatique, et Tahan-
donner comme un homme incapable de suîvro arec talent le fil d^une action. On ne quitte point Paris, on ne hasarde pas tout ce qu'il a entrepris pour dire à la jeune fille que l'on a séduite : — Je suis venu ratifier votre mariage, je n'ai parcouru tant de chemin que pour vous avouer que je suis un lâche ou un sot.
— Si je veux vous garder! s'ëcria-t-il avec impétuosité; et à qui donc vous céderai-je? à l'homme que vous détestez, que je déteste!... Non, non... jamais!...
Il serait bien possible pourtant que je la lui cédasse, se disait-il à lui-même, mais ce ne sera pas avec toutes ses richesses : je ne lui laisserai rien de ce que je veux.
— Il suffit, lui dit-elle : je n'attendais qu'un mot; je ne serai jamais qu'à vous.
Assurance d'un attachement éternel! serment d'une vie toute entière confondue dans une autre ! oh ! que d'amans auraient consenti
à mourir après avoir entendu sortir ces mots de la bouche adorée ! mais Adolphe , continuellement indécis avec lui-même, flottant entre ses pensées, se sentit chagrin et triste... Je suis à toi ! veut dire : Tu m'appartiens ! pour toi point de plaisirs, point de joie sans moi! le bonheur même que je ne partagerai pas, je ne veux pas que tu en jouisses! tes chagnns ne seront plus à toi seul ; il faudra que tout ce qui est toi, âme, corps et pensée, devienne moi-même! je te laisserai la lumière du ciel, l'air que tu respires, la vie que Dieu te donne, mais si tu m'en cèdes la moitié! qu'un autre y mette la main, et, si je le puis, j'anéantirai tout plutôt que d'en permettre le partage!...
Voilà mon sort , disait Adolphe : mais , fidèle à sa situation, il voulut profiter d'une circonstance qui lui offrait une admirable aventure pour lui et un outrage sanglant pour un autre.
— A toi pour la vie, ma Schildine! lui répondit-il avec un accent de tendresse dont elle ne connaissait pas encore la puissance ; à toi mes jours resplendissans d'un regard de tes yeux! à toi mes nuits embrasées par leur flamme! à toi mon existence entière plongée dans tes caresses! Vivre dans tes chaînes, languir d'amour à tes pieds, mourir dans tes bras pour renaître, épuiser toutes les voluptés de la terre et toutes les félicités du ciel, attacher mes lèvres aux tiennes , respirer ton haleine , confondre mon souffle avec le tien, et quand tout finira pour Tun de nous , entraîner l'autre avec lui dans la tombe , voilà la vie, ma Schildine, voilà vivre, voilà mourir!
Et pendant ce temps-là, Adolphe, entraîné par son éloquence, joignait la démonstration à la théorie : jamais il n'avait été plus vrai , parce qu'il avait foi aux plaisirs du moment; jamais il n'avait été plus tendre, plus persuasif.
Schildlno, emportée par le tourbillon enflammé qui s'agitait autour d'elle, ne pouvait repousser toutes les attaques de son amant: ses joues, ses beaux cheveux noirs , ses yeux humides, étaient dévorés de baisers brûlans dont chaque morsure décomposait sa raison. Bientôt elle rendit elle-mêmeà Adolphe tous les baisers qu'elle en recevait. Le torrent magnétique débordait de tout leur être, et comme une lave s'épanchait de leurs lèvres confondues et réunies. Lésâmes, violemment attirées, passaient de Tun à l'autre , se mêlaient ; bientôt Dieu racme n'eût pu reconnaître à qui appartenait chacune d'elles ; enfin il n'en resta plus qu'une où palpitaient toutes les deux. Schildine , trop faible pour supporter un fardeau de déHces si nouveau pour elle, sentit fléchir ses genoux; elle glissa mollement, soutenue entre les bras d'Adolphe, qui partagea sa chute et oublia tout avec elle.
Schildine poussa un cri qui la réveilla. Est-ce bien le bruit de sa voix qui causa son réveil? je ne sais : mais toujours est-il vrai que , retrouvant sa force au milieu d'un éclair affreux de*^ raison, elle maudit Adolphe et s'enfuit : celui-ci s'éloigna comme un malfaiteur embarrassé de lui-même, tremblant, plus tremblant que sa victime, et ne trouvant pas dans son âme, livrée à tant' d'impressions , une place assez large pour s'y réjouir de sa vengeance.