‹ SchopenhauerChapitre 150 sur 266 · CHAPITRE VIJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIJI

l'objectivation de la volonté.

S I. — Le problème.

Une brève affirmation de la Volonté comme essence unique et universelle du monde, une luxuriante description des phénomènes d'ordre psychique, biologique ou mécanique qui traduisent cette essence en images sensibles : tels sont, jusqu'ici, les termes auxquels se réduit le système de Schopenhauer. Entre ces termes, l'un, postulat de métaphysicien, l'autre, poème touffu comme une hymne védique, grande est la distance, choquante la disproportion. Nous avons beau savoir a priori que la production du phénomène par l'absolu est en soi inexplicable, nous sommes tentés de rétrécir, sinon de franchir, la béante lacune. Si le pourquoi de l'objectivation de la Volonté nous échappe, le comment nous est-il également impénétrable? Sur le chemin de la volonté pure à son phénomène, le Vouloirvivre, ne pouvons-nous, par analyse, situer des étapes?

A cette question, Schopenhauer n'eût sans doute pas tenté de répondre, s'il ne s'était souvenu que de ses lectures de Kant. Si Kant, en effet, en termes d'ailleurs peu nets, admet que le phénomène est une production du noumène,

il s'est toujours tenu sur une extrême réserve en ce qui concerne les modalités de cette production; tout au plus voit-on percer, dans la Critique du jugement, l'idée d'une sorte de finalité poursuivie par l'univers et orientant vers des fins morales les séries mécaniques isolées. En somme, Schopenhauer jugeait bien son maître, quand il remarquait que le « noumène » ne méritait même pas son nom, car la chose en soi, telle que la conçoit Kant, n'est même pas un objet de pensée. En effet, si la chose en soi doit être, comme le veut Kant, absolument dégagée de toute forme inhérente à la connaissance, elle ne peut être pensable, car toute pensée implique au moins, comme forme première et essentielle, la dualité du sujet qui pense et de l'objet pensé. Kant aurait donc dû refuser absolument à la chose en soi le caractère d'objet1. Par suite, le transcendantalisme de Kant excluait a priori toute tentative de retour de la chose en soi au phénomène; le noumène était posé bien loin de l'expérience, comme un pôle théorique, à la fois inaccessible et stérile.

Mais, en même temps que la Critique, Schopenhauer a lu les Dialogues de Platon, et, autant ces deux philosophies lui paraissent s'entendre à distinguer le sensible du réel, autant il les trouve en désaccord dans la définition de la chose en soi. Celle-ci n'est, chez Kant, qu'un x dénué de forme et d'efficace. Platon, au contraire, n'a pu totalement dépouiller l'Idée de toute forme; il Fa seulement dégagée des « formes subordonnées » du phénomène, c'est-à-dire qu'il l'a soustraite à la pluralité, au temps, à l'espace et à la causalité; mais il lui laisse la forme la plus générale,

i. Monde, I, $ 32, W., I, p. 240. Cf. Critique philos. Kant., ibid., p. 606

l'objectivation de la volonté.

qui consiste à « être un objet pour un sujet » ; il en fait encore « quelque chose de connu, une représentation 1 ». L'idée platonicienne est donc plus proche de notre expérience que la chose en soi kantienne ; elle n'est pas la pure chose en soi, elle en est seulement, — puisqu'elle ne comporte d'autre forme que « la forme générale de la représentation », — « l'objectivité la plus adéquate possible », elle est même « la chose en soi tout entière, mais sous forme de représentation2 » ; car, en un sens, elle participe déjà du phénomène, puisqu'elle est, pour le sage qui a su s'élever au sommet de la dialectique, l'objet d'une resplendissante intuition. Elle a encore la généralité et la simplicité de l'absolu; mais elle ébauche déjà les formes visibles du monde des vivants.

Or pareille conception vient, fort à point, au-devant des pressentiments du poète et des conjectures du savant. Car ni le poète ni le savant ne s'accommoderaient beaucoup mieux de l'unité absolue de l'essence du monde que de la dispersion chaotique des phénomènes. L'un et l'autre, sans doute, dépassent l'individu pour atteindre le général; dans une simple fleur, cueillie au hasard, l'artiste, comme le botaniste, aperçoit la plante en général3. Mais l'artiste a besoin d'intuitions concrètes et n'a que faire de se placer, commele métaphysicien, par delà la représentation, au point de vue tout intérieur de l'effort; c'est pourquoi, comme la mythologie, il s'arrête aux types, dont une image particulière peut encore traduire la généralité4. Le savant,

Page 1