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LES LIEDER

Si l'on embrasse d'un coup d'œil l'œuvre colossal de Schubert, il apparaît, dans presque tous les genres, comme un producteur génial ; mais il se montre dans le Lied un tout-puissant novateur.

Les lieder de Schubert présentent tous les caractères d'une création de la nature ; en eux, rien d'artificiel ! Ils ne sont pas le produit de la culture ; ils ne sont pas éclos dans les « jardins » de la civilisation ; ils ont jailli, comme l'eau du torrent, dans les sanctuaires profonds d'une nature inviolée. Le flot mélodique de Schubert s'y épanche comme d'une source intarissable. Cette musique pénètre l'âme, elle s'impose par l'attrait. En l'écoutant, on éprouve une impression irrésistible, comme celle dont on jouit par une fraîche matinée de printemps ou par un beau soir d'été. Elle vous donne la vision des lointains horizons et de la solitude des bois. Quand on entend certains lieder de Schubert, il semble qu'on aspire à pleins poumons la senteur vivifiante et saine des forêts, et ces mille odeurs qui, émanant de la terre au printemps, sont comme le parfum de la vie. Cette musique vous prend comme la vie ellemême. On ne peut pas plus se dérober à son charme qu'on ne peut résister au bonheur et à tout ce qui fait

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la joie de vivre : aux transports d'une amitié juvénile, à la flamme de l'amour, à la beauté de la jeune fille, au sourire invincible de l'enfant. La musique de Schubert n'est pas faite pour provoquer la fine analyse d'un intellectuel, ou pour exercer- le scalpel d'un dilettante. C'est un cadeau fait par Dieu, en un jour de largesse, qu'on accepte sans discussion et sans réflexion.

Appliquer la forme musicale la plus simple, la plus spontanée et la plus riche à toutes les poésies de haute valeur, — quelle que soit leur forme, — telle est la raison d'être du Lied. Une pareille conception impliquait la collaboration de deux arts, parvenu chacun à son apogée. Le miracle fut qu'il se rencontra un musicien aussi richement doué, comme génie créateur, que plein d'une admiration déférente pour les textes sur lesquels il travaillait. Schubert, cet affamé de littérature, consacra le meilleur de sa vie à glorifier et à transfigurer les plus belles poésies, en y associant ses inspirations divines. — « Il aurait vraiment, dit Schuinann, mis peu à peu en musique la littérature allemande toute entière... Partout où il a éprouvé une impression, la musique a coulé de source. Eschyle, Klopstock, si austères et si rebelles ù la composition, ont cédé entre ses mains, de même que dans les plus faciles chansons de Wilhem Muller et d'autres, il a mis en relief leurs côtés les plus profonds... » — « Il a écrémé, dit M. Henri de Curzon, dans son intéressante étude', tout Gœthe et tout Schiller. Schubert était tellement épris de leurs poésies qu'il a composé jusqu'à six musiques différentes pour certaines d'entre elles. » Parmi les autres poètes qui ont attiré son

1. Les lieder de Franz Schubert. Librairie Fischbacher. Paris, 18*J9.

génie, il faut citer : Mayrhofer, Holty, Malthison, Kosegarten, Schlegel, Klopstock, Kôrner, Schober, Seidl, Salis, Claudius, Walter Scott, Rellstab, U/, Ossian, Heine, Shakespeare, Pope, Craigher, Pyrker, Gollin, .La Motte-Fou'qué, etc. etc.

Schubert a traité tous les genres de poésie, il a travaillé sur tous les rythmes. Entre ses mains le lied revêt mille aspects différents : tantôt il se réduit à deux lignes de musique {Chanson de nuit du voyageur), tantôt il se développe jusqu'à mesurer trente pages [Le plongeur). Si parfois le compositeur emploie la forme strophique1, plus souvent sa musique suit scrupuleusement la marche du poème et s'applique à en calquer les contours. L'emploi de la forme du récitatif est chez lui très fréquent. On trouve parfois dans ses Ballades de longs fragments purement symphoniques. Certains lieder, et ce ne sont pas les moins beaux, sont construits sur un rythme unique, d'autres sont composés de plusieurs mouvements. Souvent encore, comme dans la Sérénade, il répartit l'intérêt mélodique entre le chant et le piano, en faisant dialoguer l'instrument et la voix. En résumé, dans les lieder de Schubert, la forme est aussi variée que le sentiment humain, dont les nuances sont infinies. « Sa musique ehange avec les mots comme un paysage, suivant qu'un rayon de soleil l'éclairé ou qu'un nuage passe sur lui". » Malgré cela, sa forme mélodique a une énorme valeur intrinsèque, et elle nous charme encore, même isolée du texte poétique. Chez aucun autre compositeur ne se rencontre un pouvoir

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