‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 118 sur 120 · Die Welt dis WW und Vorstellung , livre II · texte numérisé non relu

Die Welt dis WW und Vorstellung , livre II

mépris de la langue. On a pu dire d'Auguste Comte que, tout en pensant fortement, il écrivait mal ; mais Comte, comme écrivain, est un dieu à côté de Hegel. Quel que soit, dans l'avenir, le sort de la philosophie de Schopenhauer, ses titres comme réformateur de la langue philosophique sont impérissables. Il a montré qu'on pouvait être clair sans cesser d*être profond. Certes, il y aura toujours une sorte de clarté qui est le signe d'une pensée superficielle; mais il y a aussi un degré d'obscurité qui exclut toute profondeur. 11 s'est trouvé encore, en Allemagne, après Schopenhauer, des philosophes plus ou moins abordables, et son propre disciple Bahnsen en est un exemple; mais du moins il n'a plus été permis d'être tout à fait inintelligible.

JULES Bahnsen a été peut-être le disciple le plus original de Schopenhauer. Il a puisé son pessimisme à la fois dans la lecture du maître et dans les dures expériences de sa propre vie. Né à Tondern dans le Schleswig, en 1830, il fit ses études à Kiel, à Tubingue et à Heidelberg. Il fut ensuite professeur au gymnase de la petite ville d'Anklam, près de Stettin, et à récole municipale de Lauenbourg, dans la partie la plus reculée de la Poméranie, voisine de la Vieille- Prusse. L'unique ambition de sa vie, qui était d'enseigner la philosophie de Schopenhauer du haut d'une chaire universitaire, ne fut point réalisée. Son meilleur ouvrage est sa Caractérologie, en deux volumes ^. Ce sont les Caractères de La Bruyère, avec un titre plus ambitieux et une forme de raisonnement pins scientifique. Il y a bien encore une autre différence, ceUe du style, et Bahnsen s'en rendait compte. «J'aurais pu mieux faire, dit-il dans la préface, si je n'avais été l'esclave du pain quotidien. » Son style est extraordinairement difîus, souvent obscur, parfois guindé et prétentieux, et, de plus, hérissé de mots étrangers. Son dernier ouvrage, également en deux volumes, dont le second ne parut qu'après sa mort, est obscur

l, Beitràge zur Charàhterologie^ mit besonderer Berûekêich.' Hgung pàdagogischer Fragtn^ 2 ^ol.^ 1a«lV^>^^^'

jusque dans le titre : la- Contradiction dans ie savoir et dans l'essence du monde ^. Bahnsen attachait une grande importance à ce livre, par lequel il prétendait fonder une science nouvelle, la RealdialekUk. A l'inverse de la dialectique ordinaire, qui cherche k résoudre les contradictions et à les concilier dans une vérité supérieure, la dialectique réelle, se fondant uniquement sur l'expérience et s'attachant strictement à la réalité, fait ressortir partout la contradiction inhérente aux choses, fatale et inévitable, et se traduisant dans tous les ordres de phénomènes. Un profond déchirement traverse Tunivers : la science ne p^nt que le constater, et nul raisonnement ne le fera di^ paraître. Bahnsen ne laisse même pas au monde et à l'humanité, sans cesse titailléâ par des forces 6ôiltraires, l'espoir de se reposer unjourdâhs le néant. Ijûa tt volonté qui Se nie » lui parait un nofi-sens. L'homiùé veut, il souffre de vouloir, il le sait, et néanmoins il ne peut s'empêcher de vouloir encore. « Le monde n*a pas besoin de unir ; il porté à chaque instant sa fin en lui-même ; sa fin est sa souffrance, dont aucune éternité ne le délivrera 2. » Ce qui reste surtout de Bahnseti, malgré les ténèbres de son style que traversent des éclairs de pensée géniale, ce sont les digressions pédagogiques de sa Caractérologie ; car Cet apôtre de la désespérance était un vrai pédagogue, plein de bon sens dans les choses simples et pratiques, et scrupuleiii dans l'accomplissement dé ses moindres devoirs. La tâche de l'enseignement public, Comme de toute éducation, est, selon lui, de SUSôiter l'individualité dé Télève^

1. Der Wideréprueh On Wisien Ufid Wéêén âet Wtlê^ Princip und Einzeïbewahrung der RealdieUektikf 2 vol., Leipzig, 1880-1882.

2. Voir le dtraier chapitre, Die Eschatologie der ÈeÙdiaUktik.

de stimuler son intelligence et de fortifier sa raison ; la pire méthode est celle qui se borne à remplir la mémoire et qui a pour contrôle des examens. « De même qu'on trouve sur tous les grands chemins des touristes qui comparent ce qu'ils voient avec ce qu'ils ont lu dans leur Bsedeker, de même notre expérience n*est le plus souvent qu'une comparaison de ce qu'on nous a appris avec ce que nous offre la vie ; encore bien des gens se contentent-ils de relire éternellement leur guide *. » Bahnsen mourut à Lauenbourg, en 1881, très aimé de ses élèves, très estimé de ses concitoyens ; la meilleure part de son activité fut celle qu'il exerça dans son entourage immédiat 2.

Bahnsen représente, avec Frauenstaedt, la pure tradition de Schopenhauer. Edouard de Hartmann prétend, au contraire, réconcilier les deux frères ennemis, Schopenhauer et Hegel, le théoricien de la volonté et celui de l'Idée ; et, à l'exemple de Schelling, il imagine une nouvelle doctrine de l'Identité, en vertu de laquelle les deux termes opposés doivent se fondre dans une unité supérieure 3.

1. CKarakteroîogie, l*' vol., chap. xiii. — Bahnaen caractérise renseignement courant par un jeu de mots : Die Kôpfe werden aU Tôpfe behandelt, und d<is Résultat sind Tr'àpfe.

2. Bahnsen a appliqué sa doctrine à la tragédie. Une volonté divisée en elle-même, c'est-à-dire partagée entre deux devoirs inconciliables, est tragique : or tel est le fond de la vie humaine. L*humour tourne le tragique en dérision ; il dégage l'ironie des choses et les dépouille pour un instant de leur amertume : c'Mt une délivrance. Tel est le contenu de Topuscule de Bahnsen : Dos Tragische als Weltgesetz und der Humor cUs àsthetisehe Gestalt des Metaphysischen, Lauenbourg, 1877. — Voir un article de A. Burdeau, dans la Revue philosophique y juin 1878.

3. Edouard de Hartmann a combattu la philosophie de Bahnsen du point de vue de sa propre doctrine. Deux de ses articles, tirés de la revue Unsere Zeit (1876, n«* 21 et 22), ont été traduits dans la Reviie philosophique (janvier et février 1877). Il a fait une critique spéciale de la Realdialektik (PAiloso^h-iscKe Mofva\A\\AVi«>,

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Scliopenliauer avait subordonné Tintelligence à h volonté ; il avait même fait de Fintelligence une création de la volonté. Mais, dit Edouard de Hartmann, tout acte volontaire a un but, et ce but ne peut être exprime que par une idée, m L'observation de nous-mêmes nous apprend à chaque instant que l'objet delà volonté, avant d'être réalisé, n'est autre chose qu'une idée. Ce rapport de la volonté et de l'idée nous parait si naturel, qu'il s'entend de soi-même : ce sont les deux pôles autour desquels se meut toute l'activité de l'esprit. Il est impossible de placer ailleurs que dans l'idée le contenu de la volonté, c'est-à-dire la détermination immatérielle et non encore réalisée du vouloir. Nous devons donc admettre que le contenu de la volonté est toujours une idée, qu'il s'agisse de volonté ou d'idée conscientes ou inconscientes. On ne peut parler de la volonté sans parler en même temps de l'idée, comme du contenu qui la détermine et la distingue ^. » Donc la volonté est inséparable de l'intelligence ; les deux facultés vont de pair; à elles deux, elles constituent les attributs essentiels de l'Inconscient, qui est le principe de l'univers.

L'Inconscient dirige tous les êtres vers une fin déterminée, avec aulant de sûreté et de précision que le ferait une Providence qui se rendrait compte des moyens qu'elle emploie et des ressorts qu'elle fait agir. L'Inconscient « ne connaît ni la fatigue, ni la maladie ; il n'hésite jamais, ne se trompe jamais ; il a la sagesse absolue ». Il a créé, entre tous les mondes que sa

1881, t. XVII, p. 227-2G0). Bahnsen a répondu dans la préface de son second volume.

1. Philosophie des Unbewussten^ Berlin, 1869 ; 10« édit. augmentée, 3 vol., Leipzig, 1890 ; première partie, chap. iv. — Traduction française, par D. Nolen, 2 vol., Paris, 1877.

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pensée embrassait, le meilleur monde possible ; mais ce monde, tel qu'il est, est encore mauvais ; il doit disparaître, et il vaudrait mieux qu'il n'eût jamais été.

Ainsi Edouard de Hartmann, après avoir essayé de concilier ensemble Hegel et Schopenhauer, semble encore vouloir accorder Schopenhauer avec Leibnitz. Ce qu'il ne nous explique pas, c'est que l'Inconscient, dans sa suprême sagesse, voyant que le monde qu'il créait ne pouvait être que mauvais, sachant même qu'il vaudrait mieux que ce monde n'existât pas, n'ait pas refoulé en lui-même sa velléité créatrice et ne soit pas resté plongé dans l'éternel repos. Ce qu'il ne nous explique pas davantage, ce qu'il avoue même ne pouvoir expliquer, c'est comment la conscience peut sortir de l'Inconscient * . Car il est impossible de nier qu'il y a un moment où la conscience apparaît dans le monde organique. 11 est même nécessaire qu'elle y apparaisse, pour que les êtres intelligents se rendent compte de la perversité fondamentale du monde et coopèrent à sa destruction finale. Ici, Edouard de Hartmann prétend compléter la solution dernière de la philosophie de Schopenhauer, solution qu'il prend à la lettre. Qu'importe que tel ou tel individu renonce au vouloir vivre ? L'espèce ne s'en perpétuera pas moins dans d'autres individus. Il faut que le renoncement soit universel, et a il faut pour cela que tous les peuples de la terre communiquent assez facilement entre eux pour pouvoir prendre en même temps une résolution commune : sur ce point, dont l'exécution dépend du perfectionnement et de l'application de plus en ;plus

1. Le iii^ chapitre de la troisième partie, Die Entstehung des Beicusstselr.Sy c?>i un des plus va-rues de ro'.ivrage.

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ingénieuse des inventions de notre industrie, l'imagination peut se donner carrière * ».

L'industrie humaine, qui jusqu'ici s'est donné pour mission de rendre la planète de plus en plus habitable, se résoudra difQcilement à n'être que le machiniste chargé de préparer la mise en scène de la grande catastrophe finale. Mais si, par le plus invraisemblable des hasards, l'hypothèse d'Edouard de Hartmann doit jamais se réaliser, l'humanité aura été la seule espèce créée qui ait disparu de la surface du globe par voie de suicide collectif.

Après Edouard de Hartmann, la tradition pessimiste dévie de plus en plus. Frédéric Nietzsche, tout en se réclamant de Schopenhauer, n'est plus qu'un disciple infidèle ; ou plutôt, il avait trop d'originalité pour se résigner au rôle d'un disciple. Son premier ouvrage important, la Naissance de la Tragédie 2, est écrit sous l'influence de Schopenhauer. 11 s'agit de la tragédie grecque, et le contraste entre un tel sujet et la doctrine au nom de laquelle on prétendait l'expliquer montre déjà un esprit qui ne reculera pas devant les plus hardis paradoxes. Déjà le sous-titre. Hellénisme et Pessimisme, contient un rapprochement paradoxal ; car si Nietzsche met ces deux mots l'un à côté de l'autre, ce n'est pas pour les opposer, mais pour les unir. On peut bien accorder à Nietzsche que les Grecs ont connu, comme nous, le côté tragique de la vie, puisqu'ils l'ont exprimé en des œuvres immortelles ; mais il est difficile d'admettre que l'art n'ait été pour eux qu'un moyen de se consoler de la « douleur de vivre » :

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