Ibid
dément peut penser l'objet en général en dehors de toute intuition. En fait, c'est un composé bâtard d'éléments empruntés à la représentation et à la chose en soi. Kant n'a osé se mettre franchement ni avec l'empirisme, ni du côté de la métaphysique dogmatique. Mais il y a pis, et Ton peut montrer que la séparation radicale de la sensibilité et de l'entendement a induit Kant en de véritables contradictions. Tantôt, en effet, il fait « intervenir la pensée dans l'intuition » , quand il déclare, par exemple, que l'application des catégories à l'intuition rend l'expérience et la nature même possibles; tantôt, au contraire, il fait « intervenir l'intuition dans la pensée », quand il montre que celle-ci, en s'appliquant au sensible, perd son caractère essentiel de généralité et d'abstraction, puisque alors elle a pour objet le particulier et le réel1. En termes plus généraux, Kant n'a pas réussi à isoler l'entendement de la sensibilité, parce qu'il a persisté à voir dans la connaissance des objets, dans l'expérience, une collaboration intime des deux facultés qu'il venait de séparer. Tout en niant l'existence d'intuitions intellectuelles, tout en affirmant le caractère discursif de l'entendement, il accorde à ce dernier le pouvoir d'intervenir dans l'intuition ellemême. Il opère ainsi une confusion désastreuse de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite.
Il est aisé de voir, comme nous le disions plus haut, que ce troisième grief est étroitement lié aux précédents ; et l'on pourrait, en formulant la contradictoire des trois thèses critiquées par Schopenhauer, énoncer les trois propositions suivantes, dont la connexion est évidente :
1. Critiq. de la philos, kant., p. 561. Voir, p. 562-563, toute une série de contradictions relevées par Schopenhauer dans la Logique transcendantale .
1° Il y a une métaphysique de l'expérience;
2° Une expérience de la chose en soi est possible ;
3° La connaissance discursive est vide de tout contenu , l'intuition seule atteint l'objet.
Tels seront précisément les postulats fondamentaux de la métaphysique schopenhauérienne.
En définitive, Schopenhauer a gardé fort peu du kantisme. Il « rejette toute la doctrine des catégories1 », presque toute la Dialectique transcendantale, et nous verrons plus loin qu'il condamne l'essentiel de la morale-. Mais ce qu'il conserve est chez lui d'importance capitale. On peut dire, en un mot, qu'il conserve l'Esthétique transcendantale, à laquelle il ne voit « rien à retrancher3 », et dans laquelle il fait même rentrer ce que Kant en avait, d'intention tout au moins, soigneusement séparé. ChezKant, en effet, l'entendement occupe une place mal définie entre la sensibilité et la raison. Schopenhauer le rejette nettement du côté de la sensibilité. Il admet, contrairement à l'affirmation maintes fois répétée de Kant, qu'il y a une « intuition intellectuelle », c'est-à-dire qu'il y a dans la représentation, non seulement un ordre inhérent à la faculté de percevoir, mais une sorte d'intellectualité immanente, qui est la loi même de la représentation. La loi de causalité devient ainsi, au même titre que l'espace et le temps, une forme a 'priori de la perception sensible. En revanche, la raison est profondément séparée de cet enten-