‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 101 sur 120 · Die ieiden Grundprohleme der Ethik, Francfort · texte numérisé non relu

Die ieiden Grundprohleme der Ethik, Francfort

SGHOPENHAUER ii'avait pas abandonné le projet de compléter son grand ouvrage dans une édition nouvelle. Il voulait réunir dans un second volume les suppléments qu'il amassait depuis des années au cours de ses lectures, et en même temps remanier certaines parties du premier. Le 7 mai 1843, il écrivit à Brockhaus :

(i Ce qui doit durer se forme lentement. La rédaction définitive de mon livre a été Tœuvre des quatre dernières années. Je l'ai entreprise parce que je voyais qu'il était temps de conclure. Je viens, en efiFet, de finir ma cinquante-cinquième année ; j'arrive à un âge où la vie commence à devenir plus incertaine, et où, si elle se prolonge, les facultés perdent leur énergie. Ce second volume a de grands avantages sur le premier; c'est comme un tableau, comparé à une esquisse. Il a la profondeur de pensée et la richesse de connaissance qui ne peuvent être que le fruit d'une vie toute consacrée à l'étude. C'est, en tout cas, ce que j'ai écrit de mieux. Même le premier volume prendra une valeur nouvelle par le second. Je puis parler aujourd'hui plus librement que je ne le pouvais il y a vingt-quatre ans ; l'époque est plus favorable, et le progrès des ans, une entière

indépendance, enfin ma rupture définitive avec les universités, donnent de Tautorité à ma parole... »

Schopenhauer ajoute que la décadence de la foi religieuse amènera certainement les esprits vers une philosophie qui, étant dégagée de tout intérêt matériel, peut tenir lieu de religion, et il continue : « On ne sera pas toujours injuste envers moi. Si vous regardiez bien l'histoire littéraire, vous verriez que toutes les œuvres solides et faites pour durer ont d'abord été négligées. Le faux et le mauvais s'étalent brutalement devant le monde; le bon et le vrai, qui ne trouvent point leur place, sont obligés de lutter, de se frayer un chemin, jusqu'à ce qu'ils arrivent à la lumière. Mon jour viendra, il faut qu'il vienne, et il sera d'autant plus éclatant qu'il se fera attendre davantage... » 11 déclare, en finissant, qu'il renoncé à tout droit d'auteur, si l'éditeur craint de faire encore « une mauvaise affaire )). u 11 est vrai, ajoute-t-il, que dans ce cas vous prendriez pour rien le travail de ma vie entière ; mais aussi ce n'est pas pour de l'argent que je l'ai entrepris et que j'y ai persévéré jusque dans la vieillesse ^... »

Bonne ou mauvaise, Brockhaus refusa l'affaire. Tout au plus l'accepterait-il, si l'auteur consentait à payer les frais d'impression, soit en totalité, soit au moins par moitié. Schopenhauer répondit : « J'avais bien l'intention défaire au public un cadeau, et un cadeau précieux. Mais de payer encore pour cela, non, je ne le ferai pas... Mon livre restera là, et paraîtra un jour comme ouvrage posthume, quand sera venue la génération qui accueillera chaque ligne de moi avec empressement ; et elle viendra... En attendant, je ne me considère pas encore comme battu. » Il off*re alors à Brockhaus de faire

]. Grisebach, Scliopenhauers Brlefc*

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paraître isolément le volume nouveau, sans toucher à l'ancien : a Celui-là se compose de cinquante chapitres indépendants Tun de l'autre, traitant chacun un sujet différent, dans une langue exempte de toute pédanterie d'école, claire, vive, pittoresque, même populaire. » Enfin il l'engage à relire un article du Conversations" blatt, édité chez lui, où le libraire Gœschen se plaint de ce que VIphigénie et VEgmont de Goethe se vendent si peu, et le Wilhelm Meister pas du tout, a Cependant, termine-t-il, je ne vous accuse pas, car il est certain que ce n'est pas la postérité qui vous fera vivre. »

Une telle assurance chez un auteur qui, à l'exception d'un mémoire couronné, n'avait encore eu que des échecs, aurait de quoi étonner, s'il s'agissait d'un autre que Schopenhauer. Mais on ne peut nier qu'il se jugeait bien. Ce qu'il dit du style de son volume de suppléments est exactement vrai ; c'est le mieux écrit de ses ouvrages. 11 reste encore dans le premier volume quelques lourdeurs d'expression, des répétitions, des formes de langage paradoxales, où évidemment la parole dépasse la pensée; mais ici tout est net, vif, clair et rapide. L'éditeur fut-il convaincu ? ou craignit-il que Schopenhauer ne portât son manuscrit dans une autre hbrairie ? Un mois après, il lui écrivit qu'il acceptait sa première ofiFre. Schopenhauer répondit : « Je vous avoue sincèrement que vous m'avez causé une grande joie; mais, sincèrement aussi, je suis convaincu que vous avez fait une bonne affaire, et que le jour viendra où vous rirez vous-même de vos hésitations. Ce qui est sérieux et vrai se fait jour lentement, mais sûrement, et se maintient ensuite. La grande bulle de savon de la philosophie fichte-schelling-hégélienne est en train de crever. D'un autre côté, le besoin de philosophie est plus grand que jamais. Mais ce qu'on

demande, c'est une nourriture solide, et on ne peut la trouver que chez moi, l'homme méconnu, parce que je suis le seul qui n'obéisse à aucun autre mobile qu'à sa mission intérieure. »

Le Monde comme volonté et comme représentation eut donc sa seconde édition, en deux volumes, au mois de mars 1844. Un an se passa sans que la critique s'en occupât. Enfin un long article parut dans la Nouvelle Gazette littéraire d'Iéna, du mois de juin 1845. L'auteur était un privatdocent de l'université d'iéna. Cari Fortlage, im bon psychologue, fondant la philosophie sur l'observation interne, avec une tendance au panthéisme mystique. Ce qu'il louait surtout dans Schopenhauer, c'était la personnalité, la sincérité, et, comme conséquence, le style. « Sa philosophie, disait-il, n'est pas un système combiné avec d'autres systèmes, c'est le principe de sa vie, le fond de son caractère. » Il donnait, avec des réserves de détail, une analyse complète de l'ouvrage, et il expliquait même assez finement les causes de l'injuste oubli dont se plaignait Schopenhauer. « Cet ouvrage ne peut être apprécié par aucune des écoles qui régnent actuellement dans la philosophie allemande, et l'auteur ne devra pas s'attendre à mieux, tant qu'il n'aura pas changé de langage. Généralement, les injures ne se payent pas par des éloges. Si les ennemis de l'auteur ont pris le parti de l'ignorer, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même : les philosophes ne sont pas nécessairement des anges débouté.»

A défaut des philosophes de profession, c'étaient peu à peu des gens du monde, amateurs de philosophie, qui venaient à lui. Ses premiers disciples furent surtout des magistrats, comme Frédéric Dorguth, Jean-Auguste Becker, Adam de Doss, dont l'adhésion était d'autant plus flatteuse, qu'elle partait d'un libre mouvement et qu'elle était exempte de tout préjugé d'éc^V^.

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Frédéric Dorguth avait douze ans de plus que Schopenhauer. Conseiller de justice à Magdebourg, il consacrait ses loisirs à des travaux philosophiques. Il avait débuté, en 1837, par une Critique de l'idéalisme ; il publia ensuite une série d'opuscules, où il se rapprocha de plus en plus des idées de Schopenhauer. En 1843, il écrivait : a Je ne puis m'empêcher de reconnaître en Schopenhauer le plus grand penseur réaliste qui ait paru dans la littérature allemande. » Enfin il consacra un écrit spécial à la seconde édition du Monde comme volonté et comme représentation, et il disait dans la préface : « Schopenhauer ne peut pas être toujours passé sous silence, car il n'enseigne que la claire et éternelle vérité. » Quand Schopenhauer apprit sa mort, en 1854, il écrivit à Doss : « L'école a fait une perte sensible ; révangéliste primitif {der Urevangelist) Dorguth est mort du choléra, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Sa dernière lettre, six jours avant sa mort, parle encore de son active propagande : ainsi « fidèle jusqu'à la tombe ^. »

Jean-Auguste Becker était plus jeune que Dorguth: il avait à peu près quarante ans lorsqu'il se mit en correspondance avec Schopenhauer. Il était alors avocat à Alzey, dans la Hesse rhénane, et il fut plus tard juge à Mayence, sa ville natale. Au mois de juillet 1844, il écrivit à Schopenhauer, auquel il était tout à fait inconnu, une longue lettre où il lui soumettait ses doutes philosophiques. 11 avait longtemps et vainement cherché, disait-il, à se familiariser avec les doctrines des philosophes qui étaient venus après Rant et qui régnaient dans les écoles. Un jour les Deux Problèmes Jondamentaux de la morale lui étaient tombés entre les mains ; en les lisant, il avait repris confiance en lui-même, et

1. La correspondance entre Schopenhauer et Oorguth est perdue.

il s'était mis aussitôt à étudier les deux volumes du Monde comme volonté et comme représentation et même le traité de la Quadruple Racine, Maintenant il sentait en lui comme une vie nouvelle qui commençait, et il demandait à Schopenhauer de l'aider dans cette renaissance. La correspondance qui s'ensuivit amena bientôt la connaissance personnelle et une amitié qui dura jusqu'à la mort de Schopenhauer. La dernière lettre que celui-ci adressa à Becker, le 26 juillet 1860, est une consultation juridique. Il lui demandait « si les chiquenaudes et les soufflets qu'il appliquait sur la joue des académiciens de Copenhague ne l'exposaient pas à des poursuites judiciaires ». Becker lui répondit qu'il ne risquait rien, quoique ses chiquenaudes fussent parfois des coups de massue ^.

Becker était un esprit fin, curieux et investigateur, légèrement humoristique. Tout autre était Doss, nature tendre, extrêmement sensible, mélancolique et rêveuse, d'une santé délicate ; Schopenhauer l'appelait son saint Jean. Mais, comme Becker, il chercha d'abord dans Schopenhauer un guide pour la vie, plutôt qu'un maître en philosophie, et presque un directeur de conscience ; sa correspondance ressemble parfois à une confession. Il raconte lui-même que, tout enfant, il lui arrivait souvent de fondre subitement en larmes, et lorsqu'on lui en demandait la cause, il répondait simplement (( qu'il était triste ». Pour un esprit comme le sien, lire Schopenhauer, lui écrire, recevoir un mot de lui, c'était une manière de regarder en soi-même, de ramener à des principes ce qui se passait au fond de son âme : le pessimisme était pour lui un miroir. « Votre philoso-

1. Gwinner, Schopenhauers Lében, p. 486-517; Grisebach.^ Schopenhauers Briefe^ p. 91-141.

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phie, écrit-il un jour àSchopenhauer, est un imiciroù le monde se reflète avec une entière fidélité, et s'il y reste quelques points obscurs, ce n'est pas la faute du miroir, mais des objets qui 8*y reflètent ^. » — « J'arais vingt-six ans, dit-il ailleurs, c'était en 1846, quand je fis connaissance avec vos écrits, et je suis encore effrayé de la masse d'erreurs qui enveloppaient alor» mon esprit comme d'un brouillard, et qui portaient précisément sur les choses qu'il importe le plus à l'homme de connaître. Je sens combien il m'eût été difficile de trouver la bonne voie par mes propres forces, que je devais consacrer en partie aux soins de ma profession. » Il débutait alors dans la magistrature ; il fut plus tard assesseur à Munich, et prit sa retraite en 1864 ; il mourut en 1873. Une réserve instinctive l'empêcha toujours de rien publier, malgré les instances de Schopenhauer ; mais il recueillait partout pour lui des renseignements; c'est lui qui le rendit attentif aux écrits de Léopardi. Gomme il n'était pas sans naïveté, iLeut, dans le cours de ses relations avec Schopenhauer, quelques étonnements. D'abord, il se maria, contrairement aux principes du maître, et il fut tout surpris d'être heureux, a C'est une anomalie, écrit-il, au point de vue de votre Métaphysique de Vamour ; cela contredit même les dernières conclusions de votre philosophie, et si quelque chose pouvait me faire douter de sa vérité, ce serait l'expérience que je viens de faire pendant les six années de mes fiançailles et de mon mariage. »

1. Nietzsche exprime la même idée dans son style coloré : < Les écrits de Schopenhauer sont le miroir de son temps ; et ce n*est certes pas la faute du miroir, si l'actualité y apparaît comme une maladie qui déforme l'image, maigreur et pâleur, œil creux et mine affaissée. » (Schopenhauer als Erzieher : Nietzsche* s Werke, l" yoI., Leipzig, 1895.)

Schopenhauer le félicita : « Votre bonheur me réjouit d'autant plus qu'il est plus rare. Mais, par Bouddha, n'ayez pas beaucoup d'enfants I o) Doss avait remarqué aussi que son maître ne pratiquait pas l'ascétisme philosophique à la façon d'un moine; mais, loin d'en conclure à une contradiction entre l'homme et le philosophe, il pensa seulement que Schopenhauer avait peint la douleur du monde comme le poète tragique qui se cache derrière son sujet, et que sa peinture était d'autant plus vraie, d'autant plus objective ^.

A ces disciples de cœur, qui n'admettaient pas seulement les enseignements du maître, mais qui s'en pénétraient, s'en nourrissaient et en faisaient la substance de leur vie, se joignit un littérateur philosophe, qui fut bientôt le porte-voix plus ou moins fidèle de l'école, et qui se chargea ^ de mettre la doctrine à la portée du grand public. Jules Frauenstœdt, né en 1813 dans la Prusse polonaise, terminait ses études à l'université de Berlin, quand la question « du rapport de la psychologie à la métaphysique » fut mise au concours. Il ouvrit, raconte-t-il, l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber à l'article idéalisme, et, après de longs développements sur Fichte, Schelling et Hegel, il trouva encore quelques mots sur « le spirituel et original auteur du Monde comme volonté et comme représentation ». Il n'avait jamais entendu prononcer le nom de Schopenhauer dans les salles de cours. Quel fut son étonnement, lorsqu'il consulta l'ouvrage cité, dont u dix lignes lui apprirent plus que dix volumes de ceux qu'on vantait comme les plus grands maîtres » ! Dans un recueil d'Études et Critiques, qu'il publia en 1840, il déclara qu'il était temps d'assigner à Schopenhauer sa place dans l'histoire

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