‹ SchopenhauerChapitre 26 sur 30 · CUS PATRON 11 QU · texte numérisé non relu

CUS PATRON 11 QU

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Le Ch, 2

même alors qu’elle est loin d’être toujours jeune et agile et prête à l’action! et Schopenhauer ne sait-il pas mieux que personne au monde qu’on se fatigue même de vivre? c'est en effet dans le cas où son pessimisme aurait raison qu'il faudrait appeler les morts, comme les appelait l'antiquité, les fatigués (oi xapévrec). « Entraînés pêlemêle, dit Lamennais, jeunes et vieux tous disparaissaient, tels que le vaisseau que chasse la tempête. Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande tristesse était dans leur cœur, l’angoisse soulevait leur poitrine et, comme Jatigués du travail de vivre, is pleuraient. »

Mais laissons là toutes ces considérations, qui nous paraissent au fond passablement oiseuses sur les mérites respectifs de l'intelligence et de la volonté. Voici, pour justifier le primat de la volonté, une raison qui est décisive, si elle est vraie: c'est que, d’après Schopenhauer, la volonté est née avant l'intelligence, ce qui fait d’elle le prémuim movens, le principe premier de toute activité. Mais comment établit-on cette antériorité de la volonté? l'intelligence, nous dit-on, est le produit du cerveau lequel est lui-même le produit de la volonté, ainsi envisagée, l'intelligence ne serait plus même secondaire, mais tertiaire. De ces deux assertions nous ne nous arrêterons pas à discuter la première, à savoir que l'intelligence est le produit du cerveau, nous nous étonnerons seulement de la rencontrer chez un philosophe qui se flatte d’avoir convaincu de sottise les matérialistes. Ce qui donne à Schopenhauer, si nous l’en croyons, une grande supériorité sur les matérialistes, C’est que ceux-ci s'arrêtent à la matière (Stoff) comme au principe dernier et irréductible, tandis que lui, il a ramené la matière à la force. Nous ne trouvons pas qu'il y ait lieu pour Schopenhauer de se vanter beaucoup de cette

supériorité, car la force brute à laquelle il réduit tout ne nous paraît valoir guère mieux que la matière brute. Mais examinons un instant sa seconde assertion, qui est en tous cas plus originale, à savoir que le cerveau est un produit de la volonté; c'est un organe qui n’est que l'expression du vouloir-vivre. La première réflexion qui vient à l'esprit du lecteur ne peut manquer d’être la suivante: si une volonté « aveugle » a pu faire cette chose délicate et compliquée à l'infini qu’on appelle le cerveau, qu’eût donc fait une volonté qui aurait vu clair? Un des plus grands plaisirs de Schopenhauer est de plaisanter sur le bagage de miracles que toute religion traîne après elle: il oublie que la création du cerveau par une volonté qui ne sait pas ce qu’elle fait est, pour me servir de son expression favorite, « le miracle par excellence. »

Mais si la volonté créatrice est inintelligente, pourquoi Schopenhauer admet-il des causes finales? Sur ce dernier point sa pensée est on ne peut plus flottante. Si nous comparons entre eux les deux différents passages où cette question est traitée, voici ce que nous trouvons : les causes finales sont affirmées dans le détail, niées dans l'ensemble de la création et, là même où on les admet, comme dans les organismes particuliers, on ne leur reconnaît avec Kant qu'une valeur idéale, elles sont. simplement des points de vue de l'esprit. Ainsi ce qui fait sur ce domaine l'originalité de Schopenhauer, c’est que la finalité est à la fois absente du tout et manifeste pour notre esprit dans les parties du tout. Cette distinction est encore plus bizarre que nouvelle, car en admettant, ce quine saurait être discuté ici, que la cause finale n'ait de valeur que pour notre esprit, il n’en est pas moins vrai que le propre de la cause finale, précisé-

ment telle que notre esprit se la représente, c’est d'expliquer les parties par le tout, ainsi l'avait compris du moins le maître de Schopenhauer: mais qu’avonsnous besoin d’invoquer des autorités? est-ce que le simple bon sens ne se refuse pas à comprendre que des détails soient ordonnés dans un ensemble désordonné?

Si maintenant nous considérons la philosophie de Schopenhauer à un autre point de vue (il y en a beaucoup et de très différents dans cette philosophie), nous dirons que la volonté dans Schopenhauer n’est pas intelligente, elle est pire, elle est la ruse même. Le monde a bien vraiment un but et ce but est de nous tromper, de nous «exploiter », comme l’a dit un penseur français contemporain qui, aussi clairvoyant, mais plus chevaleresque que Schopenhauer, consent volontiers à être dupe (non dupé) des fraudes de la nature. Tout le monde connaît les pages merveilleuses où Schopenhauer a révélé au monde le plus nachiavélique de tous les plans qu’ait inventés la nature pour nous faire servir à ses fins: comme avant tout elle veut vivre et qu’elle ne le peut que par le maintien des espèces, elle a donné à l'acte qui assure son éternité les apparences du sentiment le plus personnel et le plus intéressé, elle a fait croire à l’homme que l’amour est un égoïsme à deux, tandis qu’au fond l’homme qui aime n’est que l’esclave des volontés de la nature, car tout én ne songeant qu’à lui il n’agit que pour elle, pour l'empêcher de mourir. La volonté, il faut en convenir, a si adroitement joué son jeu, que ses dupes elles-mêmes ne peuvent lui refuser leur admiration. Cette admiration toutefois cesse en un point, c’est précisément en face de la plus belle œuvre qui soit sortie de ses mains, l'intelligence. Ici Schopenhauer a raison de nous dire que la volonté est aveugle, car lorsqu'elle a

créé l'intelligence, elle ne savait pas ce qu'elle faisait; ce sont les plus habiles gens, comme on sait, qui font les pires sottises. L'intelligence, en effet, loin de savoir gré à la volonté qui l'a mise au monde, lui joue le mauvais tour de la supprimer. On se rappelle comment l'intelligence devient parricide: elle persuade à la volonté de ne plus vouloir et dès lors le monde finit. Comme la volonté est une et, selon les paroles de Schopenhauer, tout entière en chacun de nous, un seul homme peut, en cessant de vouloir, prononcer l'arrêt de mort de la volonté. Il est permis de se demander en passant comment il s’est fait que la volonté de Schopenhauer, en se niant elle même, n'ait pas amené la fin du monde. Il vaut peut-être aussi la peine, maintenant que le Monisme semble reprendre faveur (!), d'apprécier en peu de mots le monisme de la volonté dans Schopenhauer.

Ce monisme tout d'abord se sépare en deux points importants du panthéisme ordinaire. Sans doute, SChopenhauer s’est approprié ce qu'il appelle la vérité du panthéisme, la doctrine de l'Un-Tout (AI-Eins-Lebre). Mais en premier lieu, tandis que les panthéistes voient Dieu partout, Schopenhauer ne l’a rencontré nulle part; en second lieu, tout est bien pour les panthéistes et pour Schopenhauer tout est mal; sa doctrine est donc moins un panthéisme qu’un pandynamisme athée. Il est vrai que l’optimisme des panthéistes et le pessimisme de Schopenhauer sont également contraires au libre arbitre; aussi est-ce surtout à Spinoza que Schopenhauer emprunte ses arguments contre la liberté. Herbart du reste, avait déjà observé avec raison, en analysant la doctrine de Schopenhauer, que si notre être et notre

(4) Voir le livre d’uu disciple de Schopenhauer, L. Noiré : der Monistiche Godanke. Leipzig, 1875.

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