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liberté sont une même chose enfermée dans une volonté une, tous les individus se trouvent liés à la même chaîne. Si déterministe qu'ait pu être Kant lui-même, sa conscience morale aurait protesté contre le monisme brutal d'un disciple pour qui toutes les actions humaines ne sont que les effets nécessaires d’une cause première aussi dépourvue de raison que les plus vulgaires causes physiques.
On peut, en outre, faire à Schopenhauer l’objection ordinaire qu'on adresse au panthéisme : comment conciler la multiplicité des êtres avec l'unité de la substance première qui est tout? Schopenhauer croit peutêtre échapper à l'objection en prétendant que la multiplicité n'est qu'une idée, un produit de l'intelligence, qu'il n'a par conséquent pas à expliquer l'existence des choses multiples, ces choses n’existant que dans notre cerveau. Mais qui ne voit que la difliculté n’est par là que reculée ? Si l'intelligence, comme le veut Schopenhauer, n’est qu'un produit du cerveau, la volonté a dû, pour produire des intelligences, créer d’abord des cerveaux; cette pluralité réelle des cerveaux est donc antérieure à l’idée même que l'intelligence se fera plus tard de la pluralité, il reste toujours à expliquer comment la volonté une et infinie a créé des réalités multiples. Enfin, nous ne comprenons pas que Schopenhauer, après s'être donné tant de peine pour élever sa volonté une au-dessus du monde phénoménal et pour écarter d'elle tout ce qui pourrait altérer son absolue indépendance, la laisse ensuite à la merci de nos chétives volontés. En effet, pour que la volonté en soi meure, nous n'avons qu'à cesser de vouloir, nous éteignons par là le foyer qui entretenait la vie universelle. Quelque péu d’enthousiasme qu'excite en nous la volonté, telle
que la conçoit Schopenhauer, nous sommes tentés parfois de la défendre contre lui-même, tant il met d’empressement à la sacrifier sous prétexte que c'est par elle que la douleur est entrée dans le monde. Par exemple, nous doutons que des volontés particulières réussissent aussi aisément que le croit Schopenhauer à anéantir la volonté en soi. Nous pensons même que cet anéantissement est impossible par les moyens que propose Schopenhauer, car la volonté ne peut jamais faire qu’une chose, vouloir, c’est-à-dire s'affirmer elle-même; vouloir se nier, c’est encore vouloir, et par conséquent la volonté est condamnée à vivre éternellement s’il n’y a pas pour elle d'autre façon de mourir que le suicide. Schopenhauer semble avoir compris qu’en posant une chose en soi en dehors et au-dessous des phénomèmes, il creusait un abîme qui séparait sa philosophie en deux moitiés inconciliables entre elles. Cet abîme, 1l a essayé de le combler par sa théorie des idées. A-t:l par là sauvé la chose en soi? C’est la seule question que nous ayons à examiner. Les idées, qui servent de trait d'union entre le Noumène et les phénomènes, entre l'unité et la pluralité, sont de vrais médiateurs plastiques qui modèlent les choses à l’image de la volonté. Mais Schopenhauer parle des idées au pluriel, il faut donc expliquer encore ici comment des idées multiples expriment une volonté une; la difficulté, loin d’être levée, n’a fait que se compliquer par le recours aux idées, car Schopenhauer est naturellement fort embarrassé de définir la nature ambiguë de celles-ci. Les idées sont-elles des phénomènes? Loin de là, car elles ne sont soumises ni au temps, ni à l’espace, ni à aucune des lois ordinaires de la connaissance. Sont-elles donc la chose en soi? Elles sont simplement l'expression
adéquate de la volonté une. Ainsi, Schopenhauer ne sait pas exactement ce qu'est la chose en soi; cela ne l'empêche pas d'affirmer que les idées en sont la représentation adéquate, et ces idées, il réussit à se les représenter en dehors du temps, de l’espace et des lois générales de la connaissance. C’est ainsi que les principes les plus sûrs du criticisme, inscrits par Schopenhauer lui-même en tête de son grand ouvrage sont, comme toujours, foulés aux pieds, dès qu'il s’agit de plaider la cause du Noumène, et comme ses prédécesseurs, Schopenhauer ne fait que compromettre son criticisme sans nul profit pour la chose en soi. Chose curieuse! en effet, tandis que Schopenhauer s’imagine être arrivé à voir de très près la chose en soi dans sa région supérieure des idées, il n'a jamais été plus enfoncé et comme emprisonné dans le monde des phénomènes. L'idée, dit-il, est représentable; or qu'est-ce, d’après sa définition même, qu'une représentation? un phénomène du cerveau (ein Gehirnphenomen) et comme le cerveau est lui-même un phénomène de la volonté, la forme la plus haute de la chose en soi à laquelle il ait pu s'élever sur l’aile des idées est le phénomène d’un phénomène. Enfin comment arrivons-nous à connaître les idées, ces magnifiques exemplaires des choses qu’une volonté inintelligente a eu le génie de créer? on l’a vu dans notre exposition, c'est en nous affranchissant peu à peu de notre volonté que nous pouvons contempler les idées dans le domaine de l’art. Ainsi « ces expressions adéquates » de la volonté, nous ne parvenons à les connaître qu’en nous dépouillant de notre volonté, c’est-à-dire de ce qui nous rapproche le plus d'elles.
Schopenhauer, on le voit, semble ignorer le principe
de contradiction où plutôt on dirait, par moments, qu'il fait de la contradiction le principe de son système, tant il y a dans ce système des points de vue contraires, des théories ennemies les unes des autres. Un grand critique de son pays (!), après avoir fait un éloge mérité de son style, le compare à Pascal; si nous avions à apprécier dans Schopenhauer l'écrivain, qui est de beaucoup supérieur au philosophe, nous admettrions peut-être cette comparaison avec Pascal; nous demanderions toutefois qu’on nous permît de ne voir en lui qu'un Pascal allemand avec toutes les réserves qu’un tel adjectifimplique dans les questions de goût. Eu tout cas, le philosophe a réuni en lui comme à dessein ces « étonnantes contrariétés » que Pascal s’est tant plu à relever chez l’homme, et même il est si facile de combattre ce philosophe et de « le froisser avec ses propres armes », que, nous n’hésitons pas à le dire, son système nous apparaît parfois, suivant l'expression de l’auteur des Pensées, comme «un monstre incompréhensible. »
Quel a été notre but en signalant toutes ces contradictions de Schopenhauer? uniquement de montrer les fautes de logique dans lesquelles l’a fait tomber sa théorie de la chose en soi.
Cette chose en soi, nous en avons fait, pour ainsi dire, l'histoire critique : admise chez Kant sous le nom de liberté intelligible, elle est pour Fichte la liberté morale, pour Schelling l’âme du monde laquelle est finalement liberté, pour Schopenhauer une volonté physique. Aïnsi chez tous les philosophes c’est la volonté qui est le véritable Noumène, de quelque façon du reste qu'ils conçoivent la volonté. Chez tous aussi, ce Noumène les
(4) Hillebrand: Wälsches und Deutsches, 363.
met en contradiction avec le criticisme qui est leur point de départ. C’est que, ainsi que nous avons essayé de le démontrer, le criticisme est essentiellement un phénoménalisme rationnel; d’après la doctrine de Kant, c'est parce qu'il n’y a que des phénomènes qu'est possible la Connaissance à priori, disons simplement la connaissance, puisque celle-ci ne saurait avoir lieu sans à priori. Un Noumène, quel qu’il soit, ne saurait être connu d’un philosophe qui reste fidèle au véritable esprit de la philosophie de Kant. Or pour ce même philosophe, si une chose n’est pas connue, si elle n'apparaît pas, elle n’est pas.
La conclusion de ce travail s'impose à nous : si nous avons réussi à montrer combien la chose en soi est contraire au criticisme, c'est-à-dire à la philosophie fondée par Kant et professée comme étant la seule vraie par Fichte, Schelling et Schopenhauer, toutes les fois qu’on étudiera l’un quelconque de ces quatre philosophes pour s'approprier la part de vérité que peut contenir leur système, avant tout entre Le criticisme et la chose en soi il faudra opter; cette étude dit assez pourquoi nous optons pour le criticisme.
Vu et lu, en Sorbonne, le 12 avril 1883 par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris,