Sorte de Consorvatoire annexé à la chapelle impériale
2. Le chanteur Yogi fut pendant vin#t-huil ans l'idole des habitués de l'Opéra de Vienne. Il se montra sans rival dans les rôles d'Oreste (Iphù génie en Tauride), d'Almavlva {Noces de Figaro), de Créera (Médée), de Tél&SCO [Fernand Cortee), En 1822, il quitta le théâtre et se voua dès lors à L'interprétation des œuvres île Schubert.
PBANÇÔI8 BGBUBSIX (D'aprèt uns lithographie de Diunoul Leroux
jeune que lui. Jl mit au service du grand mélodiste une autorité incontestée et un talent de premier ordre. Dans son journal il qualifie certains liederde Schubert d' « inspirations vraiment divines », de manifestations d'une musicale « clairvoyance ». Le baron de Schonstein considérait aussi Schubert comme un « voyant ».
Eu 181 î), les gains de l'année précédente permettent à l'heureux compositeur d'entreprendre un voyage dans la Haute- Autriche avec son génial interprète. Tous deux sont acclamés et fêtés. Cette nouvelle existence enthousiasmait Schubert. C'était la vie libre, insouciante et vagabonde au milieu de sites merveilleux; c'étaient les excursions interminables sur le faîte des montagnes ou dans le creux des vallées, les séjours reposants dans il<s monastères isolés, les réceptions brillantes dans les cités de Steyr, de Linz et de Gmunden. C'étaient tantôt tes expansions si douces d'une intimité cordiale, tantôt 1rs ovations, les concerts et les bals, et les parties joyeuses en compagnie de jeunes filles à la voix de sirène et au profil d'ange, égrenant leur rire perlé.
Au milieu de cette vie de délices, l'activité productrice de Schubert ne languit pas; sa force créatrice ne chôme jamais. Les lettres qu'il écrit durant ce voyage te montrent s'épanouissant en pleine joie de vivre et vibrant profondément devant les beautés de la Nature.
Steyr, 15 juillet. 1819 — Cher frère1, je pense que celte lettre te trouvera à Vienne el bien portant. Je t'écris pour que tu m'envoies le plus tôt possible mon Stabat mater, que nous voulons
exécuter i<i Dans la maison que j'habite, il y a huit jeunes
fille< presque Imites charmantes. Tu vois qu'ici on ne perd pas bob temps. La fille de M. Van Koller, chez qui nous dînons, Vogl
1. Cette lettre est adressée par Schubert à son frère Ferdinand. (M- Au'lley, p. 121).
et moi, tous les jours, est très jolie; elle joue bien du piano et chante plusieurs de mes lieder... Les environs de Steyr sont extraordinairement beaux !
En 1819, on exécute pour la première fois en public une composition de Schubert, Shàfers Klagelied (La complainte du berger). En 1820, grâce à l'influence de Vogl, il aborde deux fois le théâtre : avec les Jumeaux, opérette en un acte, puis avec la Harpe enchantée, pièce en trois actes, pour laquelle il écrit une musique de scène. Aucun de ces deux ouvrages ne réussit.
L'année 1821 voit se lever l'aurore de sa renommée. Le Roi des Aulnes, que le chanteur Gymnich avait déjà fait connaître, obtient avec Vogl un succès triomphal. Ce chef-d'œuvre, que depuis cinq ans tous les éditeurs refusaient de publier, est enfin gravé par souscription, grâce à l'initiative de Léopold Sonnleithner. D'autres lieder, dont la Marguerite au rouet, ne tardent pas à paraître. Les éditeurs Gappi et Diabelli, flairant une affaire, en font l'éloge dans leur journal ; Schubert est lancé. Et c'est lui qu'on charge d'écrire deux morceaux nouveaux intercalés dans la Clochette d'Hérold, alors en répétition au théâtre de la cour. Cette récompense dut paraître bien douce au cœur du pauvre Schubert, après sept ans d'un travail acharné, d'efforts ininterrompus et désintéressés !
L'agréable séjour fait à Saint-Polten, en compagnie de Schober, vint couronner cette année glorieuse.
Vienne, 2 novembre, 1821 ' — Nous voici revenus, — écrit Schober a Spuun, — Schubert et moi, de noire séjour moitié ville, moitié campagne, rapportant avec nous te souvenir d'un beau mois. A Ochsenburg nous étions fort occupés du joli paysage; à Saint-Polten
i. M"1» Auilicy, Franz Schubert, p. 153. ivnïn et o, éditeurs.
nous ne l'étions pas moins dos liais et des concerts, ce qui ne nous empêchait pas de beaucoup travailler, surtout Schubert. 11 en est au second acte et moi au dernier l. J'aurais voulu que tu fusses avec nous pour voir naître toutes ces belles mélodies, d'une richesse et d'une fraîcheur de pensées vraiment merveilleuses. Notre chambre a Saint-Polten était tort agréable : deux lits jumeaux, un sofa à côté d'un poêle bien chaud, un piano la rendaient tout à fait intime et confortable. Le soir, on faisait apporter de la bière, on allumait sa pipe, on se racontait ce qui s'était passé dans la journée, on lisait, ou bien Sophie et Nettel arrivaient et l'on chantait. Nous avons eu aussi deux « Schubertiades », une chez l'évêque, l'autre chez le baron Mink, où se trouvaient une princesse, deux comtesses, (mis baronnes, toutes véritablement ravies...
Post-sciiptum de Schubert — Quant à moi, je t'annonce que mes dédicaces ont produit leur effet, c'est-à-dire que le Patriarche2 m'a envoyé 12 ducats et le comte de Fries 20, par l'entremisë de Vogl, ce qui m'a fait grand bien... L'opéra de Schober en est au troisième acte. Je voudrais que tu puisses assister à si naissance. Nous fondons sur cet ouvrage de grandes espérances :l.
Parmi les pages trop rares que Schubert a laissées ••(mime écrivain, il en est une 1res curieuse que nous reproduisons plus loin. Elle nous révèle un côté tout particulier de sa mentalité et nous fait entrevoir la source de plus d'une de ses inspirations musicales.
Mun rive (8 juillet 1822). — « J'avais beaucoup de frères et de sœurs. Mon père et ma mère étaient bons pour moi; je leur étais attaché par un profond amour. Un jour mon père nous conduisit, dans un beau jardin, à un banquet de fête. Mes frères étaient heureux, mais moi j'étais triste. Mon père s'approcha de moi et m'ordonna de prendre pari au festin, mais je ne pouvais pas. Sur quoi, un 'ii père irrité me bannit de sa présence. Je m'éloignai
1. Les deux amis collaboraient à un opéra en 3 actes : Alfonso et E* Irrita.
2. Ladislas Pyrker, a qui Schuberl ;i dédié plusieurs lieder, entre autres Le Voyageur elle Chant de Nuit du voyageur.
'■'>. Alfonso el Eslrella ne fut jamais représenté du vivant de Schubert.
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et portai mes pas dans les pays lointains, le cœur plein d'un amour infini.
Pendant de longues années, je sentis mon profond amour et ma lourde peine se partager mon cœur. Ma mère mourut. Je me hâtai de revenir, et mon père, attendri par mon chagrin, ne s'opposa pas à mon retour. Je contemplai ce pauvre cadavre, et les pleurs inondèrent mes yeux. Je me reportai avec douleur aux souvenirs du bon vieux temps; nous suivîmes le corps et nous jetâmes du sable sur la bière.
Je restai à la maison paternelle ; mon père me reconduisit à son jardin favori. — Il me demanda encore s'il me plaisait. Le jardin m'était odieux, mais je n'osai le dire. Mon père, en colère, réitéra sa demande. Je lui répondis en tremblant que je n'aimais pas le jardin : il me battit et je m'enfuis.
l'our la seconde fois, je portai mes pas vers les pays lointains, le cœur plein d'un amour infini. Longtemps, longtemps, je chantai des lieder. Quand je voulais chanter mon amour, il devenait douleur; — quand je voulais chanter ma douleur, elle devenait amour ; — mon amour et ma peine se partageaient mon cœur.
J'appris qu'une pieuse jeune femme était morte : autour de sa tombe cheminait un cercle immense de jeunes hommes et de vieillards qui semblaient plongés dans les béatitudes de l'éternelle félicité; ils parlaient bas pour ne pas réveiller la jeune femme. De célestes pensées jaillissaient de la tombe et se répandaient sutla foule avec un doux murmure.
J'éprouvai l'ardent désir d'entrer dans le cercle. 0 prodige ! dirent les gens, il y entre, — et en effet je m'avançais Lentement, avec" recueillement et foi profonde, les yeux fixés sur la tombe. Sans m'en apercevoir, j'étais dans le cercle où se faisait entendre une musique merveilleusement adorable. J'entrevis le bonheur éternel et de plus je rencontrai mon père aimant et réconcilié: il me serra dans ses bras et pleura, mais moi encore davantage1. »
Afin de réserver tout son temps à lu production et à « ses amis », Schubert ne voulut jamais aliéner la plus petite parcelle de son indépendance : en iH2'2, il refuse le poste d'organiste de la cour. Son incurie dos intérêts matériels dépasse toute mesure. La première publication des lieder gravés en 18:21 avait rapporté une
i. Barbedette, i>. m.
somme assez ronde. En conservant la propriété de ses ouvres, Schubert se fût mis pour toujours à l'abri du besoin ; mais, dans un moment de gêne, il les vendit pour un prix dérisoire.
L'année 1823 fut laborieuse et malheureuse entre toutes. Il compose la musique de trois pièces, dont une seule est représentée, sans aucun succès. Le découragement s'empare de lui, sa santé s'altère et il passe une partie du mois d'octobre à l'hôpital.
Écoutons-le gémir!
31 mars 1824 1. — Cher kupelwieser, voilà longtemps que j'ai envie de t 'écrire, sans jamais avoir pu savoir ni d'où, ni où; mais enfin l'occasion m'est offerte par le moyen de Smirsch, et je puis donc, encore une t'ois, ouvrir mon àrne à un ami. Ton cœur est si bon et si honnête que lu me pardonneras ce que d'autres m'imputeraient à crime. En un mot, sache que je m'estime le plus malheureux et le plus infortuné <lu monde.
Figure-toi Un homme dont la santé ne se refera jamais, et qui, par le chagrin que cela lui cause, empire la chose au lieu de l'améliorer; figure-toi on homme, dis-jc, dont les plus brillantes espérances sont tournées à rien, a qui l'amour et l'amitié ne donnent que «les chagrins, chez lequel l'enthousiasme (tout au inoins celui qui vous soutient et vous exalte) et le sens du heau menacent de s'évanouir, et demande-toi si cet homme n'est pas malheureux et misérable. Mon cœur est lourd, la paix m'a fui, je ne la trouverai plu» jamais'-, voilà ce que chaque jour, je puis dire: car chaque soir j'espère que mon sommeil n'aura pas de réveil, et chaque matin m'apporte en présent les soucis de la veille. C'est ainsi que Bans vie, sans ami, je passerais tous mes jours si Schwind ne venait pas me visiter souvent et m'apporter un rayon de ces jours si doux d'autrefois! — Notre réunion de lecture, vu l'adjonction d'un public brutal, s'est suicidée avec la bière et la saucisse, ainsi que tu le sais déjà peut-être; sa clôture aura lieu dans deux jours. Pour moi, depuis ton départ, je n'y allais plus. — Leidesdorf , avec qui je suis lié maintenant, est un homme hou et sérieux, mais si
t. Début d'un des chants de Mignon ilun> W-ilhelm Meisler.
mélancolique que je crains d'avoir, en son commerce, gagné plus de tristesse qu'il n'est nécessaire : de plus ses affaires et les miennes vont mal : l'argent manque. — L'opéra de ton frère ] a été déclaré impossible et. avec lui, ma musique a dû succomber. — L'opéra de Castelli. Les Conjurés -, a eu du succès à Berlin ; la musique est d'un auteur du cru. De cette façon, j'en suis pour deux partitions inutiles. En lieder, j'ai peu fait de nouveau, m 'étant occupé d'oeuvres instrumentales, car j'ai composé deux quatuors pour violons, alto et violoncelle, et un otletto, et je vais encore écrire un quatuor. Je veux, par ce moyen, me faciliter la route pour arriver à la grande Symphonie.
La nouvelle du jour, à Vienne, c'est le concert de Beethoven ; il y doit donner sa nouvelle symphonie, trois morceaux de sa nouvelle messe et une nouvelle ouverture3. Si Dieu le permet, je me propose de donner aussi l'an prochain un vrai concert''. Je termine pour ne pas user trop de papier, et je t'embrasse mille fois... Au commencement de mai j'irai en Hongrie avec Esterhazy. »
Des lignes de son journal écrites à cette époque se dégage le même sentiment de profonde tristesse :
.. . La douleur aiguise l'intelligence et fortifie l'âme; la joie. au contraire rend égoïste et frivole.
27 mars 1824 — Nul ne comprend la douleur, nul, la joie d'autrui. On croit toujours aller Vun à l'autre ; on ne va que l'un à côté de l'autre. Oh ! cruelle angoisse pour qui le reconnaît !
Mes oeuvres sont les enfants de mon intelligence et de nia douleur: le monde semble prendre le plus de plaisir à celles que la douleur seule a créées.
il n'y a qu'un pas de l'inspiration la plus haute au ridicule le plus complet, de la sagesse la plus parfaite à la sottise la plus honteuse.
L'homme entre dans le inonde avec la foi; elle précède de beaucoup le raisonnement et la connaissance. Pour comprendre,