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Schiller

Schiller a eu une vie étroite et dure. Né pauvre, il a presque toujours été tourmenté par de graves embarras d'argent. Sa santé a été ébranlée de bonne heure par les privations et les excès de travail. Il n'a pu que rarement s'accorder un peu de loisir et de repos. Il est mort prématurément, à quarante-cinq ans, ph3'siquement épuisé. Mais, au milieu des pires difficultés matérielles, il a su accomplir l'œuvre pour laquelle il se sentait né et conquérir la gloire qu'il se savait due. Il avait une volonté qui ne ployait devant rien. Il a forcé le sort; il a pétri lui-même sa destinée. On peut n'aimer pas son œuvre poétique ; mais on ne peut qu'admirer son enthousiaste et noble fidélité à l'idéal de sa jeunesse.

Ses ancêtres étaient des paysans. L'un de ses grandpères était boulanger, l'autre aubergiste. Son père, homme actif et énergique, avait réussi, à force d'application, à s'élever peu à peu jusqu'au grade de lieutenant dans l'armée wurtembergeoise. C'est à Marbach, bourg situé dans la vallée du Neckar, à une vingtaine de kilomètres au nord de Stuttgart, que Friedrich Schiller est né le 10 novembre 1759. Mais c'est à Lorch, petite localité des environs de Gmiind, et plus tard à Ludwigsburg qu'il a reçu sa première éducation. Élevé très pieusement, il avait montré de bonne heure une vive inclination pour la carrière de pasteur ; dès avant

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sa dixième année il faisait aux siens ou à ses camarades de jeu de petits sermons qui révélaient déjà un rare don de parole. Il avait commencé au gymnase de Ludwigsburg des études classiques qui, dans sa pensée, devaient le conduire tout naturellement à la théologie. Mais la « faveur » de son prince, le duc Karl Eugen de \Vurterat)erg, l'obligea à renoncer à un projet qui lui était cher. Il venait à peine d'atteindre sa treizième année quand il reçut l'ordre de se rendre à l'école que le duc venait de fonder au château de la Solitude, à quelques kilomètres de Stuttgart, et qui devait bientôt prendre le nom d' « Académie militaire ».

Karl Eugen était un souverain magnifique et autoritaire. Il prétendait faire le bonheur de ses sujets, mais entendait bien ne procéder qu'à sa guise, sans prendre l'avis des intéressés. Il se croyait de grands dons de pédagogue; il surveillait en personne son école, pépinière de futurs ofîiciers ou de futurs fonctionnaires ; il accueillait avec délices les louanges de commande que lui décernaient ses protégés. Schiller a dû, comme bien d'autres, lui adresser des discours ou des épîtres adulatoires. Mais les sept années qu'il a passées dans cet internat, d organisation et de discipline toutes militaires, ne lui ont laissé que d'assez pénibles souvenirs. C'est là, sans doute, qu'il a reçu toute sa formation philosophique et littéraire, et il a eu la chance d'j' connaître quelques maîtres excellents. Mais il a toujours eu le sentiment qu'une tyrannique autorité bridait son libre génie. Il voulait être poète; or le duc était décidé à faire de lui un fonctionnaire. Pour échapper du moins à la carrière des armes, Schiller résolut, à seize ans, de se vouer à la médecine. Cinq ans plus tard, à vingt et un ans, il quittait l'Académie militaire pour devenir médecin d'un des régiments qui tenaient garnison à Stuttgart; le duc ne lui avait d'ailleurs pas accorde rang d'officier.

A ce moment Schiller était déjà regardé par beaucoup de ses camarades comme un poète de génie. 11 avait composé à l'Académie militaire, outre d'éloquentes poésies lyriques, un drame que ses amis admiraient beaucoup. 11 réussit à faire jouer ce drame, les Brigands, le 13 janvier 1782 sur la scène du lliéâtre de Mannheim. Il conquiert du coup la célébrité. II publie, quelques mois plus tard, un recueil Ij^rique, V Anthologie pour l'année 1782, recueil auquel quelques-uns de ses amis ont collaboré, mais dont il a lui-même écrit la plus grande partie. Il commence un nouveau drame,. La Conjuration de Fiesque, et publie avec quelques amis une revue littéraire, le Wirtembergisches Repertorium der Litteratur. Médiocre médecin, il ne vit que pour les lettres. Mais le duc apprend que Schiller s'est rendu sans autorisation et en vêtements civils à Mannheim pour voir représenter son drame. 11 le morigène, le met aux arrêts et lui fait interdiction de jamais rien publier à l'avenir, si ce n'est des études médicales. Schiller décide de reconquérir sa liberté; le 21 septembre 1782 il quitte en secret Stuttgart et passe la frontière. Il espère trouver la fortune à Mannheim comme auteur dramatique.

Mais il est déserteur et le prudent directeur du théâtre de Mannheim, Dalberg, ne veut pas se brouiller avec le duc de Wurtemberg. C'est en vain que Schiller, dont la bourse est vide et qui a laissé des dettes à Stuttgart, espère trouver de l'aide auprès de lui. Dalberg n'accepte pas même de faire représenter le second drame du fugitif, Fiesco. Pendant quelques semaines Schiller mène une vie misérable; tout semble lui manquer. Fin novembre 1782 il se voit obligé d'accepter l'hospitalité que lui offre en Thuringe, à Bauerbach, M'"e von Wolzogen, une de ses admiratrices de Stuttgart. Il lui faut contracter de nouvelles dettes; des années durant ces obligations de jeunesse

pèseront cruellement sur lui. Il ne cesse de projeter des publications qui doivent lui rapporter des sommes importantes; mais ses espoirs sont toujours trompés, et il lui faut souvent adresser à d'obligeants amis d'humiliantes demandes d'argent.

Il passe un hiver, presque toujours seul, à Bauerbach. Il en profite pour achever son troisième drame, Louise Millerin, et pour en commencer un quatrième, Uon Carlos. En juillet 1783, il regagne Mannheim, où Dalberg, plus favorablement disposé que l'année précédente, signe avec lui un engagement d'un an : Schiller devra, au cours de cette année, fournir trois drames; il recevra un traitement fixe de trois cents florins et le produit d'une représentation de chaque drame. Le jeune auteur se croit assuré d'une situation durable; il ne doute pas de tripler, par des travaux littéraires, la somme qui lui est promise. Mais les déceptions succèdent aux déceptions; il n'arrive pas à terminer son Don Carlos; loin de s'enrichir, il s'endette un peu plus. Des difTicultés s'élèvent entre lui et les acteurs du théâtre de Mannheim. L'engagement qui le liait à Dalberg n'est pas renouvelé en septembre 1784. Cependant ses créanciers l'assaillent de réclamations. Schiller fait en vain ajjpel à son père; il essaie de lancer une revue, la Rheinische Thaiia; le nombre des souscripteurs est insulïisant pour le tirer d'embarras. Il se voit dans une situation presque désespérée.

Or, en ce temps où il aurait besoin de pouvoir concentrer toutes les forces de son esprit sur son œuvre d'écrivain, il passe par une violente crise sentimentale. Jamais encore il n'a été dominé par la passion amoureuse; il a eu quelques inclinations assez vives, par exemple pour la jeune Charlotte von Wolzogen, fille de sa bienfaitrice, ou pour Margarete Schwan, fille d'un libraire de Mannheim, ou encore pour l'une

des actrices de la troupe de Dalberg; mais, éconduit par elles, il s'est assez vite consolé des déceptions ressenties. Avec Charlotte von Kalb, dont il fait la connaissance en mai 1784, il en va tout autrement. Elle a plus de culture, d'expérience et de sensibilité que toutes les femmes qu'il a jusqu'alors rencontrées; mal mariée, elle est malheureuse; elle souhaite d'échapper à un milieu médiocre et à une vie étroite. Entre Schiller et elle naît une rapide amitié, qui prend bientôt un caractère exalté et tendre, puis devient une passion envahissante; ils en sont tous deux bouleversés et torturés. Ils ne cèdent pourtant pas à l'élan impérieux qui les jette l'un vers l'autre. Mais Schiller, après avoir exprimé en des vers ardents et douloureusement pessimistes la véhémence de ses sentiments et de ses regrets, comprend qu'il lui faut s'éloigner. Aussi bien a-t-il à Mannheim plus d'ennemis que d'amis. Il fuit cette ville, où il a éprouvé tant de désillusions, et se hâte vers la Saxe, où des amis inconnus se déclarent prêts à l'accueillir.

Le début de l'année 1785 est l'un des moments les plus sombres de sa vie. Il est dénué de tout; et quelques-uns de ses admirateurs d'autrefois commencent à douter de son génie, car depuis plus d'un an il semble avoir cessé d'écrire. On sait que son Don Carlos n'avance guère. Pourtant ce drame inachevé vient de lui valoir une distinction à laquelle il attache beaucoup de prix. Grâce à Charlotte von Kalb, qui a d'assez nombreuses relations dans le monde des petites cours princières, il a pu, en décembre 1784, à Darmstadt, lire le premier acte de son œuvre nouvelle devant Karl August, duc de Saxe-Weimar, protecteur de Goethe, de Wieland, de Herder. Et Karl August lui a accordé le titre de « conseiller » (Rath). Trois ans plus tard, quand Schiller se présentera en personne à Weimar, ce titre lui ouvrira quelques portes.

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Pour l'instant il est impatient de quitter Mannheim. Il cherche refuge auprès de lointains admirateurs qui, quelques mois plus tôt, lui ont envoyé, avec leur propre portrait et de menus présents, une lettre pleine des louanges les mieux faites pour le toucher. Son attente cette fois ne sera pas déçue. 11 va trouver en Christian Gottfried Kôrner un ami noble et sûr et le plus délicat des bienfaiteurs. Kôrner est un esprit prompt à l'enthousiasme et pourtant pondéré ; avec sa fiancée, Minna Stock, la sœur de cette dernière, Dora, et le fiancé de Dora, Ludwig Huber, il a formé une petite chapelle, où l'on professe une manière de culte pour l'auteur des Brigands. 11 a quelque aisance ; il a fait de fortes études de droit et de philosophie; il vient d'obtenir une place de conseiller juridique au consistoire protestant de Dresde. 11 ne va pas seulement donner à Schiller l'aide matérielle dont ce dernier a un besoin pressant ; il va l'encourager au travail, partager ses préoccupations littéraires et esthétiques, l'aider à parfaire sa formation philosophique et rehausser la juste confiance que le poète a en luimême par une critique à la fois intelligente et affectueuse.

Du mois d'avril 1785 au mois de juillet 1787, Schiller vit soit à Leipzig, soit à Dresde, soit dans les environs immédiats de l'une ou de l'autre de ces deux villes. Il y achève — assez lentement — son Don Carlos; il écrit pour sa revue, la Thalia, quelques œuvres en prose, en particulier un roman, qui d'ailleurs demeure inachevé, Der Geisterseher (Le Visionnaire); il commence un drame en prose, Der Menschenfeind (Le Misanthrope), qu'il ne termine pas non plus. 11 lit un grand nombre de livres d'histoire. Ces deux années néanmoins n'ajoutent qu'assez peu de chose à sa production. Il éprouve de plus en plus vivement le besoin de vivre dans un milieu littéraire, et c'est tout

naturellement vers Weimar qu'il tourne les yeux. Dans l'été de 1787, après une nouvelle aventure sentimentale qui avait failli aboutir à des fiançailles, mais dont il se dégage par un acte de clairvoyante volonté , il quitte Dresde et se rend à Weimar. Il y est attendu par Charlotte von Kalb, qui se propose de l'introduire à la cour et dans la société aristocratique, et qui a peut-être l'espoir, plus ou moins conscient, de devenir un jour sa femme.

A Weimar, Schiller ne rencontre ni le duc Karl August, qui vient de s'absenter pour plusieurs mois, ni Gœthe, qui voyage en Italie. Mais il est bien accueilli par Wieland et par Herder. On le présente à la cour. Il est reçu dans le salon de M'"^' de Stcin, l'amie de Goethe, et dans plusieurs autres maisons. 11 fait la connaissance de quelques professeurs de l'Université d'Iéna et ne se montre pas rebelle à l'idée de devenir un jour leur collègue.

Au cours de Ihiver, il est présenté à M'"*- von Lengefeld, qui vit à Rudolstadt avec ses deux filles. Caroline et Charlotte; l'aînée est mariée, mais vit séparée de son mari et ne tardera pas à divorcer. Une amitié très vive et non dépourvue d'une certaine sentimentalité tendre unit bientôt le jeune poète et les deux soeurs. En 1788, Schiller passe une partie de l'été à Volkstcïdt, prés de Rudolstadt. afin de pouvoir s'entretenir quotidiennement avec elles de poésie, d'art et de philosophie.

C'est chez l'aînée, Caroline, qu'il rencontre pour la première fois, le 7 septembre 1788, Goethe, revenu naguère d'Italie. Caroline et sa sœur voudraient éveiller chez Gœthe des sentiments de sympathie et d'intérêt pour le poète qu'elles admirent et qu'elles aiment tant. Mais Gœthe demeure réservé et presque défiant à l'égard de ce jeune homme, en qui il ne voit encore que le créateur du tumultueux Karl Moor des Bripands.

Toutefois il s'emploie volontiers à faire donner à Schiller, qui vient justement de publier une volumineuse histoire du Soulèvement des Pays-Bas, une chaire d'histoire à l'Université d'Iéna. Bien que ce poste ne lui vaille aucun traitement, Schiller l'accepte avec plaisir, dans l'espoir d'un dédommagement prochain. Le 26 mai 1789, il fait sa première leçon, acclamé et fêté par des centaines d'étudiants.

Sûr désormais de l'avenir, il décide de fonder un foyer. Il se fiance avec la plus jeune des sœurs von Lengeteld, Lotte, en août 1789 et l'épouse en février 1790. La malheureuse Charlotte von Kalb, qui voit s'évanouir un rêve qu'elle avait vraisemblablement caressé pendant plusieurs années, ne peut cacher son irritation et sa jalousie. Elle rompt toutes relations avec Schiller. Elle lui pardonnera plus tard néanmoins ce qu'elle ne peut appeler une infidélité, puisque Schiller n'a jamais pris d'engagement à son égard ; elle se réconciliera avec lui et les siens.

A tous les orages des dix dernières années succède une période d'apaisement et de sérénité. Schiller travaille quatorze heures par jour. Il prépare ses cours, entreprend une fiisloire de la Guerre de Trente ans, médite déjà d'écrire un Wallenslein. Ce labeur excessif l'épuisé. Au début de l'année 1791 une congestion pulmonaire le met à deux doigts de la mort. On le sauve pourtant; mais il ne recouvrera jamais une parfaite santé. La maladie, de surcroît, lui cause de nouveau d'assez graves embarras pécuniaires. Par bonheur pour lui, des admirateurs qui vivent au Danemark lui envoient une somme de mille thalers et s'engagent à lui verser une somme égale au cours des deux années suivantes. C'est pour remercier l'un d'eux, le duc Friedrich Christian von Holslein-Augustenburg, que Schiller écrira ses Lettres sur l'éducation esthétique.

Cinq ans après avoir quitté Dresde, il y revient, en

DE STUTTGART A W'EIMAR (1759-1805). 9

compagnie de Lotte. Il a une grande joie à revoir Kôrner. Il en a plus encore, en 1793, à retourner passer plusieurs mois dans sa petite patrie, le Wurtemberg. Le duc Karl Eugen feint d'ignorer la présence de l'ancien « déserteur »; il meurt d'ailleurs en octobre 1793, et Schiller peut, sans blesser aucune convenance, s'installer à Stuttgart même. C'est au cours de ce voj'age que naît son premier enfant. Karl.

Depuis plusieurs années, Schiller semble négliger la poésie proprement dite. 11 écrit des ouvrages historiques ou esthétiques; il se plonge dans l'étude de la philosophie de Kant. Il semble s'abandonner à un goût naturel pour la spéculation abstraite. Mais le moment approche où l'amitié de Gœthe va le ramener au drame et au lyrisme.

Des circonstances heureuses ont favorisé le rapprochement des deux hommes. On peut dire toutefois que Schiller a beaucoup aidé le hasard. En 1794, avec les deux frères von Humboldt et le philosophe Fichte, il fonde une importante revue littéraire, die Horen (les Heures). Dans une lettre respectueuse, il sollicite la collaboration de Gœthe. Celui-ci qui, depuis son retour d'Italie, a le sentiment d'un isolement grandissant, accueille volontiers ces ouvertures d'un cadet dont le renom commence presque à obscurcir le sien. Quelques entretiens que les deux hommes ont, vers ce temps à léna, mettent en relief une certaine communauté d'idées, surtout dans leur façon de concevoir le beau et la nature de l'œuvre d'art. Schiller alors brusque les choses : le 23 août 1794, il adresse à Gœthe une lettre qui, sans contenir un seul mot de flatterie, cause pourtant au destinataire une satisfaction profonde. Dans ces pages, aujourd'hui célèbres, Schiller analyse le génie de Gœthe, décrit ses procédés de création et retrace son développement passé, tel du moins qu'il se le représente. Gœthe est frappé par la justesse, la pé-

nétration et l'admirable intelligence de cette sorte d'étude critique; il voit définies en formules merveilleusement denses et nettes des idées ou des tendances qu'il sent présentes en lui, mais auxquelles il n'a jamais essayé de donner lui-même une expression abstraite. Personne, pas même Herder, ne l'a jamais si bien compris. Repousser l'alliance intellectuelle qui s'offre à lui serait, de toute évidence, une faute. Gœthe ne se contente pas de remercier Schiller; il l'invite à venir passer quinze jours dans sa maison de Weimar, alin de pouvoir examiner avec lui, en de longues conversations, les théories esthétiques et même scientifiques dont ils ont 1 un et l'autre l'esprit tout occupé et les projets littéraires que chacun d'eux a pu former. C'est des entretiens poursuivis durant cette quinzaine (septembre 1794) que date l'amitié des deux poètes.

Ce rapprochement provoque un renouveau de leur production poétique. Schiller qui, depuis plusieurs années, n'avait guère écrit que des ouvrages d'histoire ou des traités d'esthétique, publie chaque année, jusqu'en 1800, une sorte de revue poétique,un.^l/nirt/iac/i des Muses, où paraissent la plupart de ses poèmes philosophiques et de ses ballades. Il n'est pour ainsi dire pas une de ses poésies qu'il ne soumette à Gœthe avant de la publier; inversement, Gœthe le tient au courant de tout ce qu'il entreprend et sollicite ses avis avec une affectueuse simplicité. En 1796 les deux poètes publient en commun une série d'épigrammes, les Xénies, par lesquelles ils proclament leur communauté artistique et leur opposition raisonnée à diverses tendances littéraires de leur temps.

Mais c'est surtout vers le théâtre que Schiller se tourne désormais. 11 avait parfois douté, au temps où il écrivait Don Carlos, de ses dons de dramaturge. Les encouragements de Gœthe lui rendent une pleine confiance en lui-même. Il commence en 1796 un drame,

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Wallenstein, qu'il achève deux ans plus tard, et dont les diverses parties sont représentées sur la scène de Weimar, soit à la fin de l'année 1798, soit dans les premiers mois de 1799.

En décembre 1799, Schiller, qui avait depuis assez longtemps cessé de faire des cours à l'Université d'Iéna, quitte cette dernière ville et vient s'installer à Weimar. Il apporte avec lui le manuscrit d'un drame commencé à léna et qu'on représentera quelques mois plus tard, en juin 1800, à Weimar, Marie Stuart. En 1801 il termine sa Pncelle d'Orléans, au début de 1803 sa Fiancée de Messine, au début de 1804 son Guillaume Tell. Cette même année, il commence un Démélriwi; mais il ne pourra pas le terminer; la mort l'enlève le 9 mai 1805.

Ses dernières années avaient été paisibles et laborieuses. 11 était à peu près sorti de la gêne qui avait si longtemps assombri sa vie. Il était devenu en 1797 propriétaire d'une petite maison à léna et en 1802 en avait acquis une autre à Weimar. En 1802 le duc de Saxe-Weimar avait obtenu pour lui, de l'Empereur, des lettres de noblesse héréditaire. Il menait, auprès de sa femme et de ses quatre enfants, une vie modeste, mais pleine de douceur et d'affection. Toutefois, depuis la maladie qui, en 1791, l'avait obligé à garder la chambre pendant des mois, il se portait mal. 11 ne savait d'ailleurs pas ménager ses forces. Son travail était fréquemment interrompu par des accès de fièvre, des quintes de toux, des spasmes. A partir du milieu de l'année 1804, sa faiblesse était allée croissant de mois en mois. Cette défaillance précoce de ses forces physiques avait sans doute pour cause lointaine la vie de misères et de privations qu'il avait menée entre sa vingtième et sa trentième année. Son corps était littéralement usé. A l'autopsie, le médecin constata que les organes essentiels du corps n'étaient plus

que ruine; les poumons étaient presque entièrement ravagés.

Ses forces intellectuelles, au contraire, n'avaient reçu aucune atteinte. Il disparaissait au temps de sa pleine maîtrise. La certitude d'avoir conquis, parmi les écrivains allemands, le rang qu'il estimait devoir être le sien lui avait donné, en ses dernières années, un air de grandeur sereine qui a frappé tous ses contemporains. Vingt ans durant et davantage, il lui avait fallu déployer une énergie obstinée, tendre passionnéments tous les ressorts de sa volonté. Mais, à partir du jour où il s'était vu traiter par Goethe en égal et en ami, il avait eu conscience d'une victoire remportée sur un destin jusqu'alors hostile. Il sentait qu'il était devenu, comme il l'avait toujours souhaité, un des guides intellectuels de la nation allemande. Il affrontait avec joie les tâches que comportait ce rôle de chef. Il était soutenu par une noblesse intérieure qui rayonnait de toute sa personne. Goethe, dans son Epilogue an « Chanl de la Cloche », lui a rendu un célèbre témoignage d'admiration et d'affection. Mais il n'a peut-être rien dit de plus significatif sur le compte de son ami disparu, que ces mots très simples, rapportés par Eckermann (18 janvier 1825) : « Chaque semaine on trouvait en lui un homme nouveau, un homme plus accompli ; chaque fois que je le revoyais, il m'apparaissait que dans ses lectures, dans ses connaissances, dans son jugement, il n'avait cessé de progresser. »

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