EXPLIQUÉE PAR SES ÉCRITS
Schubert ne fut pas un écrivain; son œuvre colossal de compositeur dut forcément limiter son expansion littéraire. Il reste de lui un certain nombre de lettres, quelques pages d'un journal, plusieurs poésies et un fragment en prose intitulé « Mon rêve ». Nous extrayons de ces écrits les passages les plus caractéristiques. L'âme du grand artiste s'y rellète avec précision et nous connaissons par là l'homme tout entier.
Toute sa vie, la contemplation de la Nature a enivré Schubert et l'a maintenu en commerce avec l'Infini. Ce sentiment passionné, vivace et profond, qui fut un des facteurs essentiels de son génie, il l'éprouva dans toute sa force, dès l'adolescence, comme le prouve un frag-
1. La biographie de Schubert a été trop souvent laite et bien faite pour que nous tentions de la recommencer ici. Nous nous bornerons à quelques aperçus très succincts sur la vie du compositeur, destinés à relier entre eux les extraits insérés dans ce chapitre. Nous renvoyons le lecteur, pour plus amples détails, aux remarquables biographies écrites par Barbedette, -M",c Audlev. MM Maurice Gallet, en anglais par Grove, en allemand par le Dr Kreissle, Heuberger, etc.
ment de son journal daté de 1816. A cette époque, Schubert suivait bien à contre-cœur la carrière pédagogique : il était chargé d'instruire les enfants de la dernière classe dans l'écoie que son père dirigeait à Vienne (district de Lichtenthal).
Ce dernier, originaire de Moravie, avait épousé en 1783, Elisabeth Fitz, Silésienne. De ce mariage étaient nés quatorze enfants, dont cinq seulement parvinrent à l'âge adulte : Ignace (1784), Ferdinand (1794), Karl (1796), Frànz (1797) et Thérèse (1801). Schubert eut le malheur de perdre sa mère en 1812 ; il avait quinze ans. Le second mariage de son père, survenu presque aussitôt après, dut lui faire regretter encore plus la chère disparue, à laquelle il fait une allusion discrète dans les lignes qui suivent :
14 juin 1816. —Après quelques mois, j'ai refait ce soir une promenade. Rien de plus agréable que de se trouver au milieu de la verdure après un jour d'été brûlant. Les ebamps entre Wahring et Dobling semblent être faits exprès pour la promenade, fêtais en compagnie de mon frère Karl. La clarté douteuse du crépuscule me faisait du bien au cœur. Je pensais et je disais: que c'est beau ! et je restais là à jouir. Le voisinage du cimetière nous rappela notre bonne mère. Nous arrivâmes, en causant tristement et amicalement, à l'endroit où la roule se bifurque i.
Si, dans l'organisme intellectuel et moral de Schubert, l'amour ne paraît pas avoir joué un rôle prépondérant, aucun artiste n'a porté plus haut que lui le culte de l'amitié. 11 eut au cœur deux passions qui suffirent à remplir sa vie : produire ses œuvres et chérir ses amis. Quand ce travailleur robuste avait accompli sa fâche quotidienne, — il composait tous les jours depuis sept heures
1. Mmo Audley. « FfOM Schubert, sa vie et ses œuvres ù. lVnin ol O éditeurs.
du matin jusqu'à deux heures de l'aprës-midi, — soit à la campagne, soil à la ville, soil à la promenade, soit à la taverne, il demeurait toute la soirée en compagnie des amis de son choix : Spaun, Schober, Senn, Bauernfeld, Lachner, etc.. Ce groupe de jeunes hommes, presque tous musiciens ou poètes, avaient organisé des réunions où l'on déclamait des vers, où l'on chantait. Si le vin y coulait à Ilots, si parfois l'on y dansait fort avant dans la nuit, pourtant l'Art n'y perdait jamais ses droits. Ces fêtes de la jeunesse, littéraires et artistiques, que Schubert adorait, s'appelaient des « Schuberliades », car il en était l'âme. « Par lui, disait Spaun, et à cause de lui, nous étions tous frères et amis. » Schubert aimait ses intimes au point de cohabiter avec eux, de partager avec eux sa garde-robe et sa bourse.
Jamais, écrivait Mayrhofer, je n'oublierai les heures passées (la us cette pauvre mansarde, au toit incliné. Nous n'avions qu'un méchant piano, une pauvre bibliothèque, un mobilier misérable, un jour insuffisant ! Ht pourtant je passai là les heures les plus heureuses de ma vie. De même que le printemps égaie la terre et lui distribue la verdure et le sang, de même la force productrice de mon ami égayait el consolait les hommes1... Le hasard, l'amour de la musique el de la poésie firent notre intime liaison. J'écrivais cl lui chantait - !
\. La fécondité de Schubert était vraiment prodigieuse : dans un seul mois il compose -'» lieder août 1815) ; « liuit » sont datés du lb et « sept » du m. Nous extrayons du Dictionnaire de Orôve la liste des œuvres produites pendant cette seule année : 2 symphonies d*uno en si b, l'autre en ré), un quatuor a cordes sol mineur), 4 sonates pour piano, un Adagio en sol, 12 Wiener Deutsche, 8 Ecossaises, L0 variations pour piano seul, - messes, un nouveau morceau [Dona] pour une messe précédente, un Stabat nuiler, un Salve regina, » cinq » opéras : le l'o.sle de quatre ans il aele ; Fernando I acte); Claudine de Villabella >'■'> actes] : les Deux amis de Salamanque î actes ; le Chevalier du Miroir (3 actes) ; Adrast inachevé) et peut-être un septième qui a disparu, Le Minnesinger; i licnlc-scpl » lieder, dont le Roi des Aulnes, le Calme plat et beau? -. Barbedette, Schubert, sa vie,sesujuvres,son temps. Heuycl ett> éditj
Aussi, en 1818, quand Schubert passe l'été chez le comte Esterhazy, dans le domaine de Zélesz, en Hongrie, malgré la cordiale réception du comte et de la comtesse, malgré son affection pour ses deux écolières Marie et Caroline, fillettes de treize et de onze ans, malgré le calme d'esprit que lui procure une vie assurée et somptueuse, il n'est pas complètement heureux. Il a du loisir, du bien-être, il « compose comme un dieu » ; mais il lui manque... ses chers amis. « Vous êtes tout pour moi », écrit-il à Spaun, Schober, Mayrliof'er et Senn. A tous il demande instamment une lettre : « Chaque syllabe de vous est un trésor pour moi! »
La plupart de ces amitiés si touchantes et si vivaces avaient été contractées par Schubert pendant son séjour au « Stadtconvict 1 ». Spaun, Senn, Holzapfel, Kenner, Stadler, Randhartinger furent, dès le collège, les admirateurs de ses œuvres et s'en firent plus tard les propagateurs ardents.
A Zélesz, Schubert se lia avec un interprète fanatique de ses lieder, le baron de Schunstein, qui les fit applaudir dans les salons, tandis que le célèbre baryton Vogl2 commençait à les imposer à l'admiration du grand public.
Vogl, artiste érudit, esprit très cultivé, exerça une influence heureuse sur Schubert, de vingt ans plus
coup de ses meilleurs ! Devant la preuve d'une pareille toute-puissance, il est permis de considérer Schubert connue une l'orce de la Nature, force inconsciente parfois, mais ;ï coup sur miraculeuse.