CHAPITRE II
Bien que séparé du monde, comme il le dit lui-même, par des « barreaux de fer », au temps de son séjour à l'Académie militaire, le jeune Schiller n'hésite pas à s'ériger en juge de la société de son temps; il en veut dénoncer les maux et, s'il le peut, les guérir ; il est prêt à porter le fer rouge dans toutes les plaies. Et, en même temps, il entreprend de prêcher à ses contemporains la justice, l'amour de l'humanité, l'ennoblissement moral. Dans son imagination vices et vertus prennent forme concrète, deviennent des êtres vivants, qui s'affrontent, se combattent, causent mutuellement leur perte, mais qui, avant de succomber, ont le temps de confesser ou leur indignité ou leurs erreurs. Le drame des Brigands, que Schiller achève durant l'hiver de 1780 à 1781, le dernier de son séjour à l'Académie militaire, est une accusation dressée contre la perversion morale de la société, en même temps qu'un acte de foi dans la bonté naturelle de l'homme. Et le jeune écrivain proclame avec tant d'ardente sincérité ses indignations ou ses enthousiastes certitudes que le pul)lic croit entendre la voix de la conscience universelle.
Il a l'illusion de puiser ses exemples dans la vie; sa source pourtant est toute littéraire. Un camarade lui a fait lire, dans une revue locale, une nouvelle attendrissante du plus fameux écrivain de la Souabe, Schubart : l'œuvre est intitulée Contribution à Vhistoire du
cœur humain, et l'auteur lui-même a exprimé le souhait qu'un <« génie » pût y trouver la matière d'une comédie ou d'un roman. Schiller, à dix-huit ans, décide d'être ce génie. Il réussit à mener son dessein à bonne fin, au milieu de difficultés quotidiennes, grâce à cette énergie enthousiaste, inspirée, qui le soutiendra à travers toute sa vie d'écrivain.
L'historiette contée par Schubart était assez banale. Un père a deux fils; l'un, Karl, est léger et faible, mais généreux de cœur; l'autre, Wilhelm, mène une vie rangée, mais il est hypocrite et calculateur. Wilhelm, par de savantes calomnies, réussit à faire chasser Karl de la maison paternelle. Après avoir mené pendant quelque temps la vie de soldat, ce dernier se fait valet de ferme dans les environs du château paternel; un hasard heureux lui permet un jour de secourir, dans la forêt, un voyageur attaqué par des bandits masqués et de lui sauver la vie; or ce voyageur, c'est son propre père. On découvre que les brigands avaient été apostés par Wilhelm, impatient de s'emparer des biens paternels. Le fils méconnu rentre en grâce auprès du père, qui bannit de sa présence le fils criminel.
A cette intrigue médiocre, qui ne faisait que frôler le tragique. Schiller donne aussitôt une sombre grandeur. Caractères, sentiments, situations, tout est poussé aux extrêmes. Nourri de Shakespeare, Schiller se représente les trois personnages de ce drame de famille sous les traits d'un Lear, d'un lago, d'un Hamlet. Il leur adjoint un personnage féminin : car l'amour doit avoir une place dans ce drame : si le traître n'était mû que par de l)as intérêts matériels, ce ne serait qu'un coquin vulgaire; il faut qu'il apparaisse capable de comprendre et d'éprouver lui-même par instants le plus naturel et le plus fort des sentiments humains : il sera donc, en amour, le rival de son frère et lui dis-
putera Amalia. Schiller regrette le dénouement doucereux de Schubart; entre les géants qu'il imagine le conflit ne peut aboutir qu'à la ruine et à la mort. Ses personnages d'ailleurs ne seront pas seulement victimes de leurs passions et de leurs fautes; la société sera pour une grande part responsable de leur infortune.
C'est l'organisation sociale — et même politique — qui joue ici le rôle du destin. La morale hypocrite et basse des gens en place favorise les menées des hommes pervers; elle entraîne quelquefois les cœurs vertueux à douter d'eux-mêmes et de leur devoir. La société est construite sur le mensonge; les ministres des princes sont des intrigants, les juges des prévaricateurs, les prêtres des hypocrites. L'innocence, partout menacée, ne sait comment se défendre et se laisse elle-même entraîner à de déplorables égarements. Mais s'il est vrai que le destin ne soit mauvais que parce que la société est mal faite, ne peut-on corriger des erreurs tout humaines? Il suffirait aux hommes, pour être heureux, et pour répandre autour d'eux le bonheur, d'écouter la raison.
Malheureusement, pense le jeune Schiller, il est des êtres qui se refusent délibérément à écouter les conseils de la raison. Elle se fait entendre en chacun de nous, La raison, c'est l'expression consciente et claire de sentiments qui sont naturels à tout cœur humain, celui de la beauté, celui de la vérité, celui de la justice, celui de l'amour du prochain; c'est la voix même de la nature dans l'homme. Mais, de même qu'il y a dans les jardins et dans les champs des arbres diff"ormes ou stériles et des plantes vénéneuses, il y a, parmi les hommes, des êtres qui naissent avec des instincts pervers. Ce sont des monstres; ils ne l'ignorent pas eux-mêmes; car ils savent ce que commande la raison; ils ont parfois des entraînements passagers vers
le bien, comme les honnêtes gens en ont à l'occasion vers le mal. En définitive pourtant ils s'appliquent surtout à satisfaire leurs passions égoïstes, aux dépens de ceux qui les entourent. Dans la vie de société, la vertu — c'est-à dire la raison — n'est que trop souvent trahie et ruinée par le vice, caricature consciente de la raison.
C'est ce que veut prouver le drame des Brigands. Des êtres bons et nobles, dont le caractère n'est assurément pas sans faiblesses, mais qui brûlent de témoigner à leurs semblables l'amour dont leur cœur est empli, sont dupés, trahis, poussés à leur perte par un criminel, que sa propre méchanceté emplit de délectation. Le vieux Moor, son fils aîné, Karl, et la fiancée de ce dernier, Araalia. ne sont pendant de longs mois que les jouets de Franz, le fils cadet; un jour vient pourtant où le vice, trop longtemps triomphant, reçoit son juste châtiment. Mais, dans le désespoir où l'ont plongé les machinations de son frère et dans sa révolte contre un sort immérité, Karl, homme aux passions démesurées, s'est lui-même laissé aller à des actes de monstrueux arbitraire qui mettent en danger l'ordre social : il a racolé une bande de brigands, et prétendu réparer, avec l'aide de ces affranchis, les injustices et les cruautés dont étaient victimes les pauvres et les faibles. Mais il n'a pu faire la guerre aux tyrans qu'en faisant souffrir des innocents; certains de ses compagnons ont commis des forfaits sans excuse; il a lui-même, en prétendant remédier à des lois imparfaites, causé plus d'iniquités et de crimes qu'il n'en voulait empêcher. Il reconnaît son erreur et va se livrer à la justice des hommes. Mais ce chef de brigands n'est en définitive qu'une victime; il était né pour la grandeur morale et l'héroïsme; ce sont les intrigues d'un méchant qui l'ont engagé dans une voie de perdition.
Cette lutte d'une âme noble, mais excessive en ses passions, contre un traître négateur et consciemment pervers, se déroule au cours d'événements où Schiller a accumulé les invraisemblances avec une allègre ingénuité Les honnêtes gens du drame donnent avec complaisance dans tous les pièges qui leur sont tendus. Le vieux Moor, inactif et crédule, accepte sans les vérifier les calomnies dont Franz accable son frère absent. Le désespoir le ronge; il dépérit; un jour vient où on le croit mort; en fait, il est seulement tombé en léthargie. Franz, après des funérailles simulées, le fait jeter dans une tour isolée, où il veut le laisser mourir de faim. Trois mois durant, l'agonisant demeure enfermé dans cette prison sombre et froide : un serviteur pitoyable lui apporte quelques vivres la nuit, en cachette de Franz. C'est là que Karl, par un hasard miraculeux, le découvre, à minuit, au milieu d'une forêt, au moment où, assiégé de pensées sombres, ce brigand héroïque vient de refaire à sa façon le monologue d'Hamlet. Il y a bien du mélodrame dans cette œuvre juvénile.
Mais les personnages ont une éloquence passionnée qui donne de la vie aux situations les plus arbitraires. Ces personnages sont tout imaginaires; mais Schiller leur prête ses propres dons de dialecticien et les anime de ses passions. Franz Moor est un virtuose de l'analyse psychologique; il ne procède pas, il est vrai, comme ces héros du théâtre classique français qui, déclare le jeune Schiller avec un mépris assez hautain, dissertent en professeurs sur leurs propres sentiments; il ne tient pas toujours des discours savamment ordonnés; il se répand souvent en explosions sentimentales, en exclamations, en aphorismes, en malédictions. Mais rien ne lui échappe de ce qui s'agite en son âme tourmentée. C'est un criminel raisonneur. On l'entend, à la première scène du drame, définir ses desseins perfides
et s'excuser devant sa conscience d'une entreprise qu'il sait condamnable. Cadet de famille, il est menacéd'une vie de pauvreté; laid et presque difforme, il sait que son aspect seul éloigne la sympathie. Il veut corriger l'œuvre du destin. Qui pourrait l'en empêcher? Tous les hommes ont le droit de chercher leur avantage; c'est entre eux une lutte où triomphe le plus fort : « Nos lois, ce sont les limites de notre force ». On objectera que les hommes ont conclu entre eux certains pactes, qui ont pour objet de substituer la bonne foi à la violence. Naïf qui se laisse intimider par cet épouvantail. Honneur, conscience, ce ne sont là que des mots; il est bon de s'en servir, pour tenir la canaille en tutelle; il ne faut pas se laisser entraver par eux. Après s'être prouvé à lui-même que les hommes vraiment forts ne se laissent lier par aucune convention, il conclut, avec la sérénité d'un homme qui a bien su peser le pour et le contre : « Hardi donc! à l'œuvre, et hardiment! Je veux extirper tout ce qui autour de moi fait obstacle à ce que je devienne le maître. »
Quoi qu'il entreprenne, qu'il s'ingénie à désespérer son père, ou à circonvenir Amalia, la fiancée de son frère, dont il voudrait faire sa femme, ou encore à préparer le guet-apens dans lequel il espère voir périr son frère Karl, subitement apparu au château familial, Franz est le commentateur attentif et subtil de ses propr es pensées et de ses propres actes II proclame luimême, avec un cynisme fanfaron, sa propre indignité morale : « A la conscience, cette moraliste hypocondriaque et goutteuse, ...je n'accorderai jamais audience. » La psychologie de Schiller est encore assez simplificatrice : il n'imagine ])as qu'un criminel puisse essayer de se dissimuler à lui-même la bassesse de sa conduite et se payer de bonnes raisons; il croit que tous les hommes, méchants ou bons, s'accordent
sur la valeur universelle et éternelle de la morale et que, s'ils se soustraient parfois à ses commandements, c'est avec le sentiment très clair de leur propre infamie.
La conscience morale est innée chez l'homme. Elle se confond avec le sentiment religieux. Si Franz croit pouvoir mépriser son autorité, c'est parce qu'il fait profession d'impiété. Mais la religion et la morale auront leur revanche. De même que lady Macbeth, après son forfait, est torturée par le remords, de même Franz Moor, .nu dernier acte, apparaît angoissé par le pressentiment et la crainte d'une éternelle expiation. Dans un moment d'hallucination, il se voit à l'heure du Jugement Dernier, prosterné devant les arbitres de son destin, écoutant leur arrêt : seul entre tous les pécheurs de l'univers, il est rejeté dans l'abîme. Mais cette vision, que Schiller aurait voulu effrayante, et où il a prodigué les éclairs, les grondements du tonnerre et les rugissements de l'ouragan, prouve moins le trouble intérieur de Franz que ses dons de rhéteur et d'argumentaleur. Après avoir abondamment décrit l'horreur dont il prétend avoir été saisi, Franz retrouve tout son calme pour développer les arguments des incroyants de son temps. Il est l'avocat de la négation; il se complaît dans une sorte de scolastique de l'impiété.
Le héros du drame, Karl Moor, est non moins expert à assembler des arguments, à les filer, à les ordonner en un plaidoyer éloquent. Karl d'ailleurs est le plus souvent l'interprète du jeune Schiller lui-même. C'est par sa bouche que Schiller tonne contre les énervés et les castrats d'un siècle dégénéré, où, au lieu d'imiter les héros de Plularque, on se contente de faire sur leur biographie des commentaires érudits. C'est Karl qui est chargé d'exprimer l'amour que Schiller ressent pour cette humanité qui pourrait, si elle le voulait, ne
former à travers tout l'univers qu'une seule famille et vivre dans la paix, sous la protection du Père commun. En février 1785, dans une de ses premières lettres à Kôrner, Schiller, pour attester la pureté de son cœur et la noblesse de ses sentiments, invoquera, comme répondant auprès de son nouvel ami, « Karl Moor sur les bords du Danube » (acte III, scène ii); c'est dire que dans la scène à laquelle il renvoie Kôrner il a mis le meilleur de lui-même. Karl Moor connaît son Plutarque et l'histoire de l'antiquité aussi bien que les jeunes latinistes de l'Académie militaire de Stuttgart. Il use du vocabulaire métaphysique, cherché, parfois forcené, que Schiller, à vingt ans, aimait à employer dans le cercle de ses camarades; il est, dans une même tirade, élégiaque et trivial, obscène et sublime. Les invectives, les sarcasmes, les adjurations se pressent sur ses lèvres éloquentes. C'est un moraliste impétueux, qui emploie tour à tour la satire, la prière, l'ironie, l'indignation, pour secouer l'apathie de ses contemporains et réveiller en eux les grandes passions ennoblissantes. Schiller le représente comme un redresseur de torts : Karl punit de ses propres mains le hobereau qui pressure ses paysans, le ministre qui monnaie son influence, l'avocat qui trompe les juges. Mais dans le drame, ce n'est pas l'homme d'action qu'on voit paraître, c'est l'orateur.
C'est par amour des hommes que Karl Moor se montre impitoyable justicier. Il a le cœur sensible et bon. Disciple des philosophes eudémonistes, il sait que c'est en travaillant au bonheur de ses semblables que l'individu s'assure à lui-même la plus haute félicité. Il veut que tous les membres d'une communauté humaine puissent avoir également part aux biens que la nature, généreuse et pacifique, dispense à tous sans compter et n'aient d'autre souci que de travailler à leur propre ennoblissement. Mais on ne peut atteindre
à cet idéal sans refondre l'État : les citoyens vertueux sont assurément le grand nombre; mais partout des tyrans insidieux ou brutaux ont su fausser les lois à leur profit; il faut mettre fin à un régime de privilèges et d'iniquité, il faut fonder dans la liberté une république de héros.
C'est à son propre siècle que Schiller dicte ainsi, par la bouche de Karl Moor, le devoir à accomplir. Les tyrans dont il parle, ce ne sont pas d'imaginaires princes du seizième siècle, comme de prudents directeurs de théâtre s efforceront bientôt de le faire croire an public, en faisant représenter les Brigands au milieu de décors et dans des costumes semblables à ceux de Goetz von Berlichingen; ce sont des contemporains de Karl Eugen, duc de Wurtemberg et protecteur de Schiller. Le poète débutant ne ruse pas avec les puissants du jour; il traite du gouvernement des hommes et du fondement des États en penseur assuré de détenir la vérité et en apôtre impatient d'entraîner à l'action une génération trop passive. Schiller, à vingt ans, n'écrit pas seulement pour conquérir le renom d'un poète; il veut guider, persuader, enflammer ses lecteurs; il veut agir sur son temps, être l'un des « instituteurs » de la nation allemande. II se sent déjà des responsabilités de chef moral, il les assume avec la tranquille fierté d'un homme né pour établir son autorité sur les esprits.
Pourtant il ne prend pas à son compte toutes les opinions qu'il prête à Karl Moor. Car, s'il y a en lui un doctrinaire qui brûle de répandre par le monde ses idées philosophiques et politiques, il est déjà trop bon dramaturge pour s'identifier entièrement avec une des créatures de son imagination. Karl Moor est un Schiller qui n'a pas su se discipliner; il pousse jusqu'à l'extrême, jusqu'à la déformation, jusqu'à l'inhumanité, les passions nobles et bonnes qui, mieux diri-
gées, eussent pu faire de lui un homme exemplaire. Schiller s'est libéré et épuré lui-même en prêtant à Karl Moor tout ce qu'il y avait en son âme bouillonnante d'excessif et de démesuré. Quand, au premier acte des Brigands, Karl Moor maudit la loi, camisole de force de la liberté, il ne fait sans doute que répéter des propos que Schiller lui-même avait dû tenir plus d'une fois à ses camarades de l'Académie militaire. Mais tout le reste du drame constitue une sorte de vérification expérimentale de cette affirmation liminaire et aboutit à une conclusion bien différente : Karl Moor en vient à confesser que les lois sont nécessaires et que quiconque prétend les ignorer ébranle les fondements mêmes de la société. Schiller oppose ici sa jeune sagesse à la déraison de Karl Moor. Mais si le long débat institué tout au long des Brigands aboutit à reconnaître l'autorité de l'Etat, du moins Schiller veut-il que cet État soit fondé sur la justice et la liberté; ce doit être une république où personne ne songe à entreprendre sur l'indépendance du voisin et où chaque citoyen puisse satisfaire l'élan naturel qui le porte à goûter le bonheur.
Tant que les personnages du drame sont les avocats de leur propre cause ou d'une doctrine chère à Schiller, ils peuvent ou agacer le lecteur à force de rhétorique, ou l'enthousiasmer à force d'éloquence, mais ils ne sont jamais indifférents. Quand ils ne doivent être, dans la pensée de Schiller, que des êtres de sentiment, ils deviennent vite artificiels et froids. Le vieux Moor, père de Franz et de Karl. Amalia. fiancée de ce dernier, ne sont que des figures de convention. Les situations où ils se trouvent impliqués ont parfois une sorte de grandeur farouche; mais les caractères eux-mêmes manquent de vie et de vraisemblance. Schiller paraît avoir été assez embarrassé par le rôle de femme qu'il avait décidé d'introduire dans le
drame. Jamais encore il n'avait vécu dans la compagnie de femmes cultivées. 11 lui fallait imaginer de toutes pièces le personnage d'Amalia. Il a eu beau lui prêter ici ou là une sentimentalité assez exaltée; cette amante a une énergie et une autorité toutes masculines. 11 n'y a d'ailleurs aucun lien véritable entre elle et son fiancé; elle n'inspire presque aucun des actes de Karl Moor; elle est si peu mêlée à sa vie qu'il ne fait presque aucune allusion à elle au temps de sa vie aventureuse.
On ne peut dire que Schiller ait présenté dans son premier drame des personnages nettement individualisés. Et pourtant les Brigands ont été accueillis par le public avec des acclamations, des larmes, du délire. C'est que ce débutant a des dons évidents d'homme de théâtre; il sait imaginer à chaque instant des situations pathétiques et tenir le spectateur en haleine. Et surtout il use d'une langue vivante, ardente et imagée, où l'on ne rencontre, à vrai dire, que trop de boursouflure et d'emphase, de sublime affecté et de brutalité concertée, mais qui a ce mérite singulier de toujours dire quelque chose. Cet auteur trop abondant en paroles ne s'abandonne jamais au verbiage. Même quand l'expression tombe, à force de recherche, dans le mauvais goût, la pensée est nette et même vigoureuse. La langue des Brigands d'ailleurs est riche en traits frappants, en formules heureuses qui, à peine lus, se gravent dans la mémoire. On ne peut en contester la force, la plénitude et par moments la beauté virile et ferme. On s'irrite quelquefois contre le ton déclamatoire de l'auteur, mais on le lit. Les contemporains, habitués à l'étalage de force tumultueuse et d'étrangeté verbale où se complaisaient les poètes du Slurm und Drang, n'étaient pas choqués par ce qu'il y avait de forcé dans la phraséologie des Brigands. Ils trouvaient assurément ce langage beaucoup plus natu-
rel et beaucoup plus vraisemblable que celui d'un Klinger. La sincérité de Schiller leur faisait oublier les outrances de son style ou même les leur rendait chères. A peine publié et représenté, son drame lui conquit des amis et des admirateurs innombrables.
Mais il lui valut aussi l'inimitié du duc de Wurtemberg. C'est le commencement de la gloire de Schiller, mais aussi celui de ses malheurs.