Schemann, Schopenhauer-Briefey p, 227-3^Q
de la philosophie, et Tannée suivante, dans un article des Hallische JaUrbûcher, il disait : « C'est le sort des penseurs désintéressés, qui cherchent la vérité loin du bruit et de la foule, d'être ignorés de leurs contemporains. N'est-ce pas ce qui arrive au profond et génial Schopenhauer, dont la doctrine pourrait être, pour maint philosophe de profession, une lumière devant laquelle pâlirait sa propre sagesse ? » Frauenstaedt vint à Francfort, en juillet 1846, avec les enfants du prince de Wittgenstein dont il était le précepteur, et pendant cinq mois il vit presque journellement Schopenhauer. Leur correspondance commença en décembre 1847 ; elle fut interrompue, en 1856, par une boutade de Schopenhauer. Celui-ci avait dit, à propos d'un livre de Frauenstœdt qui contenait des opinions matérialistes^, dans une lettre d'ailleurs fort amicale : « Qu'il ne m'arrive jamais de dire, avec un vers de Voltaire : J'ai de plats écoliers et de mauvais critiques. Abjurez donc le service du diable, c'est-à-dire la morale matérialiste. » Et, se félicitant de la leçon qu'il venait de donner à son disciple, il avait ajouté, avec un mot de Shakespeare : « Bien rugi, lion I » Frauenstaedt répliqua que le lion aurait pu se dispenser de rugir, s'il avait voulu se donner la peine de comprendre. Trois ans après, dans une dernière lettre (du 6 décembre 1859), Schopenhauer remerciait « son vieil ami » de l'intérêt qu'il continuait de porter à sa philosophie 2. Une grande unité d'esprit jrégnait dans ce premier
1. Ueherden MateriàlismuSf seine Wahrheitundsein Irrtum, Leipzig, 1856.
2. Frauenstœdt a réduit la philosophie de Schopenhauer sous forme de lettres ; il en a publié deux séries, Tune en 1854, Tautre après la mort de Schopenhauer, en 1876. — Les lettres que Schopenhauer lui adressa se trouvent chez Orisebach, Schopenhau€r8 Briefe, p. 142-355.
groupe qui se formait autour de Schopenhauer et qui contenait le germe d'une école. Parfois un doute métaphysique se produisait chez Tun ou Tautre des disciples ; le maître y répondait, tantôt par une explication sommaire, tantôt par un simple renvoi à telle ou telle partie de ses écrits, et Ton se communiquait sa lettre. Un jour, par exemple, Becker lui objecte très judicieusement que, si la volonté peut se nier, c'est-à-dire se supprimer entièrement, elle doit pouvoir à plus forte raison se modifier; en d'autres termes, que si un méchant peut devenir, par la suppression de sa volonté, un saint, il n'y a pas de raison pour qu'il ne puisse pas devenir simplement, par une suite d'efforts, un homme juste. Schopenhauer lui répond par une comparaison :
« Supposez un théâtre mécanique, mû par un ressort d'horioge, sur lequel diverses figures apparaissent successivement et jouent leur rôle : le spectacle suit son cours invariable ; mais arrêtez le ressort, et voilà que tout est immobile. Autrement dit : de ce qu'une chose puisse être ou ne pas être, il ne s'ensuit pas qu'elle puisse changer son essence, être autre qu'elle n'est. Ou une chose est, ou elle n'est pas ; mais du moment qu'elle est, elle est telle qu'elle est, et non autrement. L'existence d'un être peut se supprimer, et alors son essence est supprimée du même coup ; mais il ne s'ensuit pas que nous puissions lui laisser l'existence en changeant son essence ^. w
Schopenhauer avait déjà fait la même distinction dans son mémoire sur le fondement de la morale. Mais la comparaison sur laquelle il l'appuie ici n'est pas juste. Les figures de son théâtre mécanique sont mues par un ressort étranger, tandis que la volonté a