Troisième partie, chap. xiv
2. Die Géburt der Tragodie, oder Griechenthum wndj Pessimismus, Leipzipr, 1872; au l^"* volume des ŒuTres complètes (12 vol., Leipzig, 1895-1897).
ce mot même aurait été pour eux un contresens. Tout ce qu'ils nous ont transmis, leur religion, leur poésie, leur philosophie, leur architecture même, tout porte la marque de Foptimisme qui faisait le fond de leur civilisation. Ils aimaient la vie, ils en jouissaient, et leur art n'était qu'une conception idéale de la vie, qui leur permettait d'en jouir une seconde fois, d'une manière plus noble et plus pure. Au reste, Nietzsche n'a sans doute jamais eu l'intention de se mettre simplement sous l'influence du génie grec, pour le comprendre et le juger avec un cœur naïf : un tel détachement était tout au plus possible à un Goethe. 11 parle quelque part de « l'amour ardent qui porte l'homme du Nord vers le Midi ». C'est à un entraînement de ce genre qu'il obéissait; mais la Grèce n'était pour lui qu'un refuge momentané, et, revenu de son voyage imaginaire, il ne retomba que plus profondément dans son pessimisme septentrional.
Dans ses ouvrages suivants, écrits en partie pendant les intervalles de sa longue maladie, Nietzsche, tout en outrant le pessimisme de Schopenhauer, marche de plus en plus dans ses propres voies. Le vouloir vivre, qui ne demande qu'à se conserver et à se perpétuer, devient la volonté de puissance, c'est-à-dire l'instinct de domination et d'envahissement, qui empiète et dévoré et considère comme acquisition légitime tout ce qu'il dérobe aux êtres vivants qui sont à sa portée. Quaàt à la justice et à la compassion, que Schopenhauer présente comme les remèdes les plus efficaces contre le mal social, ce ne sont pour Nietzsche que des vertus séniles, fragiles appuis d'une société en décadence. Elles contrarient même la loi de l'évolution, qui condamne les faibles, afin que la race se perpétue dans les forts. La dernière ressource qui reste à ^humaIv\t&4^^»k4^^*^
MQ SGHOPENHAUER
elle veut durer encore, c est de tirer de son sein un type supérieur, Thomme surhumain ou le surhomme, qui sera en réalité ce que Fimagination se représentait autrefois sous la figure des dieux. La philosophie de Nietzsche se couronne ainsi d'un rêve poétique : car il n*est pas probable qu'il ait cru lui-même à la possibilité de faire sortir d'une humanité dégénérée, par une sélection artificielle, une race supérieure capable de la rajeunir.
Trois hommes, selon Nietzsche, ont été les éducateurs de la société contemporaine : Rousseau, Gœthe et Schopenhauer ^. Ils nous ont laissé chacun un certain idéal de la vie, auquel, selon la nature de notre esprit, nous nous comparons encore. L'idéal de Rousseau est fait de « feu communicatif » ; il enflamme et soulève les masses Celui de Gœthe est l'apanage d'une élite de « contemplatifs dans le grand style ». Celui de Schopenhauer exige un contrôle incessant sur soi-même ; il eiffraye les masses, et il lasse les contemplatifs. L'homme de Rousseau remonte le cours des âges, dans le chimérique espoir de faire renaître ce qui n'a jamais existé, un état parfait ; à chaque commotion sociale, c'est lui qui s'agite, comme le vieux Typhon, le géant aux cent têtes, enseveli sous l'Etna. L'homme de Gœthe a son image dans Faust, qui est lui-même un enfant de Rousseau. Faust est un voyageur à travers les périodes de l'histoire et les régions du globe ; mais il ne fait que passer au vol ; rien ne saurait le fixer, pas même Hélène. Puis, tout à coup, son aile retombe ; il s'arrête : c'est l'heure que Méphistophélès attendait. « Quand un Allemand cesse d'être Faust, il court grand risque de devenir un
1. Schopenhauer al.< Erzlehcr, au 1'»' volume liCs (lOuvre*; coui
philistin et de tomber en partage au diable, à moins que les puissances célestes ne descendent pour le sauver.)) Pour Thomme de Schopenhauer, la vertu;! suprême est la véracité. Il veut se connaître et con-< ' naître en même temps Tessence du monde. Il ne se contente pas du spectacle aveuglant des choses qui passent; il regarde en lui-même, pour surprendre dans la profondeur de sa conscience le secret de la vie. Et qu'y trouve-t-il ? L'universelle aspiration vers un idéal insaisissable ; car il sait que son désir à lui et sa souffrance à lui sont le désir et la souffrance de toutes les créatures intelligentes. Alors il prend pour règle la parole du maître : « Une vie heureuse est impossible ; ce que Thomme peut réaliser de plus beau, c'est une vie héroïque : elle consiste à lutter sans relâche, dans une sphère d'activité quelconque, pour le bien commun, et à triompher à la fin, sauf à être mal récompensé de ses efforts *. ))
Il importe, pour bien comprendre Schopenhauer, de ne pas s'en tenir à la forme parfois paradoxale qu'il donne à ses idées. Ici plus que partout ailleurs il ne faut pas juger de l'édifice par la façade. Ce qui lui répugne et ce qu'il ne manque aucune occasion de flétrir, c'est ce « plat optimisme » qui prend la vie telle qu'elle est, qui s'en contente, et dont le dernier mot, quand on l'aura dépouillé de tous ses voiles, ne sera jamais que l'égoïsme. Mais pour peu qu'on se soit familiarisé avec le tour de sa pensée, on trouvera chez lui les éléments d'un optimisme plus noble, plus généreux, plus vraiment philosophique. Que demande-til, en effet, et quelle est, pour lui, la vraie forme de la
1. Parerga und Paralipomenn, deuxième partie, § 172 i)is. — Comp. Gwinner, Schopenhaners Lcben^ p. 11-*.
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vie morale) C'est le renoncement au vouloir vivre individuel, l'abdication de Tégoïsme, Timmolation du moi, la mort volontaire, au sens spirituel du mot, avec l'attente calme et résignée de la mort réelle. Que cette règle de conduite devienne, selon l'expression de Kant, loi universelle, qu'en résultera-t-il P Une société où il n'y aura plus ni moi ni non-moi, et où chacun considérera son sort comme intimement lié à celui de ses semblables, une société dont tous les membres ne vivront, pour ainsi dire, que d'une vie collective. Qui voudrait souhaiter un monde meilleur? Mais ce n'est pas, contrairement à Leibnitz, le monde qui existe, c'est celui qui est proposé comme fin der^ nière à l'activité, à l'intelligence, à la bonté humaine, •^ la bonté qui, selon Schopenhauer, est supérieure même au génie.